Wednesday, October 31, 2007

Citation du 1er novembre 2007

J'étais comme l'enfant avide du spectacle,
Haïssant le rideau comme on hait un obstacle...
Enfin la vérité froide se révéla :

J'étais mort sans surprise, et la terrible aurore
M'enveloppait. - Eh quoi! n'est-ce donc que cela?
La toile était levée et j'attendais encore.

Baudelaire - Les fleurs du mal (CXXV - Le Rêve d'un Curieux)

Peut-être sommes nous déjà morts, et nous ne le savons pas…

Rêver qu’on est mort déjà, et qu’on suit son propre enterrement, imaginer la mort comme la vie… Rêveries enfantines, il faut un poète tel que Baudelaire, qui n’a pas peur de leurs « gouffres amers », pour les prendre au sérieux.

Ici la monotonie grisâtre de la vie n’est pas un état particulier ni transitoire : les vivants et les morts sont plongés dans la même lumière ainsi qu’on a pu le voir avec les images de début du film de Roméro dont nous parlions hier.

La vérité froide est la suivante : il n’y a rien à voir derrière le rideau de la mort, nul spectacle nulle révélation, nulle apocalypse. Oui, ce n’était que cela.

Pourquoi résistons-nous à une telle révélation ? Le mystère de la mort tient au fait qu’elle est, comme le disait Jankélévitch « métempirique » : aucune expérience de ce qu’elle est ne nous est accessible, et même le personnage de l’Œuf du serpent de Bergman, qui avale sa strychnine devant un miroir pour se voir mourir est une tentative vouée à l’échec. Mais du coup nous voici libres pour toutes sortes d’imagination, pour tout révélation, pour toute prophétie.

Je ne reviendrai pas sur les difficultés de concevoir une vie éternelle (1).

En revanche je voudrais souligner la force du procédé de Baudelaire. En projetant dans l’ailleurs absolu de la mort la continuité de la monotonie de la vie, il en fait un horizon indépassable : c’est la condition humaine dans ce qu’elle a de plus essentielle puisque la mort ne peut ni la dissoudre, ni a fortiori la transfigurer. Terrible perspective à la quelle certains préfèreraient l'enfer et sa géhenne....

Bah... Secouons-nous ! Ce n’est qu’un poème dépressif.

Un Prozac et c’est reparti.

(1) Voir ici.

Tuesday, October 30, 2007

Citation du 31 octobre 2007

Que les morts seraient embarrassants s'ils revenaient !
François Mauriac - Le désert de l'amour
Brrr… Les fantômes sont parmi nous… Ils reviennent les morts-vivants, les zombis…
Bref, les morts ne sont pas si morts puisque de temps à autre ils reviennent se mêler à nous, les vivants. Mais alors à quoi on reconnaît qu’il s’agit d’un mort ?
Bon il peut ressembler à ça :
Ça, c’est un zombi. Il est fait à la ressemblance d’un
cadavre décomposé. Pas ragoûtant… Mais surtout, facile à reconnaître. On n’a pas grand chose à en dire, sinon qu’il vaut mieux avoir un peu d’eau bénite avec soi quand on en croise un.




Mais les morts qui reviennent, on peut aussi les croiser sans les reconnaître.
C’est la force de ce film de Roméro, La nuit des morts vivants (si vous n’avez pas vu vous pouvez télécharger ici) : les morts vivants voici à quoi ils
ressemblent chez lui. Comment savoir qu’ils sont morts ? Bien sûr il vont avoir un comportement un peu bizarre (voir le film).
Mais surtout, les morts vivants ont l’air absent, comme si ils avaient définitivement rompu les liens avec la réalité.
J’avais expliqué (Post du 10 novembre 2006) que la mort est ce qui crée de l’absence, ce qui rend absent non seulement le mort, mais aussi le monde entier.
Comment s’étonner que, réciproquement, les morts réapparaissent comme absents, même s’ils marchent à nos côtés. Cette absence d’expression, ce visage neutre du mort-vivant (à l’opposé du Zombi ci-dessus), les Grecs anciens l’avaient symbolisé avec le rite du kolossos.
Lorsqu’un soldat mourait au combat, loin de sa patrie, l’usage était de lui faire des funérailles en ensevelissant dans sa terre natale une statue plus grande que nature, dont le visage ne présente aucun trait distinctif : c’est le kolossos. L’absence de visage correspond peut-être à une ignorance du sculpteur, mais pas seulement : cette absence est l’image la mort.
Les revenants les plus inquiétants ne sont donc pas ceux qui carillonnent à votre porte en braillant Trick or treat !

Monday, October 29, 2007

Citation du 30 octobre 2007

Toute philosophie dissimule aussi une philosophie ; toute opinion est aussi une cachette, toute parole aussi un masque.

Nietzsche - Par-delà le bien et le mal §289

Magnifique citation, qui disqualifie à l’avance tout commentaire, puisque celui-ci étant parole n’est qu’un masque de plus.

Mais aussi paralogisme insupportable, qui, comme le scepticisme, ne peut dire le vrai qu’à condition de se dédire (1).

Plusieurs interprétations :

- d’abord, celle de Descartes qui - rappelons-le - affirmait « Je m’avance masqué » (2). Autrement dit, le philosophe cesse d’être une personne privée, un sujet (que ce soit celui de la subjectivité, ou celui qui est soumis au monarque), pour devenir une raison que tous peuvent partager, avec la quelle la communication s’effectue sans résidu ni perte. Raison qui échappe de ce fait au conflit des opinions (rappelons que Descartes s’était établi en Hollande précisément pour échapper à la censure et à la persécution de l’Eglise).

- Michel Foucault a repris à son compte cette formule de Descartes, mais cette fois pour mettre en retrait l’auteur du livre : « Qu’importe qui parle ? ». Le masque assure la neutralité et l’anonymat : c’est voix off dans le film, c’est celui que porte le narrateur dans le roman, ou le « raisonneur » dans le raisonnement. Ni auteur ni maître.

- Nietzsche dit tout autre chose. Le solitaire qui parle ici (Nietzsche imagine que tout philosophe a commencé comme Zarathoustra par un retrait dans la caverne - celle de l’ours ou du Dragon ; pas celle de Platon) dit que l’on écrit des livres pour cacher ce qu’on pense vraiment.

Ce que nous avons en nous d’important, ce n’est pas qu’on ne puisse pas le dire ; c’est que ce n’est pas à dire. La vérité ne se partage pas ; la vérité est l’expression de la volonté, elle est une œuvre, elle est ce que je peux créer par mes propres forces.

Nietzsche se méfie donc de la vérité scientifique. Il se méfie également du concept. Il se méfie donc aussi de la parole.

Si la parole est l’interface qui me rapproche des autres, alors elle ne peut être authentique.

(1) Voir aussi le paradoxe du menteur.

(2) Cf. Post du 9 août 2006

Sunday, October 28, 2007

Citation du 29 octobre 2007

Une bonne confession vaut mieux qu'une mauvaise excuse.

Jean Hamon (1617 – 1687)

Alors voilà, vous êtes isolé dans une campagne solitaire, les mécréants du coin ont laissé fermer l’église, et vous avez commis un péché affreux. Il faut délivrer votre conscience affligée, obtenir l’absolution, c’est urgent. Mais comment faire ?

- Vous allez sur Internet, vous cherchez le site d’absolution-online, vous cliquez sur « Virtual confessional ». Il ne vous reste plus qu’à suivre les indications :

- Avez vous obligé vos employés à travailler le dimanche, ou bien avez vous éprouvé une délectation sexuelle excessive ? Grave ! Mais, pas de problème : c’est prévu !

- Ah !... au dessert, vous avez pris une trop grosse part de tarte ? Pas de problème : cliquez sur « Gluttony », choix E.

- Et en suite, vous avez préféré mater un film à la télé plus tôt que d’aller à l’Eglise ? Idem : péché de classe E

… Bien sûr la Vatican condamne cette pratique et les évêques rappellent à qui veut l’entendre que la confession est dite « auriculaire » ce qui nécessite la présence physique du prêtre. Même le téléphone ne conviendrait pas, parce que… Mais pourquoi au fait ?

La confession «auriculaire », ça veut dire de la bouche à l’oreille, dans un murmure, dans souffle : entre le pénitent et le confesseur il n’y a que l’épaisseur de la grille du confessionnal. Nous supposerons donc que la confession soit une sorte de confidence. Ce que requiert la confidence, c’est la présence charnelle du confident : c’est précisément ce qui fait défaut dans la communication à distance, puisque l’interlocuteur n’y existe que par des signaux électroniques.

Alors que ce soit pour se confesser, pour faire une confidence, la présence de l’autre est indispensable. Seulement, il y a un gradient d’intensité de cette présence en fonction de la distance spatiale qui sépare les interlocuteurs. Au niveau de la communication à distance, ce gradient est au degré zéro. Mais il augmente au fur et à mesure que les interlocuteurs se rapprochent, jusqu’à atteindre un maximum dans l’intimité du contact de la bouche à l’oreille…Et revoilà notre confession auriculaire.

Plus banalement, dans la vie quotidienne, il y a des règles non écrites de la distance à respecter pour la conversation. Il y en a des gens qui vous parlent en restant à plusieurs mètres. Glaçant. La largeur du bureau qui sépare le chef de son subordonné est proportionnelle à son pouvoir. Il y a également des gens qui vous parlent à 20 centimètres (= à brûle pourpoint) : insupportable. Si vous demandez votre chemin à un inconnu dans la rue en venant si près de lui, il aura un mouvement de recul : vous avez eu une familiarité déplacée. Quand on est trop familier, on nous dit : « Gardez vos distances »

Comme les hérissons de la fable (1).

(1) Voir Post du 25 avril 2006

Et puis, au diable l’avarice : voici le texte de Schopenhauer

« Par une froide journée d'hiver un troupeau de porcs-épics s'était mis en groupe serré pour se garantir mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur. Mais tout aussitôt ils ressentirent les atteintes de leurs piquants, ce qui les fit s'écarter les uns des autres. Quand le besoin de se réchauffer les eut rapprochés de nouveau, le même inconvénient se renouvela, de sorte qu'ils étaient ballottés de çà et de là entre les deux maux jusqu'à ce qu'ils eussent fini par trouver une distance moyenne qui leur rendît la situation supportable. Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur vie intérieure, pousse les hommes les uns vers les autres; mais leurs nombreuses manières d'être antipathiques et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau. La distance moyenne qu'ils finissent par découvrir et à laquelle la vie en commun devient possible, c'est la politesse et les belles manières. En Angleterre on crie à celui qui ne se tient pas à cette distance : Keep your distance ! Par ce moyen le besoin de se réchauffer n'est, à la vérité, satisfait qu'à moitié, mais, en revanche, on ne ressent pas la blessure des piquants. Cependant celui qui possède assez de chaleur intérieure propre préfère rester en dehors de la société pour ne pas éprouver de désagréments, ni en causer »
Schopenhauer Parerga et paralipomena II §396.

(Texte allemand disponible ici)

Saturday, October 27, 2007

Citation du 28 octobre 2007

La meilleure preuve que le travail n’enrichit pas c’est que les pauvres travaillent sans fin.

Jean d’Ormesson (1959)

Pour être riche, il faut naitre riche. C'est avec un certain cynisme que Jean d’Ormesson nous le rappelle. Mais en 1959 bon nombre de jeunes, et pas seulement ceux de la haute bourgeoisie (voir les Vitteloni de Fellini) affichaient volontiers un réel mépris du travail .

De plus, d’Ormesson commet une faute logique : que les pauvres soient des travailleurs ne prouve pas que tous les travailleurs soient pauvres. Se pourrait-il donc qu’il y ait des travaux qui n’enrichissent pas et d’autres qui enrichissent ?

Au moment où on nous serine qu’il faut travailler plus pour gagner plus, il serait intéressant de savoir quel est le travail qui enrichit et lequel nous laisse dans la pauvreté. Par exemple : qu’un Smicard travaille à perdre haleine, il restera dans sa médiocrité sociale. Quand c’est un trader, ça change tout.

On en revient donc à cette question si souvent débattue depuis Marx (1) : quel est le juste prix du travail ( = de la force de travail) ?

Si nous laissons de côté la thèse marxiste du salaire naturel (= celui qui compense l’énergie dépensée par le travailleur, sorte de minimum vital, au quel personne ne croit plus aujourd’hui, sauf ceux qui ne touchent que ça), il reste la théorie du marché. La valeur du travail humain, c’est exactement le prix que l’employeur est décidé à payer un employé et que celui-ci est près à accepter. Mais pourquoi payerait-on un ouvrier 1000€, alors qu’on paye un footballeur 100000€ (ou plus, je ne sais) ?

La réponse naïve consiste à dire : parce qu’il marque beaucoup de buts, et que des comme lui, il n’y en a pas beaucoup sur le mercato. Evidemment. Mais surtout, c’est parce qu’il permet à son club de gagner beaucoup, beaucoup d’argent. Le travailleur est rétribué en fonction des profits qu’il permet de réaliser. Si vous êtes un super vendeur, vous allez vous enrichir par votre travail, parce que votre patron va s’enrichir encore plus que vous. Sinon, pourquoi vous emploierait-il ?

Si vous n’êtes pas content, faites la révolution faites-vous patron.

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P.S. Je n’ai pas repris la formule du Guizot, déjà examinée le 19 novembre 2006

(1) Je devrais même dire depuis Ricardo

Friday, October 26, 2007

Citation du 27 octobre 2007

Alors, que la moyenne des crânes parisiens masculins les range parmi les plus gros crânes connus, la moyenne des crânes parisiens féminins les range parmi les plus petits crânes observés, bien au-dessous du crâne des Chinoises et à peine au-dessus du crâne des femmes de la Nouvelle-Calédonie.

Docteur Lebon - L'homme et les sociétés, II, 154.- Cité par Emile Durkheim in De la division du travail social (1893) livre I, p. 59

- Parigot, tête de veau !... Parigotte, tête de linotte !

- Arrêtez, c’est pas drôle. Lisez sérieusement ce texte s’il vous plaît.

Constat du bon docteur : l’évolution de la civilisation, en prétendant égaliser les conditions féminines et masculines, n’empêche pas - voire même provoque - la régression des femmes et la progression des hommes. Ainsi, si les femmes prétendent oeuvrer aux mêmes tâches que les hommes, non seulement elles dénaturent ces tâches, mais encore elles se dénaturent elles-mêmes. Etrange usage de la science : on lui demande - que dis-je ? on trouve - en elle de quoi fonder une théorie de la répartition sociale des tâches entre les sexes. Et dire que Freud tressait des couronnes au docteur Lebon, auteur de la Psychologie des foules…(1)

Que dire qui n'ait été mille fois répété sur ce sujet ? Que dire qui ne soit tellement consensuel, que ce n’est même pas la peine de le dire ?

Hé bien, malgré tout ce qu’on peut croire, la thèse applaudie par Durkheim, selon la quelle le comportement des individus, leurs tendances et leurs capacité se traduirait en termes de physiologie n’est pas morte. Bien au contraire. Et on peut même dire qu’elle fleurit aujourd'hui ailleurs que chez des racistes patentés.

Lorsqu’on dit que les obsessions sexuelles - pédophilie en particulier (2) - résulteraient de dispositions psychiques innées - voire même héréditaires, puisqu’on observe que les enfants de parents violenteurs le deviennent à leur tour. Lorsqu’on s’indigne que des tests ADN soient pratiqués parce que, dit-on, ils doivent servir à dénicher les marqueurs de la race du porteur (3), qu’est-ce qu’on fait ? On adapte à la science moderne ces vieux accoutrements du scientisme du XIXème.

Alors, disons-le : la thèse de l’infériorité génétique des femmes n’est plus de mise dans notre civilisation (mais dans d’autres si, bien sûr). Mais c’est plutôt l’idée que nos dispositions soient programmées génétiquement, et donc irréversiblement qui coince.

(1) Il est vrai que certains voient dans Mein Kampf une exploitation des thèses de cet ouvrage de Lebon.

(2) Voir Post du 30 septembre 2007

(3) Bien entendu ce n’est là qu’une grossière erreur, commise par des gens mal intentionnés ; bien entendu il y a d’autres raisons de vouloir rejeter ces tests, mais beaucoup entendent ces arguments sans y voir malice.

Thursday, October 25, 2007

Citation du 26 octobre 2007

Un politicien ne peut faire carrière sans mémoire, car il doit se souvenir de toutes les promesses qu'il lui faut oublier.

San Antonio - Les pensées

Words, words, words (1) disait Hamlet d’un ton désabusé. Politique : art de l’illusionniste. Ça a commencé ça fait longtemps, avec les sophistes ; et ce n’est pas près de finir.

San Antonio reprends ici cette méchanceté qui, à notre époque, a fait le fonds de commerce de l’extrême droite - sur le ton de : tous pourris ; tous incapables ; et tous menteurs. Le chef, celui qui sait ce qu’il faut décider ; et en plus qui le fait tout de suite sans promesses parce que le temps de le dire et c’est fait. Celui-là échappe à la classe des politiciens carriéristes.

Bref, vous l’avez déjà compris : en décrivant cet homme précieux, c’est à Notre Président que je pense.

Alors certes, des promesses il en a faites ; et comment l’éviter, puisqu’il n’avait pas le pouvoir ? Justement son thème de campagne c’était : « Donnez-moi le pouvoir et vous verrez que je ne me laisserai pas le temps d’oublier mes promesses. Pas comme qui vous savez (2) ».

Et alors certes, ce n’est pas l’homme à se souvenir de toutes les promesses qu'il lui faut oublier ; et pas non plus celui qui se contente du rappel des promesses (il nous rappellerait plutôt les promesses que nous avons acceptées en votant pour lui). Gouverner pour lui, c’est le passage à l’acte immédiat, qui efface la promesse dans son accomplissement. Vous verrez que notre homme désormais ne nous fera plus jamais de promesses : il fera - et voilà tout.

- Mais dites-moi, comment cet homme merveilleux fait-il pour réussir ce que d’autres n’accomplissent qu’en mots ?

Je me rappelle, étant enfant, quand je devais apprendre ma récitation ; après 5 minutes je clamais : « Ça y est, maman, je la sais ! Je peux aller jouer maintenant ? ». Et tant pis pour moi si elle me demandait de réciter.

La magie des mots, ça ne sert pas seulement à promettre de faire. Ça sert aussi à dire qu’on a fait.

(1) Cf. Post du 22 avril 2006

(2) 1995 était bien sûr dans toutes les mémoires. Les citoyens non plus ils n’oublient pas.

Wednesday, October 24, 2007

Citation du 25 octobre 2007

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles, / (1)

Arthur Rimbaud Voyelles

Que puis-je espérer de ce sonnet, à part le plaisir de relire - et de faire relire - ces vers de Rimbaud ?

Puis-je ajouter un commentaire innovant (car ce qui n’est pas innovant aujourd’hui n’est bon à rien) ?

Je n’en ai pas la prétention. Par contre je pourrais évoquer un phénomène étrange qui est suggéré par ce début de poème : la synesthésie, état neurologique résultant de l’association de plusieurs perceptions d’origines sensorielles différentes (voir l’article de Wikipedia qui est assez complet). Ici ce sont les lettres (= les sons) qui se trouvent associés à des perceptions visuelles (= les couleurs), et c’est dans ce propos que j’ai isolé ce premier vers (2). Car dès le second, Rimbaud s’élance dans l’univers fantastique d’où sont issues ces associations, laissant de côté le phénomène neurologique qui est automatique, donc dénué de sens.

On donne d’autres exemples, tels que les Correspondances de Baudelaire (3), et dans d’autres domaines Olivier Messiaen qui disait avoir une perception colorée des sons, et Kandinsky avait une perception sonore des couleurs.

Bon. Mais ce qui me paraît stimulant ici, c’est de se dire qu’au fond, la synesthésie est peut-être beaucoup plus fréquente qu’on ne pourrait le croire : n’avez-vous pas des perceptions automatiques de formes, d’images, de sensations gustatives, associées à des perceptions visuelles ou auditives ? Voire même des sentiments particuliers en présence de certains sons ou de certains mots ?

Alors, évidemment, d’autres origines que la neurologie stricte peuvent expliquer ces phénomènes - et alors on est en dehors de la synesthésie proprement dite. Mais on peut à bon droit trouver dans ce sonnet de Rimbaud quelque chose qui nous conduit ailleurs que dans son univers poétique - sachant que celui-ci reste à notre disposition, bien sûr.

(1) Voici la totalité :

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles, / Je dirai quelque jour vos naissances latentes : / A, noir corset velu des mouches éclatantes / Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d'ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes, / Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ; / I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles / Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrement divins des mers virides, / Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides / Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges, / Silences traversés des Mondes et des Anges : / - O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

(2) Dans le même article Wikipedia affirme que Rimbaud n’était probablement pas synesthésique.

(3) Mais là aussi l’imagination poétique l’emporte sur la perception spontanée. Qu’on en juge:

...
Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

Tuesday, October 23, 2007

Citation du 24 octobre 2007

Ceux qui se sont aimés pendant leur vie et qui se font inhumer l’un à côté de l’autre ne sont peut-être pas si fous qu’on pense. Peut-être leurs cendres se pressent, se mêlent et s’unissent. »

Diderot - Lettre à Sophie Volland (15 octobre 1759)

La seule différence que je connaisse entre la mort et la vie c’est qu’à présent vous vivez en masse et que dissous, épars en molécules dans vingt ans vous vivrez en détail.

Diderot - Idem

Voilà quelqu’un qui nous promet de vivre éternellement, et de jouir de même. Plus généreux que les carabins qui n’accordent à Saint Eloi la puissance sexuelle que durant la vie (1), Diderot nous la promet jusqu’après la mort. Avouez que voilà une lecture réconfortante.

Plus sérieusement, disons aussi que nous sommes au plus près de ce qu’Elisabeth de Fontenay appelait « le matérialisme enchanté » de Denis Diderot, que je comprends ici comme étant un matérialisme vitaliste. Alors que pour Descartes, la vie est issue de la matière inanimée, pour Diderot, c’est la matière dite inanimée qui résulte de la matière animée.

Nous sommes habitués à parler du matérialisme comme si ça allait de soi. « Le matérialisme est une doctrine affirmant que la matière est à l’origine de tout ce qui existe, y compris la pensée et la conscience ». Et basta !

Bachelard ironisait sur ce matérialisme philosophique qui ignorait tout de la matière des physiciens. La matière est énergie, et les philosophes en font encore usage comme si le mécanisme était d’actualité : forme et impénétrabilité, occupation d’un lieu, tels sont les attributs de la matière. Voilà selon lui les âneries sur la matière que répèteraient les philosophes matérialistes.

Comme on le voit, Diderot ne rentre pas dans cette classification. La molécule est l’unité constitutive de la matière. Et elle est vivante ! Ou plutôt, nulle mutation, nulle rupture n’existe entre la matière inanimée, la matière animée, et même la pensée. Tout peut devenir vie, tout peut se mettre à penser (même l’animal, même la poire ou le raisin - cf. la même lettre) : parce que tout est vie.

La mort n’est pas l’anéantissement de la vie, elle n’en est qu’une transformation : disons, paraphrasant Bergson à propos du désordre (2) : « la mort, n’est qu'une vie différente ».

Une vie « en détail ».

(1) Pour ceux qui sont à court de folklore paillard : la chanson

(2) Voir Post du 17 janvier 2006

Monday, October 22, 2007

Citation du 23 octobre 2007

Elle [la voyante] a reconstitué la scène, m'a littéralement vu empoisonné par le sang des menstrues d'une femme nourrie d'hosties poignardées
Huysmans, Là-bas, t. 2, 1891
La profanation de l’hostie + le sang menstruel : un tabou peut ne cacher un autre…
Comment comprendre la résistance des tabous dans une société qui a mis à distance les superstitions et la pression religieuse ?
Cette citation de Huysmans a le mérite de discriminer entre les tabous « historiques » et les tabous « psychologiques ». Accepteriez-vous d’avaler une hostie poignardée ? (1). Peut-être. Accepteriez-vous de boire du sang menstruel ?
Voilà. C’est là que je voulais en venir. Il y a des tabous - tel que celui qui persiste sur les règles - que rien n’explique complètement, et qui pourtant sont universels et éternels. Universels parce que le tabou de la femme qui a ses règles est présent dans toutes les religions avec des exclusions plus ou moins accentuées. Je n’énumère pas tout le monde connaît. Eternel, parce que ça se perd dans la nuit des temps et que ça dure aujourd’hui encore.
Alors certes on me dira peut-être : il ne s’agit pas de tabous, mais de répugnance vis-à-vis de tout ce qui sort du corps humain : morve, salive, urine, fèces, tout cela nous donne la nausée et nous nous en détournons avec dégoût.
Un exemple : il y a de ça quelques années, la marque de tampons périodiques Nana lançait une pub autour de la présentation de ses garnitures emballées comme des bonbons. Le « concept » était : banalisons les règles et rendons les au quotidien. Qu’un femme ne soit pas gênée si elle laisse tomber une garniture périodique de son sac à main.
Bon, si on veut. Moi, ce que je veux dire, c’est qu’un tabou, ça va beaucoup plus loin que la gêne et la honte.
C’est que les femmes, toutes les femmes, et de tout temps ont été victimes d’ostracisme, en particulier à cause de cette « impureté » qui les rendait inaptes à toutes sortes d’actes, y compris dans la société laïque.
Et ce qui m’intéresse, c’est que, malgré les changements de statut de la femme dans la société, une horreur de l’impureté qui va au-delà des principes de l’hygiène s’attache toujours aux menstrues.
On sait que Freud (2) expliquait l’horreur du tabou par le désir inconscient d’accomplir l’acte qu’il défendait.
Plus sérieusement, certains n’hésiteront pas à expliquer que l’écoulement sanguin périodique (litote ou périphrase ?) est rattaché inconsciemment au fantasme de castration : c’est la blessure de la femme privée de pénis.
Les filles, ça casse tout.
(1) Rappelons qu’il s’agit de poignarder une hostie consacrée pour faire couler le sang du Christ dont elle est devenue le corps. C’est une profanation qu’on attribuait autrefois aux Juifs quand l’envie de faire un pogrom survenait.
(2) Freud - Totem et tabou 1913

Sunday, October 21, 2007

Citation du 22 octobre 2007

[La moralité complète] pour être pleinement elle-même, doit s’incarner dans une personnalité privilégiée qui devient un exemple.

H. Bergson - Les deux sources de la morale et de la religion ch.1

Aujourd’hui, les enseignants de lycée doivent lire à leurs élèves la lettre de Guy Môquet et construire une séquence pédagogique autour d’elle. Si je laisse de côté la répugnance de bon nombre de profs à pratiquer l’hommage obligatoire, reste qu’ils sont également perplexes devant l’application pédagogique (ce qui signifie quelque chose d’autre que l’éducation morale ou même civique).

Moi qui ai été dans une vie antérieure prof de philo (1), je sais bien ce que j’aurais fait : j’aurais fouillé dans ma musette pour en sortir ce concept que Bergson nomme « l’appel du héros ».

C’est qu’en effet l’obligation morale, lorsqu’elle ne se résout pas dans un dressage pur et simple suppose deux choses :

- d’une part que l’obligation soit une aspiration qui, venant de l’individu lui-même, le pousse vers de belles et grandes actions.

- d’autre part qu’elle l’amène au dépassement de soi, que ce soit toujours au-delà de ses limites actuelles qu’il porte ses regards.

Pour que se réalise cette morale, il faut un héros.

Le héros est ce personnage qui incarne la transcendance morale. Son appel n’est donc pas une exhortation, encore moins un ordre quelconque (2). Il est un exemple, quelqu’un qui nous révèle l’ordre supérieur des valeurs. Comme on le voit, Bergson admet qu’existe en morale aussi une perception de la transcendance, quelque chose que Kant nommerait le respect, ou que Pascal définirait comme « croix et folie ». C’est dire que le problème ici est de savoir si on n’est pas déjà dans le religieux : le héros n’est-il pas en réalité un saint ? Chacun répondra comme il le sentira (3).

Maintenant supposons qu’on veuille décoder le message de Guy Môquet : alors on doit avouer qu’il faut commencer par le décaper du vernis idéologique déposé sur lui par l’actuel pouvoir politique ; et rappeler que les « compagnons » de Môquet sont en réalité ses « camarades » communistes ; qu’être communiste est le délit pour le quel il est arrêté par la police française, qu’il n’est donc pas au moment de son arrestation un résistant mais un révolutionnaire en lutte contre les exploiteurs capitalistes : voir en annexe un extrait du poème trouvé dans sa poche lors de son arrestation.

Reste que aujourd’hui Guy Môquet est un héros.

(1) Que mes sympathiques lecteurs se rassurent : grâce à un excellent karma j’ai pu me réincarner en blogger épanoui.

(2) Exit donc le Cor de Rolland et son piteux appel au secours .

(3) Voir là dessus le débat entre Luc Ferry et Marcel Gauchet - Le religieux après la religion - Livre de Poche.

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Annexe. Extrait d’un poème de Guy Môquet trouvé sur lui lors de son arrestation. Ce poème est dédié à trois camarades arrêtés peu avant.

Les traîtres de notre pays / Ces agents du capitalisme / Nous les chasserons hors d’ici / Pour instaurer le socialisme

Main dans la main Révolution / Pour que vainque le communisme / Pour vous sortir de la prison

Pour tuer le capitalisme / Ils se sont sacrifiés pour nous / Par leur action libératrice

Saturday, October 20, 2007

Citation du 21 octobre 2007

- Attention! J'ai le glaive vengeur et le bras séculier! L'aigle va fondre sur la vieille buse!... - Un peu chouette comme métaphore, non ? - C'est pas une métaphore, c'est une périphrase. - Fais pas chier!... - Ça, c'est une métaphore.

Michel Audiard - Faut pas prendre les Enfants du Bon Dieu pour des Canards sauvages (1968)

D’où vient l’effet comique de ce dialogue ? Audiard nous amuse-t-il en jouant avec des mots savants, histoire de nous décomplexer de ne pas savoir ce qu’ils signifient ? J’en doute.

Il s’agit plutôt pour lui de faire rire en manipulant les références rhétoriques, et pas seulement comme Molière dont le Bourgeois découvre qu’il parle en prose sans le savoir. C’est pour de bon (1). Ainsi, l’aigle existe vraiment, la buse aussi : ce ne sont pas des comparaisons, ce sont les personnages réels. « Je suis vraiment un aigle ; et l’autre est vraiment une vieille buse ». Surprise.

Mais alors, faisant mine de croire que nous pensions que tout fonctionne comme ça, il nous rassure : « Fais chier », ce n’est qu’une métaphore. Ouf !

Mais alors, pourquoi évoquer cette "opération excrémentielle" ? Dans un Post du 12 février 2007, nous avions déjà examiné l’origine sémantique des gros mots. S’agit-il du même mécanisme ?

L’emploi figuré de l’expression est des plus déroutant : je vous laisse le découvrir par vous mêmes (2). Tout se passe comme si le simple emploi de cette grossièreté se suffisait à lui même, le contexte se chargeant de lui donner un sens. Mais surtout, c’est un mot qui est employé pour un oui ou un non ; il revient tout le temps, dans toutes les circonstances.

Ça ne vous rappelle rien ? Mais oui ! La cour de la maternelle : les petits enfants crient les plus gros mots, si possible bien évocateurs (3) … Oui mais hors propos, comme si il s’agissait simplement de se faire plaisir en les prononçant.

Alors, voilà où je voulais en venir : le petit enfant que nous avons été n’était pas si pur ni si immaculé que ça. Et en plus il n’a pas disparu totalement en nous…

(1) Extrait de définitions (source TLF) :
Périphrase - RHÉT. Figure dans laquelle on substitue au terme propre et unique (mot usuel ou nom propre) une expression imagée ou descriptive qui le définit ou l'évoque.
Métaphore - RHÉT. Figure d'expression par laquelle on désigne une entité conceptuelle au moyen d'un terme qui, en langue, en signifie une autre en vertu d'une analogie entre les deux entités rapprochées et finalement fondues.

(2) Voyer le TLF ; tapez le mot « chier » dans le moteur de recherche

(3) Moi, j’aime bien « Caca boudin ! ». Pas vous ?

Friday, October 19, 2007

Citation du 20 octobre 2007

J'ai connu une femme qui voulait divorcer pour ne pas rester l'épouse d'un mari trompé.

Georges Courteline

Naïf Courteline… Il veut nous faire croire que le principal motif de divorce, c’est l’amant que madame a caché dans la penderie… Pas de divorce sans cocu : on est bien dans le vaudeville. Ça ne marche plus comme ça aujourd’hui… (1)

On l’a dit (2) : le mariage est la cause principale de divorce. Il s’agit donc non pas d’une rupture affective, mais de la rupture d’un contrat d’un genre un peu spécial : le mariage. (3)

Vous l’avez deviné : délaissant l’insipide et décervelante actualité, je ne parle du divorce que pour viser le mariage.

Je ne vais pas redire ici tout ce qu’on se dit devant monsieur le maire et monsieur le curé : en se mariant, on s’engage pour la vie à supporter un tas de choses dont on sait seulement qu’elles se situeront quelque part, entre le pire et le meilleur. C’est vague.

Parce qu’enfin est-ce que je sais moi, si mon épouse aura de la moustache et ronflera comme un sonneur dans 20 ans ? Est-ce qu’elle sait, elle, si dans le même délai je me serai transformé on outre de bière et si mon tiercé m’intéressera plus que les après-midi coquins au plumard ?

- Monsieur le juge, je demande le divorce parce que mon mari est devenu chauve. En plus il a rangé la guitare et il ne me chante plus de berceuses pour m’endormir.

- Désolé madame, le code civil ne prévoit pas une telle clause.

Assistance et fidélité : voilà les clauses du contrat. Si vous voulez divorcer, c’est là qu’il faut frapper. Pour l’assistance, ça permet à l’Etat de se défausser en cas d’infirmité : sans intérêt. Par contre pour la fidélité, c’est plus intéressant : en s’engageant sur la voie de la monogamie, on s’engage en même temps sur la voie de la filiation. Le couple marié est resté une unité de reproduction. Plus fort que tous les tests ADN, c’est lui qui garantit la filiation. C’est pour cela qu’il est indissoluble, sauf dans l’infidélité qui brouille les cartes justement pour l’attribution de paternité.

Tiens: un petit karaoké pour finir?



(1) Quoique…

(2) Oscar Wilde

(3) Que ceux qui s’intéressent à la différence entre la rupture amoureuse et la rupture politique (rupture-fin et rupture-commencement) se reportent à mon Post du 18 septembre 2006

Thursday, October 18, 2007

Citation du 19 octobre 2007

C'est peut-être au dehors que l'on guette, mais c'est toujours au fond de soi que l'on attend.

Jérôme Touzalin - Le Morceau du boucher

Attendre… Guetter… Quelle différence ? S’agit-il de quelque chose de plus qu’une différence entre deux étapes du même processus ? Guetterait-on ce qu’on attend pas ? Attendrait-on sans guetter ?

La célèbre parabole des dix vierges (les vierges sages et les vierges folles) ne dit pas autre chose : les folles sont celles qui attendent sans pourvoir guetter faute de pouvoir allumer leur lampe pour apercevoir l’époux promis et qui arrive durant la nuit. Veillez donc ; parce que vous ne savez ni le jour ni l'heure, conclut Matthieu (1). A l’inverse, vous avez celui qui guette sans attendre, c’est à dire sans savoir quoi. C’est le valet qui part avant d’avoir entendu ce que son maître allait lui demander de rapporter ; c’est par cet exemple que Descartes condamnait la précipitation et la prévention dans la connaissance.

Pour moi qui ne suis pas dans l’attente d’un signe du Seigneur, je verrais plutôt dans cette remarque l’indice d’une dénivellation entre des niveaux de conscience : différence entre le dehors et le dedans ; entre le contact avec le dehors - la réalité, et le fond de soi. Entre la conscience et l’inconscient.

On ne peut guetter que ce qui existe : la réalité, la situation ou l’objet qui passe par là et qu’il faut saisir aux cheveux (2). Mais nous sommes déçus par le résultat ; savons-nous pourquoi nous guettons ce que nous guettons ? Ce pouvoir ? Pourquoi faire ? Cette femme ? Est-elle si belle ? Si riche de sentiments ? Cet homme ? Qu’a-t-il en plus de ce qui vous comblera 6 mois pas plus ?

Bref, nous devrions guetter ce que nous attendons vraiment, mais ce que nous attendons, nous ne le savons pas, tout simplement parce que la réalité ne nous en donne pas l’exemple. C’est quoi donc, ce qu’on attend ?

L’objet-a ? A quoi bon guetter ce qu’on ne trouvera jamais ?

… A moins que…. Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé dira Pascal.


(1) Matthieu 25.1 à 25.13 A lire ici surtout pour ceux qui croient que les vierges folles sont folles de leur corps !

(2) Eventuellement, lire le Post du 19 septembre 2007

Wednesday, October 17, 2007

Citation du 18 octobre 2007

Il y a maintenant une doctrine de la morale, foncièrement erronée, doctrine surtout très fêtée en Angleterre : d'après elle les jugements "bien" et "mal" traduisent l'accumulation des expériences sur ce qui est "utile" et "inutile" ; d'après elle ce qui est appelé bien conserve l'espèce, ce qui est appelé mal est nuisible à l'espèce. Mais en réalité les mauvais instincts sont utiles, conservateurs de l'espèce et indispensables au même titre que les bons : - si ce n'est que leur fonction est différente.
Friedrich Nietzsche - Le Gai Savoir.
Ce que vise la critique de Nietzsche, c’est l’utilitarisme, qu’il associe à un instinct de survie de l’espèce, alors que cette doctrine de Bentham apparaît plutôt liée à une thèse sociale.
L’originalité de la position de Nietzsche est qu’il ne rejette pas cette thèse tout à fait. Bien au contraire : prenons là au sérieux dit-il, et constatons qu’elle ne fonctionne vraiment que si elle bénit aussi les mauvais instincts, ceux-là mêmes qu’elle est censée réprouver. Avarice, ambition, cruauté, agressivité… Qu’est-ce qui serait contraire à l’intérêt de l’espèce là dedans ? (1) Par contre supposez qu’on obéisse à l’adage imposant de tendre la joue droite quand on nous a frappés sur la gauche : combien de temps donnez-vous à l’humanité pour succomber ? Pire : si elle ne succombe pas, qui donc va survivre et s’imposer ?
Inutile d’accumuler les exemples : la morale n’a que faire de l’utile et de l’inutile ou si vous préférez de l’avantageux. Kant l’avait bien compris, qui disait : si un tyran exige de vous que vous fassiez un faux témoignage condamnant un innocent - sous peine d’être pendu vous même -vous allez lui obéir - peut être - mais vous saurez en même temps que votre devoir était de résister.
Simplement, on se tromperait en croyant que le héros est nécessairement celui qui, en se perdant lui-même, accomplit un acte avantageux pour la communauté.
Chez Nietzsche, l’acte moral est celui qui repousse les limites de l’humanité, celui dont la volonté se matérialise dans des actes inimaginables. Mais c’est aussi un acte strictement personnel dans la mesure où seul l’individu qui l’a accompli peut se reconnaître là-dedans.
(1) Voir Post du 18 mars 2007

Tuesday, October 16, 2007

Citation du 17 octobre 2007

Car on ne peut entrer deux fois dans la même fleuve, ainsi que dit Héraclite.

Plutarque - Que signifie le mot "Ei" (18, 392b)

Bon, vous l’avez entendu comme moi, notre Premier Ministre lui-même aime citer Héraclite, répondant à une question sur l’éventuelle réédition des grèves de 1995, par cette formule du Philosophe Obscur (1).

Héraclite c’est le philosophe du devenir, et Platon y puise son mépris des formes sensibles de la réalité. Tout change, en permanence, et ce que je prends pour la réalité stable n’est qu’illusion : qu’est-ce que le fleuve sinon l’eau qui s’écoule et disparaît sans cesse ?

Bon - Je doute fort que nos ministres soient des métaphysiciens militants. La question est donc : qu’est-ce que notre Premier désigne lorsqu’il parle de fleuve qui s’écoule sans cesse ? La réponse qui me vient à l’esprit c’est : l’histoire. Comme le fleuve d’Héraclite qui ne remonte pas vers sa source, l’histoire ne se répète pas : il y a bien des cycles répétitifs, mais ils ne sont que des occurrences du même phénomène survenant dans des contextes chaque fois différents. Exemple : les crises d’ancien régime (= disette) survenaient tous les 30 ans de façon statistiquement régulière, avec en apparences toujours les mêmes jacqueries, et toujours les mêmes « dragonnades ». Oui, sauf qu’en 1788, la disette qui survient (il est vrai après une longue période de prospérité) amorce la révolution qui va éclater l’année suivante. L’histoire est faite de cet écoulement irréversible et inexorable.

Tout change (« Tout s’écoule » dit aussi Héraclite) : risquons la question adressée à cet autre philosophe qui nous gouverne : qu’est-ce qui a changé depuis 1995 ?

Evitons la réponse banale : Tout a changé.

Proposons un débat : est-ce que ce sont les hommes qui nous gouvernent qui ont changé ou bien est-ce que ce sont les hommes gouvernés ?

C’est trop compliqué ? Vous vous sentez plutôt d’humeur à pousser plutôt un « coup de gueule » ?

Appelez le standard de RTL (ou d’Europe 1, ou RMC, ou…)

(1) F.F. a donné la citation sous sa forme actuelle « On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve ». Ça dit la même chose, sauf qu’à l’époque d’Héraclite on se souciait plutôt de traverser le fleuve que de s’y baigner.

Vous en voulez une autre, de moins connue ? Tenez, en voici une : « Le soleil est nouveau chaque jour, il est toujours sans cesse nouveau » Fragment 75 (éd. Jean Brun)

Monday, October 15, 2007

Citation du 16 octobre 2007

Le jour où vous reviendrez à lui, de tout votre coeur et de tout votre être, pour faire la vérité devant lui, alors il reviendra à vous et ne vous cachera plus sa face.

Tobie 13,6 (Ancien Testament, livres Deutérocanoniques)

Le jeu du « for-da » (1) , évoqué par Freud pour décrire l’expérience de la dissimulation et de la réapparition chez le petit enfant peut-il nous servir à décrypter une situation qui revient de façon systématique dans la Bible ? En tout cas, ce jeu est sans doute l’un des touts premiers par le quel l’enfant entre en relation avec les adultes.

Coucou… Le voilà ! Blasphème ou réalité ?

Et en effet, le thème de la dissimulation revient plusieurs fois dans l’Ancien Testament : une fois c’est Adam qui se cache parce qu’il a honte de sa nudité (2) ; mais généralement, c’est Dieu qui se cache. Pourquoi ?

1 - Il se cache pour montrer sa réprobation : l’homme n’est pas digne de Le voir. Lorsqu’il se sera repenti de ses péchés, alors Il ne vous cachera plus sa face. Lorsqu’Il se cache, Dieu ne répond plus aux appels de l’homme : Il ne dit rien, et surtout, Il ne fait rien pour exaucer ses prières. Le Dieu caché est une expérience de la faute et de la mauvaise conscience. Dieu caché = Dieu fâché.

2 - Mais le Dieu caché, c’est aussi thème du tragique de l’existence chez Pascal, qu’il développe dans les Pensées. Il y a eu la Révélation, autrement dit un moment où Dieu s’est montré dans sa transcendance. Et puis, il y eu le péché et Dieu a cessé de se manifester, nous sommes chassés du Paradis dans un monde désenchanté. Si l’existence est tragique, c’est parce que Dieu, avant de se cacher, s’est montré : comment faire pour vivre loin de Lui, alors que son regard est tombé sur nous ? Comment répondrons à son appel, nous qui sommes restés si indignes de Lui…

3 - Je sens que je vous mets la pression, alors, pour réconforter mes lecteurs je vais les rassurer : le Dieu caché n’est rien d’autre que le souvenir de la peur de l’enfant qui se croit abandonné, seul dans le noir de leur chambre. Rien ne lui cache ses parents, sauf les ténèbres. Mais c’est la solitude et l’impuissance qui le saisissent. Le Dieu caché, c’est l’expérience de la déréliction.

Si vous n'avez pas une bobine de fil sous la main (cf. Note 1), essayez avec la clef de votre Mercedes, ou avec la zapette de votre télé..


(1) Il s'agit d'un jeu où l'enfant fait apparaître et disparaître alternativement une bobine de fil, accompagnant cette succession d'apparition et disparition des mots "A pu... Le voilà !" ou "For...Da" en babil enfantin germanique - cf. aussi Post du 2 avril 2006)

(2) Alors ils entendirent la voix de l'Éternel Dieu, qui parcourait le jardin vers le soir, et l'homme et sa femme se cachèrent loin de la face de l'Éternel Dieu, au milieu des arbres du jardin.
Mais l'Éternel Dieu appela l'homme, et lui dit: Où es-tu?
Il répondit: J'ai entendu ta voix dans le jardin, et j'ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché. (Gn. 3, 8-10)

Sunday, October 14, 2007

Citation du 15 octobre 2007


L'oisiveté pèse aux races laborieuses. Ce fut un coup de maître de l'instinct anglais de faire du dimanche une journée si sainte et si ennuyeuse, que l'Anglais en vient, à son insu, à désirer le retour des jours de semaine et de travail.

Friedrich Nietzsche Par-delà le bien et le mal (1886)

Si nous laissons de côté la référence aux « races laborieuses », cette pensée est une pensée du lundi.

N’aimez-vous pas le lundi ? L’habitude est de faire du lundi la journée de la semaine la plus détestable, celle qu’il faudrait supprimer, parce qu’elle est celle du retour au travail. Tout comme certains croient utile de proposer de supprimer le fourgon de queue dans les trains, il faudrait que la semaine commence directement par le second jour. Nietzsche au contraire, nous dit : réjouissez-vous ! Dimanche est passé ; nous voici lundi.

En réalité on comprends que ce que vise Nietzsche, c’est l’ennui du dimanche (référence au Dimanche anglais), jour tout entier consacré au Seigneur, jour vide pour ceux qui n’ont pas de relation personnelle avec Lui.

Bref, si nous travaillions pour vivre, nous ne pourrions pas vivre sans travailler. Le travail nous guérit des maux de la macération psychologique (cf. Kant) ; il nous délivre de l’ennui. Mais puisque, sans l’ennui il n’est pas sûr que l’attrait du travail soit évident, alors il faut faire que cet ennui soit bien pesant et bien terne.

Or que voyons nous aujourd’hui ? La civilisation des loisirs et de l’entertainment bat son plein, et ce n’est sûrement pas l’ennui qui nous guette au sortir du travail.

Allez-vous en conclure que c’est une autre forme de plaisir qui vous pousse au travail ? Qu’à côté du divertissement il y a le plaisir sérieux de contribuer à l’essor de l’entreprise et à la réussite de votre mission ?

En réalité, vous le savez bien : tout comme l’homme préhistorique, c’est pour survivre que nous travaillons, et nullement pour chasser l’ennui, et encore moins pour le plaisir (1).

Et si nous avons déjà de quoi survivre, nous travaillerons pour gagner de quoi chasser l’ennui : l’entertainment est cher, très cher même.

En tout cas, Nietzsche a raison au moins lorsqu’il nous dit que l’ennui est invivable.


(1) Cf. Marx, Capital III, ch. 48 consultable ici.

Saturday, October 13, 2007

Citation du 14 octobre 2007

N'accepte le divin qu'autant qu'il est humain

Victor Hugo — La Légende des siècles - Nouvelle série XXVII (À l’Homme)

Voilà une sentence dont on peut tirer beaucoup de choses. Encore une de ces phrases sibyllines qui sont comme les taches d’encre du Rorschach : tout ce qu’elles nous apprennent était en nous. Reste donc à lire le poème de Hugo, chose que je ne saurais trop vous inciter à faire.

On s’aperçoit alors qu’on prend en contre sens ce vers en croyant qu’il est à l’impératif : en réalité Hugo a écrit : « C'est parce que mon cœur, qui cherche son chemin, /N'accepte le divin qu'autant qu'il est humain ». C’est donc un indicatif 3ème personne et non un impératif 2ème personne. On est dans le constat et non dans l’injonction.

Pour ma part, je considère que Hugo prend une position très éloignée du romantisme tel qu’on se l’imagine. Un romantisme qui dirait : ce monde est ouvert sur un abîme effrayant parce que Dieu - un Dieu terrible - est au fond de toute chose. Le romantisme est alors une sorte de vertige métaphysique : ce ne sont pas les Dieux qui sont parmi nous, mais nous qui ressentons en frissonnant leur transcendance.

Vous l’avez deviné : Hugo n’évoque cette perspective que pour la révoquer. Dieu existe, mais c’est un Dieu caché (1). Seulement, au lieu de s’en lamenter, Hugo s’en réjouit : plus la science avance, plus Dieu recule dans les ténèbres. C'est une sainte loi que ce recul profond constate le poète. Ne reste de Dieu que ce qui nous relie les uns aux autres ? Peut-être, voilà en tout cas un retour sur l’étymologie admise de la religion (religere = relier).

Mais en réalité la thèse de Hugo est plus intéressante : le Dieu terrible dont j’estime qu’il vaut mieux qu’il se cache, en réalité il existe au fond de moi ; les terreurs qu’il m’inspire sont les fantasmes qui agitent mon cœur. Si Dieu est la projection de l’humain, comme l’affirmait Feuerbach, c’est moins dans les perfections que je lui attribue que dans la transcendance ténébreuse dont il me menace.

Avouez que c’est un peu plus excitant comme idée.

(1) C’est un thème pascalien sur le quel on aura l’occasion de revenir.

Citation du 13 octobre 2007

« Esope, ce grand homme, vid son maistre qui pissoit en se promenant : "Quoy donq, fit-il, nous faudra-il chier en courant ?" Mesnageons le temps ; encore nous en reste-il beaucoup d'oisif et mal employé. Notre esprit n'a volontiers pas assez d'autres heures à faire ses besongnes, sans se desassocier du corps en ce peu d'espace qu'il luy faut pour sa necessité. Ils veulent se mettre hors d'eux et eschapper à l'homme. C'est folie ; au lieu de se transformer en anges, ils se transforment en bestes ; au lieu de se hausser, ils s'abattent. »

MONTAIGNE - Essais livre III chap.XIII

Nous le savions déjà (cf. Post du 7 mai 2006) la rusticité de Montaigne est parfois surprenante, mais elle ne manque jamais de dire clairement les choses. Faut-il « chier en courant ? ». Avant de poser la question aux marathoniens, décryptons l’image.

On peut admettre que cela signifie : « Faut-il faire deux choses en même temps ? ». Mais comme Montaigne, justement, dit souvent plusieurs choses en même temps, il nous demande aussi de nous interroger : devons-nous cloisonner notre être de sorte que rien de ce qui concerne le corps ne soit présent lorsque nous nous consacrons au soins de notre esprit ? Pourquoi ne pas méditer alors même que notre corps est occupé à ses fonctions intimes ? J’en connais qui philosophent aux cabinets, et nul Esope n’est là pour le leur reprocher…

Mais on comprend bien que la préoccupation principale de Montaigne est de dénoncer cette prétention de l’homme à n’être qu’un pur esprit. Qui veut faire l’ange fait la bête dira Pascal se souvenant sans doute de ce passage des Essais. Et ce n’est pas seulement une question de « ménagement » du temps : c’est que l’homme n’est homme que dans sa totalité : il n’y a en lui aucune muraille de Chine pour séparer les fonction « supérieures » des fonctions « inférieures »

Prenons des exemples « softs » pour éviter le scabreux : chacun sait que la faim rend agressif ; les pensées du ventre affamé sont rarement sereines, et le jeûne, s’il est bon pour le salut de l’âme (1), ne l’est sûrement pas pour l’activité intellectuelle.

C’est Bichat qui décrivait «le bon fonctionnement du corps dans le silence des organes». (2) Oui, préoccupons-nous de notre corps afin qu’il nous fiche la paix le temps que nous puissions - enfin ! - penser.

En réalité, Montaigne est plus énergique : il ne faut pas réduire le corps au silence, pour qu’il nous laisse ne paix ; il faut admettre que cette âme, cet esprit, soient aussi ce qui mange, ce boit, ce qui…

(1) Notez que dans ce cas, on cherche tout de même bien à « faire l’ange »

(2) Mais déjà, l’adage romain : « Mens sana in corpore sano » (Juvenal).

Citation du 12 octobre 2007

L'arithmétique, c'est être capable de compter jusqu'à vingt sans enlever ses chaussures.

Walt Disney - Mickey Mouse

J’avoue : cette citation ne vient pas d’une lecture personnelle, mais d’une encyclopédie des citations.

Walt Disney a-t-il écrit une œuvre intitulée : Mickey Mouse ? Je ne sais. Ce que je sais en tout cas, c’est que si Mickey compte sur ses doigts il n’ira pas au-delà de 8 – et de 16 s’il se déchausse.

16 - et non pas 20 ? Disney se serait-il trompé ? Balivernes : ce qu’il veut dire – lui qui a vu Mickey sans chaussure – c’est que celui-ci a 6 orteils à chaque pied.

Bref, l’essentiel est de savoir ce que signifie le fait de compter sur ses doigts. Est-ce contradictoire avec la maîtrise du calcul ?

Ce qu’on peut dire, c’est que l’arithmétique suppose la conceptualisation du nombre (entier naturel) : à savoir que le nombre se forme par la notion de succession (n+1). On sait que certains animaux savent discriminer entre des ensembles de taille différente : savent-ils compter ?

A vrai dire, là où l’animal procède par la perception d’ensembles, l’homme procède par dénombrement, ou si vous voulez, il compte des unités faisant partie d’un ensemble.

- Oui, mais Mickey, bien qu’étant une souris, en comptant sur ses doigts, effectue bien un dénombrement.

- Certes, mais n’oublions pas que ce dénombrement est en même temps un appariement : il s’agit de savoir si j’ai autant de billes que de doigts à la main.

- Sauf que ça ne sert à rien en tant qu’information. Les doigts de la main ne sont qu’un procédé mnémotechnique, tout comme l’est le boulier … ou la main elle même ainsi qu’on le voit dans le tableau ci-dessous, qui fait intervenir les phalanges. En réalité, le calcul est toujours fait de la même manière, qu’on se serve de la main, des phalanges des articulations des membres ou d’un boulier.

Georges Ifrah - Histoire universelle des chiffres (Laffont)

De toute façon, Disney se trompe : compter sur ses doigts c’est beaucoup plus compliqué qu’on ne le croit.

Tuesday, October 09, 2007

Citation du 11 octobre 2007

Qui a deux femmes perd son âme, qui a deux maisons perd sa raison. (Proverbe champenois )
Éric Rohmer - Les Nuits de la pleine lune (1984).

Miss.Tic - Décoration des palissades pour le Ministère du Logement et de la Ville

Place Bellecour - Lyon - 18 au 28 septembre 2007

Les petits rohmeriens - dont je suis - se réjouiront de constater que Miss.Tic fait partie de leur tribu. Mais qui donc aurait pu en douter ?

Qui a deux maisons perd sa raison : oui, en effet, deux maisons, ça signifie deux foyers, deux vies, et si je me rappelle le film de Rohmer (ça fait loin tout de même), l’héroïne désire vivre sa liberté grâce à un deuxième logement - un studio - où elle n’ira que quand elle voudra être seule. Personne ne peut avoir deux vies, sinon au prix d’un déséquilibre dû à la perte des repères d’une vie raisonnablement organisée.

Qui n’a pas de maison perd la raison. Revenons à la situation de départ. Nous sommes place Bellecourt, à Lyon devant des palissades. Juste derrière se trouvent les baraques de chantier Algéco qui abritent pour 10 jours le ministère du logement. On parle ici des sans logis. La raison perdue, c’est la raison d’être, la raison d’exister, puisque sans logis on n’est plus rien, dans la société. Par exemple : au XIXème siècle, la sédentarité était la condition de l’exercice du droit de vote, et aujourd’hui encore, notre identité est confirmée par l’adresse d’un logement. Notre humanité s’épanouit toujours grâce aux autres ; sans maison, ne reste que la marginalité.

… Le SDF d’aujourd’hui (1) n’est même pas un nomade puisque celui-ci a une roulotte ; au début de l’humanité, le nomade allume un feu le soir venu, et il met sa famille en cercle autour. Qui dit maison doit foyer.

On a souvent comparé la société à une ruche : que serait l’abeille perdue loin de sa ruche ? Que serait l’homme sans la société ?

Que serait l’homme sans la maison ?

(1) « Sans Domicile Fixe » : ça veut dire en principe : « avec un domicile mobile » (= roulotte ou caravane des gens du voyage). Ça ne devrait pas signifier « Sans Domicile Du Tout ».

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En raison de brèves vacances la chronologie des Posts risque d'être légèrement perturbée. Retour à la normale ; Samedi dans la journée.

Citation du 10 octobre 2007

La filiation, c'est une notion de sentiments plus que de gènes.

Jean Gastaldi - Le petit livre de maman

La filiation … sentiments … pas de gènes… Allez dire ça au ministre de l’Immigration ; vous allez voir ce que ça donne…

Qu’est-ce qui choque tant dans la décision de vérifier par des tests ADN la filiation des candidats au regroupement familial ?

Rassurez-vous, je ne vais pas rouvrir un débat pour le quel vous avez déjà sans doute beaucoup donné ; je serais intéressé plutôt par un débat sur le débat.

Je suis frappé par le fait que les arguments donnés contre cette décision sont extraordinairement variés ; comme si aucun ne pouvait résumer tous les autres, comme si la vérité ne se disait pas d’une seule voix.

Trop d’arguments tuent l’argument. Vous connaissez peut-être cette histoire racontée par Freud pour illustrer cette méfiance à avoir devant la pléthore des justifications : « Une femme reproche à sa voisine de lui avoir rendue percée la casserole qui était en bon état lorsqu’elle lui avait prêtée. Et la voisine de se justifier : - D’abord je n’ai jamais empruntée ta casserole, et ensuite quand je te l’ai rendue elle était en parfait état. D’ailleurs quand tu me l’as prêtée, elle était déjà percée.»

Freud pensait que trop d’arguments cachent l’argument véritable. D’où le retour de ma question : qu’est-ce qui nous choque vraiment dans ces tests ?

La filiation, c'est une notion de sentiments plus que de gènes, dit notre auteur : les gènes seraient contradictoires avec les sentiments ; ça serait quelques chose qui rabattrait les liens de la famille sur l’engendrement biologique, la procréation des enfants sur l’élevage des bestiaux. Mon fils, génétiquement attesté, ça ressemble à l’étiquette de mon beefsteak : race bovine, variété laitière, produite par l’exploitation XXX.

Bref, ce qui nous gène dans ces tests c’est qu’ils instituent la traçabilité humaine.

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Monday, October 08, 2007

Citation du 9 octobre 2007

…je voudrois aussi qu'on fust soigneux de luy [=l’enfant] choisir un conducteur [précepteur], qui eust plustost la teste bien faicte, que bien pleine : et qu'on y requist [les rechercha] tous les deux, mais plus les moeurs et l'entendement que la science.

Montaigne - Essais I, ch. 26 (De l’institution des enfants) (1)

Mieux vaut avoir la tête bien faite que bien pleine : citation célèbre entre toutes, et tombée pourtant en désuétude, tant parce qu’on ne lit plus Montaigne (son scepticisme est passé de mode à l’époque de la science moderne) que parce que la philosophie morale que nous prisons est priée de faire une place d’honneur à tout ce qui nous promet de la consommation - de savoir comme du reste. On se goinfre d’information - la nouvelle idole de notre temps - ce qui nous dispense de réfléchir.

A quoi sert d’avoir une tête bien pleine ? A faire qu’elle soit bien faite ? Comment raisonner juste, si on ne sait rien ? L’homme de Cro-magnon peuplait la nature d’Esprits et de Génies, faute de savoir expliquer la tempête et les éclairs. Ecoutons Montaigne.

Son argument est que la tête bien faite ne provient pas de la tête bien pleine, et que, s’il est bon d’avoir les deux, au cas où on devrait n’en avoir qu’une seule, la première serait préférable. Ce qui revient, dit Montaigne, à préférer les mœurs et l’entendement à la science.

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » disait déjà Rabelais (cf. Post du 7 août 2006) : entendez que la tête bien pleine ne réglera jamais le moindre de vos problèmes existentiels. On le voit avec l’exemple de l’euthanasie : si votre médecin a la tête bien pleine, tant mieux. Mais en quoi vous sera-t-il utile pour savoir s’il faut abréger les souffrances de l’agonie ? C’est tellement vrai qu’il a pour code le serment d’Hippocrate : même actualisé (lire ici), il ne lève pas l’ambiguïté des choix moraux, et c’est bien.

Maintenant il ne faudrait pas en conclure hâtivement que l’étude ne sert à rien, et que mieux vaut suivre son intuition, la première opinion venue valant autant que n’importe quelle autre. Parce que, si vous n’avez pas la tête bien faite, et qu’en plus elle soit vide, alors le mieux pour vous c’est de vous taire.

(1) L’édition en ligne de ce texte (à lire ici) référence ce chapitre sous le n° 25, je n’ai pas eu le temps de rechercher pourquoi

Sunday, October 07, 2007

Citation du 8 octobre 2007

Samson dit: Que je meure avec les Philistins! Il se pencha fortement, et la maison tomba sur les princes et sur tout le peuple qui y était. Ceux qu'il fit périr à sa mort furent plus nombreux que ceux qu'il avait tués pendant sa vie.

La Bible - Juges 16 -30

Quel homme ce Samson ! Après avoir massacré les Philistins à coup de mâchoire d’âne (ils ne méritaient pas mieux), c’est lui qui, avant les kamikazes, avant les attentats suicides, a été la figure de la première "bombe humaine", mourant de ce qui faisait périr ses ennemis.

On a vu dans l’histoire de Samson l’histoire d’une trahison : Dalila trahit son amant et le livre à ses ennemis. Mais c’est aussi une formidable histoire d’amour : Dalila exige comme preuve d’amour que Samson lui dise d’où lui vient sa force herculéenne, et comment faire pour l’en priver. Remettre ainsi sa vie entre les mains d’une femme, n’est-ce pas ça l’amour ? Je chérirais la mort si elle me venait de tes adorables mains … (Non, Samson n’a pas dit ça, mais on l’imagine : c’est encore plus fort !)

Lisez le passage où Dalila a endormi Samson sur ses genoux pendant que le rasoir lui coupe ses tresses (oui, Samson avait des dreadlocks ; vous ne le saviez pas ?). C’est l’un des plus émouvant que je connaisse dans la Bible ; en plus il ne met pas l’accent sur la duplicité de la femme, mais sur la férocité des Philistins : après avoir capturé Samson, ils lui crèvent les yeux et se divertissent de son infirmité.

Et d’ailleurs, Samson ne cherchera pas à se venger de Dalila ; c’est aux Philistins qu’il en veut, ce sont eux ses ennemis, et s’il supplie Dieu de lui rendre une dernière fois sa force, c’est pour lutter encore une fois contre eux.

Alors, si les terroristes qui commettent des attentats suicides ne se réclament pas aujourd’hui de Samson, ce n’est pas seulement parce qu’ils sont - en général - musulmans ; c’est parce que Samson donne l’exemple du sacrifice amoureux.

Saturday, October 06, 2007

Citation du 7 octobre 2007

Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent.

La Bruyère - Caractères

Tous ceux qui apprécient les citations - et je suppose qu’il y en a quelques uns parmi les lecteurs de La citation du jour - doivent aussi apprécier cette formule de la Bruyère. Car une citation, est-ce autre chose qu’une pensée qui est certes ma pensée, mais qui a déjà été pensée et formulée avant moi ?

Toutefois, La Bruyère entendait surtout prendre position dans la querelle des anciens et des modernes : il s’agissait pour lui de soutenir que l’imitation des Grecs et des Romains était tout ce que les modernes pouvaient faire de mieux, les Anciens étant modèle indépassable. Puisque les hommes ne font que se répéter depuis leur origine (1), alors il n’y a plus qu’à continuer.

Tout cela pose le problème si contemporain du plagiat (2). Pour la Bruyère, le plagiat est lié à la nature même de la pensée humaine : faute de pouvoir produire quelque chose de neuf, elle ne peut que se reproduire. On n’a alors que deux possibilités : ou bien copier ; ou bien se taire.

Que répondre à cela ?

- Ou bien que la condamnation du plagiat est normale, non seulement parce qu’il existe une propriété intellectuelle, mais aussi et surtout parce que, contrairement à ce que dit notre citation, nous savons inventer, nous savons penser et dire ce que personne n’a jamais dit. La pensée est historique, et les hommes d’aujourd’hui ne peuvent pas penser comme ceux d’hier, ni comme ceux de demain.

- Ou bien, utiliser une autre citation : Tout ce qui a été bien dit par quelqu'un est mien (Sénèque, Lettres, LXXIX, 6). La pensée, la pensée vraie, n’est pas individuelle, ni collective : elle est universelle. Le théorème de Pythagore, n’est pas le théorème appartenant à Pythagore (cf. Post du 18 avril 2007). Le droit de propriété sur la vérité n’existe pas, tout comme on ne peut faire breveter le génome humain.

- Enfin, pour ce qui relève de l’imagination, effectivement ses produits sont bien la propriété de celui qui les a imaginés. Mais cette propriété est limitée : non seulement dans le temps (70 ans après le décès de l’auteur). Mais en plus l’œuvre appartient à chaque lecteur ou spectateur dans la mesure où ils sont libres d’imaginer ce qu’ils veulent à partir de là. De même que Duchamp avait le droit de faire des moustaches à la Joconde, j’ai le droit d’écrire la suite des Misérables, ou d’Autant en emporte le vent.

Ça a déjà été fait ? Tant pis.

Et Ulysse 2 - Le retour ?

(1) Lorsque la Bruyère dit « depuis plus de sept mille ans », il pense à l’origine biblique de l’humanité, dont l’acceptation était une quasi-obligation à son époque. Aujourd’hui, quelques intégristes fanatiques continuent à affirmer que la Genèse est la vérité et la science une fiction.

(2) Définition du plagiat : - Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite. Il en est de même pour la traduction, l'adaptation ou la transformation, l'arrangement ou la reproduction par un art ou un procédé quelconque. (Article L122-4 du code de la propriété intellectuelle) Voir aussi ceci

Friday, October 05, 2007

Citation du 6 octobre 2007

Leur vie : ils seront flics ou fonctionnaires
De quoi attendre sans s'en faire
Que l'heure de la retraite sonne

La montagne - Paroles et Musique: Jean Ferrat (1964)

Le texte de la chanson est ici. Si vous avez 3 minutes 13s pour regarder la vidéo : ici

En 1964, cette chanson a fait un petit scandale.

Scandale parce que Ferrat y affirme que les fonctionnaires ne font qu’une chose : attendre sans s'en faire / Que l'heure de la retraite sonne ?

Vous n’y êtes pas du tout. C’est que Ferrat se permet ensuite de dire que la vie moderne, c’est le formica, le ciné et le poulet aux hormones : ça ne s’appelait pas la « malbouffe » c’était bien plus grave, parce que la rumeur affirmait que ceux qui forçaient sur le poulet avaient des seins qui leur poussaient. Idem avec le veau d’ailleurs. Le lobby des éleveurs de poulets a vu rouge.

Donc personne ne songeait vraiment que la caricature des fonctionnaires était une insulte à la réalité. On imaginerait facilement qu’aujourd’hui ce couplet ferait scandale : on le prendrait pour une agression des libéraux contre la Fonction Publique. Quoi ? Ferrat, un penseur du libéralisme !!!

Double erreur.

Première erreur : En réalité, Ferrat se bornait à répercuter une opinion générale, et c’est justement parce que tout le monde pensait comme lui, que ça n’a pas fait scandale.

Deuxième erreur : aujourd’hui c’est exactement la même chose. Notre Président dit : « on va supprimer 1/3 des fonctionnaire, et ça va marcher aussi bien… voire même mieux, si en plus on réorganise les services. ».

Question : à quelle condition l’équation (moins de fonctionnaire = autant de service public) peut-elle être résolue ? C’est simple : il faut que (les fonctionnaires supprimés = zéro différence) c’est à dire que ce soient des inutiles (paresseux, incompétents, comme vous voudrez).

Et c’est exactement ce qu’on pense : « Tous ces fonctionnaires qu’on va supprimer, on ne va pas s’apercevoir de la différence ; parce que c’est des feignants qui ne fichaient rien. Et même ça doit pas être difficile de doit faire mieux. Parce que la parlotte à la machine à café, voilà leur occupation essentielle. »

Vous avez compris que je n’ai pas la prétention d’ouvrir ici le débat sur l’opportunité des mesures qui vont être prises. Je voudrais simplement pointer le fait que ces mesures passeront même si les fonctionnaires se mobilisent contre elles, simplement parce qu’elles sont populaires. Qui donc est prêt à descendre dans la rue simplement pour qu’il y ait plus de fonctionnaires ?

Tenez : organisez une manif de soutien aux fonctionnaires : combien aurez-vous de gens à défiler avec vous ? Maintenant organisez une manif pour protester contre les test de filiation ADN. Il y aura la foule des grands jours.

S’il y a braves gens qui sont persuadés que j’ai tort, tant mieux.

Thursday, October 04, 2007

Citation du 5 octobre 2007

« L’homme d’État est aussi un artiste. Pour lui, le peuple est ni plus ni moins ce qu’une pierre est à un sculpteur ».

Joseph Goebbels - Michael (1)

On savait déjà que Hitler avait été peintre (cf. Post du 3 juin 2007) ; le voilà maintenant sculpteur.

Mais surtout, voilà le peuple devenu masse informe que seule la volonté et la force de son chef pourra porter jusqu’à une plus haute existence. Qu’était le bloc de marbre avant que l’artiste n’y sculpte la Vénus de Milo ? Le peuple allemand n’est rien sans son Führer, ce qui d’ailleurs explique l’acharnement de Hitler à sacrifier le peuple de Berlin au moment où l’Armée Rouge envahit la ville.

Comparez maintenant cette conception des rapports entre le peuple et son chef avec celui qui existe en démocratie, du moins telle qu’elle a été pensée par le mouvement des Lumières.

Chez Rousseau, la société humaine peut prendre trois formes :

- Le troupeau, soumis à un maître dont la force seule assure la cohésion (cf. Post du 26 octobre 2006)

- un agrégat informe, sans autorité ni loi, dont on ne sait s’il a jamais pu exister

- Le peuple, issu de cet agrégat, constitué d’hommes associés par une volonté commune d’œuvrer au salut de tous.

On l’a compris : en démocratie, le peuple préexiste à son chef (qui n’est pas son « maître »), alors que pour les régimes totalitaires, c’est exactement l’inverse. C’est que le chef n’existe que par la volonté du peuple qui l’a désigné, et que son pouvoir dépend de ce mandat.

Bon, finissons-en avec ces bonnes paroles : et si le peuple désignait son chef pour que celui-ci soit son maître ? Je veux dire, pour qu’il pense à sa place, pour qu’il veuille à sa place, parce que lui, voyez vous, ça le fatigue de penser et de vouloir.

C’était ça, la thèse d’Etienne de la Boétie, dont on souvent parlé (voir label infra).

(1) Goebbels avait écrit en 1929 un roman Michael, que je n’ai pas lu mais dont on cite cet extrait dans cet article (note 21).

Wednesday, October 03, 2007

Citation du 4 octobre 2007

Se connecter à Internet, c'est y rencontrer des centaines de gens avec qui vous n'auriez jamais eu envie d'avoir quelque rapport que ce soit.

Dave Barry - Chroniques déjantées d'Internet

Si vous arrivez comme moi, par hasard (1), sur le portail de l’école des Vieilles vignes (j’ai cru comprendre que c’était à la Ferté Allais), voilà ce que vous aller trouver : l’autoportrait de Jessica (et de tous les élèves de la classe de CM2

Je m’appelle Jessica, j’ai 10 ans et j’habite à la Ferté Alais. J’ai une sœur qui s’appelle Candice et un frère qui s’appelle Stéphane. Je fais de la danse. J’aime écouter de la musique et j’aime lire. J’ai 4 copines qui s’appellent :

Julie, Mélanie, Aurélie et Solène.

Autoportrait de Jessica (Portail de la classe de CM2 de l’école des vieilles vignes)

Vous allez vous dire : « Tiens, la pédagogie Freinet tient le coup. » Et puis vous vous direz un instant après qu’il s’agit de quelques chose de plus informel, mais de plus vaste également : sans projet explicite, peut-être même sans autre ambition que de faire découvrir aux enfants le mécanisme de mise en page Internet, toutes les classes de toutes les écoles peuvent en faire autant.

Mais, demandez à Jessica (Jessica, si tu nous lis, réponds !) à quoi elle pensait en cliquant sur sa souris pour mettre en ligne son portrait ? Plus généralement, quel rapport les enfants ont-ils avec ce « média » ?

Dans le cas préssent :

- Ou bien ils ne pensent à rien, ce qui est peut-être le plus courant ;

- ou bien ils pensent qu’ils vont montrer ça à maman-papa, pour les étonner ;

- ou bien ils vont donner le lien à leurs copines-copains, qui en feront autant : c’est la tribu (les filles du CM2 des Vieilles vignes) qui se réunit (il est probable que ça se passe plutôt sur les chats Hotmail).

- enfin peut-être que certains conçoivent leur envoi comme une bouteille à la mer, qu’ils rêvent que des enfants du Québec ou de Tahiti leurs répondront un jour (2).

Mais vous, les parents, est-ce que vous ne vous demandez pas s’il n’y a pas des cyber-pervers qui, au lieu d’aller guetter les petites filles à la sortie des écoles, rôdent sur le Net à leur recherche ? Des gens qui vont s’immiscer sous une fausse identité dans un chat, qui vont repérer leurs victimes grâce aux détails qu’on leur fournit innocemment ? (3)

… En tout cas, moi j’aime les petites danseuses qui n’ont que 10 ans. - Vous pourriez m’indiquer le chemin pour l’Ecole des Vieilles Vignes ?

(1) Le lien correspondant au poème de Fombeur (Post du 2 octobre) venait de là.

(2) Quand j’étais enfant, de temps à autre il y avait des lâchers de ballons. Au bout de la ficelle, on accrochait une carte avec son adresse. Et chacun de rêver pendant… au moins une semaine (!) qu’il allait recevoir une réponse de très très loin, là où le ballon allait échouer…

(3) On comprendra que je ne mets pas du tout en cause la compétence et le sens des responsabilités des maîtres de cette école. Ce que j’énonce, c’est une généralité, que chacun connaît et qui doit avoir des conséquences jusque dans la Charte Internet des écoles.

Tuesday, October 02, 2007

Citation du 3 octobre 2007

On se surprend à marcher sur le bord du trottoir comme on faisait enfant, comme si c'était la marge qui comptait, le bord des choses.

Philippe Delerm - La Première Gorgée de bière

Nous autres, enfants de 68, nous avons été bien sages : on the road again, on ne faisait que jouer à être SDF, et Kerouac après avoir été l’idole de la beat generation, était devenu un bon conservateur américain. C’est qu’on a loupé le train de la révolution (ou plutôt : il a déraillé - Cf. mes Posts désabusés : 10.2.07 ; 4.11.06). Il ne nous reste plus que l’utopie, l’anarchie... la marginalité quoi.

Pour vivre heureux, vivons en marge.

Mais le concept de marge ne manque pas d’ambiguïté : Philippe Delerme (= le père), pointe l’un des sens possible : la marge est le bord des choses. Le bord de la page écrite, cette réserve blanche sans la quelle le texte envahirait tout. Angoissant. La marge est sécurisante : avec elle on n’est pas dedans. Mais on n’est pas dehors non plus. Marginal, mais pas vraiment hors-la-loi.

Seulement il y a la marge de la marginalité. Un marginal est certes dehors-dedans, en ce sens qu’il est au contact de la société sans être pourtant vraiment dedans. Seulement, au lieu que ce soit lui qui n’en veuille pas, c’est elle qui le rejette. Ça change tout.

C’est qu’au lieu d’être sécurisante, la marginalité est inquiétante : déjà, elle nous montre que certains ne partagent pas notre mode de vie, et donc que celui-ci est parfaitement contingent. Mais ça, encore ce serait acceptable : les babas-cool (1) étaient contestataires, les hippies pratiquaient l’amour libre et parfois ce n’était pas sous des formes très convenables, mais enfin on sentait bien qu’ils ne menaçaient pas les bourgeois : ceux-là, ce qu’ils avaient, la marge n’en voulait pas.

Par contre, un marginal pourrait bien vous tirer votre sac à main, ou vous rouer de coups si vous lui refusez une clope. Nous retrouvons ainsi la peur du sauvage, cette peur sans nom parce qu’elle est peur de l’inconnu. Ce que Freud qualifiait d’inquiétante étrangeté.


(1) Rappelons que les babas ont précédé les bobos - mais ce sont les mêmes.