Friday, November 30, 2007

Citation du 1er décembre 2007

Jouis de la vie avec la femme que tu aimes,
pendant tous les jours de ta vie de vanité, que Dieu t’a donnés sous le soleil,
pendant tous les jours de ta vanité ;
car c’est ta part dans la vie,
au milieu de ton travail que tu fais sous le soleil.

Ecclésiaste, 9-9

Jouis de la vie avec la femme que tu aimes….Tel quel, ce précepte est le bienvenu. On va l’appliquer n’en doutez pas.

Oui, mais qu’est-ce qu’on peut en espérer ? Je veux dire, y a-t-il quelque chose au-delà de la jouissance du moment ? C’est là que l’Ecclésiaste nous attend. Car tout cela n’est que vanité (1), et dès le début il nous en a averti : « Vanité des vanités, Tout n’est que vanité » (Cf. Post du 27 août 2006)

La part qui est la nôtre dans la vie, se répartit entre deux pôles : le travail et la jouissance. Mais gardons-nous de prendre au sérieux l’un comme l’autre. Car la vie qui les contient est une vie de vanité.

Que se passe-t-il si on se fixe à l’un de ces pôles ?

- Si on consacre sa vie à la jouissance, on mène une vie de débauche, on se damne en prétendant que le meilleur de l’existence se trouve dans ce qu’il y a de moins consistant, sables mouvant où chaque nouvel effort nous enfonce un peu plus.

- Plus intéressant est la condamnation de ceux qui chercheraient à justifier leur existence par les œuvres, produites par leur travail. Face à Dieu, l’homme est injustifiable, entendez qu’il n’existe que grâce à Son amour, et non parce qu’il ajoute quelque chose à la Création. Croire que le Créateur ait besoin de la créature, n’est rien d’autre que le péché d’orgueil, et c’est contre celui-ci que nous alerte l’Ecclésiaste (2).

Kierkegaard a fait de cette prise de conscience le fondement de l’étape théologique de la vie ; il faut être sérieux et en même temps il faut rire de nous mêmes ; être sérieux, mais sans se prendre au sérieux. Pour découvrir Dieu, il faut prendre conscience de la petitesse de l’être qui est la nôtre, comparée à Sa Grandeur

Le problème que nous rencontrons aujourd’hui, c’est que dans un siècle athée, nous ressentons quand même la vanité de notre existence et la petitesse de notre être. Mais nous n’avons plus de Sauveur…

Allez : encore un Prozac et pensez à autre chose.

Par exemple : Noël ! C’est bientôt Noël !

(1) Le mot traduit par vanité, (hevel), signifie littéralement vapeur, buée, haleine, souffle léger.

(2) Pas question de fainéanter tout de même : voyez la Parabole des Talents (Post du 23 janvier 2006)

Thursday, November 29, 2007

Citation du 30 novembre 2007

La Reine se leva d’un bond en hurlant : “Il est en train de tuer le temps ! Qu’on lui coupe la tête !”
– Quelle horrible cruauté ! s’exclama Alice.
– Et depuis ce jour-là, continua le Chapelier d’un ton lugubre, le Temps refuse de faire ce que je lui demande ! Il est toujours six heures à présent. »
Alice eut une idée lumineuse. « Est-ce pour cela qu’il y a tant de tasses à thé sur la table ? demanda-t-elle.
– Oui, c’est pour cela, répondit le Chapelier en soupirant ; c’est toujours l’heure du thé, et nous n’avons donc jamais le temps de faire la vaisselle.

Lewis Carroll - Alice au pays des merveilles chapitre VII

Lewis Carroll est l’homme de toutes les ambiguïtés : celle de sa sollicitude pour les petites filles, considérée souvent comme douteuse pour ne pas dire perverse (1) ; celle d’un conte pour les petits enfants, alors que des apories logiques et philosophiques y affleurent constamment.

En témoigne cet extrait du chapitre VII, intitulé «Un thé chez les fous».

La situation est la suivante : Alice arrive chez le Chapelier : devant elle une table – immense – Sur la table : des tasses remplies de thé – innombrables – Autour de la table : quelques convives qui boivent leur tasse, passent à la place voisine et boivent une autre tasse – et ainsi de suite. C’est toujours l’heure du thé, et nous n’avons donc jamais le temps de faire la vaisselle.

Le temps suppose l’écoulement, il n’existe que parce qu’il passe, que l’instant présent comporte une entrée par laquelle l’instant suivant s’engouffre ; et une sortie par la quelle l’instant précédent est évacué. Sans cela, le temps est saccade, répétition : on n’a pas la possibilité d’y réaliser quoique ce soit, parce que, quoi qu’on fasse, même la vaisselle suppose une changement.

Alors, on s’interroge usuellement sur la personnalité de Lewis Carroll : comment peut-on articuler le mathématicien austère et le créateur à l’imagination débridée ? Je pense quant à moi qu’il y a une autre question plus facile à étudier et sans doute plus intéressante qui est : comment peut-on faire aller ensemble la logique – ou la philosophie – et les jeux pour enfants ?

Avouez par exemple que si vous aviez le choix entre un cours de philo sur le temps et ce chapitre d’Alice, c’est ce dernier que vous choisiriez (2).

Même si vous n’êtes pas une petite fille.

(1) Qu’on se reporte aux photos qu’il réalisa en particulier d’Alice Liddell, son « inspiratrice » de 7 ans. Voir aussi ceci

(2) Vous auriez pu aussi choisir un poème de Louis Aragon (cf. Post du 2 ou du 3 novembre)

Wednesday, November 28, 2007

Citation du 29 novembre 2007

Il y a des moments où l'absence d'ogres se fait cruellement sentir.

Alphonse Allais

A l’approche de Noël, quand tout dégouline de mièvreries et de bambins roses bonbons, il est peut-être temps de rappeler cette phrase d’Alphonse Allais.

Alors les ogres… Pourquoi les ogres ? Pourquoi dévorent-ils les petits enfants ? Est-ce de la gourmandise, ou bien est-ce que les enfants leur ont fait quelque chose de spécial pour qu’ils les mangent de si bel appétit ?

Le plus simple est de demander tout ça à la mythologie, à Hésiode en particulier.

Le premier Ogre s’appelait « Cronos » (non, pas Chronos), et comme le rappelle ce tableau de Goya, les romains l’ont nommé Saturne.

Cronos, dévorait tous ses enfants au fur et à mesure de leur naissance, et si Zeus, le dernier né n’avait pas été caché à la naissance par sa mère - Rhéa - il aurait subi le même sort (1).

- Pourquoi donc Cronos dévorait-il ses enfants ?

- Voilà : nous y sommes. Cronos n’a pas dévoré ses enfants par gloutonnerie, ni par perversité. Non. Cronos a eu une enfance difficile et c’est ça qui en est la cause.

Je vous raconte : le père de Cronos - il s’appelait Ouranos - copule avec sa mère, Gaïa – oui, Gaïa, c’est la mère d’Ouranos ; suivez un peu je vous prie - et les innombrables enfants qu’il engendre, il les emprisonne dans le Tartare glacé d’où ils ne seraient jamais sortis, si l’un des fils, Cronos justement, n’avait d’un coup de serpe adroit émasculé le père (2).

Mais oui, messieurs les jurés, vous l’avez compris : comment ce fils héroïque n’aurait-il pas craint que ses propres enfants ne lui fassent la même chose qu’il avait faite à son père ? Vous mêmes messieurs les jurés, qu’auriez-vous fait à sa place ? Un ogre n’est rien qu’un père qui a peur d’être émasculé par son fils.

Comment ? Messieurs les jurés demandent comment il se fait alors qu’il y ait des ogres qui préfèrent manger les petites filles ?

… Mmmmm…. C’est si bon une petite fille….

(1) Selon la légende, Cronos avala un rocher emmailloté à la place de Zeus. Celui-ci, devenu grand, donna un vomitif à boire à Cronos qui régurgita tous les enfants avalés depuis le début, repeuplant ainsi l’Olympe. Si vous trouvez que ça ressemble à un conte de Perrault, c’est simplement que celui-ci n’a vraiment rien inventé.

(2) Faut dire que dans une version plus hard du mythe, Ouranos copule en permanence avec Gaïa, de sorte que les enfants engendrés restent bloqués dans la matrice, le passage vers l’extérieur étant encombré. Alors, Cronos réussit à sortir une main, à saisir la serpe qui traînait par là, et à trancher les génitoires du père, libérant la sortie. Ça, Perrault ne nous l’a jamais dit.



Tuesday, November 27, 2007

Citation du 28 novembre 2007

Ce n’est pas en donnant de l’herbe aux bergers que les brebis montrent qu’elles ont bien mangé, mais en digérant leur nourriture au-dedans et en fournissant au-dehors de la laine et du lait.

Epictète

La métaphore d’Epictète s’applique bien évidemment à l’éducation. Le maître - mais aussi le père ou la mère - n’attend pas de l’enfant ou de l’élève qu’il sache reproduire ce qu’on vient de lui apprendre - faisant le perroquet ou le singe. Nous savons que notre éducation a réussi, lorsque notre élève est capable de surmonter les difficultés pour les quelles nous lui avons appris ce qu’il sait. Et de les surmonter sans nous. Car la dialectique de l’enseignement, c’est que l’élève a besoin du maître pour arriver à se passer de lui. L’enfant a besoin que les parents lui apprennent à vivre sans eux.

- Bientôt tu vas nous dire qu’il faut apprendre à pécher plutôt qu’offrir le poisson. Encore une seule banalité comme celle-là et je change de Blog ! …

- Patience cher lecteur. J’apprécie ton dédain, mais je ne crois pas le mériter.

Reprends donc la citation d’Epictète : qu’y lis-tu ? Que le berger donne à la brebis ce qui peut justement se transformer en laine et en lait, et non pas ce qui, se reproduisant à l’identique, ne servirait à rien, ni pour le berger, ni bien sûr pour la brebis. Donc :

1ère question : si l’utilité et l’efficacité sont les critères de la bonne éducation, nous devons - avant tout acte éducatif - nous demander : dans quel monde cela va-t-il être utile ?

Supposons qu’on en vienne à se dire que décidément, on ne peut le deviner, et que le mieux c’est de faire en sorte que notre élève soit capable de se débrouiller dans toutes les situations.

2ème question : quelle herbe donner à nos brebis pour qu’elles soient ainsi en état de survivre dans toutes les situations ? Lisons Kant :

« on me permettra de dire que c'est abuser de la confiance du public, si, au lieu d'étendre l'entendement de la jeunesse dont il nous confie l'instruction, et de la former pour une connaissance propre plus mûre à l'avenir, nous l'a­busons par l'appât d'une philosophie toute faite et fa­cile, qui aurait été trouvée par d'autres pour son plus grand avantage ; il en résulte une illusion scien­tifique, qui n'a cours, comme une monnaie de bon aloi, qu'en un certain lieu et entre certaines gens, mais qui est rejetée partout ailleurs. La méthode propre de l'enseignement philosophique est la zététique, comme l'appelaient quelques anciens (de ζητεῖν), c'est-à-dire l'investigatrice ; elle ne devient dogmatique, c'est-à-dire décisive, que pour une raison déjà exercée dans différentes parties.» Kant - Leçons du semestre d’hiver 1765-1766 (Avertissement)

Monday, November 26, 2007

Citation du 27 novembre 2007

Oui c'est un mal de mourir, car si ce n'eût pas été un malheur, les dieux seraient morts eux-mêmes...

Sappho - Poésie et fragments

- Que savons-nous des Dieux ? Sont-ils réellement immortels ?

- Si les Dieux sont immortels, est-ce un bien pour eux ? Serait-ce un bien pour nous, qui ne sommes pas des Dieux d’être immortels si nous le pouvions ?

- Ce qui est un malheur pour les Dieux est-il aussi un malheur pour nous les hommes ?

L’évidence de l’affirmation de Sappho tourne vite à la confusion dès que nous essayons de répondre à ces questions. Sans revenir sur la question de la mort dont nous avons récemment souligné l’énigme, je crois que c’est l’argument lui-même qui mérite un instant de réflexion.

Car Sappho suppose admis que le bien - et le mal - est universel : ce qui est bon, est bon, que ce soit pour l’homme ou pour les Dieux. Nous jouissons des mêmes biens que les Dieux, parce qu’entre eux et nous il n’y a qu’une différence de degré. Par exemple, nous sommes mortels, parce que notre vie est limitée dans le temps ; les Immortels n’ont simplement pas de limite à la durée de leur vie.

Laissons de côté la question de la différence d’essence qu’implique l’immortalité comparée à la mortalité. Mais ce qui nous importe, c’est que les dieux soient définis à parti de nous mêmes : ce qui est bon pour nous doit aussi être bon pour les dieux. Ce que nous désirons, c’est aux Dieux qu’il appartient de le posséder. Première erreur (ou si vous préférez : argument non concluant).

A partir de là, qu’est-ce qui nous dit que ce bien, que nous désirons en soit un ? Après tout, en dehors de nous, il n’y a pas que les dieux ; il y a l’espèce aussi. Le bien de l’espèce n’est peut-être pas celui de l’individu.

L’espèce exige la mort des individus. Ou, si vous préférez, elle ne pourrait subsister sans la disparitions des anciennes générations, faisant ainsi place aux nouvelles. Voyez l’humanité : le mal que nous avons à nourrir les quelques milliards d’hommes vivant en ce moment sur la planète. Imaginez que les hommes soient immortels : combien de milliards serions nous alors ? Et en plus, on ne peut se contenter de cumuler les individus se succédant au cours du temps : n’oublions pas qu’ils auraient continué à se reproduire, démultipliant ainsi le nombre des naissances. Il y aurait des petits cro-magnons qui naîtraient aujourd’hui encore, et comment nourrir tout ce monde ?

Ajoutez qu’on aurait aussi conservé les plus archaïques d’entre nous. L’homme de la Chapelle aux saints continuerait de faire des petits ; avec nos femmes ???

Après tout, si ça leur dit…

Sunday, November 25, 2007

Citation du 26 novembre 2007

Devant le peuple également, Périclès voulait éviter d'être constamment présent et de saturer les gens de sa vue. Il ne se montrait à ses concitoyens que de manière intermittente, pourrait-on dire; il ne s'adressait pas à eux à tout propos et ne se présentait pas sans cesse devant eux

Plutarque Vie de Périclès (VII)

C’est tentant de se dire : « Décidément, ce Périclès, il n'aurait pas été sarko-compatible… ». C’est amusant et tentant, mais est-ce sérieux ? Nos grands esprits, ceux-là même qui conseillent le Prince, auraient-ils intérêt à lire et à méditer Plutarque ?

Quoiqu’il en soit, nous pensons comme Plutarque que durant le siècle de Périclès, la démocratie sortant juste de son berceau, nous révèle, dans leur simplicité inaugurale, quelques uns des ses secrets.

Dans son œuvre (à lire ici) Plutarque souligne que Périclès non seulement a évité de s’exposer devant le peuple, préférant laisser ses amis monter à la tribune, mais encore qu’il s’est interdit de paraître dans des dîners mondains, sacrifiant les relations amicales au seul travail du gouvernement. Conception austère de la vie politique, par opposition à la goulue surexposition médiatique de Notre Président ? Pas seulement.

Plutarque a autre chose en vue. Ce que les Athéniens redoutent par dessus tout, c’est la tyrannie du démagogue. Le tyran, en cette époque, c’est celui qui gouverne avec pour seule légitimité l’assentiment populaire. Non pas celui que procure le vote de l’Agora, réglé par la loi, là où ne siègent que ceux qui ont le droit de cité - les citoyens donc ; mais les acclamations de la populace, celle que les lois ont écarté de l’Agora, celle qui sera sensible aux décisions qui sont bonnes pour elle, sans se soucier de savoir si elles sont aussi bonnes pour la Cité.

Donc, même si la tentation est grande de lire dans cette citation une condamnation de la prétention d’un homme à se faire acclamer par le peuple, rabattant ainsi son attitude sur un narcissisme effréné, nous devons être vigilants : ce que dénonce Plutarque va bien au-delà de la simple jouissance affective.

Il y a quelque chose de dangereux à faire de l’opinion publique le guide de l’action politique.

Même si on a oublié le terme de tyran, nous n’avons pas oublié celui de clientélisme.

Saturday, November 24, 2007

Citation du 25 novembre 2007

C'est en mortels que vous possédez tout, c'est en immortels que vous désirez tout

Sénèque - De la Brièveté de la vie

« C'est en mortels que vous possédez tout » : ça je comprends. Mais que signifie « c'est en immortels que vous désirez tout » ?

Si vous lisez le texte cité en annexe, vous comprenez tout de suite qu’il ne s’agit pas simplement de faire comme si les choses nous appartenaient pour toujours (1) ; Sénèque fustige plutôt le fait de désirer l’impossible ou seulement l’insignifiant, le futile, sans se soucier du temps perdu à le faire. Nous sommes non pas dans le registre de l’illusion d’immortalité. Il s’agit plutôt de la gestion désordonnée de la vie.

Parmi les désordres de l’existence, il y a ceux qui consistent à croire que le temps ne passe pas, qu’on ne vieillit pas ; des gens qui prétendent rester des adolescents jusqu’à 70 ans, des gamins pendant 25 ans (2)… Ça donne des vieillards qui sont encore des fashions victimes, des vieilles peaux qui se font lifter jusqu’à faire craquer les coutures…

Mais surtout, l’erreur que pointe Sénèque est de croire que ces désordre ne peuvent concerner que les plus vieux, ou du moins ceux qui ne sont plus tout jeune. La force du texte de Sénèque c’est de nous mettre en garde : c’est dès notre plus jeune âge que nous pouvons gaspiller le temps de notre vie, notre vie de mortels. Se rappeler que nous sommes mortels, en effet ce n’est pas se replier dans une mélancolie morbide ; ce n’est pas non plus s’encourager à jouir jusqu’à plus soif des plaisirs les plus débridés. C’est faire en sorte que chaque moment de notre vie soit un moment précieux, qu’il ne s’écoule pas sans laisser une trace, un socle sur le quel nous pourrons prendre appui pour aller plus loin. Et si c’est trop ambitieux, qu'au moins nous puissions nous dire : « Ce que je fais là, ce n’est pas un acte machinal, ce n’est pas non plus ce que d’autres ont voulu que je fasse. C’est vraiment ce que j’ai voulu. ».

(1) Il se peut que certains passages ne s’éclairent qu’à la lumière des conceptions stoïciennes de l’auteur.

(2) Voir la chanson d’Alain Souchon J’ai 10 ans - Le texte ? En vidéo ?

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Annexe - Texte de Sénèque

Sur l’usage de la vie - Dans la foule des vieillards, j'ai envie d'en attraper un et de lui dire: " Nous te voyons arrivé au terme de la vie humaine; cent ans ou davantage pèsent sur toi. Eh bien ! reviens sur ta vie pour en faire le bilan; dis-nous quelle durée en a été soustraite par un créancier, par une maîtresse, par un roi, par un client, combien de temps t'ont pris les querelles de ménage, les réprimandes aux esclaves, les complaisances qui t'ont fait courir aux quatre coins de la ville. Ajoute les maladies dont nous sommes responsables; ajoute encore le temps passé à ne rien faire; tu verras que tu as bien moins d'années que tu n'en comptes. Remémore-toi combien de fois tu as été ferme dans tes desseins, combien de journées se sont passées comme tu l'avais décidé; quand tu as disposé de toi-même, quand tu as eu le visage sans passion et l'âme sans crainte, ce qui a été ton oeuvre dans une existence si longue, combien de gens se sont arrachés ta vie, sans que tu t'aperçoives de ce que tu perdais; combien de ta vie t'ont dérobé une douleur futile, une joie sotte, un désir aveugle, un entretien flatteur, combien peu t'est resté de ce qui est tien: et tu comprendras que tu meurs prématurément. " Quelles en sont les causes ? Vous vivez comme si vous deviez toujours vivre; jamais vous ne pensez à votre fragilité. Vous ne remarquez pas combien de temps est déjà passé; vous le perdez comme s'il venait d'une source pleine et abondante, alors pourtant que ce jour même, dont vous faites cadeau à un autre, homme ou chose, est votre dernier jour. C'est en mortels que vous possédez tout, c'est en immortels que vous désirez tout. »

Friday, November 23, 2007

Citation du 24 novembre 2007

Le métier des lettres est tout de même le seul où l’on puisse sans ridicule ne pas gagner d’argent.

Jules Renard

Avoir un métier qui n’est pas payé, c’est être sûr de mourir de faim. Ce n’est pas ridicule ; c’est absurde.

Mais à supposer que les besoins vitaux soient couverts : ne pas gagner d’argent par son travail est ridicule, sauf si vous exercez le métier des lettres. Est-ce vrai ? Flaubert ne s’est jamais soucié de gagner sa vie, mais Georges Sand a écrit, poussée par le besoin alimentaire. Question de circonstances.

En fait, l’essentiel n’est pas là. Il est de savoir si le salaire est la justification du travail, sa reconnaissance. Ou peut-être mieux encore : l’indice de la valeur d’un homme (je crois comprendre que c’est un peu ça aux U.S.A.).

Plutôt que de philosopher sur la valeur de l’homme et de son travail, je souhaiterais faire aujourd’hui une autre remarque : j’ai connu professionnellement des gens qui travaillaient sans savoir s’ils seraient payés, et je dirai qu’ils ne se posaient même pas la question. Il s’agissait de conférences données par des professeurs de faculté, certes payés pour leur enseignement universitaire (= à l’abri du besoin), mais dont ce travail supplémentaire méritait salaire (1).

La reconnaissance qu’ils attendaient pour leur contribution n’était pas monnayable, ce qui veut dire qu’ils ne s’inscrivaient même pas dans la cadre du bénévolat (où on sait que ce qu’on donne peut se mesurer en argent : ça peut s’acheter). Ce qu’ils attendaient, c’était de savoir s’ils avaient été compris et appréciés des autres. Et c’est peut-être ça que veut dire Jules Renard : l’écrivain n’est justifié de son travail que si il est lu et apprécié ; les droits d’auteurs ne lui suffiraient pas s’ils n’étaient associés à une vraie reconnaissance.

Mais si je parle de ces gens, c’est parce que j’ai aussi rencontré d’autres gens absolument incapables de comprendre qu’une telle attitude puisse exister : travailler sans être payé était pour eux l’absurdité même ; c’était comme donner sa bourse au voleur avant même qu’il l’ait demandé. Bêtise pure. Ridicule !

D’ailleurs, pour (presque) tout le monde, « Travailler plus pour gagner plus », ça signifie « Travailler pour gagner [de l’argent] ».

Alors, si je devais dire un mot en faveur de la fonction publique, ce serait celui-ci : c’est là seulement que j’ai rencontré des gens capables de travailler sans salaire ; ou pour qui le salaire était secondaire.

Ces gens-là sont irrécupérables pour l’entreprise (2).

(1) Il va sans dire qu’ils étaient rétribués, même si ce n’était peut-être pas à leur juste valeur.

(2) Je remarque qu’on demande à ceux qui travaillent dans une entreprise de travailler pour le succès de celle-ci, et pas seulement pour leur salaire. Quelqu'un pourrait m'expliquer ça ?

Thursday, November 22, 2007

Citation du 23 novembre 2007

Si un homme était destiné à expirer entre les bras d’une femme, mais à expirer tout à fait, et que le moment du plus grand plaisir de la vie fût aussi le dernier moment, c’est aux indifférents, aux ennuyeux, aux odieux qu’on réserverait ses faveurs.

Diderot - Lettre à Sophie Volland (26 octobre 1760)

Arghhhhhhh !!!!

L’orgasme qui tue… La petite mort qui devient la vraie mort… L’étreinte qui devient fatale… L’étreinte fatale qui devient létale…

Diderot renverse les valeurs : au lieu de réserver ses faveurs aux hommes séduisants, la femme fatale devrait les réserver aux indifférents, aux ennuyeux, aux odieux.

Ce serait le crime parfait, celui où la victime viendrait se jeter dans le piège, - que dis-je : elle l’exigerait, elle commettrait les pires violences pour s’y engouffrer. Comme une fleur carnivore attire par son charme vénéneux l’insecte qui va s’y engluer, la femme ne s’ouvre à l’homme que pour l’étouffer.

On voit que Diderot s’est nourri de fantasmes très communs chez les hommes : le sexe carnivore a d’ailleurs déjà été évoqué ici même (Post du 23 novembre 2006 (1)). Mais on oublie peut-être qu’avant d’être un fantasme, le sexe qui tue a été une arme réelle : autrefois, on envoyait dans les armées ennemies des prostituées vérolées, à seule fin de contaminer les soldats (ça devait quand même prendre un peu de temps avant d’arriver à les neutraliser…).

On trouve aussi ça chez Sade - dans la Philosophie dans le boudoir.

- N’est-ce pas un retour au fantasme ?

- Oui, mais cette fois c’est un homme qui contamine la mère d’Eugénie (l’ingénue éduquée par ces instituteurs immoraux) en lui « injectant » sa semence infectée.

In cauda venenum. (2)


(1) Je découvre qu’on en a fait récemment un film (Teeth) sans doute pas encore sorti sur nos écrans : voir ici

(2) In cauda venenum (dans la queue le venin), vient de la description par les romains du scorpion dont la queue est venimeuse.
Cette expression est prise habituellement au sens figuré : elle se dit d'un texte ou d'un discours débutant gentiment, et finissant soudainement sur un ton tranchant et méchant.
Mais pourquoi ne pas la prendre aussi au sens propre ?

Wednesday, November 21, 2007

Citation du 22 novembre 2007

Les trois grandes époques de l'humanité sont l'âge de la pierre, l'âge du bronze et l'âge de la retraite.

Jean-Charles - La foire aux cancres

En raison d’un mouvement de grèves des retraités bloggeurs, La citation du jour est contrainte au service minimum.

Nous vous proposons donc une vidéo consacrée aux régimes spéciaux, en espérant qu’elle vous serve à mieux comprendre les enjeux du conflit.
Au cas où vous seriez obligés de rester au lit au lieu d’aller travailler faute de transports, voici l’adresse où ces passionnantes vidéo sont disponibles.


Tuesday, November 20, 2007

Citation du 21 novembre 2007

Il n'appartient qu'à un homme de peu d'expérience de faire une déclaration en forme. Une femme se persuade beaucoup mieux qu'elle est aimée par ce qu'elle devine que par ce qu'on lui dit.»

Ninon de Lenclos (1)

Ah !… Les déclarations d’amour ! Quel casse tête !

- Monsieur, vous qui venez de tomber amoureux, vous qui ne savez quoi dire pour déclarer votre flamme, écoutez Ninon : dites-en le moins possible.

J’en connais qui ricanent quand on parle de déclaration d’amour : Voyez la chanteuse Anaïs. Mon cœur…Mon amourVoyez son clip, mais surtout ne vous laissez pas impressionner par ce terrorisme qui brocarde la banalité des propos amoureux : bien au contraire, c’est comme ça que c’est le mieux. Ecoutez plutôt Ninon : tout en amour passe par l’imagination, et à être trop expert on tue l’imagination de l’autre. Nous l’avons dit pour l’érotisme (voir Post du 2 avril 2006) : l’important n’est pas ce qu’on voit, mais ce qu’on devine. Hé bien : c’est la même chose pour le discours amoureux.

- Mais alors, devrait-on se taire, et être aussi bavard qu’un homme des bois, une sorte d’amant de Lady Chaterley ? Et s’il faut peu déclarer, faut-il tout de même se déclarer ?

Qu’est-ce que j’en sais moi ? Je ne tiens pas la rubrique du courrier du cœur. En tout cas, la citation de Ninon de Lenclos est sans équivoque : oui, il faut se déclarer.

Mais si ça ne vous suffit pas, là encore, place à la chanson : France Gall avec sa Déclaration sera l’anti-Anaïs.

Si vous écoutez cette chanson jusqu’au bout, vous constaterez peut-être comme moi que, si la déclaration de France Gall est moins cucul que celle que ridiculise Anaïs, ce n’est quand même pas du Victor Hugo. Mais, voilà, ce sont des amorces, que l’heureux destinataire devra - et donc pourra - compléter selon son envie.

Au fond, l’essentiel n’est-il pas de faire que l’autre ait envie d’entendre une déclaration d’amour ? De vous entendre déclarer votre amour.

- Chère lectrice, toi qui te prénommes Ninon (2), sache que je voudrais te chanter mon amour pendant que tu m’accompagnerais au luth… Envoie-moi ton e-mail.

(1) Ninon, vous vous rappelez? Celle qui plaignait les tourterelles... Cf. 21 mars 2007

(2) Si ton prénom c’est Anne, ça marche quand même (oui, Ninon était le diminutif d’Anne).

Monday, November 19, 2007

Citation du 20 novembre 2007

D'où une nouvelle sélection, cette fois devant l'ap­pareil [micro et caméra], de laquelle le champion, la vedette et le dic­tateur sortent vainqueurs.

Walter Benjamin - L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique (1ère version, 1935) Ch XII (1)

1935… Walter Benjamin pressent-il qu’un jour, un acteur de western deviendra président des Etats-Unis ? Peut-être : en tout cas, il sait déjà que les médias sont une cause de la crise politique des démocraties – et si à cette date (1935) le développement des médias est encore balbutiant, la crise de la démocratie, on sait ce que c’est.

Ce texte (1) est à la fois évident et obscur.

Trop évident parce qu’on sait bien au jeu de la sélection via les médias, les hommes – et les femmes – politiques les mieux placés ne sont pas forcément les plus compétents, ni les plus honnêtes : « devant l'ap­pareil, le champion, la vedette et le dic­tateur sortent vainqueurs. »

Obscur, parce qu’on ne voit pas clairement pourquoi le politicien en serait réduit à exposer ses performances comme un sportif quelconque (2).

Mais pour en rester au plus utile, je remarquerai ceci : nous pensons facilement aujourd’hui que les politiciens utilisent les médias, qu’ils les maîtrisent – n’ont-ils pas des coachs, des conseillers en com, qui sont plus importants encore que les conseillers politiques ? En bref, le discours politique serait formaté pour les médias, et non par les médias. Et c’est justement ça que rejette Benjamin.

Ici, Benjamin ne signale pas le rôle de l’image pour la propagation des émotions et la fascination des foules. Mais il n’en reste pas moins que ce message est précieux en ce qu’il relève quelque chose qui nous échappe aujourd’hui, mais qui n’a sans doute pas cessé d’exister : avant d’être manipulateur, le politicien est manipulé – ou si l’on veut, il est conditionné par les moyens techniques de reproduction.

Alors bien sûr, ça l’arrange : il ne s’expose plus devant le Parlement – si ce n’est sous l’œil des caméras – les députés sont remplacés par les spectateurs, le peuple est remplacé par le public. Mais pour Benjamin, c’est au prix de la démocratie : l’action politique n’est plus qu’un acte technique, parce que l’accord des volontés est devenu impossible du fait que le chef politique est face à la caméra et non face aux citoyens.

D’ailleurs ceux-ci ont bien compris la situation : ils s’exposent dans la rue, pour les caméras du 20 heures.


(1) Voir le texte complet en annexe. Ce texte sera repris presque sans modifications dans le dernière version de ce chapitre, datée de 1939 ( chapitre 10, note 1)

(2) Bien qu’il soit difficile d’exposer brièvement cette thèse de Benjamin, disons que ce qui disparaît avec la médiation de la caméra ou du microphone, c’est la personne réelle, avec sa présence, avec son mystère - bref, c’est son aura. Sur l’aura voir ceci (en ajoutant que la personne humaine aussi a une aura).

**********************************************

Voici le texte de L’œuvre d’art… chapitre 12
« Ce changement du mode d'exposition provoqué par la technique de reproduction s'observe aussi dans le domaine politique. La crise des démocraties peut se comprendre comme une crise des conditions d'exposition de l'homme politique. Les démocraties l'exposent directement, en personne, devant des représentants. Le Parlement est son public. Avec le progrès des appareils d'enregistrement, qui permet de faire entendre le discours de l'orateur à un nombre indéfini d'auditeurs, au moment même où il parle, et, un peu plus tard, de diffuser son image devant un nombre indéfini de spectateurs, l'exposi­tion de l'homme politique devant cet appareil d'en­registrement passe au premier plan. Les parlements se vident en même temps que les théâtres. Radio et cinéma ne modifient pas seulement la fonction de l'acteur professionnel, mais de la même façon le rôle de celui qui, comme le fait l'homme politique, se présente devant eux en personne. Compte tenu de la différence de leurs tâches spécifiques, l'acteur de cinéma et l'homme politique subissent à cet égard des transformations parallèles. Il s'agit de pouvoir exposer, dans des conditions sociales déter­minées, certaines performances contrôlables, voire transparentes, telles que le sport avait été le premier à les exiger dans certaines conditions naturelles. D'où une nouvelle sélection, cette fois devant l'ap­pareil, de laquelle le champion, la vedette et le dic­tateur sortent vainqueurs. »

Sunday, November 18, 2007

Citation du 19 novembre 2007

…vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne

Jean-Jacques Rousseau - Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes. (2ème partie) (1)

Que ceux qui, comme Gavroche, mettent Rousseau et Voltaire dans le même sac se le tiennent pour dit : Jean-Jacques est communiste, et pas l’Ermite de Ferney.

Précisons : comme le montre la suite du texte, la révolution communiste n’est pourtant pas de mise ; il est trop tard pour remettre en commun ce qui ne l’est plus. D’ailleurs, Rousseau n’est pas un révolutionnaire : il veut stopper la déchéance et la corruption partout où c’est encore possible ; ailleurs il se contentera de rendre les hommes incorruptibles dans un monde déjà corrompu (Cf. Emile).

La thèse de Rousseau est la suivante : dans l’état de nature, les hommes, comme n’importe quel animal, ont un droit imprescriptible à tout ce qui peut les aider à vivre. La satisfaction des besoins définit ce qu’il est juste de s’approprier ; et même la pitance d’un vieillard sans défense sera ma proie si je n’ai rien d’autre à manger. L’appropriation des fruits du sol résulte du besoin ; elle s’accomplit par la consommation.

La terre qui nourrit ce qui va me nourrir échappe à ce rapport. Certes la sécurité voudrait que je m’approprie ce dont j’aurai besoin plus tard : ces pommes dont je me suis repu, seront-elles à ma disposition l’an prochain ? N’est-il pas plus sûr de posséder le pommier - et le champ où il pousse - à seule fin d’être sûr de pouvoir bénéficier de la récolte le moment venu ?

Mais cette justification de la propriété privée suppose la pénurie : elle n’est pas valable dans un état de nature où la population humaine est proportionnée aux capacités du milieu qui les nourrit (2).

- Bon, bon… Moi je fais exactement comme ça : quand j’ai besoin de faire une virée, je pique la tire qui est au bord du trottoir, et je l’abandonne quand le réservoir est à sec. Et avec la meuf qui passe, c’est exactement pareil…

- N’écoutez pas mes chers lecteurs ces propos de voyous : ils montrent simplement où mène la corruption du monde moderne, où les plus nobles pensées sont l’occasion des pires dépravation.

Quoique… On dit que Marx et Engels ont beaucoup discuté pour savoir si dans la société communiste la mise en communauté des femmes devrait être permise. Et on dit qu’Engels n’était pas contre.

(1) - « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d'écouter cet imposteur; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne. Mais il y a grande apparence, qu'alors les choses en étaient déjà venues au point de ne pouvoir plus durer comme elles étaient; car cette idée de propriété, dépendant de beaucoup d'idées antérieures qui n'ont pu naître que successivement, ne se forma pas tout d'un coup dans l'esprit humain. Il fallut faire bien des progrès, acquérir bien de l'industrie et des lumières, les transmettre et les augmenter d'âge en âge, avant que d'arriver à ce dernier terme de l'état de nature. » (Début de la seconde partie du Discours)

(2) Peu après Malthus lui donnera tort - voir aussi le Post du 25 avril 2007. Il est vrai qu’il ne prenait pas en compte la fiction de l’état de nature.

Saturday, November 17, 2007

Citation du 18 novembre 2007

L’argent n’a pas d’odeur.

Titus Flavius Vespasien

La citation du jour ne perd jamais une occasion d’élever la culture de ses lecteurs. Aujourd’hui, rectifions une erreur fréquente : la vespasienne n’a pas été inventée par l’empereur Vespasien. Celui-ci a simplement créé une taxe sur la collecte d'urine (qui était le seul agent fixant pour les teintures à l'époque), et c’est à cette occasion qu’il aurait dit : « pecunia non olet », l’argent n’a pas d’odeur (1).

Si toutes fois cette phrase est devenue proverbiale, c’est en raison de sa signifiance. Le 10 novembre dernier, nous avons déjà expliqué que la valeur de l’argent était abstraite. Peu importe son origine il ne conserve rien de ce qui l’a produit (ici : pas d’odeur de pipi).

Alors comment se fait-il qu’on ait besoin de blanchir l’argent ? Comment pourrait-il être sale ?

N’importe qui peut répondre à cette question : ce n’est pas l’argent qui est sale, c’est ce qu’on a fait pour l’obtenir qui est criminel. Autrement dit, l’argent est un indice, une trace de l’action humaine : trace du travail, du trafic, du vol, etc..

Mais alors, comment parler de l’abstraction de l’argent ? S’il y a une différence entre un million d’euros gagnés à la sueur de son front et le million d’euros issus de trafic de la cocaïne, ça veut dire que quelque chose est resté accroché aux billets, quelque chose de leur origine. C’est comme ça que l’argent alors aurait une odeur.

C’est tellement vrai que la condamnation du commerce de l’argent par l’Eglise durant le moyen-age visait l’argent qui s’accroissait sans qu’on n’ait rien fait pour le mériter. On pouvait prêter à gage à condition que le préteur fasse quelque chose comme de prendre le risque de ne pas être remboursé ; l’usurier c’est quelqu’un qui fait payer son argent plus cher que ne le justifierait le risque qu’il prend en le prêtant. Il fallait donc que l’argent reste solidaire de l’action qui l’avait produit. Sans une telle action, il n’avait plus de justification.

Là encore : tout le monde sait que cette conception est devenue totalement étrangère à notre époque, et que l’adage Vespasien est plus que jamais d’actualité. La preuve en est que des pays comme la Suisse ont beaucoup de mal à admettre qu’il faille lutter contre l’argent sale.

Parce que, même sale, il n’a vraiment pas d’odeur.

(1) Mais non ! Vespasien n’a pas non plus inventé le scooter.

Friday, November 16, 2007

Citation du 17 novembre 2007

La modification de l'humeur est ce que l'alcool peut offrir de plus précieux à l'homme et ce qui fait que tous les hommes ne renoncent pas avec la même facilité à ce "poison". L'humeur enjouée, d'origine endogène ou toxique, abaisse les forces d'inhibition, la critique en particulier, et rend par là de nouveau abordables des sources de plaisir dont la répression fermait l'accès. Il est fort instructif de noter combien l'exaltation de l'humeur nous rend peu exigeants sur la qualité de l'esprit. C'est que l'humeur supplée à l'esprit, comme l'esprit doit s'efforcer de suppléer à cette humeur qui offre des possibilités de jouissance habituellement inhibées, et, parmi ces dernières, le plaisir de l'absurde.

Sigmund Freud - Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient (1905)

C’est un peu long pour une citation, c’est vrai, mais je n’ai pas su comment couper ce texte sans le rendre obscure. Mais j’ai confiance en mes lecteurs : ils avent lire.

L’alcool rend-il crétin ?

Freud ne prend pas la peine de poser cette question. La seule qui vaille c’est : pourquoi l’alcool rend-il crétin ?

Première observation de Freud : l’alcool rend supportable la crétinerie des autres - et donc forcément la sienne propre. L’alcool ne rend pas vraiment crétin puisque que nous le sommes déjà : il lève l’inhibition qui empêchait d’exprimer notre crétinerie.

Deuxième observation : l’alcool - et avec lui toute circonstance stimulant l’humeur enjouée - rend l’esprit inutile. Etre crétin, c’est rire de grosses bidasseries, et pour ça il faut vraiment se lâcher. Mais pour se lâcher, il faut d’abord emprisonner notre esprit c’est à dire l’intelligence.

Et en effet, que se passe-t-il quand vous êtes sobre ? Vous êtes raisonnable, pondéré, prévisible pour les autres également sobres ? Oui, mais surtout, vous êtes « exigeant sur la qualité de l’esprit ». Et ça, ça veut dire que vous allez censurer les manifestations qui donnent du plaisir, surtout le plaisir de l’absurde.

Je laisserai de côté la question de l’humour absurde - le non-sens des anglo-saxons - pour me contenter de la généralité : l’intelligence - ou la finesse d’esprit dont j’admettrai que c’est la même chose - n’est pas là pour nous faire rire. Pire même : elle est l’empêcheuse de jouir, le trouble-fête, le rabat-joie. Pour rire, il faut donc d’abord la mettre hors circuit, et pour cela il faut picoler. Pas de fête sans la picole, parce que pas de joie sans ivresse.

Deux questions :

- D’abord faut-il s’en remettre à l’alcool pour jouir du plaisir de l’humeur enjouée ? Pas nécessairement : voir les Confessions d’un mangeur d’opium de Thomas Quincey (1), où on découvre que le prolétariat londonien prenait du laudanum (= opium) le samedi soir comme plus tard les ouvriers français allaient boire leur paye au bistrot.

- Ensuite et surtout : ne peut-on réconcilier intelligence et plaisir ? La thèse développée par Freud dans Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient c’est que oui, c’est possible à condition que ce plaisir soit sadique. L’intelligence qui fait rire, le fait toujours aux dépends de quelqu’un; pour qu’un mot d’esprit soit drôle il faut être trois : celui qui fait le mot d’esprit, celui qui ne l’a pas compris, et celui qui se moque de lui.

Allez : c’est samedi. Amusez-vous quand même…

(1) Baudelaire en a rendu compte dans les Paradis artificiels

Thursday, November 15, 2007

Citation du 16 novembre 2007

On l'appelle Cuisse de Mouche fleur de banlieue
Sa taille est plus mince que la retraite des Vieux

Cuisse de mouche Paroles et Musique: Pierre Perret (1968)

Pour le texte, on le trouve encore ici

C’était en 1968 : la retraite des vieux était tellement faible qu’elle servait d’étalon pour mesurer la minceur.

Nous sommes en 2007 : 40 ans après, la retraite (qui n’est plus « des vieux », puisqu’il n’y a plus que des seniors(1)) est devenu synonyme de période faste, consacrée aux voyages et aux loisirs, rendue possible par des pensions généreuses, arrachées à la génération laborieuse qui s’échine pour subventionner des inactifs - qui, quant à eux, s’ingénient à vivre le plus longtemps possible à leurs crochets.

Ainsi va l’histoire… Si Pierre Perret devait réécrire sa chanson, il devrait remplacer la retraite par le RMI ou le revenu des étudiants.

Mais aujourd’hui, si on n’écrit plus de chansons sur les retraites, on se pose pourtant toujours la question : que peut-on faire des vieux ?

1 - On peut s’en débarrasser : voir le film « La balade de Narayama » (Post du 28 mai 2007). Que chacun ne vive que s’il produit ce qui lui est nécessaire.

2 - On peut les faire travailler : dans le cadre de la division du travail, les vieux peuvent par exemple enseigner les plus jeunes. Bien sûr cela suppose une technologie qui repose sur un savoir-faire se transmettant plus par l’apprentissage et l’observation que par l’acquisition de savoirs scientifiques. Ça suppose aussi que ces techniques n’évoluent pas - ou peu - de telle sorte que les vieux restent compétents.

3 - Les actifs peuvent leur redistribuer le surplus de production, en espérant en bénéficier eux-mêmes plus tard.

4 - On dit aussi : c’est aux actifs de prévoir leur retraite pendant leur vie active : qu’ils se payent une complémentaire-retraite ou une assurance vie, peu importe, mais au moins, le temps de la retraite venue, ils n’auront pas à tendre la main pour vivre.

- Et que dirait Marx ici ? Il dirait : toute ressource vient du travail. Les rentes ne servent à quelque chose que si des actifs produisent de quoi les convertir en biens de consommation. Un peuple de rentier mourrait de faim s’il n’avait des jeunes travailleurs pour l’alimenter. C’est ainsi que le roi Midas, ayant obtenu la grâce de transformer tout ce qu’il touchait en or, faillit mourir de faim parce que tous les aliments dont il se saisissait devenaient instantanément de l’or.

Bref : on comprend qu'il n'y a pas une différence essentielle entre ces deux formes de retraite que sont la retraite par répartition et la retraite par capitalisation : dans les deux cas les vieux ne vivent que grâce au travail des jeunes. D'ailleurs je trouve qu'aujourd'hui il y a assez peu de gens naïfs au point de prétendre que les fonds de pensions soient la solution à nos problèmes de retraite.

Ceux qui ne l’entendent point sont sans doute comme le roi Midas qui - en plus - avait des oreilles d’âne.

(1) Excusez moi: je n’arrive toujours pas à remplacer les vieux par les Senior (ex. : la SNCF édite une « carte jeune » ; pourquoi pas une « carte vieux » ?)

Wednesday, November 14, 2007

Citation du 15 novembre 2007

La conscience règne et ne gouverne pas

Paul Valéry - Mauvaises pensées et autres, 1942

Paradoxe d’un règne sans pouvoir. On dit que cette phrase de Valéry est une paraphrase de Thiers : « Le roi règne et ne gouverne pas ». Ce paradoxe s’éclaire alors puisque la monarchie constitutionnelle est née de ce décalage entre le pouvoir (gouverner) et l’apparence du pouvoir (régner). Les théoriciens du pouvoir, Jean Bodin en tête, ont bien su montrer que le pouvoir ne se divise pas - ou du moins quand c’est le cas, il se subordonne à un pouvoir qui reste souverain : celui de Dieu ou celui du peuple.

On devine que la tentation de discuter cette particularité du pouvoir à la lumière des dernières péripéties constitutionnelles française est grande : j’y résisterai.

Retour à Valéry : c’est de la conscience qu’il s’agit, et quoique n’ayant pas sous la main son texte, je suppose qu’il s’agit du rapport de la conscience avec l’inconscient. On est dans une perspective très particulière : la psychanalyse y apparaît comme la doctrine enseignant la dualité de personnalité, où la liberté et la maîtrise consciente de soi ne sont que des illusions, et où la manipulation par nos instincts est la réalité. On sait qu’Alain a lutté contre ce fantôme que Valéry croit percevoir. Certes, je suis conscient de ce que je fais, je peux résister ou céder à mes envies, au point qu’on me considère comme responsable de mes faits et gestes. Mais cette conscience elle même n’est peut-être qu’une illusion, fruit de notre orgueil ( ou si vous voulez notre narcissisme).

Qui donc dit « je » ? On connaît la réponse de Freud : le moi n’est pas le maître dans sa propre maison, même - et peut-être surtout - quand nous nous croyons libres, nous sommes en réalité poussés par nos tendances inconscientes à faire ce que nous faisons. En sorte que pour être vraiment libres, nous devrions nous abstenir de faire ce qui nous tient à cœur, et aller contre notre tendance, en un mot de nous contrarier nous-mêmes.

Faisons-nous moines anachorètes, retirons-nous dans le désert, et attendons comme saint Antoine que nos démons se montrent.

Mais alors dansons la sarabande avec eux.

Tuesday, November 13, 2007

Citation du 14 novembre 2007

« [C’était] une grosse dondon dont je vous dirais volontiers (…) qu’on la baiserait pendant deux mois sans relâche, sans la baiser deux fois au même endroit. »
Diderot - Lettre à Sophie Volland (7 octobre 1760)
on la baiserait pendant deux mois sans relâche : que ceux qui ont ricané en lisant ça rougissent de honte. Diderot veut simplement dire qu’on pourrait déposer des baisers sur le corps de cette dame pendant deux mois, sans que ça se chevauche.
Voici donc une nouvelle définition pour notre dictionnaire :
- Baiser subst. masc. Unité de mesure de surface de la peau.
Ex. : Chéri, j’ai encore pris trois baisers de tour de taille ce mois-ci.
On croit badiner, et tout à coup le propos se révèle sérieux. Car depuis la révolution française, on utilise des unités de mesure abstraites. C’est ainsi qu’un mètre peut servir aussi bien à mesurer la taille d’un homme que les dimensions d’un champ, ou encore (sous forme de kilomètres) la distance entre deux villes.
Or, si dans l’ancien régime les mesures étaient tellement nombreuses, c’est qu’elles n’étaient pas abstraites : certaines d’entre elles étaient en rapport directe avec ce qu’elles servaient à mesurer (1). Exemple : le journal qui servait à mesurer la surface des champs, et dont l’aire était définie par la surface labourable par un homme en un jour (= journal). La mesure nous apprend quelque chose de ce qui est mesuré : alors que 100 hectares ne signifient pas grand chose en eux-mêmes (s’agit-il de terre labourable, de prairie, de désert, on ne sait), le journal nous dit « voici de combien de jours un homme aura besoin pour cultiver ce champ ». Supposons qu’on dise : « Ce terrain de foot mesure 3 journaux » : absurde !
Alors, certes la physique connaît des unités aussi élaborées. Mais l’unité de travail d’une force (le joule) sert aussi bien à mesurer l’énergie que je dissipe en tapant sur les touches de mon clavier, que ce que j’absorbe en mangeant mon yaourt. Abstraction pure.
Je propose donc qu’on revienne à un système de mesure concret, dont les unités aient un sens.
Pour commencer :
- La sieste. Unité de temps servant à mesurer une durée dans la journée d’un homme
Ex. : ce travail m’a pris trois bonnes siestes.
(1) Attention à ne pas confondre avec l’origine de l’unité de mesure, telles que la coudée, le pied, etc., qui pouvaient servir à mesure n’importe quoi. Leur particularité était seulement d’être défini à partir du corps, ce qui dispensait d’allez chez Castorama pour trouver le triple mètre rétractable.

Monday, November 12, 2007

Citation du 13 novembre 2007

Le progrès et la catastrophe sont l'avers et le revers d'une même médaille.
Hannah Arendt
- Tu m’as vu dans ma Cayenne, achetée avec mes primes de fin d’années ?
- C’est pour faire les course à Carrefour que t’as acheté ça ? Ou bien pour aller jouer au Casino en laissant les clefs au portier ? Et puis tu pourrais me dire combien de CO2 ça rejette une bête comme ça ? Parce que quand je regarde la fiche technique, je trouve qu’elle fait le 0-100 km/h en 6,8 s., mais pas l’indice de pollution.
- Mais tu sais, dans mon métier, je n’ai pas le choix. Si je veux être reçu par les clients, il faut que je me pointe avec une Porsche, sinon j’ai perdu d’avance. Oh, et puis zut ! J’en ai marre de tous ces gens qui nous accusent de polluer, de faire monter les océans, de faire crever les ours blancs… Et les pandas, hein ? C’est nous peut-être ?
- Revenons à Hannah Arendt : sa thèse est que la catastrophe est liée intimement au progrès, qu’on ne peut l’en dissocier, pas plus qu’on ne peut séparer les deux faces de la médaille.
- Oui, bien sûr… Mais on peut dire aussi que, si un progrès engendre des inconvénients, un progrès suivant les effacera. Ma Cayenne pollue ? Attendons l’énergie propre avec le moteur à fission atomique. Tu dis que l’atome n’est jamais propre ? Attends que le génie génétique nous bricole des bactéries mangeuses de radioactivité. Ce n’est pas pour demain ? Hé bien, en attendant on mettra les déchets radioactifs dans des containers qu’on enverra s’enfouir dans l’anneau de Saturne.
- Seulement, voilà : Hannah Arendt nous parle bien de catastrophe. Et une catastrophe, c’est ce qu’on ne voit pas arriver : ça va trop vite. Une catastrophe, c’est une rupture, quelque chose comme une crise, qu’on peut prédire, mais qui nous surprendra toujours. Quand ça arrive, alors il est trop tard pour mettre en place une parade quelconque.
- Mais alors, tous nos savants, ils se trompent peut-être en disant que le climat va changer de façon significative dans - disons 50 ans - et pas avant ?
- Admettons que leurs prédictions soient un scénario parmi d’autres. Le scénario catastrophe en représente justement un autre.
Rappelle-toi. Il y a de ça un peu plus de 10 ans, ce qui était à la mode dans le domaine de la prévision, c’était la théorie des catastrophes : même que René Thom, inventeur de cette modélisation mathématique, était édité en livre de poche (1). J’en dirais bien des choses intéressantes si ma nullité pathologique en mathématiques ne me l’interdisait.
Reste qu’au cœur de la théorie des catastrophes, tu as la notion de bifurcation : quand on accroît régulièrement un paramètre dans un processus, il y a un moment où se produit une discontinuité totale, telle que la chaudière dont la pression augmente régulièrement et qui explose soudainement. C’est ça qu’on appelle la bifurcation.
Et qu’est-ce qui dit qu’on n’est pas entrain de bifurquer au plan climatique ?
- Bon, si c’est comme ça, je n’ai plus à hésiter : ma Cayenne n’y changera plus rien.
(1) Paraboles et catastrophes (Ed. Champs Flammarion). Voir ici un entretien de René Thom avec Jacques Nimier. Thom y définit sa théorie comme « générateur de modèles » applicables à toutes sortes de sciences. Y compris - pourquoi pas - la climatologie.

Sunday, November 11, 2007

Citation du 12 novembre 2007


Appelle le 06.99.58.17.29

Miss.ticien anonyme

Voyez ce pochoir de Miss.Tic : abîmé par la pluie, par des graffitis….L’œuvre de Miss.Tic doit-elle rester dans la rue, ou bien ne devrait-elle pas plutôt s’exposer dans des galeries ? (1)

Je me doute que le débat ne concerne pas forcément tout le monde, sauf que ça pose la question de l’art de rue.

L’art de rue qu’est-ce que c’est ?

Je me limiterai à trois choses :

- d’abord le rapport entre le lieu et l’œuvre : elle sera sur ce mur, dans ce quartier, situé dans cette ville - et rien d’autre. Impossible de l’imaginer - tel quel - ailleurs. En revanche, la peinture de chevalet est censée indépendante du lieu où on la trouve - constater la neutralité des murs de musées.

- ensuite la rencontre - j’allais dire « l’interpellation » - des passants : le public ne prémédite pas son passage devant l’image qu’on lui propose, elle doit le happer au passage.

Mais cette interpellation peut très bien fonctionner en sens inverse - du passant vers l’œuvre : c’est une vraie relation parce qu’elle est réversible. Ici, il s’agit de la main anonyme qui interpelle à son tour la Miss du pochoir ; ce message qui s’invite dans l’œuvre, brouille la frontière entre le pochoir et le graffiti. A mon sens c’est ce qu’il y a de plus excitant dans l’art de rue : le passant n’est spectateur que s’il le veut bien. Mais, si c’est le cas, il peut encore devenir aussi acteur et intervenir dans l’oeuvre.

En tout cas, l’œuvre exposée dans la Galerie d’art se présente par définition comme indépendante de ce rapport. Reste à savoir si - ce que je crois - ça change quelque chose.

- enfin, l’éphémérité de l’œuvre : on voit ici, qu’avant même d’être attaqué par le graffeur anonyme, le pochoir de Miss.Tic a subi les dégradations de l’enduit du mur. Je crois être fidèle au point de vue de notre artiste en remarquant que ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement l’éphémérité propre à l’art moderne (cf. les « installations » - Post du 11 août 2007) : c’est la notion de vie de l’oeuvre.

Par ces dégradations imprévisibles, par cette espèce d’entropie, l’œuvre accède à la vie. Oui, vivre c’est être exposé au risque de vieillir et de disparaître un jour. Peut-être même que la vie se signale d’abord par cette lente érosion qui commence le jour de notre naissance (2). Il en va de même de l’œuvre, qu’elle soit dans un musée, dans un palais, une église, ou dans la rue. Plus de fiction, fini le mythe de l’œuvre éternelle. La Joconde aussi disparaîtra un jour.

Tu pleures, Mona Lisa ? Appelle le 06.99.58.17.29

(1) Voir la vidéo de Miss.Tic sur ce sujet : elle répond à cette question.

(2) Voir Post du 2 juillet 2007

Saturday, November 10, 2007

Citation du 11 novembre 2007



Maudite soit la guerre

Monument aux morts de Gentioux-Pigerolles (Creuse)

Alors, oui ; c’est un peu facile de partir en guerre contre la guerre aujourd’hui, de dénoncer une fois encore la boucherie de la Grande Guerre, l’effarant gâchis de vie et de ressources. Oui, c’est facile presque 90 ans après…

Mais c’était sûrement un peu moins facile en 1920 lorsque de partout sortaient de terre les monuments aux glorieux morts que chacun pleurait encore, de faire un monument « pacifiste » comme celui de Gentioux (et il n’a pas été le seul). Mais justement, s’agit-il bien de pacifisme ?

En fêtant la victoire - du temps où on la fêtait - que fêtait-on ?

Sûrement pas les généraux ni les politiciens qui ont « fait » la guerre depuis leur PC ou leur bureau. Car si l’on s’en tient au « témoignage » des monuments aux morts, sur aucun d’entre eux n’apparaissent les généraux, et que l’armée française est, en tant que telle, absente. On y trouve des poilus morts ou blessés (« navrés » selon le mot en usage), des veuves et des orphelins (comme ici à Gentioux). Pas de quoi pavoiser. Mais surtout, on trouve des représentations allégoriques de la Victoire.

Car on peut fêter le mythe de la victoire, en la considérant comme un mouvement unique qui anime la guerre : du début à la fin, on a marché vers elle (et c’est ainsi qu’on peut se glorifier d’avoir gagné la guerre même quand on a perdu des batailles). De plus, la victoire est mythique, parce qu’elle se partage sans se diviser : elle appartient en totalité au moindre soldat - même si les généraux sont les seuls à en tirer de la gloire. Du coup, elle est celle de la Nation toute entière, elle exalte les qualités immémoriales du peuple et sa suprématie sur les peuples vaincus (ici : les boches).

Mais on peut aussi fêter la victoire à travers ce qu’on ressent : et il est clair que cela ne nous appartient pas, nous qui venons 90 ans après. Qu’on se reporte donc aux témoignages des poilus qui ont survécu. Par exemple les Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918 (Ed. La Découverte). Le 11 novembre 1918, pour lui, c’est seulement le retour à la vie, la certitude d’être encore en vie le lendemain (1). Et c’est sans doute ça qu’on fêtait quand on avait vécu cet enfer. Et ce n’est pas rien.

La virulence de ce témoignage - parmi d’autres - contre les gradés, contre les politiques, qui ont sacrifiés sans sourciller, inutilement pour la victoire et dans un seul souci de gloire personnelle, des milliers - voire même des centaines de milliers - de vies humaines est éloquent.

Qu’on ne croie pas qu’il s’agisse de pacifisme naïf. Louis Barthas sait que la guerre est inévitable lorsqu’il part au front. Ce qu’il y découvre, c’est le massacre inutile, c’est l’indifférence devant la mort d’êtres humains, sacrifiés sans aucun bénéfice, comme on sacrifie des pions aux échecs ; c’est aussi l’effroyable mépris de l’ennemi. La guerre pour Barthas, c’est le triomphe de l’immoralité.

Etre contre la guerre sans être pacifiste : c’est ça qui est fort.


(1) Témoignage perso : mon grand père - que je n’ai pas connu - a fait comme Louis Barthas toute la guerre comme poilu, et comme lui il s’en est tiré. J’ai retrouvé dans les archives de ma grand mère sa correspondance du front. Un grand nombre de cartes postales, signées de sa main, ne comportaient aucun texte. Expédiée au jour le jour, elles témoignaient simplement qu’il était encore en vie.

Friday, November 09, 2007

Citation du 10 novembre 2007

L'argent seul est le bien absolu, car il ne pourvoit pas uniquement à un seul besoin "in concreto" mais au besoin en général, "in abstracto".(1)

Arthur SCHOPENHAUER / Aphorismes sur la sagesse dans la vie (1851)

Si comme moi vous consultiez une Encyclopédie des citations à l’article « argent » vous seriez frappé par la banalité des citations relevées, quand il ne s’agit pas de leur totale vacuité.

Schopenhauer, lui, prend l’argent au sérieux, c’est à dire qu’il fait son métier de philosophe : expliquer ce qui paraît si évident que personne ne cherche à l’expliquer.

Bien sûr, sa définition soulève d’autres questions, qu’on a résolues depuis Aristote au moins. En particulier celle-ci : qu’est-ce qu’on a mis dans l’argent pour qu’il puisse satisfaire tous les besoins (2).

Ce qui intéresse ici, c’est que Schopenhauer accorde à l’argent le maximum qu’on puisse lui accorder : il est le bien absolu. Mais il lui refuse - implicitement - ce qu’on ne pourra jamais obtenir contre de l’argent : tout ce qui n’est pas un besoin. Par exemple : être aimé (3).

- Pourquoi l’argent, si puissant soit-il n’est-il pas tout puissant ?

Certes, si pour répondre à cette question nous sommes renvoyés à une réflexion sur le travail et la satisfaction des besoins, nous ne sommes pas sortis de l’auberge. Mais on pourrait, en se limitant à l’essentiel, en arriver à la distinction entre l’avoir et l’être.

Les besoins dont la satisfaction s’achète c’est du domaine de l’avoir. Je peux m’acheter des livres en quantité, je peux m’acheter un Steinway. Mais si je veux jouer Chopin, ou comprendre la philosophie d’Auguste Comte (4), alors mon argent ne suffira pas ; il me faudra être musicien, philosophe, etc…

On comprend alors que les banalités que je dénonçais plus haut, consistent pour la plupart à souligner qu’on ne peut être sans avoir.

Mais plus intéressant est de remarquer que la société de consommation s’ingénie à nous faire croire qu’on peut être grâce à ce que l’on a.


(1) Voici le texte complet - « On reproche fréquemment aux hommes de tourner leurs voeux principalement vers l'argent et de l'aimer plus que tout au monde. Pourtant il est bien naturel, presque inévitable d'aimer ce qui, pareil à un protée infatigable, est prêt à tout instant à prendre la forme de l'objet actuel de nos souhaits si mobiles ou de nos besoins si divers. Tout autre bien, en effet, ne peut satisfaire qu'un seul désir, qu'un seul besoin : les aliments ne valent que pour celui qui a faim, le vin pour le bien portant, les médicaments pour le malade, une fourrure pendant l'hiver, les femmes pour la jeunesse, etc. [...] L'argent seul est le bien absolu, car il ne pourvoit pas uniquement à un seul besoin "in concreto" mais au besoin en général, "in abstracto". »

(2) Voir entre autre mon Post du 16 février 200

(3) Faut-il le dire ? Un besoin est ce qui se satisfait de la consommation d'une réalité matérielle, et non ce qui est le fait d'un élan spirituel ou d'un manque désirant.

(4) Pourquoi Auguste Comte ? Parce que son œuvre imprimée occupe plusieurs mètres d’étagères dans les bibliothèques.

Thursday, November 08, 2007

Citation du 9 novembre 2007

Les paroles sont aussi elles-mêmes des images des choses.
Nicéphore le Patriarche - Troisième Antirrhétique
Nicéphore est connu pour avoir défendu les images contre les iconoclastes. Mais on voit ici qu’il fallait selon lui aller bien au-delà : les mots sont des symboles des choses, leur décalque qu’il faudrait prendre au sérieux pour savoir les lire (1).
Magritte, en dynamitant la distinction entre peinture figurative et peinture abstraite a montré qu’il fallait aller plus loin encore : les mots sont des choses.
Voyez cette œuvre de Magritte intitulée La Clé des Songes.
Ici, les mots sont des éléments picturaux, au même titre que les choses qu’il peint avec beaucoup d’application à la ressemblance trompeuse du réel.
Seulement, voilà : si les mots sont des choses, ils ne sont pas forcément ces choses-là qu’ils désignent. Ou plutôt, ils sont des choses en eux-mêmes, et ils n’ont pas à rendre compte de ce signifiant que la langue leur a attachés. Ils sont pure forme - au pire, pur élément décoratif - et il n’y a pas à chercher en dehors d’eux-mêmes une quelconque signification.
On avait cru que « Ceci n’est pas une pipe » (2) était un jeu insolite, et que l’artiste cherchait seulement à surprendre. En réalité, Magritte nous invitait à lire la forme-pipe comme une forme pure dégagée de toute contrainte utilitaire. (voir là-dessus les thèses de Bergson).
Appliquons ceci au tableau reproduit ci-dessus.
On voit maintenant que : « la lune » ne désigne évidemment pas le soulier, et qu’il ne désigne même rien du tout. « la lune » est un joli dessin, point final.
Bien entendu il en va de même pour la chaussure : elle n’est pas une chaussure, elle est la forme peinte que nous reconnaissons comme chaussure, mais qui n’est de fait rien d’autre que cette forme peinte.
Au fond, au lieu de nous tendre un piège (qui serait de nous pousser à rechercher je ne sais quelle symbolique réunissant la chaussure et la lune (3)), Magritte nous invite à ressentir quelque chose dans la co-présence de la forme-chaussure et de la forme-écriture
(1) Et sans doute retrouver leur racine dans l’hébreu, considéré comme un protolangage
(2) Petit rappel de « Ceci n’est pas une pipe »
(3) Bien évidemment il n'est interdit à personne de rechercher ce rapport et de le privilégier en tant que message poétique. L'art, c'est la liberté du spectateur-créateur.

Wednesday, November 07, 2007

Citation du 8 novembre 2007

La Liberté, ce n'est pas de pouvoir ce que l'on veut, mais de vouloir ce que l'on peut.

Jean-Paul Sartre

La liberté ce n’est pas essentiellement de faire un projet et de se battre pour le réaliser (car c’est l’ouverture aux songes stériles), mais de recenser les possibilités qui sont les miennes pour délimiter l’action dans la quelle je peux me reconnaître.

Banalité d’une liberté, d’emblée limitée par mon pouvoir : le monarque plus libre que le vagabond, le loup affamé moins libre que le chien repu ?

En fait, c’est très simple : pour Sartre, la liberté réside dans le choix. Non pas en tant que le choix signifierait telle action que je réalise. Le choix est certes une action, mais c’est d'abord l’action … de choisir. Le choix, c’est le moment de la décision, celui qui m’engage et donc qui implique ma responsabilité. On retrouve ici la dimension morale de l’existentialisme sartrien : même si je n’ai pas choisi de naître ici plutôt que là, aujourd’hui plutôt qu’au néolithique, ma liberté c’est ce que j’ai réussi à faire avec ce qu’on a fait de moi.

Alors, c’est peut-être banal, mais pas autant qu’on le croirait : qu’importe que les puissants aient le pouvoir de se faire bâtir des palais, pour ce que ça leur coûte, alors que je n’aurai jamais plus que mon T.2… La liberté se mesure par l’écart entre ce que j’étais et ce que je suis devenu. c’est une notion différentielle.

- Salut, c’est moi, Kévin. Je lis ce Blog tous les jours : il est vraiment formidable.
l’écart entre ce que j’étais et ce que je suis devenu : ça c’est une super bonne idée. Tiens, je viens de me bloquer un 2 à mon DS de maths (faut dire que j’avais la tête dans le c.. ce matin là). Eh bien , voilà : si j’ai 4 au prochain DS, je pourrai me vanter d’avoir doublé mon score. Bien joué !

- Arrête Kévin, tu n’as rien compris. Ce qui compte, c’est de savoir dans quoi tu te reconnais et tu t’assumes : es-tu le cancre qui a choisi qu’il était mieux de faire la teuf que de réviser tes maths, parce que c’est ça la vie ; ou bien as-tu pour projet de réussir tes études pour avoir les moyens de te payer des bagnoles où toutes tes copines voudront monter ?

Tuesday, November 06, 2007

Citation du 7 novembre 2007

Marie est la seule femme à qui Dieu dit « Maman ».

Sartre - Méditation écrite pendant la guerre (1)

Voilà : j’ai mauvaise conscience d’avoir réduit la Sainte Vierge à une image saint-sulpicienne un peu ridicule (c’était le Post du 5 novembre 2007). Je vais me rattraper aujourd’hui : Marie est mère de Dieu, et c’est en cela qui est extraordinaire.

Si vous lisez le texte de Sartre cité en référence (il n’est pas bien long), vous verrez que l’idée qui est développée, c’est que Marie est avant tout une mère, et qu’elle ne peut l’être pleinement qu’à condition d’oublier que Jésus est Dieu.

Ce petit à qui elle donne le sein en caressant sa joue veloutée, il lui ressemble. « Sa bouche est la mienne, il a mes yeux » dit-elle. Mais, que l’enfant réapparaisse comme le Dieu vivant, et à nouveau l’écart se creuse ; cet enfant est enfant-Dieu et non plus son enfant.

Maintenant, voici le cœur du texte, celui qui révèle son intérêt : «Toutes les mères sont ainsi arrêtées par moment devant ce fragment rebelle de leur chair qu’est leur enfant. Elles se sentent en exil devant cette vie neuve faite avec leur vie et qu’habitent des pensées étrangères. Mais aucun enfant n’a été plus cruellement arraché à sa mère, car il est Dieu et dépasse de tout côté ce qu’elle peut imaginer. »

Il y a de la Vierge Marie en chaque mère, et c’est aussi pour cela que le culte de la Madone est si vivace. Pour que ce culte ait cette vitalité et cette ferveur, il faut que les femmes se soient reconnues en Marie ; et c’est l’expérience de cette distance au sein de cette proximité qui en a fait la substance. Etre mère, c’est faire l’expérience de la fusion (l’enfant qu’on berce, l’enfant au sein), et l’instant d’après l’expérience de l’arrachement.

C’est ça que les Papa-poules ne vivront jamais.

(1) Oui, je sais, ça surprend de trouver ce texte de Sartre parmi les bondieuseries des sites calotins du web. Il paraît qu’il aurait écrit ça pendant qu’il était au Stalag à la demande de ses camarades croyants, pour la fête de Noël.

Monday, November 05, 2007

Citation du 6 novembre 2007

Un livre n'est rien qu'un petit tas de feuilles sèches, ou alors, une grande forme en mouvement : la lecture.

Jean-Paul Sartre - Situations

Nous avons posé ici plusieurs fois la question (1): quelle est cette rage de se faire lire qui obsède les écrivains, du plus petit au plus grand ? Et la réponse nous la tenons : c’est que sans la lecture, leur ouvrage n’est rien.

- Je ne suis pas un écrivain, mais j’imagine l’écrivain. Et je le vois, enflammé par son œuvre, découvrant à chaque ligne la vie de ses personnages : il ne s’imagine pas auteur, mais spectateur de l’histoire qu’il raconte. - ou plutôt : que sa muse lui souffle derrière l’oreille.

Vision bien romantique de la littérature. Outre qu’elle oublie l’effort de l’écriture (si bien décrit par Flaubert), elle tient pour négligeable l’œuvre … du lecteur.

Contre cela, Sartre : sans le lecteur, un livre n'est rien qu'un petit tas de feuilles sèches.

Sartre étaye son propos : d’où vient, dit-il, l’émotion, d’où viennent les représentations, les sensations qu’on éprouve en lisant ? Du livre ? Non. Tout cela est une production de notre conscience, une attitude existentielle prise, certes en fonction d’une situation évoquée - crée - par le livre, mais qui n’aurait aucune existence sans le lecteur. Quel est le mode d’existence du livre ?(2) Un petit tas de feuilles sèches, ou bien les états de conscience qui se succèdent au cours de la lecture ?

Mais alors, faut-il tout accorder à la lecture,et rien à l’œuvre ? Absurde bien sûr. La preuve de l’existence de l’œuvre, ce n’est pas le petit tas de feuilles, c’est la résistance à la lecture. Si tout venait du lecteur, on entrerait dans une œuvre comme dans un roman de kiosque de gare.

Quelqu’un a dit (qui ?) qu’un roman - ou une œuvre littéraire ou même un essai philosophique - était rédigé dans une langue étrangère, qu’il faut d’abord la déchiffrer avant de le comprendre - de prendre en soi - J’aime bien cette idée : ça explique pourquoi on met parfois si longtemps à aimer un ouvrage - quelque fois 100 pages (3).

A aimer… ou à jeter.


(1) Voir principalement Post du15 mai 2007

(2) Voir aussi Post du 5 avril 2007 - à propos de la musique.

(3) Je me rappelle encore du Goncourt 2000 (Ingrid Caven de Jean-Jacques Schuhl), pour le quel j’ai une véritable admiration et que je n’avais réellement compris qu’au bout de 100 pages. Compris, c’est à dire investi par cette « grande forme en mouvement ».

Sunday, November 04, 2007

Citation du 5 novembre 2007

C'est une des superstitions de l'esprit humain d'avoir imaginé que la virginité pouvait être une vertu.

Voltaire

Voltaire relève ici l’écart entre la chose et le symbole : du pucelage à la vertu il n’y a selon lui d’autre rapport que fantasmé.

Soit. Mais en rejetant sans plus la valeur de ce symbole, il passe à côté de choses bien surprenantes.

- Si la virginité est une vertu, de quelle vertu s’agit-il ?

Question qui pourrait surprendre ceux qui imaginent que la pureté de la Vierge Marie nous révèle l’essentiel de la virginité : car c’est bien cela qui vient d’abord à l’esprit. Mais très vite, la virginité se dégrade en naïveté : on parle cette fois de la fille vierge, comme de celle qui n’a aucune expérience de la sexualité (1).

Mais nous oublions en chemin une très vieille tradition qui fait de la femme guerrière une vierge. Ça commence avec Athéna, déesse guerrière et chaste. Artémis, notre Diane chasseresse, idem (encore que pour elle l’imaginaire occidental à engendré de nombreuses représentations du Bain de Diane).

Mais ne laissons pas dans l’ombre ce qui nous est sans doute le mieux connu : la Valkyrie.

Les Valkyries, dans la mythologie nordique, sont des vierges guerrières, dont Wagner a fait une peinture musicale particulièrement évocatrice (2).

- Venons-en à l’essentiel : qu’est-ce qui fait que la vierge de pureté puisse aussi être la vierge farouche et sanguinaire ? Certes on sait bien que la vertu de la morale (à la quelle pense Voltaire) est aussi vertu la force (virtu de Machiavel). Mais ça n’explique pas grand chose.

Deux idées peuvent nous aider à y voir plus clair :

- D’abord, l’idée que l’énergie du combattant exclut un gaspillage des forces. La sexualité absorbant une part des forces de l’individu, la soustrait ainsi à un autre usage (d’où l’obligation faite aux sportifs d’une abstinence sexuelle avant l’exploit qu’ils doivent accomplir).

- Et puis, concernant les guerrière indomptées, l’idée que dans l’acte sexuel la femme est dominée par l’homme. La Valkyrie n’a jamais accepté la domination, ne peut donc avoir rencontré un homme ailleurs que le glaive à la main.

On est très loin de Marie-Mère-de-Dieu…

(1) On considérait autrefois qu’il y a des degrés dans la virginité : d’une pucelle qui avait été associée à des débauches sans pour autant avoir été déflorée, on disait qu’elle avait été « déveloutée » : poétique, non ?

(2) Aujourd’hui, le nombre de sites proposant en téléchargement pour les téléphones portables la Chevauchée des Valkyries est effarant.

Saturday, November 03, 2007

Citation du 4 novembre 2007

MORALITE
On voit ici que de jeunes enfants,
Surtout de jeunes filles
Belles, bien faites, et gentilles,
Font très mal d’écouter toute sorte de gens,
Et que ce n’est pas chose étrange,
S’il en est tant que le loup mange.
Charles Perrault, - Le Petit chaperon rouge
On voit ici que de jeunes enfants, … Font très mal d’écouter toute sorte de gens
Perrault en a fait une innocente, Bruno Bettelheim en a fait ses choux gras : Le Petit Chaperon Rouge est vraiment une vilaine fille, qui guide le Méchant Loup jusque chez sa Grand-mère et finit par coucher avec lui.
Quant à moi, je ne vais pas vous refaire le coup du pédophile-qui-rôde (déjà fait le 4 octobre 2007). Je vais donc m’intéresser aux autres aspects du Grand Méchant Loup.
Qui était le Grand Méchant Loup ?
Une bête sauvage ?
Un dangereux séducteur ?
Hé bien, pas du tout. Le Grand-Méchant-Loup est un séducteur, il est vrai, mais il est aussi une victime des femmes, et en particulier de la Mère-Grand. C’est du moins ce que montre ici Tex Avery.

Friday, November 02, 2007

Citation du 3 novembre 2007

Ce perpétuel mourir qu'on appelle, faute de mieux, le présent.

Louis Aragon

Quant au temps présent, s'il était toujours présent, et qu'il ne passât point, ce ne serait plus un temps, ce serait l'éternité. Si donc le temps n'est temps que parce qu'il passe, comment peut-on dire qu'il est, lui qui n'est que parce qu'il est sur le point de n'être plus; et dont il n'est vrai de dire que c'est un temps, que parce qu'il tend au non-être.

St Augustin Confessions XI, 14

A quoi bon peiner à lire les philosophes, alors que les poètes nous suffisent ?

Qu’on relise la remarque de Descartes (1) : quel relief elle prend en présence de ces deux citations ! Ce perpétuel mourir, est-il autre chose que ce temps qui n’est que parce qu’il tend au non-être ?

Et même si la formulation de Saint Augustin était moins filandreuse, ne préfèrerions-nous pas l’expérience de l’arrachement à soi-même - ou aux autres - à la quelle fait appel Aragon ?

Permettez que je laisse de côté les incertitudes d’interprétation aux quelles prête la phrase d’Aragon - par opposition à la précision de celle d’Augustin (2) - pour filer droit sur mon propos : à quoi bon peiner à lire les philosophes, alors que les poètes nous suffisent ?

Là encore que ceux qui ont l’expérience de cette double lecture répondent, et ici même s’ils le veulent.

Pour moi, j’esquisserai une réponse sans risque : poésie et philosophie sont, ainsi que le montre la confrontation de ces deux citations, complémentaires.

Comme on le voit, Augustin lance son analyse par une question (ou plusieurs questions : ce qu’on appelle une « problématique » (3). C’est l’étonnement qui initie la réflexion philosophique - on le sait depuis Aristote.

Si on peut donc dire qu’en philosophie, au début de tout est le problème, on dira qu’avec la poésie, c’est à la fin du poème que se situe la question. Si notre présent est un perpétuel mourir, comment faisons-nous pour le vivre ? Car vous serez d’accord avec moi je suppose pour dire que nous ne vivons que le présent. Vivre c’est mourir : oxymore dont il faut pourtant bien se dépatouiller.

C’est probablement que le présent n’existe pas sans l’avenir (voir citation d’Aragon hier)

(1) Il y a en nous des semences de science comme en un silex des semences de feu; les philosophes les extraient par raison, les poètes les arrachent par imagination: elles brillent alors davantage. La suite Post du 6 avril 2007

(2) Quant à la polysémie des citations, voir le post d’hier.

(3) Problématique : mot inventé par les profs de philo pour faire souffrir leurs élèves lors de la préparation de leur dissertation. Ces profs sans scrupules vont jusqu’à employer ce terme dans un sens différent de celui usité par leurs collègues économistes, historiens, littéraires… Des sadiques, rien d’autre.