Sunday, November 30, 2008

Citation du 1er décembre 2008


Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie. Le suffrage par le choix est de celle de l’aristocratie. Le sort est une façon d’élire qui n’afflige personne ; il laisse à chaque citoyen une espérance raisonnable de servir sa patrie.

Montesquieu – L’Esprit des lois

Qu’est-ce qui fait du suffrage universel le procédé idéal pour désigner les représentants du peuple ? Les déboires récents subis par le Parti Socialiste dans le renouvellement de ses cadres aurait bien dû nous faire réfléchir : le mieux n’aurait-il pas été de tirer au sort, parmi les candidats, celui qui serait appelé à la direction du parti ? A condition que ce tirage ne soit pas pipé – et il est sans doute plus difficile de truquer un tirage au sort que des élections dans une myriade de bureaux de votes – ses résultats auraient été incontestables et auraient évité tous ces déchirements dont la réparation sera sans doute l’œuvre principale de la nouvelle élue.

On me dira peut-être : « Méprisez-vous à ce point les dirigeants politiques que vous considériez qu’ils soient équivalents à n’importe quel individu que le hasard pourrait leur substituer ? »

Les grecs, eux qui inventèrent la démocratie, avaient pour principe de remplacer l’élection par un tirage au sort entre les membres du démos concerné par celui-ci. Il est vrai que seuls les magistrats (chargé du pouvoir exécutifs) étaient ainsi « élus », le pouvoir législatif étant accordé à l’ensemble des citoyens (démocratie directe). Le principe était que la charge d’exécuter les lois devait être attribuée au hasard puisque tous les citoyens étaient estimés également compétents. Si tel n’avait pas été le cas, alors il aurait fallu restaurer l’aristocratie (= gouvernement des meilleurs). Et dans ce cas on aurait dû instaurer un recrutement par concours, comme chez nous pour les cadres de la fonction publique (1).

Je plaisante si peu que les philosophes des Lumières considérèrent que si la Raison doit guider le peuple, alors un despote est tout à fait valable pourvu qu’il soit éclairé.

Il est vrai que deux embûches empêchèrent la réalisation de ce beau projet : d’abord, bien peu de despotes sont effectivement éclairés ; ensuite – et surtout – la raison politique est l’aboutissement des débats et non une norme préétablie (= il n’y a pas de science politique).

Et dans ce cas, le tirage au sort entre des individus également compétents – ou incompétents – serait la moins mauvaise solution.

Si on avait tiré à la courte paille entre Martine et Ségolène, le parti serait encore uni et en ordre de bataille quelqu’en ait été le résultat.


(1) Si vous vous ennuyez par un dimanche pluvieux, voici un petit amusement qui vous aidera à passer le temps avec quelques amis : demandez que chacun à son tour décrive les épreuves du concours à passer pour recruter le 1er secrétaire du Parti Socialiste.

Saturday, November 29, 2008

Citation du 30 novembre 2008

Citation du 30 novembre 2008

Le bonheur pour tous – Leçon 3

A quoi bon exécuter des projets, puisque le projet est en lui-même une jouissance suffisante ?

Baudelaire – Les projets (Petits poèmes en prose, n°24)

Avis à tous les feignants, les velléitaires, les nonchalants, les mous, les versatiles.

Vous aussi vous pouvez être heureux.

Quelle différence faites-vous entre un projet et le même projet exécuté ?

La différence est simple : un projet peut être aussi fantastique qu’on voudra si l’on n’a pas la nécessité de le réaliser. Un projet exécuté est obligatoirement conforme à la réalité. Dans ce poème en prose, Baudelaire imagine la femme aimée dans divers cadres, un palais, une case sous les alizés, une auberge proprette…

Logiquement, seul le dernier projet serait réalisable, du moins pour Baudelaire. Mais voyez vous, celui-ci pas plus que les autres ne lui semble bon à réaliser. Car ces trois projets ont été trois rêves qui lui ont apporté autant de plaisir les uns que les autres. A quoi bon réaliser un projet, si c’est le plaisir qui est notre but ? Si nous ne recherchons pas à laisser une trace inaltérable après nous, gravée dans le marbre de la réalité, il n’est pas nécessaire de passer à l’acte.

La ligne de crête du plaisir, ce n’est pas un but, c’est une guide. C’est lui notre GPS, c’est lui qui nous dit s’il faut tourner à gauche ou à droite.

Or, selon Baudelaire, l’imagination est bien plus efficace pour nous apporter du plaisir que la réalité. La sagesse (invoquée du reste dans ce petit poème) a toujours été de se rendre indépendant du réel. C’est bien ce qui se dit ici.

Quand à Freud, qui a su avec la théorie du fantasme rendre compte de la source véritable de la jouissance, il a semble-t-il loupé la sagesse en considérant que le détour par la réalité était malgré tout nécessaire.

Pour être heureux, il n’est vraiment pas nécessaire d’être raisonnable.

Citation du 29 novembre 2008

Le bonheur pour tous – Leçon 2

L'étranger

- Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis? Ton père, ta mère, ta soeur ou ton frère?
- Je n'ai ni père, ni mère, ni soeur, ni frère.
- Tes amis?
- Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est resté jusqu'à ce jour inconnu.
- Ta patrie?
- J'ignore sous quelle latitude elle est située.
- La beauté?
- Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle.
- L'or?
- Je le hais comme vous haïssez Dieu.
- Eh! Qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger?
- J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages!

Baudelaire – L'étranger (Petits poèmes en prose, n°1)

J’avoue… Je n’ai pas lu le livre de Françoise Sagan… Je ne m’en fais pas une gloire, mais je n’en rougis pas non plus.

Par contre ignorer ce poème de Baudelaire, ce serait dommage. Je le cite donc in extenso.


Qu’est-ce que nous aimons le plus ? La question est mal posée. Qu’est-ce que nous devrions aimer le plus.

Ce que nous devrions aimer le plus, c’est ce qui reste quand tout est perdu. Ce qui reste, c’est ce dont nous ne manquerons jamais et dont nous ne pourrons pas être dépossédés.

J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages

Ne haussez pas les épaules, en disant : Qu’est-ce qu’il trouve dans les nuages, ce Baudelaire ? Il avait encore abusé du vin… ou de l’absinthe ? A moins que ce ne soit de substances illicites

Il est des hommes dont la puissance imaginative ne cesse de produire des formes et des couleurs, qui invente en permanence des histoires et des personnages. Qui n’ont besoin que de la forme d’un nuage pour s’élancer…

Voilà : j’ai en horreur des pays qui n’ont jamais de nuages, où le ciel reste invariablement bleu, où jamais ces formes nébuleuses ne permettront de voir des éléphants ou des crocodiles s’étirer dans le ciel.

Même dans le ciel de la planète Mars, il y a des nuages… Qu’importent qu’ils soient fait de glace ou de Co2 ?

Le bonheur n’est pas seulement dans le pré…



Le ciel de Mars vu par le robot Opportunity

Thursday, November 27, 2008

Citation du 28 novembre 2008

Le bonheur pour tous – Leçon 1

Le plaisir d’être ; ce plaisir oublié, ignoré même de tant d’aveugles humains ; cette pensée si douce, ce bonheur si pur, je suis, je vis, j’existe, pourrait seul rendre heureux, si l’on s’en souvenait, si l’on s’en réjouissait, si l’on en connaissait le prix.

Madame de Graffigny – Lettres d’une péruvienne (1747) – Lettre XLI (éd. GF-Flammarion page 167)

je suis, je vis, j’existe : Madame de Graffigny va-t-elle nous refaire le coup du cogito ? (1)

Mais, non, parce que pour Descartes il ne s’agit pas de dégager le principe du bonheur mais celui de l’être et de la vérité.


« Le plaisir d’être » : voilà le seul plaisir absolument total, absolument permanent, le plaisir qui ne sature jamais, qui ne coûte jamais le moindre argent, ni d’effort spécial. La plaisir de respirer, de sentir son cœur battre, et de mouvoir son corps ; de vivre physiologiquement.

Tel était le plaisir épicurien, du temps où l’en entendait encore les principes d’Epicure.

Mais pourquoi donc les humains sont-ils si aveugles, qu’ils recherchent sans jamais le trouver ce qu’ils ont sous la main ?

Zilia, la péruvienne mise en scène par madame de Graffigny, participe du mouvement de retour à la nature bien connu grâce à Rousseau. La nature nous a tout donné, la vie, les ressources suffisantes pour l’entretenir, et le plaisir – on dirait même le bonheur. Oui, il y a un bonheur simple et naturel, dont chacun, riche ou pauvre peut jouir. Ce bonheur, c’est celui de vivre.

Toutes fois, il est un peu plus difficile pour un riche d’y accéder que pour un pauvre. C’est que le riche va partir à la conquête de plaisirs plus artificiels, donc plus difficiles à acquérir et à conserver.

Car dès que nous espérons d’autres plaisirs que ceux qui sont offerts en permanence par la nature, nous perdons la faculté de les ressentir. Quel plaisir de se nourrir, si nous voulons spécialement l’excitation des mets épicés ? Que devient le plaisir de respirer l’air embaumé du printemps si nous recherchons la fragrance des parfums artificiels ?

Inutile de multiplier les exemples. L’idée simple et utile tient toute entière dans cela : ce qui nous manque, ce n’est pas d’être heureux, mais de savoir que nous le sommes.


(1) « …cette proposition : Je suis, j'existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce ou que je la conçois en mon esprit. » Descartes – Méditations métaphysiques (Méditation seconde)

Wednesday, November 26, 2008

Citation du 27 novembre 2008


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Plutarque dit en quelque lieu, qu'il ne trouve point si grande distance de bête à bête, comme il trouve d'homme à homme…. j'enchérirais volontiers sur Plutarque ; et dirais qu'il y a plus de distance de tel à tel homme qu'il n'y a de tel homme à telle bête…
Montaigne - Essais - Livre I - ch. XLII De l'inégalité qui est entre nous (1)
Il y a plus de différence d'homme à homme, que d'homme à bête.
Pierre Charron – De la sagesse, I, ch.35 p.215 (Amaury-Duval)
Car, bien que Montaigne et Charon aient dit qu'il y a plus de différence d'homme à homme, que d'homme à bête, il ne s'est toutefois jamais trouvé aucune bête si parfaite, qu'elle ait usé de quelque signe, pour faire entendre à d'autres animaux quelque chose qui n'eût point de rapport à ses passions; et il n'y a point d'homme si imparfait, qu'il n'en use; en sorte que ceux qui sont sourds et muets, inventent des signes particuliers, par lesquels ils expriment leurs pensées.
Descartes – Lettre au marquis de Newcastle 23 novembre 1646

Pour qui réfléchirait en lisant ce blog au bon usage des citations, voici de quoi alimenter sa réflexion.
Montaigne cite Plutarque, Charron cite Montaigne (sans le dire mais était-ce nécessaire entre amis ?) et Descartes cite et Montaigne et Charron.
Outre que ces citations interrogent l’attitude des philosophes sur l’animal – et on se rappelle peut-être l’excellent livre d’Elisabeth de Fontenay sur la question (1) – on constate qu’il y plusieurs point de vue sur le rapport entre l’homme et l’animal ; et chacun de ces points de vue est un problème fondamental concernant la nature humaine (2).
- Y a-t-il entre l’homme et l’animal une différence de degré (Plutarque et Charron) ou bien une différence de nature (Descartes) ? Et dans ce cas là quelle est cette nature ? (En cause l’âme, attribuée ou refusée aux animaux.)
- Mais Montaigne, qui reprend la thèse de Plutarque, en profite pour s’interroger sur quelque chose de plus : quel est le critère qui permet d’évaluer les hommes ? La merveille est que les soit disantes qualités qui distinguent les hommes entre eux sont tellement fantastiques et imaginaires que oui, effectivement entre un roi et un paysan il y a plus de différence qu’entre celui-ci et le chien de la ferme.
Alors voilà à quoi on arrive : les citations ne sont pas ce qui remplace la pensée ni ce qui la confirme (le parapluie qui nous abrite de la contestation), mais bien ce qui donne à penser.
D'ailleurs, les Essais ont été conçus initialement par Montaigne comme le recueil des réflexions qu'il dégageait des citations de ses lectures grecques et latines.
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(1) Elisabeth de Fontenay – Le silence des bêtes. La philosophie à l’épreuve de l’animalité. Paris (Fayard) 1999
(2) On n’évoquera pas ici la définition aristotélicienne de l’homme « animal politique » étant entendu que l’animal dont il parle ici est un genre, et non ce qui réfère à l’animalité

Tuesday, November 25, 2008

Citation du 26 novembre 2008


O la belle chose ! Pouvoir achever sa vie avant sa mort, tellement qu'il n'y ait plus rien à faire qu'à mourir.

Pierre Charron – De la Sagesse


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Monday, November 24, 2008

Citation du 25 novembre 2008


Sophie devint rouge comme une cerise ; l’apparition furieuse et inattendue de Mme Fichini avait stupéfié tout le monde.

« Qu’est-ce que j’apprends, mademoiselle ? Vous avez sali, perdu votre jolie robe en vous laissant sottement tomber dans la mare ! Attendez, j’apporte de quoi vous rendre plus soigneuse à l’avenir. »

Et, avant que personne ait eu le temps de s’y opposer, elle tira de dessous son châle une forte verge, s’élança sur Sophie et la fouetta à coups redoublés, malgré les cris de la pauvre petite, les pleurs et les supplications de Camille et de Madeleine, et les remontrances de Mme de Fleurville et d’Élisa, indignées de tant de sévérité. Elle ne cessa de frapper que lorsque la verge se brisa entre ses mains ; alors elle en jeta les morceaux et sortit de la chambre

Comtesse de Ségur – Les petites filles modèles –ch. 8

Ah !... Bientôt noël, ses lumières qui clignotent dans les yeux des petits enfants… Le bon papa noël va son chemin de cheminée en cheminée…

A moins que ce ne soit le père Fouettard ?

- Il n’existe plus ? Comment ça ? Quoi ? On ne l’a pas vu depuis le 25 décembre 2006 ?

Et la fessée alors ? Qui donc l’administre ?

Heureusement, La citation du jour est là pour corriger – non pas les petits enfants – mais les lacunes de l’éducation. Grâce à Wikisource qui a mis en ligne les œuvres de la divine comtesse, voici la mère Macmiche et madame Fichini prêtes à reprendre du service pour nous montrer ce qu’il faut faire. Super-Nannie, tiens-toi bien, la concurrence va être rude…

D’ailleurs ne croyez pas que la suppression des châtiments corporels qui a mis au chômage le père Fouettard soit forcément une bonne chose. Qu’on relise ce passage des Confessions de Rousseau, racontant les « émotions » ressenties par le petit Jean-Jacques, 8 ans, fessé par la main de mademoiselle Lambercier , 30 ans… (1)

Une bonne fessée, ça éclaire sur l’orientation sexuelle pour le reste de la vie dit Rousseau. Si vous avez le courage de poursuivre la lecture de ces Confessions, vous y trouverez comment Jean-Jacques âgé de plus de 50 ans tomba raide dingue de mademoiselle d’Houdetot lorsqu’il la vit descendre de cheval avec ses bottes et sa cravache..

Il faut relire nos classiques, dans l’intérêt de nos enfants.


(1) En recherchant une référence Internet pour ce texte, je suis tombé sur une liste impressionnante de sites qui en proposent l'étude. Il faut dire qu’il a été mis au programme de la classe de première. Sujet : Analysez les premiers émois sexuels de Jean-Jacques Rousseau. Ah !... Il a bon dos le bac de français…

Sunday, November 23, 2008

Citation du 24 novembre 2008


Quoi qu'on fasse d'illustre et de considérable, / Jamais à son sujet un roi n'est redevable.

Corneille – Le Cid

Nous ne sommes point redevables à celui de qui nous recevons un bienfait par contrainte, et on ne nous donne point ce qu'on ne saurait nous refuser.

Corneille – La Place Royale (À Monsieur)

Grandeur et misère de la condition de roi…

Un roi, du fait de sa toute puissance, ne recevra jamais un don. Le plus pauvre de ses sujets lui ne recevra que des dons.

Traduction pour notre époque :

Pour le riche tout s’achète. Pour le pauvre, tout est gratuit. (Voir post du 12 septembre 2008)

N’est-ce pas un peu naïf ? Car on pourrait dire que si le pauvre crève de faim, c’est précisément parce qu’il dépend de la générosité des autres…

On pourrait aussi revenir sur cette difficulté du don, gratuit et pourtant indispensable pour que la vie continue son cours…

Nous nous contenterons de réfléchir aux prolongements socio-politiques de cette situation.

1 – Dans nos sociétés démocratiques bâties sur un contrat social (au minimum une déclaration des droits de l’homme), la générosité est instituée : les pauvres sont à la charge de la communauté qui doit les secourir. Il n’y a donc pas de générosité (au sens moral), pas de charité (au sens religieux). Du moins ce n’est pas la base du lien social.

2 – Justement : le lien social qui ne vient pas de la générosité, d’où vient-il ?

Qu’est-ce qui fait que ma retraite est payée par ceux qui travaillent, que l’impôt des autres serve à payer les soins que je reçois (puisque trou dans la sécu il y a), et que, s’il y a une guerre, des braves jeunes gens vont se faire tuer pour protéger ma maison ? Puisque ce n’est pas un don gratuit, qu’est-ce que c’est ? La contrainte ? L’espoir de réciprocité ? Ceux qui "donnent" le font soit parce qu’ils ont les gendarmes à leur porte ou alors parce qu’ils espèrent bénéficier des mêmes avantages ?

Pour trouver la réponse, on va aller voir chez les grecs :

--> Le roi en grec se dit soit basileus, soit anax. L’anax de l’Iliade n’est pas tout à fait synonyme du basileus : l’anax est bien le roi, mais en tant qu’il rassemble un peuple – ici les Hellènes. Agamemnon est dit « anax » ; Ménélas est simplement « basileus ». Le souverain c’est celui qui rassemble un peuple, comme le berger son troupeau. Réciproquement, un peuple n’existe que quand il est rassemblé par un pouvoir souverain (1). Le peuple est alors appelé « laos » (et pas demos).

--> Dans les démocraties, le peuple est solidaire parce qu’il s’est assemblé dans une volonté unanime de former un tout. C’est ce que rappelle Rousseau dans le Contrat social ; et c’est de cela que découle le lien social qui il est d’abord un lien politique.

Appelons ça la "solidarité"


(1) Façon de dire aussi que le pouvoir souverain est antérieur à un choix du peuple. Voir Agamben - Homo sacer

Saturday, November 22, 2008

Citation du 23 novembre 2008


La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau, / Et m'oblige à venger, après ce coup funeste, / Celle que je n'ai plus sur celle qui me reste.

Pierre Corneille – Le Cid

Petite énigme philosophique : dans ces vers de Corneille, qui dit je ?

Qui donc se sent obligé de poursuivre le conflit après même qu’il se soit terminé par le triomphe de l’un des deux camps ?

Parce qu’enfin, la situation devrait être la suivante : je suis un amoureux fou de passion (1). Mais je suis aussi lié par un devoir de piété filiale. Les deux se livrent un combat sans merci et le second l’emporte. Plus d’amour, plus de passion ! Je suis en totalité le fils vertueux qui venge l’honneur de son père. Et basta !

Mais non… Hélas, voilà un sujet qui dit je, et qui réapparaît au terme de l’affrontement, et qui réclame réparation pour les souffrances endurées. Qui est donc ce sujet, puisqu’il n’est pas l’amoureux qui vient d’être occis ? Ce sujet, c’est moi, c’est ce je dont l’auteur nous dit qu’il est acharné à se venger. D’où vient-il ?

On pourrait – on devrait – développer ici une analyse du sujet chez Corneille, mais je ne me sens pas trop capable de le faire, surtout en si peu de place.

Par contre j’observerai plus simplement, que Corneille relève quelque chose dont nous avons bien l’habitude : c’est que les conflits dont nous sommes le terrain ne se terminent jamais. Que les renoncements aux quels nous acquiesçons ne sont jamais complets, quand bien même ils seraient sincères. On veut « le beurre et l’argent du beurre », ou plutôt Chimène et l’honneur (2).

Au fond, si nous ne savons pas exactement qui dit je, c’est parce qu’il y a en nous plusieurs je. Il y a au moins le je de la raison-raisonnable, et le je de la passion-dévorante.

En réalité nous avons sans doute une conscience englobante, mais elle ne fait jamais la synthèse de ses états. Elle en occulte un quand elle accorde la parole à l’autre, un peu comme celui qui louche ne voit que d’un œil pour ne pas avoir la vision dédoublée : son cerveau masque l’image indésirable.

On ne fait jamais la balance.


(1) On se rappelle que nous prenons le Cid comme exemple. J’y pense : j’ai oublié de dire que Corneille, c’est pas le chanteur.

(2) Bien sûr, Rodrigue aura finalement les deux. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais j’ai toujours ressenti ce happy end comme un peu truqué…

Friday, November 21, 2008

Citation du 22 novembre 2008


Nérine

Votre pays vous hait, votre époux est sans foi :

Dans un si grand revers que vous reste-t-il ?

Médée

Moi,

Moi, dis-je, et c'est assez.

Pierre Corneille – Médée

Orgueilleuse Médée… Fière d’elle-même, elle triomphe malgré l’adversité. Sombre et terrifiant triomphe, tel est l’avertissement de la tragédie (1). Oui, Médée est cruelle, elle est même monstrueuse. Mais ici elle nous invite à la suivre, non dans sa cruauté, mais dans l’indépendance et dans l’autonomie de l’être qui se suffit à lui-même. Ce n’est pas être « suffisant » - au sens de fatuité – qu’être autosuffisant. C’est être adulte.

… Parce que nous, nous crions très fort quand l’adversité nous malmène : Allo maman, bobo

Comment dire que l’affirmation du moi est orgueil, superbe et vaine gloire – et en même temps, que la recherche d’un soutien, d’un giron où venir se réfugier est une ridicule régression infantile ?

Puisqu’on en est là rappelons ce que nous écrivions à propos de l’adulte : être adulte ce n’est pas cesser d’être un enfant, mais cesser d’être l’enfant que d’autres – les parents – ont voulu qu’on soit.

Aujourd’hui, nous dirons quelque chose de plus : c’est dans l’abandon de la demande de compassion que l’on trouve la ressource pour s’affirmer et être enfin soi-même.

L’éducation aristocratique était en même temps une éducation stoïque : on ne se plaint pas ! La légende de l’enfant de Sparte qui se laissait dévorer le ventre sans rien dire, par le petit renard qu’il venait de voler et qu’il cachait sous son manteau, pour que l’on ne découvre pas son larcin, était exemplaire pour la morale qu’on enseignait alors.

Voilà : comparez avec la compassion politique qui est devenue le cheval de bataille de la gauche mais aussi de la droite. Voyez quel homme on y cultive, comparez-le à ce que nos ancêtre – ceux de 89 – voulaient être et qu’ils nommait citoyen.

La comparaison est cruelle, je sais.

(1) Tant qu’à relire ses classiques, on préfèrera peut-être la tragédie d’Euripide ? Voir ici.

Thursday, November 20, 2008

Citation du 21 novembre 2008


Nous l’avons eu, votre Rhin allemand. / Son sein porte une plaie ouverte, / Du jour où Condé triomphant / A déchiré sa robe verte. / Où le père a passé, passera bien l’enfant.

Alfred de Musset – Le Rhin allemand (1840)

Où le père a passé, passera bien l’enfant… Allusion grivoise, ce vers revanchard de Musset est encore l’un des moins menaçant de ce poème conçu en réponse à une chanson teutonne hostile à la France.

Il est là, ce vers (qui fait allusion aux victoires de Turenne), pour nous rappeler que de part et d’autre du Rhin, les ossements qui gisent dans la glèbe sont ceux de soldats tombés pour s’en approprier la rive opposée. Qu’on n’oublie pas cela pour comprendre le symbole que constitue le pont de Kehl à Strasbourg .

Après 1840, 1871 … On chante dans les rues Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine, pour faire savoir aux Teutons que le cœur des braves alsaciens et lorrains est un cœur français, et que ça, ils ne l’auront jamais. Etonnez-vous qu’après ça les guerres succèdent aux guerres.

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Stop…. On repasse le film à l’envers : voici le Post au quel vous avez échappé :

Où le père a passé, passera bien l’enfant… Quelle intuition de la psychologie féminine chez Musset ! Car c’est bien dans l’inconscient féminin qu’il prend son inspiration.

Voyez Hélène Deutsch (1) Il s’agit de l’identification de l’enfant à naître au phallus manquant chez la femme, et à la frigidité qui en découle dans des cas pathologiques. Le même organe assure la fécondation et l’expulsion de l’enfant. On ne peut y rester insensible, et si l’homme fait ce qu’il peut pour l’oublier (2), la femme en ressent les effets.

(1) Quoi ! Encore une teutonne ? Mais non, calmons nous, et lisons ça. Et puis ça tant qu’on y est.

(2) Ce qui ne marche pas toujours : voir ça.

Wednesday, November 19, 2008

Citation du 20 novembre 2008


La virginité n’est pas une qualité essentielle en ce que son absence n’a pas d’incidence sur la vie matrimoniale.

Cour d’appel de Douai – Jugement sur l’affaire de mariage annulé pour cause de mensonge de l’épousée sur sa virginité. – Cité dans Libération du 18 novembre page 7

Que ceux qui lisent ce post en dehors de nos frontières veuillent bien se documenter sur cette affaire qui a défrayé notre chronique. Mais peut-être est-ce leur avis qui nous éclairerait le plus.

Voilà donc où nous en sommes : ce jugement paraît en France – je parle sous le contrôle de mes concitoyens – être une évidence.

Evidence qui avait été offusquée par un premier jugement annulant le mariage au motif du mensonge de l’épousée... jugement interprété par certains comme fondé sur le manque de confiance inaugural qui empêcherait le mariage. En réalité, le droit français annule un mariage non en raison d’un mensonge en tant que tel, mais lorsque celui-ci affecte une qualité essentielle de la femme – ou de l’homme d’ailleurs – portant ainsi atteinte à la vie matrimoniale. Ce jugement nous a ému parce qu’il nous a ramené des années en arrière, lorsque chez nous aussi la virginité était le tabou absolu.

Qu’on songe combien de femmes ont vécu de drames pour avoir eu l’hymen rompu avant leur mariage – et je ne parle même pas des grossesses prénuptiales.

Je voudrais quand même dire que, quand ce tabou existait (même dans un passé déjà assez lointain), des voix se sont élevées contre lui, et citer le plus prestigieux d’entre eux, le plus respecté, le plus souvent cité. J’ai nommé Buffon.

Buffon affirme que les petites filles n’ont pas d’hymen, ce qui veut dire que celui-ci pousse au moment de la puberté. Mais écoutez, le plus important est à venir. Car l’hymen non seulement pousse à la puberté, mais il continue après ! Et ainsi, une femme déflorée (excusez le vilain mot), peut à condition d’éviter les rapports sexuels pendant un certain temps récupérer sa « virginité ». Voici un extrait de son texte :

« … il est arrivé plus d’une fois que des filles qui avaient eu plus d’une faiblesse, n’ont pas laissé de donner ensuite à leur mari cette preuve de leur virginité sans autre artifice que celui d’avoir renoncé pendant quelque temps à leur commerce illégitime. » Buffon – Histoire naturelle (extraits Folio) p. 85 (1)

On a déjà compris la conséquence : à quoi bon faire un drame d’une absence de virginité, puisque de toute façon, même les femmes qui paraissent vierges ne le sont peut-être pas ?


(1) On s’étonnera peut-être de l’ignorance de Buffon de la réalité anatomique féminine. Il faut dire que l’examen des parties génitales des filles et des femmes par des hommes – eux qui avaient la science – était prohibé, et que Buffon, en matière de sexe féminin vu sous l’angle scientifique, n’a eu que des cadavres à disséquer.

Tuesday, November 18, 2008

Citation du 19 novembre 2008


Monsieur mon père, si vous eussiez eu cette volonté, vous n'eussiez pas quitté le lieu où il fallait le faire.

Elizabeth de Vendôme, dite Mlle de Vendôme (7 août 1620, au château d'Angers)

Le duc de Vendôme, demi-frère de Louis XIII bataille contre lui pour rétablir l’influence de leur mère Marie de Médicis, écartée du pouvoir par le jeune roi.

L’affaire tourne mal et la retraite est décidée.

Arrivé à Angers, le duc de Vendôme avertit la Reine-mère de la mauvaise nouvelle, lui disant alors : "Madame, je voudrais être mort".
Ce à quoi sa fille Elizabeth, âgée de six ans, aurait répondu : "Monsieur mon père, si vous eussiez eu cette volonté, vous n'eussiez pas quitté le lieu où il le fallait faire".

– Comment ? C’est une gamine de six ans, qui non seulement fait la morale à son père en plein drame familial, mais qui en plus le fait à l’imparfait du subjonctif ?

Car voilà où nous en sommes : le subjonctif – et plus particulièrement son imparfait – est la chose la plus étonnante qui soit, au point qu’il n’y a que les orateurs en peine d’auditeurs ou bien désireux de se parer des couleurs de la Culture de la Civilisation Française (Le Pen !!!) pour l’utiliser.

Quand aux autres, ils se contentent de faire rire.

Tel ce poème :

Oui, dès l’instant que je vous vis,

Beauté féroce, vous me plûtes;

De l’amour qu’en vos yeux je pris

Sur-le-champ vous vous aperçûtes.

Ah! Fallait-il que je vous visse,

Fallait-il que vous me plussiez,

Qu’ingénument je vous le disse,

Qu’avec orgueil vous vous tussiez?

Fallait-il que je vous aimasse,

Que vous me désespérassiez,

Et que je vous idolâtrasse

Pour que vous m’assassinassiez?

H. Gauthier-Villars - Déclaration d’un grammairien à sa mie (1) (2)

Notez que Gauthier-Villars a évité l’emploi du verbe savoir à l’imparfait du subjonctif. Pas sûr que nous aurions la même délicatesse aujourd’hui.


(1) Gauthier-Villars est le célèbre Willy qui co-signa les premiers romans de Colette.

Il fallut donc qu’il les cosignât pour que nous le connussions ?

(2) D'autres sources attribuent ce poème à Alphonse Allais (voir ici)

Monday, November 17, 2008

Citation du 18 novembre 2008


Imagination - C'est cette partie dominante dans l'homme, cette maîtresse d'erreur et de fausseté […] et rien ne nous dépite davantage que de voir qu'elle remplit ses hôtes d'une satisfaction bien autrement pleine et entière que la raison. […]Elle ne peut rendre sages les fous ; mais elle les rend heureux, à l'envi de la raison qui ne peut rendre ses amis que misérables, l'une les couvrant de gloire, l'autre de honte.

Pascal - Pensées (Fragment 41 Le Guern, 82 Brunschvicg)

Voilà une citation de Pascal dont le tout début (…maîtresse d’erreur et de fausseté) a servi bien des fois de sujet de commentaire en philosophie.

On considère souvent ce fragment comme une machine de guerre contre la raison, incapable non seulement d’apporter la vérité aux hommes (faute d’accéder à l’infini), mais encore de leur apporter le bonheur. Cela par contre, l’imagination le peut.

Peut-être devons-nous comprendre que l’imagination est chez Pascal bien plus qu’une faculté de former des images, que ce soit en recomposant la réalité ou même en la fabriquant. L’imagination est une puissance capable d’insérer une dimension subjective dans tout ce que nous faisons. Il y a donc aussi une dimension imaginative dans ce que produit la raison.

Ce texte nous explique quelle est la dualité de notre rapport à la connaissance : la vérité, valeur de tout savoir est l’effet de la raison, mais aussi parfois de l’imagination. En revanche, le plaisir de savoir, la jubilation de la découverte, ça c’est à l’imagination qu’on le doit.

Dans un fragment du fragment que je viens de citer, Pascal écrit : La raison a beau crier, elle ne peut mettre le prix aux choses. Donner du prix, de la valeur, vivre cette valeur et s’en réjouir. Cela c’est l’imagination seule qui le peut.

La raison, c'est l'intelligence en exercice ; l'imagination c'est l'intelligence en érection, disait Victor Hugo : ça veut dire sans doute la même chose.


(1) On trouve le texte en question ici : Pascal – Pensées, II – Vanité n° 44

Sunday, November 16, 2008

Citation du 17 novembre 2008


La mort de l'eau est plus songeuse que la mort de la terre : la peine de l'eau est infinie.

Gaston Bachelard – L'eau et les rêves (1)

Une eau « morte » est-elle plus morte qu’une morne plaine ?

Ou bien faudrait-il plutôt se demander s’il est différent d’être enseveli sous terre ou submergé par l’eau ?

Dans ce dernier cas, on devrait se rappeler que l’homme qui se noie n’est pas toujours aussi mort qu’on le croit. Les marins ont des légendes à n’en plus finir sur le destin des navigateurs tombés en mer. Jorge Amado en a fait l’élément décisif d’un premier roman : Mar morto. On aurait la même suggestion avec la fin du film de Luc Besson, Le grand bleu. Au fond dans tout ça, la mort est plutôt réjouissante.

En réalité, Bachelard ne pense sûrement pas à ce genre de légendes, puisqu’il y a dans la mort de l’eau une peine infinie.

- Nous revenons donc à la mort de l’eau.

La mort de l’eau c’est bien plutôt la mort mise en scène par l’eau que le noyé ; et s’il est présent, c’est plutôt pour mettre en relief le caractère mortifère de l’eau. Il faut que le mort noyé le soit dans une eau stagnante, dormante. Il faut des herbes aquatiques autour de lui, il faut des feuilles mortes dans l’eau… Bref, on l’a compris je crois que ce qu’il y a de songeur dans la mort de l’eau c’est l’eau elle-même. Une surface aquatique sans noyé peut tout aussi bien être une image de la mort.

D’ailleurs on aura noté que ce texte de Bachelard porte sur l’imaginaire de l’eau et non sur celui de la mort.

La mort de la terre, on l’imagine avec des labours et des corbeaux qui volent au-dessus. C’est la morne plaine (Waterloo), celle où rien n’arrive, pas même l’accident d’un relief. Rien qui accroche, rien qui éveille. C’est le sommeil de la nature pendant l’hiver (cf. le rapt de Cérès).

La mort de l’eau, c’est la peine infinie. L’eau parle, elle signifie le manque de la vie, l’absence de la couleur, l’immobilité (2). Mais elle n’est peine qu’à condition que tout cela apparaisse par contraste avec la vie enfuie. C’est le regret de la perte de la vie.

Elle rend sensible que ce qu’il y a d’embêtant avec l’idée de notre mort imminente, c’est qu’on regrette la vie qu’on va quitter.(3)

Dit comme ça, c’est moins bien que quand c’est Bachelard qui le dit. C’est que Bachelard est aussi un poète.

(1) Nous avions déjà (Post du 22 mars 2008) abordé le thème de la mort et de l’eau avec Ophélie, mais de façon indirecte puisque c’était alors la mort de la jeune fille qui nous occupait.

(2) C’est là que le tableau de Millais fait un curieuse erreur : Ophélie a les couleurs de la vie. Les fleurs autour d’elle la signifient également. On croirait qu’elle s’est noyée accidentellement et non par désespoir.

(3) Voyez dans l’Odyssée les ombres des morts venir vers Ulysse qui leur offre le sang frais, de la vie, pour les faire sortir de leur monde souterrain.

Saturday, November 15, 2008

Citation du 16 novembre 2008

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Je prétends que ni le travail, ni l'occupation, ni la loi ne peuvent créer la propriété ; qu'elle est un effet sans cause : suis-je répréhensible ? Que de murmures s'élèvent !
- La propriété, c'est le vol ! Voici le tocsin de 93 ! Voici le branle-bas des révolutions ! ...
Pierre-Joseph Proudhon – Qu'est-ce que la propriété ? (1840)

Qu’on me permette de revenir sur cette citation de Proudhon (à peine effleurée le 17 mars 2006), pour en souligner la pérennité : oui, aujourd’hui encore, crier à bas la propriété, c’est toujours sonner le tocsin de 93 !
Car enfin, si la crise actuelle touche au plus profond notre société, c’est bien parce que l’accession à la propriété se trouve menacée. Et elle est menacée non par les anarchistes, mais par les banques ! Ce sont elles qui refusent à de larges couches sociales d’accéder à la propriété, en leur refusant le crédit. Le crédit ! Dire aux gens : si vous n’avez pas d’argent, vous ne pouvez pas acheter ! Que de murmures s'élèvent
Voilà donc où nous en sommes. Proudhon quant à lui, n’avait pas ce souci. Il se demandait seulement si la propriété était fondée d’une façon ou d’une autre, avec cette idée qu’être propriétaire d’un bien, c’était exclure de la jouissance de ce bien tous ceux qui n’en étaient pas propriétaires.
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Qu’est-ce qui est le plus important ? Posséder ou consommer ? Voilà sa question, que nous ne comprenons peut-être déjà plus parce que pour nous, il va de soi qu’il faut posséder pour consommer. Mais l’air que nous respirons, l’eau que nous buvons à la fontaine, le fruit que nous cueillons à l’arbre, tout cela c’est de la jouissance sans propriété.
Toutefois si Proudhon semblait dénigrer la propriété, sa critique restait encore modérée. Car c’est par la perte de liberté que la propriété semble le plus redoutable : nous sommes possédés par ce que nous possédons (cf Post du 8 juillet 2006).

Mais ça, on le savait déjà grâce à Miss.Tic : mieux vaut louer que posséder. Car louer, c’est rester libre.
(Image publiée par Henri Kaufman)






Friday, November 14, 2008

Citation du 15 novembre 2008


L'oisiveté pèse aux races laborieuses. Ce fut un coup de maître de l'instinct anglais de faire du dimanche une journée si sainte et si ennuyeuse, que l'Anglais en vient, à son insu, à désirer le retour des jours de semaine et de travail.

Nietzsche – Par-delà le bien et le mal


A l’heure où on parle de re-réglementer la finance, on déréglemente à tour de bras de travail. Et que je te supprime l’âge limite pour la retraite, et que je te fais sauter les 35 heures, et que je veux faire du dimanche un jour qui ne serait plus chômé.

Ne va-t-on pas trop loin ? Ne risquons-nous pas de devoir re-réglementer demain ce qu’on « libère » aujourd’hui ?

Sur le dimanche chômé, voilà la thèse de Nietzsche : le dimanche doit être un jour non-travaillé, non pas du tout pour que l’ouvrier se préoccupe de son salut, non plus pour qu’il se repose. Non. Le dimanche est chômé pour qu’on puisse s’ennuyer, et que le travail du lundi soit une délivrance.

Je sais bien ce que vous allez dire : ces philosophes, ils disent n’importe quoi, c’est même à ça qu’on les reconnaît. Vous, vous faites la fête tous les dimanches, et vous cafardez tous les lundis.

Peut-être… Mais peut-être pas … C’est une question d’âge, sans doute.

Voilà, imaginez-vous à 40 ans (environ) : les mouflets sont déjà un peu grands, ils ne jouent plus au foot avec vous. En revanche il faut encore aller chez bonne maman qui va vous faire encore son roastbeef-purée, pendant que le beau-père va encore vous dire que les immigrés ça fait beaucoup de monde dans les prisons… Et les dimanches où vous y échappez, le matin y a rien à faire : Auchan est fermé, et l’après-midi le sieste crapuleuse avec votre tendre épouse ne vous fait plus beaucoup d’effet.

Et si c’était ça la vérité ? Si le repos dominical était fait non pas pour se réjouir, non pas pour se reposer, mais pour nous faire apprécier d’avantage le travail. Car le travail, ce n’est pas que ça nous tente beaucoup. Mais si nous travaillons c’est bien pour échapper à quelque chose : échapper à la misère, échapper au désir frustré de consommation, échapper aussi à l’ennui.

Thursday, November 13, 2008

Citation du 14 novembre 2008


Le moi est haïssable |…]

… Le moi a deux qualités : il est injuste en ce qu’il se fait centre de tout ; et il est incommode aux autres en ce qu’il veut les asservir, car chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres.

Pascal – Pensées, fragment Le Guern 509 (Brunschvicg 455)

- Moi aussi, j’existe.

- Moi aussi, je suis un être humain.

- Je suis fatigué, moi aussi

- Moi aussi j’ai mes problèmes…

- Oui, mon poussin. Moi aussi je t’aime.

- J’ai moi aussi quelque chose à te dire…

- Arrête de ne penser qu’à toi. Pense un peu aux autres aussi. Moi aussi j’ai mes soucis, moi aussi je me fais vieux…

- Ecoute, mon petit Pierre, tu dois savoir que la politesse veut qu’on ne dise pas « moi et les autres », mais « les autres et moi ».

- 700 millions de chinois / Et moi et moi et moi

- Parlez moi de moi / Y a que ça qui m’intéresse

Wednesday, November 12, 2008

Citation du 13 novembre 2008


La plus grande émotion qu'un être humain puisse ressentir : celle de sa propre naissance. Être, à nouveau, au commencement de soi. Être, et que tout soit neuf.

Georges Dor (1) – D'aussi loin que l'amour nous vienne


Qu’est-ce que c’est que naître ?

Nous croyons qu’on n’a pas grand-chose à dire sur la naissance, que l’accouchement nous enseigne bien assez ce qu’on peut en savoir, et beaucoup de pères qu’on traîne dans la salle de travail pour assister leur épouse en couches se dispenseraient bien de ce traumatisme qui leur donne plus de stress – voire même de dégoût – que d’émotions positives.

Pourtant à y regarder de plus près, l’évaluation de la naissance recouvre une large palette de valeurs.

Au choix, naître, c’est :

a – Tomber du nid.

C’est la thèse de Otto Rank : la naissance est le premier traumatisme, celui qui constitue le réservoir d’angoisses qui alimentera toutes celles de l’existence.

b – Etre étranglé et violenté lors de l’accouchement par la violence des contactions et de l’expulsion.

C’est la thèse d’Arthur Janov : le cri primal qui sert de base à sa thérapie n’est autre que le cri du nourrisson lors de sa naissance. Les patients du docteur Janov sont invités en poussant ce cri à revivre ce traumatisme – voire même à se le remémorer – pour se délivrer de leur angoisse (= névrose).

c – Découvrir, radieux, le premier matin du monde.

C’est la thèse de Georges Dor : Etre, et que tout soit neuf.


(1) Georges Dor : poète et chansonnier québécois (1931 – 2001)

Tuesday, November 11, 2008

Citation du 12 novembre 2008


Bébé. Créature difforme, à l'âge, au sexe et à la condition indéterminés, hautement remarquable par la violence des sympathies et des antipathies qu'elle provoque chez les autres, sans exprimer elle-même de sentiment ni d'émotion.

Ambrose Bierce – Le Dictionnaire du diable

Un penchant de ma nature est de considérer avec attention – voire même avec sympathie – les points de vue iconoclastes, les pensées mal pensantes, les opinions hérétiques. Même si leur provocation ne suffit pas à soutenir leur intérêt, je leur accorde le minimum de temps nécessaire pour comprendre leur contenu – au-delà de leur intention apparente.

Avec les bébés, par exemple. Si on veut bien laisser de côté l’affirmation tranquille qu’on peut ressentir une violente antipathie pour le chérubin-qui-fait-la-fierté-de-ses-parents, on trouve cette idée que l’émotion – l’amour – que suscite un nourrisson ne tient pas du tout à sont attitude vis-à-vis de vous, puisqu’il est à peu près inconscient de ce qui l’entoure, qu’il ne fait encore ni risette, ni areuh-areuh.

1 – On trouve donc ici l’idée que l’émotion n’est pas forcément une contagion, que l’objet aimable n’est pas forcément ce qui se comporte comme tel.

2 – Et surtout, l’amour qu’on ressent dans une telle occasion est un amour totalement désintéressé. Il n’attend rien en retour, ni une gentille parole, ni une marque d’intérêt, ni un sourire (même si c’est ça qu’on guette).

Voilà que dans la citation cynique d’Ambrose Bierce se dessine l’image de l’amour le plus pur qui soit : celui qui se donne sans rien attendre en retour.

Y a-t-il un autre amour que l’amour maternel ?

Monday, November 10, 2008

Citation du 11 novembre 2008


[La fraternité] ...à quel point sommes-nous donc encore sur le chemin de la civilisation qu’il faille plaider les circonstances atténuantes pour une chose si naturelle.

Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918 (page 361)


Nous sommes en 1916, sur le front Champenois. Louis Barthas parle de la « fraternisation » avec l’ennemi, le Boche, dont les sentinelles apparaissaient à trois mètres à peine des sentinelles françaises. D’ailleurs la « fraternisation » est un bien grand mot : on échangeait du tabac, on entendait l’autre chanter pour passer le temps, et on le prévenait quand un officier français venait pour faire sauter la cervelle de l’imprudent allemand qui ne se cachait pas à temps et pour traîner en conseil de guerre la sentinelle qui avait failli à sa mission.

L’humanité ne se marchande pas, et la guerre ne fait rien à l’affaire. Louis Barthas est un tonnelier de l’Aude, qui par chance est revenu indemne de la guerre, indemne mais avec des convictions pacifiste – et socialistes – renforcées. Voilà qui aide à relativiser cette haine du Boche dont un croit facilement qu’elle a dévoré la France entière à cette époque.

Je voudrais aussi souligner l’exceptionnelle élévation d’esprit de cette citation, la force et l’aisance avec la quelle elle est écrite.

Les Carnets de Guerre de Louis Barthas ont été publiés bien après sa mort, ils n’ont pas été « rewrités ». Il était un fils du peuple, sa culture était celle d’un enfant du peuple (1). Il illustre assez bien ce qu’étaient alors les élites ouvrières, comment elles se faisaient toutes seules, et quel poids elles apportaient aux revendications sociales et politiques.

- Maintenant, ce qu’on peut se demander c’est : où sont-elles passées aujourd’hui, les élites ouvrières ? Où trouver la trace de cette pensée éclairée par l’expérience vécue – la conscience de classe si on veut – cette pensée pleinement humaine parce que forgée au contact de la réalité, et non empruntée à des maîtres à penser ?

Mon hypothèse c’est que l’ascenseur social – en particulier l’école – a vidé la classe ouvrière de ses élites qui n’ont pu de ce fait s’épanouir dans la vie de l’atelier, de l’usine, etc…

C’est une hypothèse que je juge très désagréable. Mais je n’en ai pas d’autres.


(1) C'est-à-dire le certificat d’études. Culture enrichie quand même de substantielles lectures si on en croit ses biographes.

Sunday, November 09, 2008

Citation du 10 novembre 2008


Les mots manquent aux émotions.

Victor Hugo – Le Dernier Jour d'un condamné

Les mots manquent aux émotions… Mais leur manquent-ils vraiment, ou bien les émotions ne sont-elles justement là que parce nous n’avons pas de mots pour exprimer ce que nous ressentons ?

Si c’était le cas, alors il faudrait admettre qu’entre le silence et l’émotion il y a un accord de convenance. Que devient l’émotion dès lors qu’on charge les mots de la dire ?

Pourquoi donc la musique est-elle le langage de l’émotion – plus encore que la poésie ? Pourquoi dans un tableau, l’émotion est-elle liée à la couleur plus qu’au dessin ?

Kant allait jusqu’à dire que le sublime ne peut être représenté et qu’il ne se manifeste à nous que comme force de l’esprit (1). De même, l’émotion est selon lui l’épanchement de force vitale (2) qui surgit après qu’un coup d’arrêt lui ait été donné. Elle est comme le fleuve qui submerge le barrage.

Revenons maintenant à la citation de Victor Hugo. Elle laisse croire que l’émotion serait plus forte, plus communicative si elle se donnait à vivre dans un discours ordonné, ou du moins dans un vocable adéquat. C’est une erreur.

Tous ceux qui ont perçu la ferveur du public écoutant Barak Obama faisant son discours lors de son investiture, à Chicago, ont bien senti que l’émotion de la foule tenait à ce moment là, non pas aux mots qu'il prononçait, mais à sa présence dans cette situation. Communion émotionnelle à la quelle pouvait même participer le spectateur devant son écran de télé, pour autant que la retransmission ait été en direct, autrement dit que son émotion soit synchrone avec celle du public.

Alors, émotion et langage sont-ils résolument adversaires ? Détruit-on l’émotion dès qu’on la dit ?

Comme l’observe Victor Hugo, on ne peut décrire une émotion. Mais on peut tout de même la susciter chez autrui, et cela le langage le peut, comme le prouve la poésie. Mais il est vrai que la musique est bien plus efficace pour cela.

C’est même ce qu’on lui reproche.


(1) Kant – Critique de la faculté de juger, § 29 – Remarque générale

(2) Kant – Idem, § 14