Friday, September 29, 2006

Citation du 1er octobre 2006

Un homme qui enseigne peut devenir aisément opiniâtre (1), parce qu'il fait le métier de quelqu'un qui n'a jamais tort.
MONTESQUIEU
- Bonjour madame. Vous êtes madame Lemercier ? Je suis Lambert Lucienne. Je suis la maman de Kévin.
- Bonjour madame. Installez-vous.
Madame Lambert, j’ai demandé à vous voir parce que Kévin nous pose de gros problèmes. Je ne m’exprime pas seulement en tant que professeur de mathématiques, mais aussi au nom de toute l’équipe pédagogique dont je suis le professeur principal.
- …
- Voyez-vous, madame Lambert, Kévin est un enfant indiscipliné et incapable de se concentrer plus de 5 minutes sur son travail. Ses devoirs sont bâclés … quand ils sont faits. Nous nous demandons si vous avez constaté ce fait de votre coté ?
- Ben, non. Pas du tout. C’est un garçon très calme, très concentré. Tenez, quand il est devant la télévision, ou quant il fait sa Game-Boy, il peut rester des heures sans bouger, sans nous parler, sans même nous regarder. Des fois, il reste dans sa chambre, on l’entend pas de toute l’après-midi.
- Hé bien voilà, madame Lambert ! Votre enfant est incapable de se concentrer quand il s’agit de son travail et moi je vais vous dire pourquoi : il n’a jamais appris à travailler : il ne fait que jouer.
- …
- Et son père, qu’en dit-il ? Il s’occupe de lui au moins ? Il faut que je vous le dise, madame Lambert : c’est l’éducation de la famille qui rend possible celle que votre enfant reçoit à l’école. Que voulez-vous que nous fassions si vous, sa mère, vous n’avez pas su lui inculquer les habitudes sans les quelles il ne pourra jamais apprendre quoique ce soit pour réussir dans la vie.
- QUOI ? Vous allez m’apprendre à élever mes enfant ? Et alors, comment vous savez ce qui se passe chez moi ? Comment vous savez ce que j’aurais dû faire pour Kévin. Z’avez pas à me donner des leçons ! J’suis pas votre élève !
Non, mais c’est quelque chose, ça ! Vous êtes quoi, vous ? Prof de maths ? Et en dehors des maths qu’est-ce que vous savez de ce qui est bon pour mes enfants ? On vous a appris ça dans les Ziueffemme?
- Madame Lambert, ne le prenez pas sur ce ton, je vous prie. Les parents ne se rendent pas compte de ce qui est nécessaire pour leur enfant, parce qu’ils sont trop occupés par leur travail ou par autre chose. Si je vous dit que Kévin manque de concentration, c’est qu’on le voit, nous ses professeurs, tous les jours. Dites à son père de faire preuve d’autorité, confisquez sa Game-Boy, ne la lui rendez qu’après avoir vu des progrès dans son bulletin de notes, interdisez les sorties tant que les devoirs ne sont pas faits et surtout, madame Lambert, surtout : contrôlez son cahier de texte. Sinon, Kévin finira par aller en apprentissage. Croyez-moi.
Je ne me trompe jamais
(1) opiniâtre : se dit de quelqu’un qui tient avec entêtement à ses opinions.

Citation du 30 septembre 2006

Un homme qui enseigne peut devenir aisément opiniâtre (1), parce qu'il fait le métier de quelqu'un qui n'a jamais tort.

MONTESQUIEU

J’ai horreur des gens qui n’ont jamais tort, ou plutôt qui se posent comme n’ayant jamais tort. Certes, c’est le cas de tout le monde : dès qu’on ouvre la bouche, chacun estime avoir raison, sinon on se tairait. Mais, étant donné que la vie nous rabaisse dans nos prétentions, ce travers disparaît assez vite…sauf chez les certains profs ! Et Montesquieu le dit fort clairement : c’est leur métier d’avoir raison.

Qu’est-ce que ça vous dit ça ? Qui donc peut avoir raison, en quelque sorte statutairement ? A mon sens, seuls les juges ont ce pouvoir, hérité des « maîtres de vérité » de l’antiquité (2). Dans ce cas, la vérité n’est pas rationnelle : elle est le fruit d’un pouvoir particulier, l’expression d’un charisme. C’est pour cette raison que la vérité judiciaire ne peut être critiquée. Mais quid de l’enseignant ? Quel est son charisme particulier ? D’où lui viendrait ce pouvoir ? Et surtout la vérité qu’il est sensé transmettre à ses élèves peut-elle se décréter ?

Une anecdote avant d’aller plus loin, qui concerne Louis XV enfant (il est monté sur le trône à 5 ans). On raconte (qui ? J’ai oublié…) que son précepteur (l’abbé Perot) s’efforce de lui faire comprendre la démonstration d’un théorème d’Euclide. Le jeune roi n’y comprend rien, malgré les efforts de son professeur. A bout d’argument, celui-ci s’exclame : « Sire je vous donne ma parole que ce théorème est exact ! » « Que n’avez-vous commencé par là, Monsieur », répond l’enfant.

Voilà la vérité décrétée, la vérité qui est l’effet d’un pouvoir de l’enseignant, la vérité qui dispense de réfléchir, et qui laisse l’élève dans la dépendance de son professeur au quel il lui faudra toujours demander ce qu’il faut penser.

Il y a une complicité prof-élèves : les premiers pérorent devant des élèves qui n’y comprennent rien, mais qui ne demandent surtout pas d’explication parce qu’ils sont comme le jeune Louis XV ; les profs ne veulent surtout pas le savoir, parce qu’il faudrait inventer le moyen de se faire comprendre.

La suite à demain

(1) opiniâtre : se dit de quelqu’un qui tient avec entêtement à ses opinions.

(2) Voir à ce sujet Marcel Detienne, Les Maîtres de vérité dans la Grèce archaïque

Thursday, September 28, 2006

Citation du 29 septembre 2006

N'allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive.

Matthieu 10, 34

A l’heure où la polémique sur la violence inhérente à l’Islam fait rage (1), il est bon de remettre les pendules à l’heure. Certains s’évertuent à démontrer que l’Islam n’est pas responsable des violences exercées par certains musulmans. Ce qu’on oublie de dire, c’est que le judaïsme, le christianisme et l’islam, les rois religions du livre, sont violentes et que leur adaptation aux sociétés libérales contemporaines ne peut se faire qu’à condition que leurs fidèles acceptent d’oublier certains de ces préceptes.

Voyez cette citation de Matthieu : où est le Jésus de paix et d’amour, Celui qui nous dit de tendre la joue, et d’être bienveillant à l’égard de la pécheresse ? Je comprends bien qu’il s’agit là encore d’une expression imagée, qui symbolise plus qu’elle n’affirme. Mais ce n’est pas le hasard qui peut expliquer l’usage de pareilles métaphores : qu’on relise l’Ancien Testament. Voici une liste de ce qu’on y trouve : Légitimité de l’esclavage (Exode, 12,44, ou 21,2, ou 21,21 ou Eccl.33,26…), Héritage double pour l’aîné (Dt,21,17), Peine de mort par lapidation pour le blasphémateur (Lév,20,13), Domination de l’époux sur l’épouse (Gn, 3,16), Légitimité de la polygamie (polygynique) (Salomon eut 700 épouses — 1° Livre des Rois 11,3), Interdiction du mariage avec des étrangères (Esdras, 9,3), Peine de mort par lapidation pour la jeune épousée non-vierge (Dt,22,21), Légitimité du mariage forcé des filles (Eccl.36,21), Peine de mort pour l’adultère (Lév,20,10), Peine de mort pour l’homosexuel (Lévitique 20,13), Interdiction de toute image figurative (Exode 2° commandement), Refus de toute liberté religieuse en Israël (Ex. 20,3)…

Bon ; il faut faire le tri, laisser tomber tout ça comme lié au contexte historique et ne garder que ce qui est compatible avec nos sociétés. D’accord, d’accord…

Que les musulmans fassent la même chose avec le Coran, qui contient des sourates qui prônent la paix à côté de celles qui incitent à la violence, tout comme la Bible ; pourquoi pas ? Mais qu’on ne vienne pas nous dire que la religion est ce qui relie les hommes dans un lien d’amour universel.

« Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté »… et pour les autres ?

(1) Les menaces de mort à l’encontre de Robert Redecker, professeur de philosophie et auteur d’une tribune libre dans le Figaro incriminant l’Islam pour incitation à la violence, suivies des excuses du directeur-adjoint de ce journal et des regrets du ministre Gilles de Robien de voir l’Education Nationale impliquée dans une pareille affaire motivent en partie ces réflexions.

Wednesday, September 27, 2006

Citation du 28 septembre 2006

La dictature, c'est "ferme ta gueule", et la démocratie, c'est "cause toujours".

Woody Allen

Nous avons déjà débattu-du-débat en démocratie (voir 26-27 février).

En revanche ce qui frappe ici, c’est que le critère permettant de juger du régime politique soit la parole. Alors, certes, Woody Allen ironise, parce que la parole n’a d’importance que par ses effets ; si ceux ci sont nuls, alors la parole est nulle également, et son existence est insignifiante.

Mais il ne faut pas oublier quelles sont les origines de la démocratie. Certes les Grecs ont défini la démocratie à partir de l’égalité vis à vis de la loi - l’isonomie - ce qui excluait les privilèges. Mais historiquement parlant, la démocratie est née grâce à l’Agora. C’est la possibilité pour les citoyens de se réunir sur cette place publique pour y participer aux débats concernant la vie publique qui caractérise la démocratie à son origine. Chacun a le droit d’y prendre la parole, personne n’en est exclu (1).

Autrement dit, plus que le droit de vote, autant que l’égalité devant la loi, la participation au débat politique est constitutive de la démocratie.

Comment comprendre cette importance alors qu’il est si facile de dire : «cause toujours » ? C’est qu’en réalité, il faut une justification au pouvoir. Aucun pouvoir n’existe sans une certaine légitimité. Le propre de la démocratie, ce n’est pas de donner le pouvoir au peuple (puisqu’on peut si facilement le lui confisquer ensuite) ; c’est de s’appuyer sur l’opinion publique, en donnant à cette expression toute sa force. Or, pour que cette opinion existe, il faut et il suffit qu’elle se fasse entendre. Sinon… d’autres s’en feront les interprètes, ceux qui, comme Jeanne d’Arc, entendent des voix que les autres n’entendent pas.

Si comme moi les politiciens qui parlent au nom des français (« les français savent que…je dis la vérité ») vous donnent des boutons, alors, causez, causez encore, causez toujours !

(1) Voir à ce sujet l’éloge de la démocratie athénienne dans le Discours de Périclès rapporté par Thucydide : « en ce qui concerne la participation à la vie publique, chacun obtient la considération en raison de son mérite, et la classe à laquelle il appartient importe moins que sa valeur personnelle » THUCYDIDE - Histoire de la guerre du Péloponnèse (livre II, ch. 37)

Tuesday, September 26, 2006

Citation du 27 septembre 2006

Sans l'homme, la création en son entier serait un pur désert sans objet et sans but.

KANT – Critique de la faculté de juger( § 86.De la théologie morale).

Quand l’humanité aura fini de s’asphyxier avec ses polluants, ou quand les hommes seront tous devenus stériles pour s’être comprimé les génitoires dans des jeans trop moulants (1), quelque chose manquera-t-il à l’univers ? Que serait le monde sans l’homme ? Question oiseuse, dira-t-on, puisque pour la résoudre il faut « penser le monde sans pensée » : on réintroduit ce qu’on essaie de supprimer. Essayons tout de même de contourner l’obstacle.

Voyez un peu le cas de Titan. Ce satellite de Saturne a existé tel quel sans même que nous le sachions, probablement depuis des milliards d’années. Or voici qu’on y fait atterrir une sonde, et on découvre un paysage qui ressemble aux environs de Nice (2). Qu’est-ce que ça change ?

D’un côté, ça ne change rien. Titan reste ce qu’il a toujours été, et on aurait raison de dire qu’imaginer autre chose serait un orgueil démesuré.

Mais revient alors à la charge la question du sens : pourquoi tout cela existe ? Comment comprendre ces coïncidences ? Identifier une région de Titan à un paysage terrestre, c’est lui donner une seconde existence, c’est le tirer de son être-là brut pour le relier à un tout par rapport au quel il prend une valeur. Et comme le dit Kant : sans l’homme, pas de but, donc pas de valeur.

Qu’on refuse de croire à cette finalité, ou qu’on l’accepte c’est une chose ; mais on ne peut nier que cela change quelque chose à l’univers : sans l’homme, il n’y aurait pas au moins l’illusion d’une raison d’être des choses.

D’accord direz-vous, mais ce qui nous intéresse c’est de savoir si l’existence des hommes peut avoir une signification en dehors de l’humanité elle-même. Autrement dit, y a-t-il une connivence entre l’humanité et l’univers ? Pour que cela soit pensable, il faut prendre exemple sur la théorie de dessein intelligent et la généraliser (3). Si Titan a été fait pour nous rappeler la terre, ce n’est pas notre fait, mais celui du Créateur qui dans un même geste a réalisé la terre, Titan, et l’homme.

Si l’Univers a besoin de l’homme pour accéder à plus d’existence, c’est qu’il a été créé comme ça. Autrement dit, ce n’est pas orgueil de notre part, puisque nous n’en sommes pas responsable ; et ce n’est pas l’homme qui fixe le but ; c’est Dieu.

Donc : si Dieu n’existe pas, l’homme peut disparaître sans que l’Univers ne s’en émeuve.

Si Dieu existe, Il fera - sans doute - quelque chose pour sauver l’humanité en péril.

(1) Ce n’est pas prouvé, certes. Mais l’hypothèse est intéressante.

(2) Là encore on laissera de côté le fait qu’une telle affirmation repose sur des approximations douteuses

(3) La théorie du dessein intelligent (Intelligent Design en anglais) affirme que l'évidence empirique soutient la conclusion que la matière, l'espace, le temps et l'énergie d'une part, et la vie d'autre part, ont pour origine un agent causal, qui par conséquent les transcende. (Source : Wikipédia)

Monday, September 25, 2006

Citation du 26 septembre 2006

Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes (1), et qui pensent. Sur ce qui concerne les moeurs, le plus beau et le meilleur est enlevé ; l'on ne fait que glaner après les anciens et les habiles d'entre les modernes. »

La Bruyère - Les Caractères

Rien n'est dit. L'on vient trop tôt depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes. Sur ce qui concerne les moeurs, comme sur le reste, le moins bon est relevé. Nous avons l'avantage de travailler après les anciens, les habiles d'entre les modernes. »

Lautréamont - Poésies

Toutes choses sont dites déjà ; mais comme personne n'écoute, il faut toujours recommencer.

Gide

Vous avez à faire une dissert’ sur le progrès ? Vous savez qu’il faut des citations pour paraître sérieux ? Votre prof vous a dit : « thèse…antithèse…synthèse » ? Voilà, La citation du jour vole à votre secours.

1 - Thèse : le progrès est « un plus qui est aussi un mieux » (Ricoeur). Pour La Bruyère, le mieux ayant été découvert dès l’origine (cf. la querelle des anciens et des modernes), toute évolution est une corruption car c’est ce qui nous éloigne de l’origine. C'est donc un "plus" qui est aussi un "moins".

2 - Antithèse : le progrès est lent à venir il n’est pas concevable que les premiers à penser aient pu découvrir d’emblée la vérité. Prendre appui sur le passé c’est compter sur des erreurs pour arriver à la vérité.

3 - Synthèse : c’est La Bruyère qui à raison, car la pensée ne fait que se répéter. Mais Lautréamont est dans la vérité lorsqu’il affirme que « l’on vient toujours trop tôt » : chacun de nous est un peu le premier homme. La tradition n’existe pas, il nous faut tout réinventer à chaque génération.

Conclusion : Le progrès est donc une fiction dans le domaine de nos mœurs, et plus généralement dans le domaine de la pensée.

Voilà le travail !

Au fait, c’était quoi votre sujet ???

(1) La Bruyère se situe dans la durée écoulée depuis la Création, telle que l'évaluaient les théologiens

Sunday, September 24, 2006

Citation du 25 septembre 2006

Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie
André Malraux.
 La vie ne vaut rien, mais rien de vaut la vie
Alain Souchon - Chanson
Alors voilà : ce n’est pas Alain Souchon qui a inventé cette belle phrase. Mais qu’importe ? Ne soyez pas déçu, Souchon fait comme moi : il brode sur la pensée des autres. Why not ?
Nous sommes en présence d’un paradoxe : comment la vie dénuée de valeur peut-elle être néanmoins préférable à toute autre situation, en clair : pourquoi préfère-t-on vivre plutôt que mourir ?
Une réponse se trouve chez Schopenhauer. C’est le vouloir vivre qui en est l’axe : cet instinct de vie (ou de vouloir-vivre) n’est autre que l’influence de l’espèce en nous. L’individu ne trouve dans l’existence que souffrance, angoisse et misère. Il voudrait mourir plutôt que vivre : mais l’espèce a placé en lui un instinct qui le pousse à survivre, à se reproduire et à élever sa progéniture. C’est le vouloir-vivre de l’espèce qui nous domine, c’est elle qui insinue que « rien ne vaut la vie ». Seul l'Hindouisme a su démasquer cette illusion (l’attachement au monde sensible n’est autre que le voile de Maya) ; lui seul a su nous dire qu’il faut échapper à la vie et ne jamais y revenir. Voilà le pessimisme.
Vous voulez une autre réponse ? Une réponse optimiste ? S’il y a quelqu’un qui sait que rien ne vaut la vie, c’est bien Epicure. Toute la philosophie d’Epicure repose sur la contestation de l’affirmation : « La vie ne vaut rien ». Car les souffrances dont parlera Schopenhauer sont déjà au cœur de sa réflexion : comment vivre si c’est au prix de souffrances intolérables ? Mais pour Epicure, ces souffrances sont purement imaginaires : elles sont craintes de souffrir et non souffrances réelles. D’où le quadruple remède qui résume son message : « Dieu n'est pas à craindre, la mort est privée de sensibilité, le bien est facile à se procurer, la souffrance est facile à supporter » (1) C’est ça, l’optimisme.
Maintenant quand vous fredonnerez Souchon, demandez-vous, lorsqu’il dit qu’il est plein de gratitude pour la vie quand il tripote « Les deux jolis petits seins de mon amie », s’il n’est pas sous l’emprise du vouloir-vivre de l’espèce…
(1) Voir l’analyse du « Tétrapharmakon » dans le message du 23 avril 2006

Saturday, September 23, 2006

Citation du 24 septembre 2006

Lorsque nous passons à table, c'est un mythe de plusieurs siècles que nous trouvons dans nos assiettes.

Boris Cyrulnik - L'Ensorcellement du monde

Hallal, casher, ramadan, carême… Le contrôle et l’interdit - pour ne pas dire le tabou - hantent nos tables et nos assiettes. Rien de plus simple que de manger : c’est aussi simple que de respirer. Et pourtant, non : ça devient très compliqué dès que les religions s’en mêlent ; et elles s’en mêlent toujours. Demandez à un musulman, à un juif, à un chrétien pour quoi il s’abstient de manger du porc, ou un animal abattu de façon non rituelle, ou de la viande le vendredi, etc.. Il vous dira que c’est un décret de Dieu, ou bien, s’il est en même temps rationaliste, il vous dira que des prescriptions d’hygiène alimentaire en sont l’origine ; ou encore s’il s’est un peu cultivé il répondra que c’est le symbole qui est important ici : par exemple le vendredi jour de la mort du Christ, on ne mange pas de viande pour témoigner du respect au « verbe qui s’est fait chair ». Enfin, tous vous diront que le jeûne est un effort de purification de l’âme par l’affaiblissement du corps.

Toutefois, je ne pense pas que Cyrulnik insiste suffisamment sur l’essentiel.

Parce qu’enfin, pourquoi y a-t-il du mythe dans nos assiettes ? Pour la même raison qu’il y en a dans notre lit quand nous retrouvons notre bonne amie, ou quand nous observons des règles d’hygiènes dans des circonstances que je ne nommerai pas. Rien n’est strictement naturel chez l’homme ; pas même le fait de respirer (1). Voilà la leçons des mythes : l’homme participe de l’ordre du monde, et celui-ci est fragile, la moindre impureté suffirait à le détruire ; il faut donc que tout ce que fait l’homme soit contrôlé, que rien ne soit laissé au hasard pour que la vie de l’humanité ne soit pas menacée. Le mythe prend naissance lorsque l’on commence à croire que tout a un sens, même un éternuement (2) ; c’est alors que tout doit être soumis à interdit, à commencer par le fait de manger. Le ramadan, évidemment, vient de loin, il participe de ce fonds mythique

Alors, la diététique moderne : un mythe de plus ?

(1) Les yogis inspirent par une narine et expirent par l’autre parce que, selon eux, l’air fait alors un circuit spécial et bénéfique dans les corps.

(2) On a considéré l’éternuement comme surnaturel. Par exemple il était présage bénéfique chez les Grecs (et même chez nous : « A vos souhait ! »)

Friday, September 22, 2006

Citation du 23 septembre 2006

Définition (1) :

Ami(e) : Se dit d'une personne du sexe opposé qui a ce " je ne sais quoi" qui élimine toute intention de vouloir coucher avec elle.

Doit-on souscrire à cette opinion si courante que l’on perd un(e) ami(e) le jour où il (elle) devient un(e) amant(e) ? L’idée est que l’amitié est simple, limpide, alors que l’amour est trouble, parce que le désir met en jeu le corps de l’autre, ce qui introduit l’opacité des désirs entrecroisés.

- Admettons que vous soyez d’accord pour dire que la libido trouble nos rapports avec l’autre. Etes-vous également d’accord pour dire que l’amitié est incompatible avec ce trouble ?

…..STOP ! Imaginez un instant que cette question tombe sous les yeux d’une gamine de 13 ans ou de sa mère, adolescente attardée! Vous imaginez le flot de banalités sirupeuses ! (2) Je préfère retirer ma question.
Parlons plutôt du rapport entre éros et philia chez Platon : ça aura une autre tenue. Alors Platon, dans le Banquet, met au centre de l’élan vers l’immortalité l’amour (éros) et non l’amitié (philia, pourtant si prisée des grecs en tant que vertu - et pas seulement sociale). Seulement, voilà : il s’agit de l’amour platonique, «qui élimine toute intention de vouloir coucher». (3). Lisez ce passage si émouvant ou Alcibiade tente de séduire (oui : physiquement) Socrate, celui-ci l’éconduisant (alors que pourtant il aime les beaux garçons). Si Socrate résiste, c’est parce qu’Alcibiade prétend donner à Socrate de l’amour physique, en échange sa sagesse : marché de dupe ! L’amour de la beauté n’est pas l’amour physique parce que celui-ci n’étant que l’amour d’un corps n’accède pas à la beauté merveilleuse qui transcende toute réalité sensible : à cette beauté seul l’esprit nous donne accès.

Bref : cette définition est excellente, à condition de préciser dans quelle intention on veut coucher-avec.

(1) Suite du cycle entamé le 13 septembre et qui vous permettra à terme de vous constituer un répertoire de définitions qui feront de vous un compagnon brillant et spirituel en société.

(2) Voici la version réservée aux féministes : «Imaginez un instant que cette question tombe sous les yeux de Kévin qui a 13 ans ou de son père, bidasse attardé. Vous imaginez le flot de banalités graveleuses »


(3) Il vaudrait d’ailleurs mieux parler de l’amour socratique, mais ce terme est ambigu, ainsi qu’en témoigne son usage chez Sade (= socratiser) où il prend une signification pas très propre.

Thursday, September 21, 2006

Citation du 22 septembre 2006

Ce n'est pas en tuant ses parents que l'on devient adulte, mais en tuant l'enfant de ses parents, une cible beaucoup plus difficile.

Benoîte Groult

Comment sait-on que l’on est adulte ? Question sournoise s’il en est, nourrie par la certitude que certains adultes sont en réalité des grands enfants, et que la maturité physique ne leur a pas suffit.

Si en effet la puberté marquait le passage au stade adulte, comme chez l’animal, l’homme serait un animal ; on peut le regretter, mais ce n’est pas le cas. Dans les sociétés traditionnelles, les rites de passages dans le clans des adultes sont là pour nous le rappeler, et nous mêmes savons bien qu’être adulte c’est se conformer à une norme plus que d’accéder à un fait.

Bref : il faut faire quelque chose pour être adulte, ça ne viendra pas tout seul. C’est là que la citation de Benoîte Groult prend tout son intérêt : laissons de côté, nous dit-elle, la vulgate psychanalytique. Vous ne serez un adulte que le jour où vous aurez renoncé à être l’enfant que vous avez été. Ou plutôt non. Disons : vous ne serez un adulte que le jour où vous aurez renoncé à être l’enfant qu’on a voulu que vous soyez. Le « on » en question désignant vos parents.

Faisons simple : imaginons que vous êtes une fille, alors que votre papa voulait un garçon. Il peut se résigner : tant mieux pour vous. Il peut vous rejeter : tant pis pour vous. Mais il y a pire : il peut aussi vous missionner pour être un garçon quand même. Peut-être qu’il ne vous achètera pas des soldats de plomb, mais il vous désignera comme celui qui est capable de devenir celui qu’il n’a pas su être, de réaliser les aspirations qu’il a échoué à réaliser. Et là votre voie est toute tracée : la névrose vous attend. C’est un cas extrême ? Soit. Mais ça marche aussi dans tous les autres cas.

Ce que dit en effet Benoîte Groult, c’est que tous les enfants doivent un jour ou l’autre lutter contre cette identification à l’image qu’on a forgé d’eux : celle de l’enfant chéri qui ne peut que combler le monde entier ; celle de l’enfant-crétin qui ne peut que décevoir ; celle du menteur, celle du surdoué…

On va s’exercer : décrivez-moi l’enfant que vous auriez pu ou que vous auriez dû être…

Wednesday, September 20, 2006

Citation du 21 septembre 2006

Une illusion de moins, c'est une vérité en plus.

Alexandre Dumas, fils

L’illusion est un écran qui nous cache la vérité. Supprimez l’écran, retrouvez la vérité. Voilà ce que nous dit Alexandre Dumas-le-Fils (1).

Je laisserai de côté la question de savoir si la vérité est une simple affaire de dévoilement : le débat philosophique que cela entraînerait excède les modestes dimensions de ce message. En revanche je vous demanderai si vous êtes d’accord pour estimer qu’on n’a rien à perdre en perdant ses illusions. Vous êtes à court d'imagination ? Voilà trois possibilités. Choisissez.

1ère hypothèse : en nous éloignant du réel, les illusions causent l’échec de nos tentatives pour le transformer. On n’agit bien qu’en connaissance de cause. C’est la position du réalisme.

2ème hypothèse : en nous éloignant du réel, les illusions nous protègent de ses atteintes, elles nous procurent un bonheur qui, pour être illusoire, n’en est pas moins préférable au désespoir. C’est la position hédoniste.

3ème hypothèse : la force de l’illusion n’est autre que celle du désir (Freud). Kant dira de même que l’illusion est l’effet de la faculté de désirer. Comme telle, elle n’est qu’un aspect de quelque chose de plus important : croire que ce que nous désirons est accessible parce que nous le désirons. Dans la plus petite de nos actions, ce mécanisme est à l’œuvre : nous faisons ce que nous désirons avant de savoirs si nous le pouvons. Nous ne sommes même pas étonné de réussir , tant il est évident que notre représentation du but est une garantie de succès.

Dans ce cas, l’illusion n’est qu’un passage à la limite ; lorsque l’échec est inévitable, le désir nous entraîne alors à croire que la réussite est néanmoins possible dans des conditions fantaisistes.

Disons donc qu’à la formule de Dumas il faudrait substituer celle-ci : « Une illusion de moins, c’est un désir de moins. »

(1) Voir citation du 2 août 2006

Tuesday, September 19, 2006

Citation du 20 septembre 2006

Nous avons merdé, pas un peu, beaucoup.

Ferenc Gyurcsány (à prononcer « Diour-tchagne »)

Ah ! La Hongrie… Voilà un pays dont la vie politique est passionnante ! On ne comprend pas la colère des hongrois, qui se solde hélas, par des centaines de blessés. Car, enfin, on trouve un premier ministre qui dit la vérité, qui fait son autocritique (et en quels termes ! [1]) ; et au lieu de le remercier les électeurs réclament sa démission !

Trêve d’ironie : ce discours n’était pas destiné aux électeurs mais aux députés du parti dont il est le chef, et les aveux qu’il fait alors sont aussi des aveux de mensonge ( « Il est évident que nous avons menti tout au long des dix-huit derniers mois »). Mais, quoi de surprenant ? Voilà un chef qui s’adresse à ses subordonnés, et qui les stimule pour améliorer leurs performances en décrivant les erreurs qu’il ne faudra plus commettre. Banal. J’aime à croire que notre premier ministre lui-même est capable de ce genre de propos (plus châtiés, of course).

Ce qui l’est moins c’est que Gyurcsány ne remarque pas le micro qui traîne, ouvert bien entendu, relié à un magnéto qui tourne, bien entendu. Quelle imprudence ! Il a 45 ans, et on dira que sa jeunesse (un quadra dirait-on chez nous) explique cela. Mais, rappelez-vous le dialogue Bush-Blair à propos de la guerre au Liban, surpris par un micro placé bien en évidence devant le président américain, doublé - pour faire bonne mesure - par une caméra télé : on n’avait pas affaire à des bleus, et pourtant le fait est là : ils se sont fait piéger.

Allons plus loin : je propose de lire cet « incident » comme une preuve de la perte de contrôle de la parole, de l’image de soi - en bref du secret - en raison de la multiplication des procédés de reproduction et de diffusion de l’image et du son. . Tout est devenu public, et la démocratie n’y est pour rien : c’est la technique qui prime, et dès que c’est possible, alors ça se fait (2). On reproche aux hommes et aux femmes politiques d’accepter la « peopolisation » (sic ?) de leur image. Mais supposez qu’ils refusent ; les paparazzi auront tôt fait de les rattraper. La candidate aux présidentielles en maillot-de-bain, c’est bon ça, Coco

Le plus drôle, c’est que dans le cas Gyurcsány, il n’y a même pas eu besoin de paparazzi.

(1) Voir l’abrégé de son discours : http://www.letemps.ch/template/international.asp?page=4&article=189690

(2) Voir message du 3 août 2006

Monday, September 18, 2006

Citation du 19 septembre 2006

« Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau, et tu y trouveras seulement des choses mauvaises et inhumaines, comme son mandat de diffuser par l'épée la foi qu'il prêchait »

Manuel II Paléologue -XXVIe Conversations avec un Perse -Cité par le pape Benoît XVI - Discours prononcé à l’Université de Ratisbonne, le mardi 12 septembre 2006

Lisez le texte intégral du discours de Ratisbonne (1), et dites-moi si vous y trouvez de l’islamophobie, ou quoique ce soit qui ressemble à la volonté de remettre en cause le dialogue entre les religions. Ma question est sincère parce que je ne comprends pas du tout ce que la référence à l’islam vient faire là dedans.

D’abord, il s’agit d’un texte que vous aurez du mal à comprendre si vous n'êtes pas étudiant en philosophie ; il n’était donc pas destiné à alimenter les éditoriaux de la presse quotidienne. Ensuite, il s’en prend non pas aux musulmans, mais aux catholiques eux-mêmes ; d’une part contre ceux qui font de la foi une sorte de morale humanitaire. Et d’autre part contre ceux qui prônent un relativisme culturel permettant de réinterpréter le message du Christ en fonction des différentes civilisations où il s’enracine. Contre quoi, il faut en revenir à l'Evangile de Jean : «Au commencement était le logos ». C’est là que l’essentiel du discours développe son argumentation : le sens véritable des Evangiles est dans l’union de la foi et de la raison, mais attention ! pas la ratio des Lumières, mais le logos de l’Hellénisme, c’est à dire une force capable à la fois de créer et de transmettre un sens.

Trapu, n’est-ce pas ? Je vous avais bien dit que le Pape ne s’adressait pas à tout le monde. Mais alors quid des musulmans ? Pourquoi les mettre en cause eux ? J’ai cru comprendre qu’ils n’étaient qu’un exemple de mépris de la raison : si je peux utiliser la violence en religion (dans le cas du jihad), c’est parce que l’adhésion raisonnée à la religion n’a pas de valeur spéciale. L’usage de la guerre pour convertir dans l’Islam serait donc un cas d’oubli de l’importance essentielle de l’union de la foi et de la raison.

Seulement voilà, on pouvait trouver d’autres exemples plus évidents (chez les chrétiens eux-mêmes) ou plus consensuel. Alors ?

(1) Texte intégral : http://www.zenit.org/french/visualizza.phtml?sid=94933

Sunday, September 17, 2006

Citation du 18 septembre 2006

L'amour comporte des moments vraiment exaltants, ce sont les ruptures.

Jean Giraudoux

Ah ! La rupture… Quel mot intéressant ! Comme il est passionnant lorsqu’il est lié à celui de « stratégie »….

Avez-vous remarqué que l’amour et la politique ce n’est pas la même chose ? Oui ? Mais pourquoi ? Parce qu’en politique les coups (bas) remplacent les caresses de l’amour ? Je suis désolé, mais ça, c’est une grosse banalité.

La véritable différence entre les deux, c’est qu’en amour la rupture, c’est la fin, alors qu’en politique, la rupture c’est le début. Voilà. Mais le début de quoi ? Ne me répondez pas « le début de la fin » ; on n’est pas dans un sketch de Raymond Devos. Dirons-nous : le début de la révolution ? (1) Sans doute, oui. Seulement l’homme qui veut incarner la rupture aujourd’hui, appelons-le N.S. (2), n’est pas vraiment un révolutionnaire. Donc si la rupture en politique signifie autre chose qu’en amour, c’est parce qu’en politique elle est strictement stratégique, alors qu’en amour elle est réelle désunion. Dire qu’il y a une stratégie de la rupture, c’est dire, non pas qu’on va tout casser, mais simplement qu’on est autre que ceux qui ont déçu les français, et que les malheurs de la France sont dus aux gouvernants précédents (car en période électorale, la France va forcément mal, très mal). Rappelez-vous du débat Giscard-Mitterrand de 1981 : Giscard attaque : « Monsieur Mitterrand, vous êtes l’homme du passé » et Mitterrand répond : « Je suis peut-être l’homme du passé ; mais vous, vous êtes l’homme du passif ». Voilà la rupture : rompre, c’est se distinguer de l’adversaire, et cela en le situant uniquement sur le terrain de ses échecs.

Nous sommes donc en mesure de répondre à la question posée : la rupture c’est le début de la conquête du pouvoir.

Vous trouvez que c’est aussi une grosse banalité ? Désolé. N’hésitez pas à proposer votre propre réponse.

(1) Cf. le post du 14 septembre 2006

(2) Non, ce n’est pas Notre-Seigneur ; pas encore...

Saturday, September 16, 2006

Citation du 17 septembre 2006

Le sommeil de la raison engendre des monstres
Francisco Goya




Cette citation figure en espagnol sur l’accotement de la table où dort le personnage. Il existe une version dessinée de cette gravure, légendée par Goya, précisant qu’il se représente ici lui-même rêvant. Il ajoute encore que le but de cette œuvre est de nous engager à nous prémunir par le contrôle de la raison des monstruosités que sont les vulgarités - de l’imagination - indignes de l’œuvre d’un artiste.
On voit où il veut en venir : les fantasmes qui vont tant exciter les surréalistes ne sont que vulgarités, déchets de la pensée humaine, et ils doivent être soumis à la censure de la raison c’est à dire mis en rapport avec la réalité. Le réalisme serait le sens ultime de cette belle formule ; à lire donc ainsi: « Le sommeil de la raison n’engendre que des monstres ».
Reste à savoir si cette œuvre dit bien ce que son auteur veut lui faire dire. Quant à moi je vois un homme endormi, certes, mais qui est assiégé par des monstres (à plumes ou à poils) qui s’abattent sur lui, qui le pressent de toute part. Lorsque notre raison s’endort, nous sommes dans l’angoisse, parce que la part obscure de notre être reprend le pouvoir. Autrement dit, ce que suggère cette gravure, ce n’est pas une conception de l’œuvre, mais une représentation de la condition humaine.
Nous serions alors dans la lignée de Shakespeare ; c’est Macbeth qui regrette l’innocence du sommeil, bain de pureté devenu inaccessible en raison du meurtre qu’il a commis. Si la raison doit nous protéger de nous mêmes, c’est que nous sommes nous-mêmes les monstres dont nous nous effrayons tant. Le péché originel n’est également pas loin. La perte du sommeil comme conséquence de la faute (Cf. le crime de Caïn, Citation du 2 avril 2006), n’est donc qu’un aspect du mal ; le sommeil du coupable est bien plus épouvantable.

Friday, September 15, 2006

Citation du 16 septembre 2006

Nul ne possède d'autre droit que celui de toujours faire son devoir

Auguste Comte, Système de politique positive - tome 1

Brrrrr !... Si Auguste Comte prend le pouvoir, moi je prends le maquis ! Heureusement ce programme répond à l’état positif de la société, autrement dit on est dans l’utopie.

Reste que Comte justifie son point de vue. Et voici comment :

- Le droit est fondé sur des valeurs qui dépassent les individus. Mêmes les droits de l’individu (= droits de l’homme) supposent l’autorité d’un Etre Supérieur : l’humanité. Je ne peux réclamer un droit qu’à condition de reconnaître cette transcendance et de m’y soumettre. Or, dans l’état positif, plus aucune transcendance, plus de « titres célestes ». Donc : plus de droit.

- Les devoirs : Chacun a des devoirs, et envers tous ; on est dans le cadre d’un contrat social tout simplement : pour que la justice soit, il faut et il suffit qu’il n’y ait pas de privilèges. Les garanties individuelles résultent donc seulement de cette universelle réciprocité d'obligations.

- Le contenu de ces devoirs peut être défini par leur universalité. Je n’accepterai en effet comme devoirs réciproques que ce que je peux souhaiter pour moi-même. On est donc dans la morale ou la justice sociale : « fais aux autres ce que tu voudrais qu’on te fasse ». Et il n’y a pas à souhaiter une autre forme de justice.

- Bilan : avoir des devoirs sans avoir de droit, c’est simplement être protégé des abus des Grands Prêtres et des Gourous de toute sorte.

Alors qu’est-ce qui fait qu’on a peur dès qu’on pense à cette éventualité ? C’est tout bête : « toujours faire son devoir » : ça n’arrive jamais s’il n’y a pas la contrainte d’un pouvoir au-dessus des individus (donc un exécutif, donc un Etat). Depuis Montesquieu (au moins !), on sait qu’il est dans la nature du pouvoir d’abuser. Et donc qu’il faut qu’il y ait un pouvoir au-dessus de l’exécutif lui-même.

Il faut donc que les individus aient des droits garantis.

Thursday, September 14, 2006

Citation du 15 septembre 2006

Un philosophe peut-il véritablement, avec bonne conscience, s'engager à avoir tous les jours quelque chose à enseigner ?

Nietzsche, /Considérations inactuelles/ III, § 8.

Nietzsche poursuit : « Et si d'aventure un jour il avait ce sentiment : aujourd'hui, je ne peux rien penser, rien d'intelligent ne me vient à l'esprit - il lui faudrait malgré tout prendre place et faire semblant de penser ! »

Il ne s’agit pas de se lamenter sur la condition du philosophe devenu par les vicissitudes de l’existence prof de philo. Mais je crois qu’on peut relever deux choses étonnantes :

- D’abord, pourquoi ce professeur improvise-t-il son cours devant ses élèves ? Il n’a qu’à apprendre par cœur son exposé, le réciter et s’arrêter pour donner des éclaircissements quand il y a des questions dans la classe.

- Ensuite, que penser du prof qui se sert de ce texte pour présenter son cours à ses élèves en début d’année (1)?

Ces deux questions se ramènent à une seule : comment peut-on enseigner non pas la pensée, mais à penser ?

Question redoutable. On peut néanmoins tenter une réponse : on ne peut enseigner à penser qu’à condition de penser soi-même - et c’est bien ce que dit Nietzsche. Ce qui veut dire qu’on s’engage à fabriquer son discours sur place, à main nue, en prenant le risque de se tromper. Les matheux me comprendront : s’ils font le corrigé d’un exercice au tableau, en le récitant sans comprendre ce qu’ils disent, personne ne les comprendra. Il faut bien qu’ils refassent leur démonstration, qu’ils la repensent qu’ils refassent le chemin déjà fait comme si c’était la première fois. C’est là précisément là que l’humain est irremplaçable.

Naguère un « ministre » de l’éducation nationale disait que les profs avaient peur parce qu’ils se sentaient menacés par la machine-Internet. Tant qu’il y aura des élèves pour qui il sera utile qu’un prof leur dise : « je vais re-fabriquer mon cours devant vous, et secouez moi si ça ne vient pas », alors la machine à enseigner sera une fiction.

(1) Si j’en parle c’est parce que ça existe.

Citation du 14 septembre 2006

Du passé faisons table rase…
Eugène Pottier - L'internationale (2ème version)
Quelle différence faites-vous entre réforme et révolution ? Vite, j’attends votre réponse…
Non, je blague, je ne vais pas vous refaire le coup de l’interro surprise (déjà fait le 4 septembre). Mais c’est vrai qu’on a là deux concepts qui s’éclairent l’un par l’autre.
Dans la réforme, il y a la volonté de changement par évolution, transformation de ce qui existe déjà. On ne pourrait néanmoins pas parler de « maturation » parce qu’on aurait tout de même affaire à un changement qui ne résulte pas du fonctionnement naturel de la chose en question. Exemple : la réforme de l’Etat. On peut entendre par là une simplification des services publics dans le but d’une plus grande efficacité et à moindre coût. On suppose qu’il n’est pas dans la nature de l’Etat d’évoluer naturellement vers ça, et qu’il faut donc que le législatif mette son nez là dedans. Toutefois, il ne s’agit pas du tout de remettre en cause l’existence même du service public.
Maintenant si vous êtes révolutionnaire, vous allez chanter l’Internationale, le poing levé : « Du passé faisons table rase ». Ça veut dire qu’il faut tout casser, parce qu’il n’y a rien de bon à sauver dans ce qui existe. Rien qu’on puisse faire évoluer. Le vieux monde périclite, il faut l’aider à disparaître. Arrachons les vilaines broussailles, labourons le sol, et semons le bon grain.
N’y aurait il que les bolcheviks pour ça ? Si je reprends l’exemple ci-dessus, on peut très bien dire qu’un libéralisme radical (reagano-thatcherien) est révolutionnaire. Plus de service public ; privatisation des fonction régaliennes de l’Etat (1), telles que les écoles et les prisons ; suppression de l’impôt sur le revenu (tiens, tiens…). En voilà de la table rase !
(1) Non, je n’ai pas écrit « reaganienne » ; soyez un peu attentif tout de même !

Wednesday, September 13, 2006

Citation du 13 septembre 2006

Psychologue : La seule personne qui regarde les autres lorsqu'une belle femme entre dans la salle.
Définition
A partir d’aujourd’hui, la Citation du jour vous proposera périodiquement un commentaire de définition. En espérant vous séduire toujours plus nombreux et vous trouver toujours plus attentifs.
Ainsi pour commencer la définition du psychologue.
Le psychologue est celui qui est du côté non de l’action, mais de la réaction. Non du côté de la vie, mais du côté du vécu. Il est celui qui n’est pas monté avec la dame, mais qui attend le copain qui l’a fait et qui lui demande : « Comment c’était ? »… Ah ! J’entends un psy qui proteste dans la salle ! Ce que je dis, c’est mensonge et vilenie ? Il fallait dire : « Comment c’était selon toi ? ». Bon d’accord, si ça peut vous faire plaisir.
Mais trêve d’ironie. La psychologie a envahi nos mode de pensée, et cette façon de transformer tous les événements en affects a gagné les conversations de coin de rue : il m’a plaqué, tu sais c’est un peu dur à vivre ; j’ai été malade toutes les vacances, j’en ai les boules. Etc.
Il y a mieux : la cellule de soutien psychologique. Vous connaissez ? Dès qu’il y a une catastrophe quelque part on met en place une cellule de soutien aux victimes ; c’est là qu’on permet aux survivants de décharger leurs émotions par la parole, de se confronter à leur culpabilité, etc.. Je n’ai rien contre bien entendu. Mais j’en arrive à me dire que le psychologue est devenu le prêtre des temps modernes, celui qui apporte non la consolation, il n’est pas là pour ça, mais plutôt celui qui prend en charge l’irrémédiable. Son message n’est pas : la mort n’existe pas pour le chrétien grâce en soit rendu à Jésus Christ Notre Sauveur. Mais plutôt : la mort, c’est le deuil. Et je suis là pour vous aider à faire votre « travail de deuil ».
Toujours une question d’affect. N’y aurait-il que ça de réel ?

Tuesday, September 12, 2006

Citation du 12 septembre 2006

Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie / Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,/ Si… /Si…/Si…/Si…/Si…/ Tu seras un homme mon fils.(1)

Rudyard Kipling

Bien le bonjour à mes fils, connus et inconnus. Je tiens à leur dire ceci : je considère que Kipling est responsable de la dénatalité dans les pays anglo-saxons. Je ne leur ferai donc pas le coup du : « Fiston, si tu veux être un homme, assieds-toi là, près de mon fauteuil roulant, et écoute moi. Et parle plus fort, parce que les piles de mon Sonotone sont à plat.»

Et en effet, dites-moi si vous auriez envie de venir au monde avec un tel cahier des charges ? Reportez vous au texte (1), et voyez toutes les avanies qu’il vous faudra endurer pour mériter d’être considéré comme un homme, toutes les misères de la vie qui vous attend. On en est bien à dire, comme le Silène du mythe : « Quel malheur pour toi que d’être né ! » On n’a pas le droit de faire aux autres ce qu’on n’aimerait pas qu’on nous fît (sic !) ; donc ne faisons pas un malheureux de plus.

Mais tout ça, c’est des vieilles lunes. Plus personne ne s’intéresse à ce poème, et même les assiettes décorées de propos édifiants l’ont oublié. C’est qu’en fait, ce sont maintenant les fils qui donnent la leçon aux pères. Et cela pour deux raisons :

1 - Le monde est en changement rapide et constant. Celui dans le quel les pères ont vécu le temps de leur jeunesse a disparu lorsque la nouvelle génération arrive.

2- Mais en même temps, la durée de vie s’allonge : les vieux n’en finissent pas de survivre. Comment vont-ils faire pour s’adapter aux nouvelles règles de la vie sociale, aux parlers, aux coutumes, aux techniques ? Et je ne parle pas des effet de mode qui ne font que passer. Les pères ont besoin des fils pour se recycler dans le monde tel qu’il est devenu.

Alors voyez-vous, je propose que l’absurde fête des Pères soit supprimée - bon débarras - Et qu’en revanche soit créée la Fête des fils (2).

Le 25 décembre, ça vous dit ?


(1) Pour la liste complète des conditions, voir le texte. http://parati.fraternite.net/homme.htm

(2) Oui, des filles aussi, puisque vous y tenez.

Sunday, September 10, 2006

Citation du 11 septembre 2006

Comprendre, c’est toujours comprendre la chose la plus simple du monde.

Alain - « Le Culte de la Raison comme fondement de la République » (Conférence populaire)

Alain est un optimiste rationnel. Il est un professeur heureux, qui pense que chaque homme est capable d’apprendre et de comprendre à condition qu’on fasse appel à sa raison. Alain, c’est l’homme qui a fait sienne la devise cartésienne : « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée » (1)

Comme ni Alain, ni - a fortiori - Descartes ne connaissaient l’IUFM, nous devrions être capable de comprendre leurs principes pédagogiques. Je crois que tout sera résumé par l’idée d’analyse. Qu’est-ce que la chose la plus simple du monde? Réponse : la chose qu’on ne peut plus subdiviser. La « chose », ou plutôt la connaissance, le jugement, l’idée. Car il faut comprendre qu’on n’est pas du tout dans le domaine de l’examen du réel, mais dans celui de la connaissance. Et dans ce domaine, ce qui est difficile, c’est ce qui est complexe, et ce qui est complexe c’est ce qui n’a pas été encore complètement analysé. (2)

Comment devons-nous diviser les difficultés ? En utilisant la raison pour trouver les articulations qui passent entre les idées, « claires et distinctes », c’est à dire absolument vraies et absolument indécomposables (3). On butte en effet nécessairement sur des vérités premières, évidentes par elles-mêmes (du genre : deux droites ne peuvent enclore un espace). La chose la plus simple du monde a donc les caractéristiques de l’axiome ou de la définition en mathématiques : sa vérité s’impose à nous, elle élimine le doute, et nulle obscurité ne subsiste plus.

Toutefois, comprendre, c’est « prendre ensemble » : après l’analyse, vient la synthèse. La synthèse peut, elle aussi, être « simple ». Pour cela, il faut, après avoir découvert la chose la plus simple du monde, enchaîner ces vérités élémentaires, dans une raisonnement qui assure leur articulation de façon parfaitement logique. Exactement comme dans la démonstration d’un problème de géométrie. Et ces articulations logiques sont par elles-mêmes la chose la plus simple du monde.

C.Q.F.D.

(1) Cf. commentaire de la Citation du 24 mars 2006

(2) Un exemple ? (2+2=4) se décompose en {(1+1)+(1+1)=(1+1+1+1)}

(3) Les amateurs de Michel Houellebecq se reporteront aux Particules élémentaires, auteur cartésien s’il en fut.

Saturday, September 09, 2006

Citation du 10 septembre 2006

Il n'est rien qui soit véritablement à nous que nos erreurs.

Victor Brochard - De l'erreur

Si l’erreur est notre seule propriété, c’est qu’elle exprime notre être véritable, et qu’à la question « qui suis-je ? » il faut répondre : « Je suis la somme de mes erreurs. »

Il y a de quoi écrire des volumes là dessus. Moi qui m’en tiens à quelques remarques (quelques « starters » de réflexion, si possible), je dirai simplement que la phrase de V. Brochard (1858-1907. Spécialiste des sceptiques grecs) affirme que l’erreur est une création, et que donc ce n’est pas un pur néant.

C’est une création parce qu’elle ne peut nous exprimer qu’à condition d’être une œuvre individuelle. La vérité n’est pas une œuvre et elle n’est surtout pas individuelle. Soit le théorème de Pythagore. Puis-je imaginer que c’est une création de Pythagore ? Si c’était le cas, la vérité contenue dans ce théorème aurait commencé d’être au moment même où Pythagore l’aurait énoncée pour la première fois. La théorie de la réminiscence de Platon veut dire ça : les vérités sont éternelles on ne peut croire qu’elle aient commencé avec nous.

Soit. Mais on pourrait croire aussi que l’erreur nous appartient parce qu’elle exprime notre imperfection. C’est Descartes qui le dit : Dieu a, dans Sa grande bonté créé les vérités, et les erreurs ne sont que l’effet de l’imperfection de la créature. L’erreur est humaine.

Oui, mais si l’erreur - en tant qu’imperfection - est un néant, elle n’est pas une œuvre, et donc elle n’est pas notre bien le plus authentique ; elle n’est qu’une conséquence de notre finitude, tout comme l’est notre mortalité. Reste donc à dire que l’erreur est invention. Comme la vérité ? soit. Mais la vérité ne nous appartient pas en propre parce qu’elle doit pouvoir se partager, alors que l’erreur est cette invention que personne ne pourra partager avec moi.

Si donc l’erreur est quelque chose, qu’est-elle ? L’erreur ne produit pas de connaissance ; certes. Mais elle produit du sens. A côté de la vérité, il y a encore de la place pour du sens. Restons avec Descartes : lorsqu’il dit par exemple que les poumons ont pour fonction de refroidir le sang échauffé par le cœur, c’est faux bien sûr ; mais ça a du sens par rapport à sa doctrine mécaniste.

Friday, September 08, 2006

Citation du 9 septembre 2006

L'opinion a, en droit , toujours tort.
Bachelard - La formation de l'esprit scientifique
Voilà une citation que vos chers enfants - si jamais ils entrent en terminale en ce moment -risquent fort de vous ramener de classe. A l’heure de la soupe, j’imagine la conversation :
- Dis, P’pa, ça te dit quelque chose, ça : « L'opinion a, en droit , toujours tort » ?
- Quésaco ?
- C’est mon premier sujet de dissert’ de philo. Le prof nous a fait un cours de présentation, en nous racontant l’histoire de gens prisonniers dans une caverne…
- Des otages ?
- Non, je crois pas. En tout cas, il voulait nous dire que le philosophe il est vachement plus fort qu’eux parce que, des opinions, il en a pas.
- Celui qu’a pas d’opinion c’est une fiotte, je te le dis, moi.
- Je sais pas. En tout cas, il faut que je fasse une dissert’ là dessus moi. Comment je fais ?
- Ecoute, Kévin, tu commences à me casser les pieds, et ton prof aussi. Tiens, demande à ta sœur elle a fait philo l’an dernier. Christelle, réponds-lui !
- Oui, je connais, j’avais le même prof que toi je te rappelle. Ce que veut dire Bachelard, c’est ça : l'opinion pense mal; elle ne pense pas. Tu me suis, Kévin ? Non ? Hé bien écoute encore : tu vois, l’opinion traduit des besoins en connaissances. En désignant les objets par leur utilité, elle s'interdit de les connaître. Voilà.
- J’y comprends rien à ton truc. C’est une histoire de ouf.
- Je vois. Dans ton cas, une seule solution. Tu sors la citation de Socrate : « Je suis le plus savant de tous les hommes parce que moi, je sais que je ne sais rien ».
- Ben alors, moi, je sais une chose : c’est que si j’écris que je sais rien je me bloque une bulle.

Thursday, September 07, 2006

Citation du 8 septembre 2006

Ce n'est pas le chemin qui est difficile, c'est le difficile qui est le chemin.

Sören Kierkegaard

Tiens, voilà un Chiasme (1). Si je dis cela, ce n’est pas que je sois pédant (mais non !) ; c’est plutôt que cette figure rhétorique surprend par sa banalité sous la plume de Kierkegaard.

Mais c’est que sans doute, il n’y a pas manière de dire plus simplement les choses. Ne dites jamais de façon compliquée ce qui peut être dit simplement. Mais ne faites jamais ce qui est facile quand vous pouvez faire ce qui est difficile.

Application :

- pour rentrer chez soi, prendre l’autoroute au lieu de grimper les montagnes et de serpenter de vallée en vallée

- lire les critiques du dernier Houellebecq au lieu de s’envoyer la lecture de son livre

- utiliser sa machine à laver sans prendre connaissance du mode d’emploi.

- attendre de TF1 l’oubli de nos angoisses existentielles.

Le « chemin » n’est pas par là : Kierkegaard a bien raison. Mais pourquoi la difficulté est-elle l’indice de la direction à prendre ?

Si on prend au pied de la lettre la thèse de Kierkegaard, la seule réponse possible est que le but de l’action, ce qui va déterminer son succès, ce n’est pas la transformation du monde, mais celle du sujet agissant. Car ce qui est difficile, c’est ce qui demande un effort ; et l’effort est ce qui développe les facultés de celui qui agit. Donc si toute action, quelle qu’elle soit, est bonne à condition d’être difficile, c’est parce qu’elle doit œuvrer à l’amélioration du sujet, et rien d’autre.

Vous avez compris ? Bon. Maintenant, retournez à votre Sudoku

(1) Chiasme : Figure de style consistant à inverser l'ordre des termes dans les parties symétriques de deux membres de phrase de manière à former un parallèle ou une antithèse. (Source : TLF)

Wednesday, September 06, 2006

Citation du 7 septembre 2006

Où est allé Dieu? s'écria [l’insensé] je vais vous le dire. Nous l'avons tué.., vous et moi ! C'est nous, nous tous, qui sommes ses assassins.

Nietzsche - La gai savoir, § 125

C’est un fou qui parle ; fou, déjà parce qu’il cherche Dieu en plein jour avec une lanterne allumée, comme Diogène cherchant l’homme ; et c’est un fou parce que personne ne le croit. (1)

Et en effet, comment savons-nous que Dieu est mort ? A quel signe, à quelle lacune reconnaissons-nous que Dieu n’est plus ? Ceux qui ne croient pas en Dieu ricanent : « Dieu n’a jamais été ! Comment pourrait-il disparaître ? » C’est qu’ils ignorent que la foi est une réalité qui, même si elle n’est pas une grâce de Dieu, même si elle n’est qu’une invention humaine, produit du sens et une richesse humaine bien spécifique.

Je trouve que Sartre a bien résumé la situation : « Dieu est mort, n'entendons pas par là qu'il n'existe pas, ni même qu'il n'existe plus... Il nous parlait et il se tait... ». La mort, c’est l’absence, la lacune, le vide qui se creuse là où quelque chose existait. L’absence de Dieu, c’est son silence. Car que fait Dieu ? Il nous parle. Il est dans notre cœur comme ce qui y produit du sens, de l’émotion : voilà ce que dit le dévot. Lorsqu’il n’y a plus d’émotion, plus de pensées religieuses, alors Dieu n’est plus ; entendez qu’il n’est plus que l’objet abstrait d’un rite qui a perdu son sens.

Mais l’Insensé de Nietzsche va plus loin : « C'est nous, nous tous, qui sommes ses assassins». Autrement dit, si Dieu ne nous parle plus, c’est parce que nous ne l’écoutons plus. C’est aussi simple que ça. Alors on dira que c’est un dialogue avec nous-même que nous avons nommé « rencontre avec Dieu » (voir référence à Platon du 2 septembre). Mais ce qui compte ce n’est pas que nous ayons inventé Dieu. C’est que notre invention soit transcendante à nous-mêmes que nous y reconnaissions quelque chose qui nous dépasse infiniment.

La mort de Dieu, c’est au moins le repli sur l’immanence.

Repli provisoire dira Nietzsche : en attendant le surhomme !

(1) Nous laisserons de côté l’allusion à l’Insensé de Saint Anselme..

Tuesday, September 05, 2006

Citation du 6 septembre 2006

Allons chercher l'ennemi : si je recule, tuez-moi ; si j'avance, suivez-moi ; si je meurs, vengez-moi !

La Rochejacquelein (Général en chef des Chouans Vendéens)

En voilà un chef. Un vrai. Un qui ne se borne pas à donner des ordres, mais qui s’engage vraiment dans l’action et qui laisse ses troupes évaluer sa propre conduite.

Normalement le chef est à l’abri et s’il est mis en péril, c’est par erreur (1) : comme aux échecs, où le Roi est bien caché, derrière sa rangée de pion. Mais pas La Rochejacquelein. Du reste il n’a pas fait de vieux os.

S’agit-il d’une leçon donnée aux combattants d’aujourd’hui ? On serait tenté d’en douter, du moins si on s’en tient au combat politique. Imaginez un peu : un chef de parti ou de tendance qui tiendrait ces propos - même en se contentant de ne leur donner qu’une valeur symbolique ? Essayons un peu.

- Allons chercher l'ennemi : oui, mais pas n’importe comment. Pas en terrain ouvert, pas sans des lignes de replis ; pas dans un débat télévisé en direct ; ou alors quand on ne peut plus faire autrement.

- si je recule, tuez-moi : là c’est n’importe quoi. La politique est l’art de reculer. Vous ne me croyez pas ? Le CPE, ça vous dit encore quelque chose ?

- si j'avance, suivez-moi : idem. Le chef politique est celui qui suit ses fidèles qu'il envoie au premier rang pour enfoncer le front adverse sans prendre de risque. Si vous ne me croyez pas, voyez rôle de fusible joué par le premier ministre pour protéger le chef de l’Etat.

- si je meurs, vengez-moi : là, d’accord. Sauf qu’il n’y aura plus personne pour venger la victime, tous ses fidèles s’étant rallié au traître assassin... Voyez les gaullistes en 74 avec Giscard, les partisans de Chirac après 93 avec Balladur, ceux de Balladur en 95 avec Chirac (on peut se tromper, non ?)

En politique, il est permis de se ramasser une veste… à condition qu’elle soit réversible.

(1) Voir le cas de Bonaparte au pont d’Arcole, citation du 2 mai 2006

Monday, September 04, 2006

Citation du 5 septembre 2006

Art. 4-1 - Une note de vie scolaire est attribuée aux élèves de la classe de sixième à la classe de troisième des établissements relevant du ministère de l’éducation nationale. Cette note mesure l’assiduité de l’élève et son respect des dispositions du règlement intérieur.[…]

Bulletin Officiel du ministère de l’Education Nationale. n° 22 du 1er juin 2006

Alors voilà : le zéro de conduite est de retour. Après l’éducation civique et les leçons de morales : la notation du comportement. Quelle leçon d’humilité devant l’histoire !

Rappelez-vous. Après mai 68 on a cru que le monde ne serait plus jamais le même. Armstrong avait marché sur la lune ; les jeunes faisaient des barricades et écrivaient « Il est interdit d’interdire » sur les murs de Paris ; les pères clamaient qu’ils préfèreraient que leurs filles couchent avec n’importe qui plutôt que de s’enrôler chez les Mao… L’autorité était morte, le père avait été tué. Charles de Gaulle reculait devant la « chienlit ».

Aujourd’hui, les enfants des soixante-huitards sont confrontées aux problèmes que soulève l’éducation de leurs propres enfants. Ils plébiscitent Ségolène ou Sarko, et ils restaurent le zéro de conduite. Retour à la case départ ? L’historien contestera qu’on puisse revenir en arrière. En revanche, le sociologue durkheimien risque d’être d’avantage intéressé par cette hypothèse.

Pour lui, la disparition de l’autorité est non pas une conquête de la liberté politique, mais la preuve d’une crise de la société, incapable d’imposer ses valeurs (1). Au fond, c’est le nihilisme qui est réfuté ici : on ne peut vivre sans valeurs. Si l’on n’est pas capable de vivre sur des valeurs choisies par l’individu lui-même, alors il faut passer par des valeurs collectives. Comment des valeurs peuvent-elles être collectives ? Par l’éducation et par la contrainte. Par le dressage (Nietzsche).

Chaque enseignant aura désormais droit à une formation IUFM de dompteur.

Ça va être le cirque dans les bahuts !

(1) Voir message du 22 juillet 2006

Sunday, September 03, 2006

Citation du 4 septembre 2006

Il y a plus de philosophie dans une bouteille de vin que dans tous les livres.

Louis Pasteur

Devoir de rentrée, pour tester votre niveau et définir le programme de votre progression. Traitez le sujet suivant (en 4 heures) :

Quel sens et quelle portée faut-il donner au mot « philosophie » dans la phrase suivante de Louis Pasteur : « Il y a plus de philosophie dans une bouteille de vin que dans tous les livres. »

Quel cauchemar ! Essayons quand même. Pasteur, parlant peut-être de la philosophie au sens de « science », évoquerait celle dont la nature - et le vigneron - font preuve dans la vinification. Bof… Ça ne va pas loin. Essayons autre chose.

J’ai aussi : in vino veritas. La philosophie étant la recherche de la vérité (Descartes, Malebranche, Spinoza), si le vin contient (de) la philosophie, alors c’est qu’il contient de la vérité. Mais comment ? A mon sens, ça veut dire que le vin délie les langues et celui qui connaît la vérité sera amené à la dire sous l’effet de la boisson. Re-bof… J’ai mieux.

Le vin c’est de l’alcool, et l’alcool libère l’esprit des entraves de la raison. L’invention, les rêves, bref, l’inspiration est favorisée par le vin. Qui nous dit que Descartes ne picolait pas un peu lorsqu’il faisait les songes qui l’ont tant impressionné ? Son biographe, le Père Baillet reconnaît que le 3ème songe a eu lieu à un moment où « monsieur Descartes avait son habitude de débauche ». Seulement voilà, dit-il, notre philosophe affirme qu’il n’a pas bu de vin depuis trois mois. Hum… Descartes attribue ces songes à un « Génie » dont on suppose qu’il ressemble à celui qui inspirait Socrate. Qui lui-même se déclarait inspiré par une voix qui venait de l’intérieur et qu’il nommait son « démon ».

Car j’imagine la philosophie dont nous parle Pasteur (n’oublions pas le sujet !) comme une philosophie qui ne se contente pas de la déduction rationnelle : elle a besoin de l’intuition soudaine, de l’illumination. La philosophe peut-il donc être un illuminé ?

Les grecs eux-mêmes l’ont admis. Pour eux il n’y a pas une raison, il y en, a deux :

- la raison discursive (dianoia)

- la raison "intuitive" saisissant la vérité de façon directe (noèsis)

Donc, je réponds à la question posée : oui, il y a selon Pasteur plus de noèsis dans une bouteille de vin que dans tous les livres.

Vous le saviez déjà ? Soit. Mais vous ne saviez pas que vous étiez en si bonne compagnie.

Saturday, September 02, 2006

Citation du 3 septembre 2006

Quand j'entends le mot culture, je sors mon revolver

Baldur Von Schirach, ou Hanns Johst, ou Hitler, ou Goering

J’ai fait une petite expérience : lancer une recherche Google avec cette célèbre ( ?) citation. J’ai trouvé 150 occurrences, mais curieusement avec noms d’auteurs très variables ; je fournis ici ceux qui sont le plus souvent évoqués.

Vous qui me lisez par intérêt pour les citations plus que pour ma (brillante) prose, dites-moi : qu’est-ce qui, selon vous, fait le succès d’une citation ? Son contenu ou son auteur ?

- C’est son contenu : ici tous ceux qui croient en la vertu émancipatrice de la culture apprécient de souligner la peur qu’elle suscite chez les tyrans. Mais il faut confirmer cette thèse par l’indication de l’auteur. On ne dit pas : «Quand j'entends le mot culture… », mais « Comme le disait XXX, «Quand j'entends le mot culture… ». C’est donc aussi - et peut-être surtout - l’auteur qui compte.

- Seulement voilà : qui est l’auteur ? Parfois ignoré, ici il est démultiplié. Moi qui écris ce post, je ne sais même pas si c’est le chef de la jeunesse hitlérienne, Baldur Von Schirach (1), ou un obscur dramaturge allemand dont seules les encyclopédies de citations conservent la trace, à moins que ce ne soit Hitler lui-même ou son second, Goering. C’est cette pléthore qui étonne. S’agit-il de donner à tous le coups une référence au régime nazi ? Sans doute, mais alors pourquoi plusieurs plutôt qu’une seule (même fausse) ?

On peut expliquer cela par une banalité : puisque « l’erreur est multiple » (2), lorsqu’on ignore qui est le véritable auteur d'une citation, alors chacun invente sa propre référence : chacun va donner le nom qu’il juge le plus plausible.
Mais il peut arriver que ce soit le personnage cité qui compte dans notre esprit, et que sa phrase ne soit que l'ocasion d'évoquer son nom : à la limite la citation n’est plus là que pour justifier la présence de ce nom. Et alors, qu'importe que la citation soit exacte ?
Goering ou Hitler : leur nom a peut-être plus d’importance que la phrase qu’on leur attribue.

(1) Si on vous dit qu’il s’agit de Balladur von Chirac, c’est qu’on s’est moqué de vous.
(2) Voir commentaire du 20 juillet 2006

Friday, September 01, 2006

Citation du 2 septembre 2006

O récompense, après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des Dieux

Paul Valéry - Le cimetière marin.

Qu’est-ce qu’une pensée ?

La réponse peut se trouver dans ces deux vers qu’on peut lire, gravés sur la tombe de Paul Valéry.

Qu’est-ce que penser ?
Là, il faudra demander à Heidegger (Qu’appelle-t-on penser)… ou à Rodin



Et voici le si célèbre « Penseur » de Rodin , reproduit à des milliers d’exemplaires sur le Net. Pétri dans le bronze, cet homme peut rester ainsi immobile pendant des siècles ; ce penseur est infatigable : infatigable dans l’effort que tout son corps exprime.

Car, que nous dit Rodin ? Que la pensée est effort.

Voici un homme dont les muscles sont bandés par l’effort : voyez son torse ; voyez même ses jambes : oui, il pense et la pensée crispe ses mollets ! Mais cette tension ne produit aucun mouvement ; l’homme est assis, dans un équilibre parfaitement stable, un peu comme les culturistes qui prennent la pose, muscles saillants (1).

Voici d’autre part un homme replié sur lui même, la main sous le menton, et même devant la bouche. Il ne parle pas, il ne s’adresse à personne : son effort intellectuel est tout entier dans la concentration, tourné vers lui-même. Que produit-il ? Nous n’en saurons rien. Ici, seul l’effort physique et l’attitude du corps sont décrits.

Tout cela est effrayant : qui donc aurait envie de « penser » en voyant le Penseur de Rodin ?
- Au secours Platon ! Notre philosophe nous dit : « la pensée est un dialogue de l’âme avec elle-même ». Et non cette solitude désespérante que statufie Rodin

- Et aussi "Au secours Valéry" : comment un tel effort pourrait-il nous arracher à la pesanteur pour nous élever jusqu’au « calme des Dieux » ?

(1) Vous savez que des petits malins représentent cette statue en replaçant le rocher sur le quel est assis le Penseur par une cuvette de W.C. Je leur recommanderai de consulter un bon psychanalyste