Friday, August 31, 2007

Citation du 1er septembre 2007

Un père vaut plus qu'une centaine de maîtres d'école.

George Herbert - Jacula Prudentum (Poète anglais1593 - 1633)

Bientôt la rentrée : avez-vous astiqué votre cartable et rangé votre plumier ? Hein ? Tout ça n’existe plus ? Tant pis. On se contentera de réviser nos connaissances sur l’école,

Voilà donc ce poète anglais du 17ème siècle qui nous dit que seuls les pères peuvent éduquer leurs enfants.

Rousseau écrit Emile éducation d’un enfant de 3 à 20 ans par un précepteur. Les parents ne sont pas à ses yeux qualifiés pour éduquer leur propre enfant, parce qu’ils ont trop d’affection pour lui, ou parce qu’ils sont déçus par lui, bref : l’éducation ne doit pas se faire au gré des sentiments.

Voici un débat qu’on a bien oublié depuis qu’on est persuadé qu’il y a un spécialiste pour chaque chose et pour toute chose. Si le marmot ne sait pas lire à 8 ans, c’est que son instit était nul. Et l’instit dira que la méthode de lecture imposée par le ministre était nulle – oui, même le ministre !

Qu’est-ce qui a donc changé depuis Georges Herbert ?

Il y a que les enfants doivent savoir plus que les pères ; ou au moins qu’ils doivent savoir autre chose qu’eux. Au 17ème siècle, l’expérience acquise par l’ancienne génération devra suffire pour la nouvelle : le fils du forgeron pourra se contenter de ce que sait son père pour reprendre son métier. Aujourd’hui, le fils de l’ingénieur informaticien ne sera pas informaticien à son tour avec ce que son père aurait pu lui apprendre.

C’est comme ça qu’on met les vieux au rancard : matériel obsolète !

Mais alors, comment comprendre que les inégalités sociales se répercutent à l’école, que les enfants d’ouvriers aient 3 fois moins de chance que les enfants de bourgeois d’accéder à une grande école ? Même si on fait une place aux facilités offertes aux uns et pas aux autres par els ressources des parents, on sait bien que l’environnement culturel offert par la famille est une condition préalable à l’acquisition du savoir à l’école.

Thursday, August 30, 2007

Citation du 31 août 2007

Le désert n'ayant pas donné de concurrent au sable, grande est la paix du désert.

Henri Michaux

A quelle condition pourrions nous jouir d’une paix perpétuelle ?

La question a beaucoup agité les Lumières du XVIIIème siècle : Kant avait trouvé l’idée d’une fédération d’Etats liés entre eux par le commerce international, et Rousseau avait relayé les idées de l’abbé de Saint-Pierre. Mais on voit ici une autre perspective s’ouvrir : si la guerre est l’effet de la concurrence, la paix a pour condition l’uniformité monopolistique de l’économie. On en dirait bien sûr autant de la vie sociale, et pourquoi pas de la psychologie.

Bref : on l’a compris, ce n’est pas à ce prix que nous allons souhaiter la paix - surtout perpétuelle !

Qui souhaiterait en effet vivre dans un désert, là où l’immensité n’est rien d’autre que la répétition du bref espace dans le quel nous nous tenons ? Qui souhaiterait une éternité faite de l’indéfinie répétition de l’instant actuel ?

Eloge de la guerre (voir Post du 11 novembre 2006). C’est par la guerre que l’événement - quelqu’il soit - arrive. Certains présocratiques estimaient que le cosmos était l’œuvre deux principes antagonistes : philia, l’amitié, et polemos, la discorde ou la guerre. Autant dire que les conflits ne devaient pas être écartés sous peine de voir l’ordre (cosmos) du monde se défaire.

Ne disons plus : « Dieu ! que la guerre est jolie… » parce que la guerre, c’est Dieu.

Du moins, nous devrons le dire dès lors que nous sortirons de notre désert pour entrer dans le l’univers livré à la concurrence.

Citation du 30 août 2007

Les verres d'eau ont les mêmes passions que les océans.

Victor Hugo - Choses vues

Vous êtes quoi, vous : océan ou verre d’eau ?

Ne vous cassez pas la tête, de toute façon, ça ne change rien : la passion qui tempête dans le verre d’eau fait le même effet que celle qui furie (sic) dans l’océan.

En fait,le psychologues l’on dit bien des fois : la passion amoureuse est aussi sérieuse chez l’enfant que chez l’adulte. On a parfois tendance à sourire, amusé, des amours enfantines. Mais les passions n’ont pas d’âge, petit comme grand, l’homme reste le même de ce point de vue. D’ailleurs on l’admet volontiers pour la vieillesse : des vieillards sont susceptibles de tomber amoureux comme à 20 ans : océans qui sont redevenus verre d’eau…

Victor Hugo nous donne aussi une leçon de modestie : à quoi bon vouloir être océan quand on n’est que verre d’eau ? Il ne s’agit pas de savoir rester à sa place, d’admettre avec modestie qu’il ne nous appartient pas de nous égaler aux plus grands. Il s’agit simplement de dire qu’il y a des situations où les différences disparaissent, et les passions en font partie : devant l’amour, la princesse et le porcher sont égaux.

Devant la mort aussi.

Tuesday, August 28, 2007

Citation du 29 août 2007

Vertige 3 - Vertige de l’amour

Vertige de l'amour
Désir fou que rien ne chasse
L'cœur transi reste sourd
Aux cris du marchand d'glaces

Vertige de l’amour - Paroles: Boris Bergman. Musique : Alain Bashung

Vertige… Après celui de l’imagination et celui de la liberté, voici celui du désir fou.

Etrange chanson, qui joue entre le registre obsessionnel du désir, le registre angoissant de la réalité, celui de la censure, et pour finir, le registre fantastique du rêve de jouissance. Et c’est là tout ce qui fait son charme : à vivre, à éprouver plus qu’à penser

Pourtant, voici que les questions se pressent : l’amour est-il un vertige ? En quoi consiste-t-il donc ? Est-il dans le jeu entre ces différents plans ou bien dans l’indéfini du fantasme ?

Je l’ai dit, loin de moi la prétention de commenter les paroles de la chanson de Bashung : je risquerais de me mettre moi aussi à la masse (1).

Je me bornerai donc à en évoquer les fantasmes : ils sont vertigineux parce qu’ils sont en mouvement, sans limite ni guide, un peu comme une hallucination, comme quand on voit d’un seul coup les repères réfléchissants de l’autoroute de nuit s’envoler dans l’espace comme pour un jeu vidéo (là, si on est au volant, il vaut mieux s’arrêter et dormir un peu…).

Oui, ici, les fantasmes nous entraînent comme nous le sommes par le grand huit, quand le véhicule que nous ne conduisons pas plonge dans une accélération - vertigineuse, justement. Mais ça ne veut pas dire que ces fantasmes vont n’importe où. Ils suivent la ligne de crête de la jouissance, c’est ça leur guide. Seulement, voilà : la jouissance ne concerne pas la réalité, ni pour y trouver son objet, ni pour se préoccuper de ses conséquences. Si nous avons le vertige, c’est simplement parce que nous cherchons à nous y raccrocher. Un pied dans la réel, et un autre dans le rêve, on est à cheval sur une crevasse qui s’élargit constamment.

Si ça continue j'vais m'découper
Suivant les pointillés yeah !

(1) « Mes circuits sont niqués / D'puis y a un truc qui fait masse… » Voici les paroles. Et puis aussi la vidéo

Citation du 28 août 2007

Vertige 2 - Vertige de la liberté

L’angoisse est le vertige de la liberté.

Sören Kierkegaard - Le concept d’angoisse

Que n’a-t-on pas dit de cette phrase de Kierkegaard ? Sartre aurait même écrit la Nausée rien que pour en illustrer la pensée. Je n’en crois rien, mais reste l’idée que l’angoisse est un vertige issu de la gratuité de l’acte libre : je peux tout faire puisque je suis libre, y compris me jeter dans le vide. Ce vide, c’est en réalité celui des valeurs qui ne peuvent plus me servir de guide puisqu’elles n’existent que par mon choix. Le vertige, ce n’est rien d’autre que d’être dans un espace sans repères.

La liberté serait-elle angoissante ? Faut-il donc rechercher la contrainte et être comme les enfants qu’on conduit en lisère (1) ?

On a vu qu’en réalité ce sont les conditions de la liberté qui sont source d’angoisse : pas de repères, qui signifieraient contrainte. Je suis seul à décider de ce qu’ils doivent être, et j’en suis responsable par rapport au reste de l’humanité (thèse de Sartre, déjà discutée ici).

Mais voilà, justement : ces repères s’ils ne sont pas donnés, peuvent être établis, par moi-même. Autrement dit, à la liberté comme libre-arbitre (= absence de contraintes) doit s’ajouter la liberté morale (= aptitude à se développer soi-même selon ses propres règles). Ce qui veut bien dire que des règles, il y en a ; mais pas tout de suite. C’est le propre de la jeunesse que d’être angoissé par sa liberté. C’est le propre de l’adulte que de savoir où il veut aller et d’y aller. C’est le propre de la vieillesse d’y être.

En espérant ne pas être déçu du voyage.


(1) Autrefois, les petits enfants étaient tenus en laisse comme les animaux. La lisère était le nom donné à cette laisse.

Citation du 27 août 2007

Vertige 1- Vertige du philosophe
Le plus grand philosophe du monde sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n’en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer
Pascal - Pensées frg 41 (1)
Vertige de l’amour… Non, ça c’est pour après-demain (Vertige 3). Aujourd’hui, le vertige n’est rien qu’un exemple, le plus probant peut-être, de la puissance de l’imagination. Cette « maîtresse d’erreur et de fausseté » (2) est ici confrontée à l’orgueilleuse raison, dont Pascal veut rabattre la superbe : le vertige du philosophe est le signe de l’échec de la rationalité qui ne peut rien contre la représentation des choses.
A ceux qui ont le vertige : comment faites-vous pour lutter contre ça ? Ceux qui ne l’éprouvent pas tentent de vous rassurer : ils sautent à pied joint sur la planche de Pascal pour vous montrer qu’elle est solide, ou bien ils vous montrent qu’il y a la place de deux pieds côte à côte là où vous craignez d’en mettre un seul… Peine perdue : ce sont des arguments rationnels, là où l’imagination prévaudra.
Alors bien sûr, Pascal se moque éperdument que vous ayez le vertige, il ne se pose pas la question de savoir comment lutter contre. Nous on a essayé : on a trouvé la thérapie comportementale. Je ne résiste pas au plaisir de vous citer l’essentiel de ce qu’on enseigne aux élèves infirmières à ce sujet : « La thérapie comportementale estime que le symptôme est la maladie. Il faut donc travailler à substituer d’autres symptômes plus opérants que ceux-ci, ou moins handicapants ». (3)
C’est donc l’imagination qui va transformer l’imagination. Tout le problème est de trouver un symptôme moins handicapant que le vertige, et qui puisse néanmoins se substituer à lui.
Supposez que vous êtes dans les bras d’un super beau mec, bien baraqué, qui vous porte pour franchir le passage vertigineux. Ça marcherait peut-être?
Mais si c’est Vanessa Paradis qui vous fait fantasmer, alors là, ça ne marchera pas.
(1) Pascal s’inspire de Montaigne. « Qu’on loge un philosophe dans une cage de menus filets clairsemés, qui soit suspendue au haut des tours de Notre-Dame de Paris… et si ne se saurait garder que la vue de cette hauteur extrême ne l’épouvante et ne le transisse. »
Montaigne - Essais II, 12
(2) Voici un extrait du célèbre fragment 78 des Pensées : « Imagination. - C’est cette partie dominante dans l’homme, cette maîtresse d’erreur et de fausseté, et d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours, car elle serait règle infaillible de vérité si elle l’était infaillible du mensonge. Mais étant le plus souvent fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité, marquant du même caractère le vrai et le faux. Je ne parle pas des fous, je parle des plus sages et c’est parmi eux que l’imagination a le grand droit de persuader les hommes. La raison a beau crier, elle ne peut mettre le prix aux choses. »
(3) Voir ceci
Bon, si vous voulez un peu plus corsé, voyez ça

Saturday, August 25, 2007

Citation du 26 août 2007

Les inconvénients dans lesquels on a coutume de tomber dans les conversations sont sentis de presque tout le monde. Je dirai seulement que nous devons nous mettre dans l'esprit trois choses :

La première, que nous parlons devant des gens qui ont de la vanité, tout comme nous, et que la leur souffre à mesure que la nôtre se satisfait ;

La seconde, qu'il y a peu de vérités assez importantes pour qu'il vaille la peine de mortifier quelqu'un et le reprendre pour ne les avoir pas connues ;

Et enfin, que tout homme qui s'empare de toutes les conversations est un sot ou un homme qui seroit heureux de l'être.

Montesquieu - Mes pensées

Ça c’est le parfait manuel de savoir vivre et il n’y a pas de raison de croire que depuis le XVIIIème siècle les choses aient changé.

Je note d’abord que Montesquieu évoque l’art de la conversation et non celui du dialogue. La conversation est un mode de relation sociale qui fait de la parole un support de sociabilité et non l’occasion d’élaborer un savoir, comme ce serait le cas pour le dialogue. C’est la raison pour la quelle la vérité ne pèse pas lourd dans l’évaluation des réactions d’autrui.

Je note ensuite que Montesquieu nous invite à admettre que nos défauts sont aussi ceux des autres et qu’à ce titre nous devons les tolérer (1). Ça veut dire en particulier non pas, certes, que la vanité devient aimable simplement parce qu’elle est partout identique à la notre. Mais bien qu’on ne peut en faire l’économie, parce qu’elle est chez les autres aussi incurable que chez nous.

J’ai gardé - comme Montesquieu - le meilleur pour la fin : parmi les hommes qui ne sont pas des sots, il y en a qui aspirent à l’être. Ça c’est étonnant. En fait la situation est un peu particulière : il s’agit de celui qui monopolise la parole, sans doute parce que son avis est - à ses yeux - meilleur que tout autre. Peut-on dire qu’il aspire à être sot ? Non, pas tout à fait. Mais si la définition de la sottise est justement celle-là : « Sottise - Fait de prétendre tout savoir alors qu’on est aussi ignorant que les autres », lorsqu’on est heureux de faire croire qu’on sait tout, c’est qu’on est heureux aussi d’être ce que les autres nomment un sot.

Bref : tout dépend de ce qu’on appelle sottise. Nul doute que pour ces hommes, la sottise c’est de ne rien savoir. Comme Socrate.


(1) « Tolérance - Pardonnons-nous réciproquement nos sottises » disait Voltaire (Voir Post du 17 février 2006)

Citation du 25 août 2007

Le bavard est celui qui parle plus qu'il ne pense. Celui qui pense beaucoup et qui parle beaucoup ne passe point pour un bavard.

Joseph JOUBERT - Carnets - 1 décembre 1809

Pourquoi parlons-nous ? Si je me permets de revenir une fois de plus sur la question, c’est que la parole est sans doute l’activité qui nous retient le plus de temps au cours de notre vie : la diffusion si exceptionnellement rapide du téléphone cellulaire en serait une preuve s’il en était besoin.

Joubert stigmatise ici un usage inepte de la parole : le bavardage. Je n’ai pas connu de prof qui ne se soit plaint à un moment ou à un autre - voire même : tout le temps - du bavardage de ses élèves. Toutes les pensées des élèves pendant le cours doivent être consacrées au cours. Donc tout ce qu’on peut y dire doit concerner toute la classe, et donc être dit pour elle. Les conversations privées ne sont donc que des bavardages inconsistants.

Passons sur la réalité de ce reproche : après tout rien ne dit que ce qu’on jeune dit à un autre jeune pendant le cours de maths (ou de ce que vous voudrez) ne soit point de la pensée (déjà, il faudrait être Heidegger pour la définir complètement).

Mais il me paraît nécessaire de revenir sur la fonction de la parole : il est clair à mon avis qu’elle ne sert pas seulement à communiquer, que ce soit la pensée ou des informations ou des questions visant à s’informer. Non : la parole a aussi une fonction affective, elle est une façon de rencontrer l’autre, de nouer avec lui un contact, si ténu soit-il. C’est dans cette mesure que la parole est inépuisable, qu’elle ne finira qu’avec nous-mêmes. La parole est un flot ininterrompu, qui comme un fleuve se diversifie en arrivant dans son estuaire, selon les sujets et selon les interlocuteurs. Mais jamais elle ne s’arrête.

C’est ici qu’il faut revenir à Merleau-Ponty : dans le dialogue dit-il se crée une pensée commune qui induit l’expérience d’un être-à-deux, et qui dure ce que dure le dialogue. Certes Merleau-Ponty mettait la barre un peu haute : tout dialogue ne crée pas forcément de la pensée, on vient de le souligner. Mais il avait raison en montrant qu’à la racine du langage on trouve la communion avec autrui (1).

Gare à la pratique solitaire du langage : c’est une perversion !

(1) Chez Merleau-Ponty, il y a une autre forme de communion par le langage, c’est la communion avec le monde. on y reviendra.

Thursday, August 23, 2007

Citation du 24 août 2007

Sur le perron de Luxembourg, une dame de grande qualité, après luy (= le maréchal de Bassompierre) avoir fait bien des complimens sur sa liberté, luy dit : "Mais vous voylà bien blanchy, Monsieur le Mareschal. - Madame, " luy respondit-il en franc crocheteur, "je suis comme les poireaux, la teste blanche et la queue verte."

Tallemant des réaux - Historiettes - Le mareschal de Bassompierre

C’est l’occasion de vérifier que des images aujourd’hui oubliées ont eu une vitalité qui les fait regretter ; ainsi du poireau dont la connotation sexuelle n’existe plus que pour les lexicographes

Le XVI-XVIIème siècle : Belle époque où la liberté se mesurait à la vitalité, et où la vitalité se mesurait à la capacité sexuelle…

Je laisserai de côté la seconde partie de cette observation, persuadé que chacun aura un point de vue tranché - et donc indiscutable - sur la question. En revanche, la première partie peut-être soumise au dialogue.

L’idée qui vient tout d’abord, c’est que la liberté, ce n’est pas seulement la velléité, mais c’est aussi le pouvoir de faire. Et ce pouvoir est proportionnel à la puissance. Donc voilà un premier point de résistance : les rois seraient-ils donc plus libres que leurs sujets ? On sait que Platon répondait par la négative à cette affirmation (à condition de remplacer la notion de roi par celle de tyran) : car le tyran est d’abord esclave de ses passions, et que son pouvoir de faire, si grand soit-il, sera toujours insuffisant pour réaliser ce que ses passions l’invitent à faire.

L’idée suivante est donc que la liberté se mesure pas seulement à la capacité de réaliser ce qu’on veut, mais aussi à la capacité de faire des projets véritablement souhaitables : la liberté suppose la connaissance exacte de ce qu’on doit vouloir. Là encore c’est une thèse platonicienne, illustrée par le mythe de la réincarnation de la République (1), lorsque chaque âme choisit son destin futur en toute liberté, mais sans savoir ce qu’il comporte, alors qu’Ulysse qui n’a pas la liberté de choisir et encore heureux avec ce qui lui reste ; il sait que si il avait eu la liberté de choisir c’est celui-là qu’il aurait choisi.

Ce qui compte, ce n’est seulement d’avoir la queue verte, mais c’est aussi de savoir ce qu’on va en faire.

(1) C’est le mythe d’Er le Pamphylien voir le texte

Wednesday, August 22, 2007

Citation du 23 août 2007

Puis Dieu dit: Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu'il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre.

1.27

Dieu créa l'homme à son image, il le créa à l'image de Dieu, il créa l'homme et la femme.

1.28

Dieu les bénit, et Dieu leur dit: Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l'assujettissez; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre.

La Bible - Genèse

L’origine du monde tableau de Courbet – Musée d’Orsay

La femme procrée l’espèce humaine. Mais c’est Dieu qui a créé la femme… voilà posé à nouveau la question du Créationnisme : si comme Courbet vous croyez que l’homme et la femme sont à l’origine de l’espèce humaine, alors vous rencontrez la question du premier commencement. C’est la question de la poule et de l’œuf.

Revenons sur l’idée d’origine : une origine ça peut être deux choses différentes :

- soit le point de départ dans le temps : l’origine du monde, c’est par exemple le big-bang, et si on entend par monde l’ensemble des êtres vivants, leur origine dépendra de la définition qu’on donne de la vie.

Mais surtout, parler de l’origine du monde, c’est dans ce cas admettre qu’elle existe, autrement dit qu’il y a eu un moment où la vie est apparue sur terre ; on dirait même en regardant le tableau de Courbet : il y a eu un moment où le premier homme – pardon : la première femme - est apparue.

C’est ça ce que les biologistes refusent, c’est ça qu’ils reprochent aux créationnistes : ignorer que la vie est liée à l’évolution et que les frontières entre les genres, les espèces sont au départ imperceptibles, à commencer par celle qui sépare l’homme de l’animal. C’est tellement vrai que même les créationnistes pour éviter d’être trop ridicules ont été obligés de l’admettre. Il en ont fait le « dessein intelligent ».

- soit l’origine est : le principe fondamental de quelque chose (comme lorsqu’on parle par exemple de l’égalité comme « origine de la démocratie ») : il est clair que Courbet se moque de cette conception, mais il n’est pas le seul. Si les scientifiques sont encore darwiniens c’est dans la mesure où ils postulent qu’il n’y a aucun principe fondateur à l’origine de la vie. Qu’elle soit la conséquence du brassage des molécules dans la mer originelle, ou qu’elle soit venue du Cosmos, cela ne change rien en aval de cet événement.

Mais il y a peut-être une troisième solution, et c’est celle que suggère l’attitude de Lacan dernier propriétaire de ce tableau : c’est que ce tableau est un tableau cochon (1). Point barre.

(1) Retrouvez ici le montage réalisé par Lacan pour le dissimuler à ses visiteurs non autorisés.

Trouvez ici des variations sur le thème du tableau de Courbet, qui sont autant de délires d’artistes.

Tuesday, August 21, 2007

Citation du 22 août 2007

Entre une infinité de mondes possibles, il y a le meilleur de tous, autrement Dieu ne se serait point déterminé à en créer aucun ; mais il n’y en a aucun qui n’ait encore de moins parfaits au-dessous de lui : c’est pourquoi la pyramide descend à l’infini.

Leibniz Essai de théodicée §416

Pouvons-nous concevoir le pire des mondes ?

Nous sommes là à l’avant dernier paragraphe de la Théodicée. Sous forme de mythe, Leibniz reprend la cheminement qui fut le sien.

Les mondes possibles (entendez ceux dont le plan a été conçu par Dieu et qui étaient en compétition pour l’existence) sont rangés dans une pyramide, son sommet coïncide avec le meilleur possible, mais elle n’a pas de base : celle-ci s’évase indéfiniment et direction du pire. Ce qui signifie que le meilleur des mondes est concevable, mais que même Dieu ne peut concevoir le pire des mondes.

On pourrait s’étonner : le meilleur des mondes est simplement celui dont la bonté est compatible avec l’existence ; un monde meilleur que celui ci pourrait être conçu, mais il ne pourrait être créé. Alors, de même, n’y aurait-il pas du côté du pire une limite au-delà de la quelle un monde encore plus mauvais ne pourrait se maintenir dans l’existence ? Et ces deux limites (du côté du meilleur et du côté du pire) ne risquent-elles pas de coïncider ? En tout cas, c’est comme ça que je comprends la phrase de Jankélévitch : «Le meilleur des mondes n'est que le moins mauvais ». Car alors un monde juste un peu meilleur serait irréalisable, et un monde juste « un peu pire » sombrerait dans le néant

J’admets que la réponse appartient à de meilleurs leibniziens que moi : ça peut exister ( !). Quant à moi, je me contenterai de dire que pour Leibniz le mal n’a pas besoin d’être créé pour exister : il relève de la liberté de la créature, et comme tel il est imprévisible (1). La Pyramide s’enfonce dans des formes toujours nouvelles du mal, c’est la loi du pêché, c’est la leçon de l’histoire.

En tout cas, si je reviens sur le Post d’hier, je dirai qu’il y a deux formes du mal : l’une est le fait de la « bonté » de Dieu, c’est la mort, ce sont les fléaux naturels, c’est la lourdeur du fardeau que l’homme doit porter.. L’autre est le fait de l’homme : c’est la mort des innocents, c’est le pillage des ressources naturelles, c’est l’esclavage. Si on ne peut rien sur le premier mal (à moins dirait Leibniz d’obtenir de Lui qu’Il fasse un miracle), on peut en revanche agir sur le second : mais il faut inverser le cours de l’histoire (ou l’accélérer diront les optimistes).

Et ça fait du travail.

(1) Pour Leibniz, Dieu a certes prévu le péché d’Adam, puisque c’est la conséquence de la liberté qu’il lui a donné. Mais a-t-il prévu sous quelle forme Adam pécherait ? Là encore, s’il y a un Leibnizien dans la salle, merci à lui de se signaler.

Monday, August 20, 2007

Citation du 21 août 2007

Il y a véritablement deux principes, mais il sont tous deux en Dieu, savoir, son entendement et sa volonté. L’entendement fournit le principe du mal, sans en être terni, sans être mauvais ; il représente les natures comme elles sont dans les vérités éternelles ; il contient en lui la raison pour la quelle le mal est permis, mais la volonté ne va qu’au bien.

Leibniz - Essai de Théodicée § 149

J’imagine que le bon professeur Pangloss, lorsqu’il eut affirmé que « Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles » (voir Post du 12 février 2006), croisa benoîtement ses mains sur sa bedaine et s’assoupit. Leibniz écrivit l’Essai de théodicée sur la bonté de Dieu la liberté de l’homme et l’origine du mal. Voilà ce qu’on appelle un philosophe.

Ainsi donc Dieu veut le bien, mais il fait le mal… parce qu’il sait que ce mal là est la condition du plus grand bien possible. C’est ainsi qu’on me couperait une jambe pour éviter que la gangrène ne gagne le corps entier. Rien à dire.

Mais à ce compte, les pires tyrans peuvent passer pour de véritables philanthropes. Même les nazis : ils ont voulu le bien de l’humanité, qui selon eux passait par l’épuration de la race aryenne. Ce bien passait donc aussi par la destruction des Juifs : le mal est permis, mais la volonté ne va qu’au bien.

Ne discutez pas avec eux en disant que le métissage est la meilleure chance pour l’humanité de progresser. En réalité vous acceptez la logique de Leibniz, celle qui sanctifie le mal au nom du bien.

Avant de faire le bien, il faut le vouloir ; mais avant de le vouloir, il faut le connaître. Le Dieu de Leibniz sait ce qu’est le bien. Soit. Mais nous, le connaissons-nous ? Quel est le bien suffisamment établi et certain pour justifier le mal qu’on commet en son nom ?

Je ne veux pas prodiguer une leçon de morale, je veux simplement répondre à ma question : seules les religions et les idéologies philosophiques ou politiques prétendent connaître le bien. Elles seules prétendent justifier le mal.

Sunday, August 19, 2007

Citation du 20 août 2007

Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux

La Boétie, Discours sur la servitude volontaire

Si l’on cherchait des ancêtres au mouvement anarchiste, on n’aurait sans doute pas besoin de remonter au-delà du XVIème. On se rappelle en effet du Rabelais de l’Abbaye de Thélème (Post du 29 mai 2006) et déjà La Boétie (ici).

On a envie d’applaudir à cette formule, on se dit : «Comment ajouter quelque chose à cette hauteur morale et à cet appel implicite à la résistance ? Il faut être Rousseau pour reprendre ce message. »

Bon. Maintenant, supposons que vous soyez un des malheureux réfugiés du Darfour, terrorisé par les terribles Janjawids. L’envoyé d’une O.N.G. vous dit : Ils ne sont grands que parce que [vous êtes] à genoux. Autrement dit cest votre lâcheté qui est la cause de votre malheur, vous êtes responsable. Pire encore : vous ne faites pas seulement votre malheur, vous faites aussi celui des autres malheureux qui vous entourent et qui en vous observant acceptent à votre exemple leur sort sans rébellion.

La Boétie prend appui sur un simple rapport numérique : son discours (que Montaigne a fait éditer) a reçu entre autre titre, celui de « Contre un » : l’Un en question étant le tyran. Mais il oublie déjà qu’une foule désarmée ne peut rien contre un homme armé : certes que tous se précipitent contre lui, et il ne pourra tuer tout le monde avant d’être détruit. Mais il en tuera tout de même : qui donc va courir le risque ?

En outre il ne faut pas négliger les modifications psychologiques produites parla violence : la soumission devient un pli du cerveau, quelque chose qui court-circuite la volonté, comme l’animal sauvage subjugué par son dompteur. Rousseau disait « Tout homme né dans l’esclavage naît pour l’esclavage » (1).

Les pauvres réfugiés du Darfour et d’ailleurs doivent-ils en plus de leur malheur se voir ajouter celui d’être de lâches et des irresponsables ?

La question du jour : l’anarchie vaut-elle ailleurs que dans les pays libres ?

(1) Contrat social, 1- ch.2

Saturday, August 18, 2007

Citation du 19 août 2007

Euréka! Euréka! ( J'ai trouvé! J'ai trouvé!)

Archimède (287 - 212 av. J.-C.)

On imagine Archimède, tout nu dans les rues de Syracuse, courant et braillant “Eureka”..;

Qu’est-ce qu’il avait donc trouvé ? Que son propre corps pesait moins dans l’eau que hors de l’eau et donc qu’il subissait la poussée d’Archimède ? Oui, bien sûr…

Mais ce n’est pas ce qu’il avait trouvé qu’il avait cherché : ce qu’il cherchait, c’était à répondre à la question du tyran de Syracuse lui demandant de démontrer qu’une couronne prétendument en or était en réalité faite d’un alliage sans valeur. Sachant que la densité de l’or n’est pas la même que celle de l’alliage, il suffisait de déterminer la poids et le volume de la couronne pour connaître sa composition. Il suffisait donc de connaître le volume de l’eau déplacé par l’objet pour connaître le volume de l’objet et donc sa composition.

Bon, c’est là que je voulais en venir. Archimède quand il a fait son bain, il avait oublié de fermer les robinets de la baignoire : elle était pleine à ras bord. Quand il est entré dedans, elle a débordé. Archimède découvre alors que le volume de l’eau qui s’écoule sur le carrelage de la salle de bain correspond au volume de son propre corps : « Je n’ai plus qu’à en faire autant avec la couronne, et j’aurai trouvé le moyen de déterminer sa densité donc sa composition. Eureka ! »

J’avoue que c’est moins excitant que de parler du principe d’Archimède. Mais au moins ça résout un problème pratique et tout le monde peut encore aujourd’hui en faire autant.

Préparez les serpillères.

Friday, August 17, 2007

Citation du 18 août 2007

Qualité, lumière, couleur, profondeur, qui sont là-bas, devant nous, n’y sont que parce qu’elles éveillent un écho dans notre corps, parce qu’il leur fait un accueil .

Merleau-Ponty - L’œil et l’esprit ch. 2

Nous savions déjà que, pour qu’un paysage existe, il lui fallait un spectateur. Mais on devrait dire la même chose du visible en général : point de visage, point d’objet, point d’attention à la tâche manuelle, sans cette connivence intime qui nous relie à ce que nous voyons. Le monde vu, dit Merleau-Ponty, est l’équivalent interne du monde visible. Qui dira dans quel espace se déploie le paysage peint du tableau ?

Merleau-Ponty conteste ainsi l’espace analytique tel que Descartes l’a conçu dans sa Dioptrique. Voici le texte de Descartes (ch.6) :

« Comme, lorsque l’aveugle, … tourne sa main A vers E, ou C aussi vers E, les nerfs insérés en cette main causent un certain changement en son cerveau qui donne moyen à son âme de connaître, non seulement le lieu A ou C, mais aussi tous les autres qui sont en la ligne droite AE ou CE, en sorte qu’elle peut porter son attention jusques aux objets B et D, et déterminer les lieux où ils sont, sans connaître pour cela ni penser aucunement à ceux où sont ses deux mains. Et ainsi, lorsque notre œil ou notre tête se tournent vers quelque côté, notre âme en est avertie par le changement que les nerfs insérés dans les muscles, qui servent à ces mouvements, causent en notre cerveau. »

L’aveugle a remplacé ses yeux par ses mains, et les rayons de lumière sont devenus des bâtons. La vue résulte normalement de l’entrecroisement de 2 rayons lumineux issus de deux points différents et frappant les 2 yeux en même temps. On a compris que l’aveugle « voit » lorsqu’il « perçoit » par ses mains ou ses bras l’angle formé par les deux bâtons, substituts des rayons lumineux. L’espace de Descartes est celui du géomètre ; la vision est remplacée par l’analyse des propriétés de l’espace, l’étendue de notre monde est devenu un espace euclidien. Dans sa Lettre sur les aveugles, Diderot décrit le cas de Saunderson, professeur de géométrie anglais complètement aveugle, ce qui ne l’empêchait pas de l’enseigner.

L’espace du géomètre est un espace strictement intellectuel : il n’y a pas de place pour un paysage là-dedans.

Thursday, August 16, 2007

Citation du 17 août 2007

Définition - Un paysage est une partie de l’espace qu’un observateur embrasse du regard en lui conférant une signification globale et un pouvoir sur ses émotions.

Michel Baridon - Télérama N° 3003-3004

Qu’est-ce qu’on n’a pas dit de ce démon juché sur le parapet d’une des tours de Notre-Dame de Paris et contemplant la ville à ses pieds ? Que Viollet-le-Duc suggérait que les forces du mal allaient triompher ? Ou bien qu’il avait ajouté ce diable dans un élan d’amour pour les fantasmagories médiévales ? Ou tout simplement qu’il s’était adjugé le pouvoir de marquer son passage dans la restauration de la cathédrale, comme ailleurs il s’était portraituré lui-même parmi les prophètes ou les rois de Judée ?

Voilà la réponse juste : : « Un paysage est une partie de l’espace qu’un observateur embrasse du regard ». Donc, un paysage n’est pas simplement un espace rempli d’objets ; pour faire un paysage, il faut en plus un point de vue sur lui. Pas de point de vue sans un observateur. Ce diable-observateur nous signifie donc que Paris est un paysage.

Mais il y a plus. Les cinéastes ont coutume dire que dans un plan de paysage, pour qu’il ait une consistance, il faut sur la ligne d’horizon une point saillant (colline, immeuble, tour, mirador…) susceptible de servir pour le contre-champ : comme chez Michel Tournier, la réalité est faite du croisement de plusieurs point de vue (1). Vous l’avez déjà compris : le contre-champ est suggéré par la Tour Eiffel, juste au milieu du cliché. Ce que voit le Diable, on pourrait le voir aussi en étant un observateur juché sur la Tour Eiffel, et Paris c’est ce paysage compris entre ce deux points de vue.

J’en connais qui ont assez mauvais esprit et qui vont dire que mon argument ne vaut rien parce que, quand Viollet-le-Duc a placé son Diablotin, la Tour Eiffel n’existait pas. Oui.

… et pourquoi croyez-vous qu’on l’a construite ? Hein ? (2)

(1) Voir Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique : l’île de Speranza où a échoué Robinson se désagrège peu à peu à ses yeux, parce qu’il n’y a personne d’autre pour contempler ses falaises et ses forêts. Voir aussi le commentaire qu’en fait Gilles Deleuze « Un monde sans autrui ». Et mon Post du 24 août 2006.

(2) Ceci n’est pas une plaisanterie : la Tour Eiffel a été conçue pour servir de plate-forme pour voir Paris du ciel. On n’avait pas Yann Arthus-Bertrand à l’époque.

- Et maintenant qu’on l’a, le Arthus-Bertrand, on peut la démolir, la Tour Eiffel ?

Wednesday, August 15, 2007

Citation du 16 août 2007

Il [l’homme politique] doit démontrer, en chacun des cas, par des conjectures vraisemblables, que ceci est noble, cela honteux, ceci bien, cela mal, cela juste, ou au contraire, ceci injuste, et ainsi de suite.… il discernera ce qui est prudent, courageux, pieux, sacré, avantageux, utile et, inversement ce qui est inutile, déraisonnable, lâche, impie, sacrilège, désavantageux, nuisible, égoïste. »

Philon d’Alexandrie - De Josepho ou de la dimension politique (Genèse 37-50)

Allez, je suis sûr que la vie politique commence à vous manquer, et que, levant le nez au dessus de votre polar, secouant le sable qui envahit vos Ray-Ban, vous scrutez l’horizon pour voir si les Universités d’été des partis politiques ne seraient pas entrain de poindre.

La citation du jour comprend votre besoin et vous propose cette réflexion de Philon d’Alexandrie.

Selon Philon, l’homme politique est un sage au sens grec du terme. Comme tel il n’est pas un homme d’action : cela, il le laisse aux autres. Mais il est là pour éclairer ceux qui vont agir, pour leur donner le sens religieux ou moral de leur action, et aussi pour en évaluer l’efficacité. Notez que la sagesse est la science de faire ce qu’on ne fait pas soi-même. Ça ne vous rappelle rien ?

Oui… Bien sûr : ça vous rappelle le rapport entre le Président qui guide ou qui impulse la politique de la Nation, et les ministres, Premier Ministre en tête, qui réalisent ce que le Président a voulu. En sorte que quand ça foire, ce n’est pas le vieux sage de l’Elysée qui est mis en cause, mais le tâcheron de Matignon qui gicle.

… Mais tout ça ce sont des vieux souvenirs : désormais tous les fils du pouvoir remontent ostensiblement jusqu’aux mains qui sont au sommet de l’Etat. Et pourquoi pas ?

Pourquoi pas ? Parce que maintenant qui va conseiller le Chef ? Où est le Sage qui va dire : « Ceci est bien, ceci est mal ? ». Qui va être le gardien des valeurs, celui dont l’autorité ne se compromet pas dans les aléas de l’action ?

Craignez que ce ne soit la rue qui prenne ça en charge : parce que la rue, elle est aussi peu sage que les chefs qui doivent la gouverner.

Ah, au fait, j’oubliais de vous dire : Joseph, avant d’être un chef politique avisé, c’était un visionnaire.

Tuesday, August 14, 2007

Citation du 15 août 2007

Cats know how to obtain food without labor, shelter without confinement, and love without penalties.

Walter Lionel George 1882-1926

Ça, je ne traduis pas, parce que ça serait moins bien. Trouvez plein de citations et d'images sur les chats à cette l’adresse. J’aurai l’occasion d’y revenir

Les chats, nos maîtres en art de vivre. On le savait déjà pour ce qui est de la relaxation, de l’aptitude à dormir, et même pour la capacité à jouir des plaisirs de l’amour… Nous évoquerons aujourd’hui son aptitude à obtenir des humains le maximum d’avantages avec le minimum de concessions.

- how to obtain food without labor : le chat n’a pas été frappé par la malédiction divine (« Tu gagneras ton pain etc… ») : sans doute parce qu’il n’a pas péché ( ?).

- how to obtain shelter without confinement : ça c’est fort ! L’indépendance du chat va avec l’édredon du lit que nous lui réservons ; on voudrait en obtenir autant des puissances qui nous protègent.

- how to obtain love without penalties : j’aime mon chat mais je ne lui fais pas de scènes quand il m’est infidèle et qu’il va ronronner sur d’autres genoux. Mais comment fait-il ? Comment l’amour peut-il faire l’économie de la jalousie ?

Pour la nourriture et pour l’abri, je ne sais pas. Mais pour l’amour, je sais : c’est un chat, il ne me doit rien, parce qu’il ne s’est engagé à rien tout.

Il applique en quelque sorte la règle que les Grecs imposaient aux relations amoureuses (1) entre le maître et son élève : l’élève demande au maître de l’autoriser à l’aimer ; le maître concède - s’il le veut bien - ce droit. Il accepte d’être objet d’amour mais c’est là tout ce à quoi il s’engage (2).

Il est l’aimé, l’élève est l’amant : relation asymétrique par nature, qui exclut la jalousie (3). Bien entendu, tant que l’aimé accorde à l’amant le droit de l’aimer, il peut tout aussi bien accorder ce droit à qui il veut sans que l’amant se sente désobligé : la jalousie n’a pas lieu d’être ici.

… et c’est comme ça que le chat évite les penalties.

Mais tout ça n’empêche pas le chat d’avoir un point faible : il est narcissique.

(1) Il s’agit évidemment d’une certaine forme de pédérastie, criminelle pour nous, acceptée et ritualisée chez les athéniens.

(2) Sur tout cela, voir la présentation du Banquet de Platon par Luc Brisson, dans sa traduction éditée chez G.F.

(3) Je n’oublie pas la scène de jalousie d’Alcibiade qui découvre Socrate étendu « auprès du plus bel homme de la compagnie » (= Agathon - Banquet 213c) : Alcibiade, malgré ses déclarations, n’est pas exactement un paidos ! (=élève)

Monday, August 13, 2007

Citation du 14 août 2007

L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature; mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser : une vapeur, une goutte d'eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, puisqu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien.

Pascal - Pensées (1670), fragments 347 dans l'édition L. Brunschvicg.

Pascal a-t-il raison ? N’avez-vous pas eu, étant jeune, la certitude d’être immortel ?

Nous évoquions récemment le sort de Hal, l’ordinateur robot de 2001 Odyssée de l’espace : doué de conscience, la machine révèle sont « humanité » lorsqu’elle supplie Bowman de l’épargner. Elle est devenue « roseau pensant ».

Laissons là la fable philosophique : elle ne fait que confirmer combien la conscience de sa propre mortalité suffit à distinguer l’humain de l’inhumain. Je taille au plus court en esquivant le débat de savoir si l’animal n’a pas une conscience - même obscure - de sa propre mort (1). Ce qui m’intéresse, c’est la conscience de la mortalité : certes Pascal parle de la mortalité actuelle : « il sait qu'il meurt », mais comment y accèderions-nous si nous n’avions pas la conscience de notre mortalité ? Or ce que je voudrais contester, c’est la réalité de cette conscience.

N’avez-vous pas eu étant jeune la certitude d’être immortel ? Oh, bien sûr, on sait que la maladie, l'accident, une guerre peuvent détruire la vie. Mais rien qui ressemble à cette morbidité qui s'insinue insidieusement dans les articulations, dans les organes, jusqu'à ce que le vieillard en périssant n'ait pratiquement plus rien - peut-être même plus son âme - à perdre.

La perte de l’innocence par la quelle on caractérise souvent le passage de la jeunesse à l’age « adulte » (employons ce terme faute de mieux), ne serait-ce pas ça par hasard ?

Confidences : pour ma part j’ai considéré jusqu’à … disons 25 ans (peut-être plus) que les vieux (> de 50 ans) étaient nés comme ça, que la vieillesse était leur essence immuable. Ce qui signifiait bien sûr que ma jeunesse était aussi une essence immuable. Ma grand-mère me disait : « Va ! ce qui te suit te rattrapera bien un jour ! » ; elle savait de quoi elle parlait.

L’image de l’immortalité est celle d’une éternelle jeunesse (voir Post du 12 octobre 2006) : seuls les dieux peuvent à la fois être vieux et immortels. On perd une part de sa jeunesse quand on perçoit, dans sa chair, les changements de l’âge, quand on cesse d’être immuable.

Alors, certes, la mort des autres est là pour nous rappeler notre condition : Jankélévitch disait que la mort des parents, c’était pour les enfants la découvertes qu’ils étaient les prochains sur la liste, donc qu’il y a une liste et que notre nom est gravé dessus… Mais l’insistance de Pascal à nous rappeler que le divertissement est une corruption de notre nature prouve bien que nous n’y croyons pas vraiment.

Mais après tout, qu’est qui nous prouve que nous sommes vraiment mortels ? (2)

(1) On disait que le cerf, au moment de l’hallali versait des larmes, et Rousseau rappelle que le cheval fait un écart lorsqu’il risquerait de marcher sur un cheval mort.

(2) Re-confidences : a chaque fois que j’ai proposé cette question à mes élèves il y en a eu toujours quelques uns pour me proposer de m’aider à le vérifier sur moi-même. Etait-ce vraiment serviable ?

Sunday, August 12, 2007

Citation du 13 août 2007

Dans un schéma classique, on passe du stade oral au stade anal: moi, je suis resté bloqué entre les deux, au stade nombril.

Guy Bedos - Merci pour tout

Les errances de la libido sont bien connues : migrant de la zone orale à la zone anale, puis remontant jusqu’à la zone génitale (remarquez qu’elle n’a pas bien loin à aller, certains vont même jusqu’à confondre tout ça, mais bon, je ne donnerai pas de noms…).

Bref, entre les deux dit Bedos, le nombril autrement dit le narcissisme. Bedos « narcissiste » (sic ?) ? Si c’est lui qui le dit…

En tout cas, pour ce qui est du nombril, j’ai déjà donné (Post du 17 juin 2007). Par contre le narcissisme, voilà un sujet qui nous concerne tous (encore que là aussi on a déjà donné voir ça)

Donc Narcisse est victime d’une malédiction : il tombe amoureux de sa propre image reflétée par le miroir d’eau de la fontaine. Fasciné il ne peut s’en détacher ; désespéré de ne pouvoir s’étreindre lui-même, puisque le reflet disparaît dès qu’il y plonge ses mains, il meurt d’inanition. Bien fait (1). Le même sort nous attend-il ? Quel bonheur pour les Narcisses que nous sommes tous ?

Il y a deux formes de narcissismes : le passif et l’actif. Le passif s’offre à la contemplation des autres : « ces veines bleues, là, sur ma main ; c’est par bonté que je vous les montre » (Sartre). L’actif est plus fatiguant : il n’arrête pas de tourner autour de vous par que vous lui confirmiez qu’il est le plus beau : « Miroir, mon beau miroir… » (voir ici).

A la question : peut-on échapper au narcissisme ? j’aimerais répondre par deux questions : vous aimez-vous plus que tout parce qu’on vous a empêché d’aimer les autres, ou bien parce que, décidément, il n’y a rien de mieux … que vous ?

Autrement dit, à côté de la distinction actif/passif, il faut encore distinguer entre narcissisme primaire (celui dont on ne se défera jamais), et narcissisme secondaire (lorsque notre libido d’objet se retourne en libido du moi) : et celui-là, on peut l’éviter à condition de ne pas censurer nos pulsions.

(1) Peu importe que Narcisse ait dédaigné Aneimias (un beau garçon) ou Echo (la pauvre nymphe) : c’était un crâneur, point final.

Saturday, August 11, 2007

Citation du 12 août 2007

« La machine d'arithmétique fait des effets qui approchent plus de la pensée que tout ce que font les animaux ; mais elle ne fait rien qui puisse faire dire qu'elle a de la volonté, comme les animaux. »

Blaise PASCAL Pensées - N° 627 (Le Guern)

Ci-contre : Machine arithmétique de Pascal à six chiffres : la Pascaline

(Source : Conservatoire des Arts et Métiers à Paris)

La machine qui deviendrait humaine, voilà la peur qui nous hante depuis que la machine existe, tout comme la peur de l’animal qui deviendrait humain.

La machine pense-t-elle ?

Il est intéressant de saisir cette peur au plus proche de la nôtre aujourd’hui, et pourtant encore loin dans le passé : la peur de la machine qui pense est éprouvée déjà lors de l’invention de la machine à calculer de Pascal en 1642.

Il peut nous sembler risible de s’interroger sur un tel empiètement à propos de la « Pascaline » faite de bois et de cuivre et qui ne dépasse pas les 4 opérations : la calculette que n’importe quel écolier a dans sa trousse en fait beaucoup plus. Mais il faut comprendre que, pour la première fois, en 1642, on voyait une machine faire une opération abstraite, que seul le cerveau humain était jusqu’alors capable de faire - même si les opération arithmétique ne demandent aucun discernement particulier et sont donc parfaitement mécanisables. A noter d’ailleurs que Pascal n’entre pas sur ce terrain : pour lui, la différence entre l’homme et l’animal, ce n’est pas l’intellect, c’est la volonté (1). Preuve s’il en fallait que Pascal était un moraliste…

Les artilleurs ont l’habitude de régler leurs tirs par essais successifs : un coup trop court, puis un coup trop long, avant d’arriver à la bonne hausse. Pour la Pascaline, c’était un coup trop court : on était encore loin de voir la machine menacer notre privilège d’être pensant : la conscience.

La machine peut-elle accéder à la conscience ?

Maintenant, il y a le coup trop long : on le trouve dans 2001, Odyssée de l’espace de Kubrick. C’est Hal, l’ordinateur de bord de Discovery, dont l’image se résume à cet œil énigmatique (« électronique » ?).

Œil=regard=conscience. Façon de dire je suppose que la conscience est le facteur humain par excellence, celui qui signerait l’accession de la machine à l’humanité. C’est le coup trop long pour les philosophes qui considèrent que rien dans la matière même vivante ne peut préfigurer la conscience humaine, de telle sorte qu’on ne peut imaginer un singe évolué qui y accèderait par perfectionnement de ce qu’il est aujourd’hui. C’est aussi le point de vue des biologistes qui étudient le fonctionnement cérébral. Ils sont tous - pour le moment - en accord avec Bergson qui disait qu’entre le cerveau et la pensée il y a le même rapport qu’entre le chef d’orchestre et la musique qu’il joue : le chef mime la musique, il ne la fait pas.

Mais vous avez aussi certains informaticiens (2) qui pensent que tout ça n’est qu’une question de puissance. En sorte que le coup juste serait, par exemple, de dire que les systèmes experts et l’intelligence artificielle sont des réalités. Et elles montrent que Hal 9000, c’est pour demain


(1) Gilberte Perrier, sœur de Blaise Pascal, dit que, lors d'une addition, ce n'est pas la machine qui fait œuvre intelligente, c'est l'homme qui fait du travail de machine. Les inventeurs de la cybernétique n’auraient pas dit mieux. (Voir le passionnant article de Jacques Arsac à l'adresse suivante :

www.asmp.fr/travaux/gpw/philosc/rapport3/5arsac.pdf

( à noter une coquille: Arsac écrit à propos de Saussure "diachronique" au lieu de "diacritique")

(2) Là encore, je ne saurais mieux faire que de vous renvoyer à l’article ci-dessus.

Friday, August 10, 2007

Citation du 11 août 2007

La beauté sera convulsive ou ne sera pas.

André Breton - Nadja

André Breton était spécialiste de ces prophéties que personne ne devait contester sous peine d’être « excommunié » du mouvement Surréaliste. Après tout, seul l’usage que nous prouvons en faire aujourd’hui peut nous dire si elles étaient fondées ou pas.

Dans Nadja (voir aussi Post du 10 avril 2006), Breton compare la beauté à une locomotive bondissant surplace à pleine vapeur et les freins serrés dans la gare de La Ciotat : « La beauté sera convulsive ou ne sera pas. »

La convulsion est celle de l’énergie concentré dans la création dont elle ne peut sortir. On pourrait dire aussi qu’elle est celle d’un orgasme qui serait toujours sur le point d’exploser.

Car la beauté pour les surréalistes est toujours liée à quelque puissance vécue. Plus question d’en faire une valeur idéale servant de référence pour évaluer une œuvre d’art. Pas question non plus de voir en elle un équilibre interne de l’œuvre, quelque chose qui en ferait comme un organisme parfaitement et harmonieusement autonome (voir Kant). Non, la beauté est ce qui passe entre le créateur et son œuvre, ou entre l’œuvre et le spectateur. La convulsion est dans l’œuvre parce que l’œuvre n’est pas séparable du geste créateur, ou pas séparable du regard du spectateur.

Alors, voilà une raison d’admirer les surréalistes, malgré leurs prétentions irritantes et leur snobisme parfois ridicule. Il ont été les premiers à faire du spectateur l’équivalent du créateur (1), reléguant du coup l’œuvre d’art au rôle de simple stimulant. Plus d’œuvres immortelles, faites pour éclairer les générations à venir. Voici venue l’ère des installations, fragiles structures destinées à disparaître avec la fin de leur exposition. Voici aussi venue l’ère des ready-mades, ces non-œuvres absolues, qui n’existent que pour prouver que l’œuvre d’art n’a pas à être immortalisée. Le même Duchamp est celui qui s’empare du chef d’œuvre immortel : la Joconde - pour lui dessiner des moustaches (cf. Post du 29 octobre 2006).

Concluons : il ne s’agit bien sûr pas de mettre le feu aux musées… Mais bien :

1 - de remarquer que le beauté convulsive résulte d’un certain regard sur les oeuvres d’art, et non de leur nature intime.

2 - Et d’ajouter que la violence de la beauté exclut qu’elle soit le simple plaisir devant une œuvre (plastique, musicale, peu importe), ce qui en ferait une œuvre kitsch et rien de plus.

(1) Ce qui ouvre une autre thématique que je n’explorerai pas aujourd’hui : celle de la nature du spectateur, et de son rôle dans l’œuvre.

Thursday, August 09, 2007

Citation du 10 août 2007

Les hommes sont comme les lapins, ils s’attrapent par les oreilles.
Mirabeau
Pour éviter toute équivoque, je préviens que je ne parle pas aux malotrus qui imaginent qu’on attrape les hommes par une autre excroissance de leur anatomie : nous qui sommes poètes et philosophes, nous resterons entre nous.
Dirons-nous que l’originalité de ce qui passe par les oreilles, c’est d’atteindre - comme le fait par exemple la parole - aussi bien l’intellect que l’affectif ? Sans doute, mais ce n’est pas là l’essentiel : supposez qu’au lieu de lire mon texte vous m’entendiez le lire : y aurait-il une différence pour votre intellect ? En tout cas elle devrait être très faible, limitée à l’impact de la présence de la voix qui faciliterait ou au contraire disperserait l’attention. Bref : tout ce qui passe par les oreilles mais qui pourrait aussi bien passer par les yeux ne nous intéresse pas.
Ce qui compte c’est donc le pouvoir exercé par certains sons sur les centres cérébraux concernant les émotions. La musique est la première concernée, et on sait que Platon la considérait comme un élément clé de l’éducation des citoyens parce qu’elle gouverne l’affectivité et donc l’action. C’est d’ailleurs pour la même raison qu’il voulait instituer une censure sur la musique.
Un pouvoir encore plus grand est celui de la voix : certaines voix sont irritantes (1) ; d’autres subjuguent ou charment. Les grands comédiens et plus encore les tragédiens ont ce pouvoir : qu’on se rappelle de Delphine Seyrig, qu’on pense à Fanny Ardent, ou à Philippe Noiret (je suis sûr que vous avez une liste bien plus longue que cela).
Mais l’erreur serait de séparer la musique et la voix. C’est ici le lieu de dire que le langage humain est fait de sonorités dont la signification excède leur rôle discriminant dans un système phonologique donné. Si les voix dont nous avons parlé ne sont pas celles de chanteurs, il n’en reste pas moins qu’elles font chanter la parole à travers les sonorités de la langue; si d’aventure il s’agit d’une langue étrangère que vous ne comprenez pas, vous ressentirez cette séduction sans l’attribuer aux significations. Je ne dis pas qu’il n’y a pas une perte véritable ; je dis qu’il reste quelque chose, et qu’une page de Nietzsche - ou de Goethe évidemment - lue par une belle voix, alors que vous ne comprenez pas l’allemand, ce n’est pas rien.
(1) Il est remarquable que les concours de recrutement des enseignants ne comporte pas une épreuve orale d’oral : parmi tous ceux qui sont reçus, il y en a qui ont une voix à faire fuir même les corbeaux. Plaignez les pauvres élèves qui les subissent !

Wednesday, August 08, 2007

Citation du 9 août 2007

La vieillesse, c'est quand on va dans des restaurants où il y a des sommeliers, et non plus dans ceux où il y a des serveuses.

Marcel Achard

Va-t-on jamais dans un restaurant simplement parce qu’il y a d’accortes serveuses ? En tout cas, la légende se souvient encore de la Madelon, celle qui apportait du pinard aux poilus : elle avait de quoi combler d’aise tous les âges, y compris les vieillards, à supposer qu’ils aient eu l’occasion de venir dans son estaminet rempli de soldats.

Marcel Achard nous dit en substance que chaque âge a ses plaisirs, et que, si celui du sexe est propre à la jeunesse, celui de la picole est propre - aussi - à la vieillesse. En terme d’excès, on voit bien des vieux alcooliques, on n’en voit pas qui soient satyres (1).

Je viens d’écrire « la picole est propre - aussi - à la vieillesse » : tout est dans cet « aussi » : ça signifie que les plaisirs ne se renouvellent pas au cours de la vie, mais que dans leur compétition pour venir au jour, ils accèdent à l’existence successivement, suivant le rapport de force qui les oppose les uns aux autres. Les jeunes aiment aussi l’ivresse, mais leur priorité c’est la jouissance sexuelle, parce que c’est elle la plus forte (2). Ce qui est général, c’est cette compétition pour la vie ; mais dans leurs détail, les plaisirs sont tout ce qu’il y a de plus personnel.

Tentons une typologie des plaisirs en rapport avec l’âge.

Dans la jeunesse, le sexe est sans doute le plus puissant : on va au restaurant pour pincer les fesses de la serveuse (3).

Dans l’âge mûr, les choses s’égalisent : selon les saisons, on pourra aller au restaurant entre copains de régiment et finir la soirée dans un bar de nuit. Ou alors fêter son anniversaire dans un trois étoiles, soit qu’on l’apprécie vraiment, soit histoire de montrer qu’on en a les moyens. Bref, c’est l’âge de tous les plaisirs, mais simplement parce que leur intensité est également moyenne pour chacun.

Enfin, dans la vieillesse, si l’on s’en tient à la sensualité, les plaisirs sont d’avantage liés au gustatif : on recherche le Chef ou le sommelier.

Tout ça, ça passe par les organes des sens. Et si on tenait compte des plaisirs excités directement par action sur les centres cérébraux ? Une petite fumette, il y a un âge pour ça ? Et un petit rail de coke ?

Et la jouissance d’inventer un super Post comme celui-ci ?

(1) L’expression « vieux satyre » vise probablement des velléitaires qui cherchent à se rajeunir, plus que des opérationnels.

(2) Certains me contesteront en disant que l'ivresse et le sexe vont souvent de paire. Certes, mais seulement lorsque l'alcool est nécessaire pour lever les inhibitions. En revanche il n'est pas favorable aux performances sexuelles. Quand aux sentiments, je n'en parle même pas.

(3) Remarquez combien les fast-foods sont répressifs de ce point de vue, avec leurs hôtesses retranchées derrière leur comptoir. On y perd sur tous les tableaux : gastronomiques et pince fesses.

Tuesday, August 07, 2007

Citation du 8 août 2007

Miss.Tic – Affiche et teaser pour le film de Claude Chabrol - Cliché de Henri Kaufman (voir d'autres images)

La fille coupée en deux… une bonne nouvelle ? Merci à Henri de nous offrir cette image qui parle d’elle même.

Moi, je ne suis pas étonné que Chabrol ait demandé à Miss.Tic de réaliser l’affiche de son film. Et cela non seulement en raison de son talent, mais aussi parce que la Miss n’en n’est pas à son coup d’essai : couper une fille en deux, elle connaît ça…

… Sauf qu’elle avait d’abord essayé dans l’autre sens :

avouez que c’est frustrant de n’avoir qu’une moitié de femme : c’est peut être le meilleur qui manque…

- Donc, second essai : dans le sens vertical cette fois. Ça marche !

Pas tout à fait cependant, parce que la fille de l’affiche n’a qu’une jambe. On sent qu’inspirée encore une fois par Platon, Miss.Tic applique la menace de Zeus, révélée par Aristophane, dans le Banquet : « s’ils (= les êtres humains) font encore preuve d’impudence, et s’ils ne veulent pas rester tranquilles, alors, je les couperai en deux encore une fois, de sorte qu’ils déambuleront sur une seule jambe, à cloche-pied. » (Banquet, 190d)

- Maintenant, vous vous demandez peut-être à quoi ressemblerait notre jeune personne si elle récupérait la moitié qui lui manque ?

Rien n’est plus simple :

... un joli monstre !

Monday, August 06, 2007

Citation du 7 août 2007

L'opposé du jeu n'est pas le sérieux mais la réalité.

Sigmund Freud

1 - Le sérieux chez Kierkegaard, c’est le moment de l’engagement, celui qui est le propre du stade éthique. Le sérieux est lié à la volonté d’aller jusqu’au bout de l’entreprise, de remplir sa vie jusqu’au bord, de ne pas en laisser perdre un instant (voir le texte). L’homme sérieux n’est pas celui qui, empesé et engoncé dans ses certitudes, les impose comme un carcan aux autres et à lui-même. Le sérieux n’est pas opposé à la légèreté si la légèreté est la vérité de la vie. Il n’est pas opposé au jeu lorsque le jeu permet à l’existence de se développer dans toutes ses potentialités.

2 - Le jeu est l’opposé de la réalité. Comprenons que, s’il n’y a pas de jeu sans règles, c’est parce que celles-ci ont pour fonction de remplacer la réalité. Qu’on se souvienne des petits enfants qui inventent des jeux pour la cour de récré : « On dirait que tu serais le gendarme et moi le voleur ». Si le conditionnel est le temps des règles du jeu, c’est qu’il est celui de la mise à l’écart de la réalité et de l’invention d’un autre monde.

3 - Chez Freud, le jeu est sans doute lié au principe de plaisir, en tout cas il est opposé au principe de réalité. Si le principe de plaisir exige une satisfaction immédiate de la pulsion, le principe de réalité quant à lui exige que cette satisfaction soit remise à plus tard, le temps que les besoins et les exigences de la réalité qui leur sont liées soient pris en compte.

4 - Le désir recherche à s’affranchir des contraintes de la réalité : pour cela il invente le fantasme. Le fantasme est en relation avec le principe de plaisir, il est l’invention d’une pseudo réalité, fabriquée sur mesure pour coïncider avec l’objet désiré et qui n’exige pas le détour par la réalité pour être mis en œuvre.

Dans cette fonction, le jeu et le fantasme ne font qu’un.

Sunday, August 05, 2007

Citation du 6 août 2007

Les vacances ne sont-elles pas l'occasion de susciter l'envie d'apprendre chez un enfant moyen ou en difficulté ?

teteamodeler - site d’activités de loisirs créatifs.

La citation du jour, soucieuse de vous aider à passer avec vos enfants cette difficile période de congés scolaires, lorsque l’école n’est pas là pour empêcher vos enfants d’avoir des activités coupables dans les dunes derrière l’hôtel, vous propose quelques devoirs de vacances que vous pourrez improviser avec eux, les jours où le réchauffement planétaire oubliera de se réveiller.

1 - D’abord, pour les mettre en confiance, un jeu où ils pourront vous battre à plate couture : le jeu du SMS. Sans commentaire

2 - Maintenant, travailler l’expression orale (voir)

Raconter une histoire

Pour commencer:

Avec un partenaire, discutez un événement important de votre passé:

Parlez de ce qui se passait à ce moment-là (Où étiez-vous? Quel temps faisait-il? Quel âge aviez-vous? Etc.) et de ce qui est arrivé de remarquable. Employez le passé composé et l’imparfait selon le cas.

Inventer une histoire:

Maintenant vous allez utilisez votre imagination. Regardez ce tableau de Magritte intitulé : « Les vacances de Hegel ».

Supposez que vous soyez le jeune Hegel : le maître d’école vous demande de raconter vos vacances. Imaginez son histoire en vous aidant du tableau :

Si vous séchez (sic), vous pouvez vous aider de cet excellent texte

Saturday, August 04, 2007

Citation du 5 août 2007

L'art est un jeu. Tant pis pour celui qui s'en fait un devoir !

Max Jacob - Conseils à un jeune poète

Le jeu est donc le contraire du devoir. Aucun devoir de jouer, le jeu est l’image de la vacuité et de la détente…

Alors que les enfants ont leurs devoir de vacances (voir Post de demain), les grands ont leurs jeux que les journaux publient à tour de bras pour fidéliser un lectorat déçu par la vacuité des info d’été.

Pour se mettre au goût du jour, La citation du jour vous propose à son tour un jeu, ou plutôt un test de personnalité, histoire de vous amuser à comparer votre moi profond avec celui de vos amis.

1 - Vous partez sur une île déserte, vous emportez :

a - Les œuvres complètes de Spinoza

b - Votre console Nintendo

c - Un Top-Modèle

2 - Vous trouvez une pièce de un euro, qu’est-ce que vous en faites ?

a - Vous l’apportez à l’écureuil

b - Vous achetez un Tac-O-Tac

c - Rien. Vous demandez à Saint Matthieu ce qu’il faut en faire. (1)

3 - Vous trouvez un écureuil, qu’est-ce que vous en faites ?

a - Vous le transformez en tirelire.

b - Vous faites de la magie noir avec.








c - Vous l’amenez à Schrödinger pour savoir s’il peut replacer le chat.







4 - Regardez l’image suivante :


vous fait-elle penser à :

a - La sieste

b - Vos frères et sœurs

c - Rien du tout et surtout pas à votre chère maman (quoique... voir Post du 28 mai 2006)



(1) Voir Post du 23 janvier 2006




Friday, August 03, 2007

Citation du 4 août 2007

Le remède très sûr et très infaillible [à l’abus de la liberté de donner un sens quelconque à des noms] : c’est de substituer mentalement la définition à la place du défini.

Pascal - De l’esprit géométrique et de l’art de persuader

« Substituer mentalement la définition à la place du défini »… Ça, oui, on le fait : Pascal serait content s’il lisait nos journaux. Tenez, mercredi dernier, dans Libé, p. 12 : « les sénateurs appellent de leurs voeux la création d’un « contrôleur général des lieux privatifs de liberté ».

Mais contrairement à ce qu’en pensait Pascal, ce n’est pas pour éviter l’équivoque qu’on écrit ça plutôt que le mot « prison ». C’est pour éviter les mots qui fâchent. C’est un euphémisme développé en quelque sorte.

Amusons-nous : « Compte tenu de l’allongement de la durée des peines, les lieux privatifs de liberté devront désormais comporter des cellules pour les détenus en fin de vie ». Ou mieux : « Les lieux privatifs de liberté devront être accessibles aux détenus à mobilité réduite ». [Permettez que je rêve un peu : compte tenu que la « privation de liberté » équivaut à la privation de mobilité, les hémiplégiques devraient payer leur cellule demi-tarif …Parce qu’un jour ou l’autre, les prisons deviendront payantes ! De même que la santé doit être subventionnée par les malades, les prisons devront être financées par les détenus. Essayons d’écrire le discours de Notre Président : « Mesdames et messieurs, croyez-vous qu’il soit normal que ce soient les victimes qui paient pour que leurs agresseurs soient mis hors d’état de leur nuire ? Est-ce qu’il serait scandaleux de décider que ce soient les délinquants eux-mêmes qui financent leur prison ? » Et pour les indigents ? Pour eux, on mettra en place des programmes de travaux… forcés]

Soyons sérieux. Pascal imaginait qu’un mot avait un sens et un seul, et que sa définition unique suffisait pour en comprendre tous les emplois. C’est qu’il raisonnait sur des termes géométriques : le cercle n’aura jamais une autre définition que celle-ci (1). Mais nous comprenons facilement que, selon le contexte, dans l’usage courant, le mot cercle ait bien d’autres sens plus ou moins éloignés du sens géométrique, jusqu’à ne plus avoir aucun rapport avec lui.

Donc, l’alternative n’est pas entre abus des mots et usage raisonné, comme le pensait Pascal ; les mots changent de sens sans que nous y prenions garde, ils obéissent au contexte plus qu’à nous mêmes. Et même si nous le déplorons, nous pouvons toujours les définir à tour de bras : rien n’y fera, ils nous échapperont toujours : inutile de vouloir les enfermer dans des dictionnaires.

Pour eux, les lieux privatifs de liberté n’existeront jamais

(1) « Un cercle est une figure plane, comprise par une seule ligne qu'on nomme circonférence telle que toutes les droites qui y sont menées à partir d'un des points placés dans cette figure sont égales entre elles. » Lire le reste

Thursday, August 02, 2007

Citation du 3 août 2007

Le hasard gouverne un peu plus de la moitié de nos actions, et nous dirigeons le reste.

Nicolas Machiavel

Commentaire 2

Pour Machiavel, les choses sont simples : il y a dans notre vie une part d’actions gouvernées par nous ; et une autre part gouvernée par le hasard. Ce qui parait simple, c’est de dire, en face d’une situation : « elle correspond à ce que j’ai voulu » ; ou : « elle résulte du hasard ». Pourtant, n’y aurait-il pas des situations que je n’ai pas voulues et qui néanmoins ne résultent pas du hasard ? Ou qui sont des aléas alors qu’il me semble qu’elles résultent de la nécessité la plus absolue ?

Ma thèse, c’est que le hasard n’existe dans mon existence que quand ce qui m’arrive peut être mis en rapport avec ce que j’ai voulu - ou ce que j’aurais pu vouloir. Que j’ai souhaité vraiment quelque chose, et qu’au dernier moment autre chose se produise.

Prenez un exemple simple : vous êtes un homme ou une femme : pourquoi ? On va dire, compte tenu de ce qu’en dit la science, que c’est le hasard, puisque la répartition des naissances correspond statistiquement à l’aléa 1/2 . Et pourtant pour vous, ce mot n’a aucun sens. Vous ne pouviez pas être autre que ce que vous êtes. Votre sexe ne doit rien à la contingence. Parce que vous n’étiez pas là - je ceux dire : au moment de votre conception - pour choisir si vous seriez un homme ou une femme, tout se passe comme s’il n’y avait pas le choix : il était nécessaire que vous fussiez tel que vous êtes. En revanche pour vos parents, ça oui, ils peuvent s’interroger - et on sait que beaucoup sont près à tout pour dominer ce hasard, avec les conséquences qu’on voit en Inde ou en Chine.

Alors, il est vrai que le sexe n’est pas seulement une donnée biologique, et que chacun se construit homme ou femme en fonction de sa physiologie, le cas des transsexuels montrant que cette construction n’est pas nécessairement conforme à ce que la nature a produit. Mais le décalage entre ce que je suis et ce que j’aurais voulu être n’habite habituellement pas cette dimension du sexe. Il est plus facile d’imaginer qu’on est un enfant trouvé et que notre vrai père est le Prince de Monaco (1), plutôt que de s’imaginer être une femme si on est un homme - et réciproquement.

Je me trompe ? Racontez… (2)

(1) En plus, avec celui qui règne en ce moment, c’est peut-être vrai.

(2) Je vous jure que je n’ai pas écrit ce Post pour vous amener à me confesser vos fantasmes.

Wednesday, August 01, 2007

Citation du 2 août 2007

Le hasard gouverne un peu plus de la moitié de nos actions, et nous dirigeons le reste.

Nicolas Machiavel

Commentaire 1

- Jeune homme, vous qui rentrez de vacances, vous avez rencontré une jeune fille, et vous vous êtes aimés... Flirt de vacances ? Amour d’une vie ?

L’amour plus que toute autre circonstance a partie liée avec le hasard, et plus que tout autre il répugne au hasard.

« Nous étions faits l’un pour l’autre… » « Dans chaque fille que j’ai connue c’est un peu toi que je cherchais… » Que de bluettes on a inventées pour nier le hasard ! Comme si tout ce qui compte dans notre vie devait avoir été programmé dès son origine, tissé dans son étoffe même, comme le fil rouge dans le cordage … (1). Qu’est-ce qu’aurait été ma vie si ne s’était produit que ce que j’avais prévu (craint ou espéré, peu importe ici), et que rien ne se soit produit par chance ou par malchance ?

La banalité serait de dire que si le hasard existe, ses conséquences nous appartiennent : l’amour de vacances ne peut devenir l’amour de ma vie que si je le veux de tout mon être… C’est vrai, mais ce n’est pas ça que veut dire Machiavel : le hasard gouverne un peu plus de la moitié de nos actions : donc ce n’est pas nous ; et nous dirigeons le reste : non pas les conséquences du hasard, mais l’autre part de nos actions. Le hasard, il faut faire avec, et dans ses interventions les plus radicales (la perte accidentelle d’un ami, gagner une fortune au Loto), il n’est pas sûr qu’on parvienne à ressouder les deux parties de notre vie, l’avant et l’après, dans la mesure où justement nous ne sommes pas responsables de ce qui est arrivé.

Et pourtant c’est bien ce que nous devons faire sous peine de devenir schizophrène ; c’est d’ailleurs ce que nous enseignent les stoïciens : nous ne sommes pas l’auteur de notre existence dans la mesure où nous ne dirigeons pas tout ce qu’y produit le destin. Alors, certes le hasard n’est pas le destin, mais qu’est-ce que ça change pour nous, qui ne dirigeons de toute façon que le reste ? Ça change que nous devons aimer le destin, disent les Stoïciens ? Alors, pourquoi ne pas aimer le hasard ?

Demandez un peu à la Française des jeux ce qu’elle en pense.

(1) Le fil rouge souvent assimilé au fil conducteur était en réalité un fil tissé avec les cordages de la Royal Navy, afin qu’en cas de naufrage, un simple fragment de corde suffise à identifier l’origine de l’épave. Freud s’est abondamment servi de cette expression.