Tuesday, August 31, 2010

Citation du 31 août 2010

Il y a des préjugés universels, nécessaires, et qui sont la vertu même. Par tout pays on apprend aux enfants à reconnaître un Dieu rémunérateur et vengeur ; à respecter, à aimer leur père et leur mère ; à regarder le larcin comme un crime, le mensonge intéressé comme un vice, avant qu'ils puissent deviner ce que c'est qu'un vice et une vertu.
Il y a donc de très bons préjugés : ce sont ceux que le jugement ratifie quand on raisonne.

Voltaire – Dictionnaire philosophique



Quand une citation contient une maxime, vous pouvez la formuler, et puis l’expliquer ensuite. Voltaire fait l’inverse : d’abord l’explication, ensuite la maxime. Vous ce qui s’appelle être pédagogue. J’approuve.
Restent encore quelques petits éléments à dégager. Pour aller à l’essentiel, je noterai que Voltaire considère le préjugé comme un jugement en attente de validation, et non comme une catégorie particulière d’opinion. Ou si vous préférez, les préjugés sont définis à partir de leur forme et non à partir de leur contenu.
En quoi consisteraient des préjugés définis à partir de leur contenu ? Le TLF en dresse cette liste que voici :
Préjugé aristocratique, catholique, classique, héréditaire, moral, national, populaire, religieux; préjugés racistes, sexistes; préjugé étroit, grossier, tenace; préjugé de caste, de classe.
Or c’est précisément ce que Voltaire exclut : un préjugé catholique par exemple, n’est pas préjugé parce que catholique, mais seulement en tant que jugement pas encore ratifié par le raisonnement.
Si donc on admet comme lui qu’il y a de bons et de mauvais préjugés, ce ne sont pas par leur contenu qu’il faut les distinguer des jugements authentiques, mais par leur mode d’existence. Les uns sont en puissance des raisonnements, les autres pas – parce qu’aucun raisonnement ne parviendra jamais à les ratifier.
Dans le même ordre d’idées, une hypothèse scientifique n’est hypothèse que tant qu’on n’a pas entrepris de la vérifier. Ensuite ou elle devient une loi, ou elle n’est qu’une erreur.
- Il existe certes un emploi absolu du mot préjugé, qui le définit comme préjugé raciste ; il s’agit alors résulte d’un raccourci, le préjugé raciste étant supposé impossible à valider par un raisonnement démonstratif.
On serait tenté de dire que cet emploi du mot est lui-même un préjugé.

Monday, August 30, 2010

Citation du 30 août 2010

On ne doit pas toujours accorder toutes choses, ni à tous. Il est aussi louable de refuser avec raison que de donner à propos. C'est en ceci que le non de quelques-uns plaît davantage que le oui des autres. Le refus accompagné de douceur et de civilité satisfait davantage un bon coeur qu'une grâce qu'on accorde sèchement.

Madame de Sablé – Maximes

La façon de donner… on connaît la suite. Maintenant, suffit-il de décliner la formule avec le refus ? La façon de refuser importe plus que ce qu’on refuse

Oui, si on veut s’en tenir à la fin de la maxime : la demande serait moins une demande de service que – comme le dit Lacan – une demande d’amour (1). Il y aurait toujours quelque chose qui se donne, jusque dans le refus : c’est la douceur et la civilité, qui rendent aimable la personne qui refuse.

Mais madame de Sablé nous dit encore autre chose : Il est aussi louable de refuser avec raison que de donner à propos. J’aurai de l’estime pour la personne qui refuse d’accéder à ma requête, à condition qu’elle me donne la juste raison pour le faire. Est-ce vrai ?

On imagine bien sûr un galant qui chercherait à séduire madame de Sablé ; c’est vrai qu’en voyant son portrait, on a des doutes, mais enfin – supposons.

Hé bien on imagine donc madame de Sablé répondant :

« Cher monsieur, si je cédais à vos demandes impudiques, vous seriez en droit de me mépriser pour ne pas avoir su défendre mon honneur. En me prenant pour maîtresse, vous n’accepteriez même plus de m’avoir pour amie. »

Voilà, c’est dit. Maintenant essayez quand même : non pas avec une copine, parce que là je doute que ça marche encore comme ça, mais… disons avec votre percepteur. Demandez lui une exonération fiscale : voici sa réponse :

« Monsieur, votre demande de dégrèvement fiscal est infondée, et je ne saurais y agréer sans déroger à ma mission qui est de service public. Vous comprendrez, Monsieur, que la confiance que vous pouvez m’accorder repose sur ma rigueur et mon intransigeance devant des requêtes comme la vôtre. »

Dit comme ça, ça passe mieux, n’est-ce pas ?

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(1) Le besoin vise un objet spécifique et s'en satisfait. La demande est formulée et s'adresse à autrui ; si elle porte encore sur un objet, celui-ci est pour elle inessentiel, la demande articulée étant en son fond demande d'amour. Laplanche et Pontalis – Vocabulaire de la psychanalyse

Sunday, August 29, 2010

Citation du 29 août 2010

Le luxe est une forme de triomphe permanent sur tous ceux qui sont pauvres, arriérés, impuissants, malades, inassouvis.
Nietzsche
Bling-Bling !
Que n’a-t-on dit pour fustiger les outrances de Notre-Président avec sa Rolex, avec le yacht de ses amis, avec la propriété de sa femme…
Il est temps que quelqu’un se lève pour faire l’éloge du luxe.
Je veux bien m’y coller aujourd’hui mais je voudrais que d’autres prennent la suite, parce que demain j’aurai sans doute mieux à faire.
En fait je vais faire appel (comme souvent) à Nietzsche, le philosophe de la dépense insouciante, de l’inconscience romantique.
Le luxe est mal perçu parce qu’on le prend pour une manifestation d’un orgueil puéril, du genre : « Dis, tu l’as vu mon gros 4x4 ? » Ou alors on croit qu’il permet à des individus mal pourvus par la nature de se redresser et de parader. Les vestes d’alpaga, les chemises de soie, … la Rolex : ça sert à ça.
Bien sûr, le luxe est ça. Mais il peut aussi comme nous le signale Nietzsche être le triomphe permanent sur tous ceux qui sont pauvres, arriérés, impuissants, malades, inassouvis.
Comment cela ? En étant dépense gratuite, gaspillage de ressources ? Oui, mais à condition qu’il s’agisse là d’une dynamique du désir, d’une effervescence liée à la jouissance.
Pour Nietzsche, il y a une forme orgasmique du luxe.
Oui, mais alors : pourquoi avoir besoin du luxe pour vibrer comme ça ? Après tout, nous avons à notre disposition des organes faits exprès pour la jouissance, qui ne coûtent rien à utiliser, et qui sont toujours là, disponibles.
On pourrait donc renverser la formule de Nietzsche, et suggérer que les hommes vraiment puissants considèrent le luxe comme la béquille des faiblards, le Viagra dont les hommes ordinaires ont besoin pour se sentir extraordinaires ?
Peut-être. Mais peut-être pas : supposez que le luxe vienne ajouter de la jouissance à celle que la nature vous permet d’atteindre ? Quoique vous fassiez pour jouir de la vie (boire un verre de vin rosé bien frais ; lutiner une jeune fille ; jouer de la guitare…), imaginez que vous avez le choix entre le faire dans une cour de ferme ou bien au bord de la piscine d’un yacht de 50 mètres.
Essayez ça, et puis venez nous dire le résultat.

Friday, August 27, 2010

Citation du 28 août 2010

Il est vrai, que parfois, les militaires s'exagérant l'impuissance relative de l'intelligence, négligent de s'en servir.

Général de Gaulle

Vachard avec les collègues, le Général ! Les voilà renvoyés à leur bêtise crasse, à leurs jugements bas du plafond, etc…

Toutefois on pourrait nuancer : le général de Gaulle ne dit pas que les militaires sont inintelligents, mais seulement qu’ils ne se servent pas de leur intelligence, sans doute parce qu’ils l’estiment inefficace – ou moins efficace que… Que quoi au fait ? Qu’est-ce qui, pour un militaire serait plus efficace que le raisonnement et l’intelligence ?

Déjà, il faudrait s’appuyer sur une définition de l’intelligence pour savoir de quoi on parle. Impossible en si peu de mot (et peut-être même tout à fait impossible). Disons qu’on ne parle certainement pas ici de l’intelligence bergsonienne qui est entièrement dédiée à l’efficacité pratique, car alors la remarque du Général serait inintelligible. Mais qu’il s’agit – peut-être – de la faculté de raisonner c'est-à-dire de réaliser des jugements discursifs, ceux qui font un détour par arriver à leur but, ceux qui demandent un délai pour être élaborés.

Dans ce cas, on aurait un début de réponse : le militaire serait celui qui fonce d’abord et qui pense après. Un peu comme Bonaparte au Pont d’Arcole (voir ici).

Cet exemple nous permet de comprendre un peu mieux : il ne s’agit pas seulement de foncer parce que l’urgence de l’action n’en laisse pas le temps. Il s’agit aussi de ne pas prendre du recul pour ne pas se représenter le danger. Partir à l’assaut des mitrailleuses en sachant qu’il y aura 9 hommes sur 10 qui vont y rester, c’est ça qui paralyse (1).

Ce n’est donc pas seulement l’intelligence qu’il faut mettre de côté quand on est militaire. C’est la conscience.

Etonnez-vous après ça des atrocités commises par les soldats en pays conquis…

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(1) Quand je vois les films d’époque montrant les soldats américains des premières vagues d’assaut débarquer sur les plages de Normandie, je me demande toujours comment on arrive à faire une telle chose.

Thursday, August 26, 2010

Citation du 27 août 2010

On est impuissant à trouver du plaisir, quand on se contente de le chercher.

Marcel Proust – A la recherche du temps perdu

Qu'est-ce qu'on peut faire d'autre que chercher le plaisir? Le mériter? Le retrouver si on l'a connu déjà?

Peut-être, oui...

On a un peu l’impression que Proust cherche à nous désespérer : si vous n’avez jamais éprouvé du plaisir, inutile de le chercher : vous ne le trouverez jamais. C’est donc une quête désespéré, encore plus que lorsqu’on est à la Recherche du temps perdu…Or comme c’est précisément parce qu’on n’a pas de plaisir qu’on le recherche, inutile de dire que ça, c’est pas bon pour le moral.

Que dit le philosophe ?

On se rappelle peut-être que c’est Platon (dans le Menon) qui aborde la question de savoir comment on peut trouver ce qu’on ne connaît pas. Menon, l’interlocuteur de Socrate s’appuyait là-dessus pour dire qu’apprendre ce qu’est la vertu était impossible ; Platon quand a lui en profite pour placer la réminiscence : nous découvrons ce que nous savions déjà mais que nous avions oublié pour l’avoir connu dans une vie antérieure.

Transposons de la vertu au plaisir (à supposer que ce ne soit pas la même chose) : nous ne pouvons trouver que des plaisirs que nous avons déjà éprouvés, même si c’est dans une autre vie, comme par exemple le plaisir de danser si nous avons été sorcier africain. Voilà qui est déjà intéressant : au lieu de l’impuissance au plaisir, songeons que nos plaisirs nous font voyager dans un exotisme inespéré.

Plus sérieusement, si nous relisons la citation de Proust à la lumière de Platon (beau programme…), nous constatons qu’il ne nous dit pas de ne pas chercher le plaisir ; il nous dit de rechercher ceux que nous connaissons déjà. On devine alors que les plaisirs du tout petit enfant sont ceux que nous avons eu les meilleures chances d’éprouver, donc ceux que nous devons rechercher.

La conclusions s’impose : en matière de plaisir, on en revient toujours à ceux que nous avons éprouvés étant nourrisson, ceux que nous avons – comme le dit Picasso – trouvé sans avoir à les chercher (1).

Je vous laisse le plaisir de les énumérer.

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(1) Je ne cherche pas, je trouve (déjà commentée ici).

Wednesday, August 25, 2010

Citation du 26 août 2010

L'homme naît sans dents, sans cheveux et sans illusions, et il meurt de même, sans cheveux, sans dents et sans illusions.

Alexandre Dumas

…l'homme reperdant par la vieillesse ou d'autres accidents tout ce que sa perfectibilité lui avait fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la bête même.

Rousseau – Discours sur l’origine de l’inégalité, 1ère partie.

Deux citations différentes en bien des points sauf sur celui-ci : le vieillesse consiste pour l’homme à faire en marche arrière tout le chemin qu’il a accompli en passant de l’enfance à l’âge adulte.

Quel statut donner aux vieillards ?

- La 1ère thèse qu’on vient de voir consiste à lui assigner une place dans un cycle. Une telle idée est très prégnante, y compris chez les jeunes. C’est ainsi mes élèves, quand je leur demandais de réfléchir à ce qu’était un adulte, l’opposait d’un côté à l’enfance, et de l’autre à la vieillesse. Je leur demandais alors : « Un vieillard c’est quoi, si ce n’est plus un adulte ». Ceux qui ne s’embarrassaient pas de scrupules répondaient froidement : «Ils retombent en enfance… ».

- La thèse la plus courante aujourd’hui fait des vieillards des sujets économiques : ils rentrent dans la catégorie des consommateurs et puis c’est tout. Les voilà donc définis par leur capacité à rémunérer des assistantes de vie, des gens qui vont les promener, leur donner la becquée, les torcher, etc… Bref, ils ont une place dans un cadre économique.

- Du temps de l’Antiquité romaine, il en allait tout autrement. Les vieux par leur proximité avec le mort étaient considérés comme de intercesseurs avec le monde des Ancêtres, monde craint et vénérés à la fois. Voilà donc nos vieillards respectés et protégés quasiment comme des Dieux, parce qu’ils étaient plus proches de ceux-ci que des vivants ordinaires.

Bref : nous, avec nos vieillards qui font du jogging après avoir enfilé leur Téna, on n’a pas vraiment gagné au change.

Tuesday, August 24, 2010

Citation du 25 août 2010

ma vengeance est perdue/ S'il ignore en mourant que c'est moi qui le tue.

Racine – Andromaque (Acte IV, scène IV)

Je me rappelle encore des délicieux moments passés durant mon enfance à lire Le comte de Monte-Cristo. Le plaisir que j’éprouvais tenait au récit de la vengeance d’Edmond Dantès, qui est un ressort essentiel du roman. Le meilleur du meilleur n’est-il pas quand, au moment ou le traître, tombant dans le piège tendu par notre héros, celui-ci enlève son masque et apparaît en officier de marine victime de sa machination ? Un peu mélodramatique, mais très efficace. Comme Clovis fracassant la tête du soldat en lui disant : « Rappelle-toi du vase de Soisson… ».

La vengeance est donc personnelle, à la différence de la sanction judiciaire qui est par définition impersonnelle. (Voir Post d’hier). Personnelle, ça veut dire : qui implique un rapport entre deux personnes.

La vengeance suppose donc un rapport à autrui, quelque chose qui, comme le désir, apporte une jouissance à condition d’avoir un objet bien spécifique : l’Autre.

Au fond, c’est ça qu’il faut retenir : ma vengeance n’est une compensation du mal qu’on m’a fait subir que dans la mesure où à cette douleur correspond le plaisir de faire souffrir celui qui en est responsable. C’est ainsi que Nietzsche rappelait que chez les romains, le criminel était livré à ses victimes pour qu’elles en jouissent comme bon leur semblait : soit en le réduisant en esclavage, en le torturant, en le faisant périr à petit feu… C’est là que la punition trouvait sa véritable signification.

Lorsqu’on n’imagine pas d’autres compensation possible, alors on est dans le système de la vendetta.

Monday, August 23, 2010

Citation du 24 août 2010

Les vengeances châtient, mais n'éliminent pas les fautes.

Cervantès – Les travaux de Persilès et Sigismonde

Voilà une pensée qui suffirait s’il en était besoin à nous conforter dans l’idée que le châtiment judiciaire ne peut en aucun cas être l’expression d’une vengeance – du moins si on croit que la sanction infligée par la justice est la condition pour la réintégration du criminel dans la société.

Mais plutôt que de redire ce qu’on sait déjà, il serait plus judicieux de s’interroger : la vengeance n’efface pas les fautes, soit. Mais est-ce que quelque chose – n’importe quoi – le peut ?

Par exemple, on sait que la malheureuse femme de Barbe-Bleue s’efforce d’effacer la tâche de sang sur la clé du placard, où sont remisés les cadavres de femmes de son cruel mari (1). Mais c’est en vain.

La faute est irrémédiable, quand je l’ai commise, à tout jamais il restera vrai que moi – oui, moi – j’ai fait ça. Qu’on me pardonne effacera les conséquences de la faute, mais pas la faute elle-même. D’ailleurs, comme notre éminent alias Docteur-Philo l’a remarqué, ce sont les autres – et jamais nous-mêmes qui peuvent nous pardonner.

Reste à dire si cette impossibilité supprime l’écart enter la vengeance et le châtiment judiciaire ? Je veux dire que si le châtiment ne répare rien du tout, sa seule utilité ne serait-elle pas alors de nous venger ?

Je crois l’avoir déjà signalé : entre vengeance et châtiment, la différence consiste dans l’existence ou dans l’absence de limites. La sanction judiciaire a de tout temps été une souffrance limitée infligée à un coupable ; les châtiments corporels rigoureusement comptabilisés : tant de coup de fouet pour tel crime. Même la torture était définie par des textes très précis : il y avait la question ordinaire et la question extraordinaire.

Maintenant, imaginez qu’on vous ait massacré votre femme ou vos enfants. Vous allez vous venger ? Quand serez vous assez vengé ? Vous voudrez étrangler de vos propres mains le criminel ; et puis vous souhaiterez qu’il ressuscite pour l’étouffer de nouveau. Un peu comme Miles Davis qui disait (à la fin de sa vie) : « Quand j’étais jeune je voulais étrangler les blancs et que pour chacun ça dure deux heures. Maintenant je voudrais que ça dure huit jours. »

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(1) L’actualité nous invite à dire que de nos jours, la femme aurait dû utiliser la clé du congélateur. Mais, c’est toujours le même problème : on peut tuer ; mais que fait-on du corps ? D’ailleurs vous êtes vous jamais demandé pourquoi Barbe-Bleue n’enterrait pas ses victimes ? Aurait-il été un collectionneur de cadavres ?

Sunday, August 22, 2010

Citation du 23 août 2010

Les politiques grecs, qui vivaient dans le gouvernement populaire, ne reconnaissaient pas d'autre force qui pût le soutenir que celle de la vertu. Ceux d'aujourd'hui ne nous parlent que de manufactures, de commerce, de finances, de richesses, et de luxe même.

Montesquieu - De l’esprit des lois (Principes des trois gouvernements – Chapitre 3), Principe de la démocratie

En démocratie selon Montesquieu, si la vertu ne guide pas les dirigeants, seul l’appât de la richesse et du luxe va les soutenir – ou plutôt les précipiter dans la corruption. Ne pourrait-on accoupler la vertu et la recherche de la richesse ? Le capitalisme associé au libéralisme nous oriente dans cette voie, et la recherche de l’enrichissement n’est plus aujourd’hui synonyme de vice incompatible avec une bonne politique ; par exemple, pour en revenir à nos grecs d’aujourd’hui, les mensonges de l’Etat auraient pu paraître supportables sous condition de réussite dans la gestion financière du pays.

Hélas pour eux, les politiques grecs d’aujourd’hui ne connaissent ni la vertu, ni la bonne gestion financière…

On ne demande plus aux gouvernants d’être vertueux (on a des ayatollah pour ça) (1) ; par contre on leur demande de respecter les promesses faites au peuple lors de leur élection – donc de proscrire le mensonge électoral. Autrement dit on a glissé de ce qui fait la force du pouvoir politique, vers les buts qu’on peut lui assigner. Il ne s’agit plus de légitimer le pouvoir en considérant ce sur quoi il s’appuie, mais seulement de considérer le contrat qui le lie aux électeurs. Notre-Président le répète depuis 2007 : j’ai été élu pour faire ceci-cela… et pas pour cela-ceci (2).

Dans certains pays africains (je pense au Gabon comme exemple), le président corrompu jusqu’à la moelle a acheté la paix civile avec des enveloppes gorgées de dollars. Lorsqu’un opposant prétendait fonder un parti d’opposition, il était convoqué à la présidence, et au lieu de le jeter aux crocodile on lui donnait une grosse enveloppe en échange de son ralliement.

Certains diront avec Montesquieu qu’effectivement en démocratie l’absence de vertu est signe de corruption. Soit. Mais alors que pour Montesquieu un tel régime devait inéluctablement dériver vers l’anarchie et la guerre civile, on constate que le vice est aussi un bon ciment social.

Voilà en effet qui ferait tomber à la renverse et Platon et Aristote.

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(1) …ni d’ailleurs d’être de bons gestionnaires (il y a des financiers pour ça), pas plus que de bons stratèges (il y a l’Etat major pour ça)

(2) « Pas pour augmenter les impôts, pas pour baisser les salaires, pas pour laisser les voyous terroriser les honnêtes gens… » Chic !

Citation du 22 août 2010

Ce que nous nommons "émancipation" c'est le libre choix d'une âme entre différentes limitations.

Gilbert Keith Chesterton – Daily News - 21 Décembre 1905


Il y a deux façons de lire cette citation.

- La première qui consiste à dire avec Spinoza Omnis determinatio est negatio. Et en effet, toute détermination, donc tout choix est en même temps une négation, car en choisissant tel élément, j’exclue tous les autres que j’aurais pu choisir. (1)
- La seconde qui constate en soupirant qu’on n’échappe jamais aux limitations, que lutter contre celle-ci c’est se heurter à celle là et donc, qu’il ne sert à rien de lutter.
Si Chesterton a raison, c’est parce qu’on ne peut pas choisir de tout avoir en même temps, qu’on ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre (1ère hypothèse) – mais surtout c’est qu’il ne sert à rien de luter si c’est pour s’émanciper (2ème hypothèse). D’où le côté tragique de l’anarchie, quand on sait que sa lutte va aboutir à faire se révéler de nouveaux Dieux et susciter de nouveaux maîtres.
Supposons que ce soit le cas. Est-ce que ça ne fait pas un peu progresser la marche vers la liberté que de pouvoir changer de maîtres ?
C’est à peu près ce genre de question qu’on doit se poser pour savoir ce que vaut la démocratie. Car, bien sûr, elle n’est pas l’anarchie : on va donc, en votant, se donner des maîtres qui vont nous gouverner selon leur volonté – ou si on veut : selon l’idée qu’ils se font du Bien Public. Et beaucoup de gens se disent : à quoi bon aller voter, ça ne changera rien, de droite, de gauche, ils sont tous pareils, tous aussi incapables, etc…
Admettons. Reste que les hommes au pouvoir en démocratie ont une idée – et peut-être une seule idée – en arrivant au pouvoir : comment faire pour être réélu ? Et ça risque de changer pas mal de choses.
Car si nous n’avons pas la possibilité de choisir des bons gouvernants, nous avons celle de les chasser du pouvoir, donc de les pousser à être un peu moins mauvais.
C’est déjà ça.Lien
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(1) Voir aussi ce Post.

Saturday, August 21, 2010

Citation du 21 août 2010

L’indigent manque beaucoup – Mais à l’avare manque tout.

Publilius Syrus – Sentences



Encore une fois, nous remarquons combien certaines sentences sont à la fois évidentes et bien embarrassantes. Car comment dissiper cette contradiction qui consiste à dire que celui qui n’a rien est tout compte fait moins démuni que celui qui possède beaucoup de richesses ?

Et comment rendre compte du caractère insatiable de l’avarice ?
On peut s’en tirer grâce à une distinction entre la nature des besoins et celle de la passion.
Car l’indigence est la conséquence de l’insatisfaction des besoins. Par contre, l’avarice est un amour passionné des richesses, et on va voir que sa satisfaction est impossible, comme il se doit avec les passions en général.
Supposons que j’ai besoin de boire parce que j’ai soif : il est évident que mon besoin une fois satisfait, je vais me détourner de la boissons – à moins d’être un « bois sans soif », mais alors il s’agit d’ivrognerie, ce qui ne relève pas des besoins.
Maintenant, supposons que j’aime posséder de l’or – comme de juste pour l’avare (1). Quand est-ce que j’aurai assez d’or ? Jamais. Exactement comme l’amoureux fou qui n’aura jamais assez de preuves de l’amour de sa Bien-aimée.
Si les moralistes ont chassé les passions du domaine des vertus, c’est précisément en raison de son caractère excessif : la passion n’a aucune limite, et de ce fait elle peut franchir la frontière qui sépare le bien du mal. L’avare est capable de tous les excès et de pires crimes pour assouvir sa passion des richesses, quitte à mettre sa propre vie en danger – exactement comme Othello qui tue Desdémone par jalousie, et puis se suicide sur son corps parce qu’il ne peut vivre sans elle.
Reste que l’être humain est un être de transgression qui ne vit que grâce au dépassement permanent des limites. Après tout il y a d’autres limites que celles de la richesse à dépasser…

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(1) On pensera évidemment à cette séquence « cultissime » de La folie des grandeurs. A voir ici.

Friday, August 20, 2010

Citation du 20 août 2010

Abuse de ceux que tu aimes.

Patrick Chamoiseau – Texaco (Folio, p.249)

Voir le texte en annexe


Cette phrase un peu provocatrice est en réalité, une fois resituée dans son contexte (cf. annexe) fortement lacrymale. Tirez les mouchoirs…
Mais ce n’est pas une raison pour passer à côté. Car nous savons bien qu’elle est vraie, même si elle nous choque d’abord et nous attriste ensuite…
Qui donc n’a jamais ressenti le deuil comme une perte non seulement de l’être aimé, mais encore de toutes les occasions de vivre cet amour avec lui ? Combien nous regrettons de ne pas avoir dit à nos parents, à nos enfants, à nos amis disparus qu’on les aimait, et expliqué que nos différends ne sont rien au regard de ce que leur vie nous a apportés…
Si Chamoiseau nous conseille d’abuser de l’amour des autres c’est parce qu’il sait qu’on ne pourra jamais remplir notre vie de l’amour qui nous manquera quand l’autre ne sera plus.
- Un tel manque apparaît lors des funérailles telles qu’on les pratique aujourd’hui – je veux parler de la cérémonie des adieux (la formule est de Sartre). A ce moment, chacun des amis, des parents, vient à la tribune pour lire un texte, raconter une anecdotes, qui permettent de faire, l’espace d’un instant, revivre le défunt et surtout de dire combien sa vie était importante pour ceux qui sont là.
Bien sûr, c’est très émouvant et c’est quelque chose qui doit être fait. Mais on a envie de demander à ceux qui parlent : As-tu dit à celui qu’on enterre aujourd’hui tout le bien que tu pensais de lui ? Lui as-tu donné tout ce que tu pouvais ?
Mais surtout : lui as-tu pris tout ce qu’il était prêt à te donner ?
Car, c’est comme ça qu’il faut abuser de ceux qu’on aime.


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Voici le contexte du passage cité
« Ô manman... te perdre me révéla combien nous sommes fermés à ceux que nous aimons, comment nous sommes inaptes à nous rassasier d'eux, de leur présence, de leur voix, de leur mémoire, comment jamais assez ne les embrassons... jamais assez. […] Ô Oiseau de Cham, abuse de ceux que tu aimes... » [Oiseau de Cham : il s’agit d’un jeu de mot sur le nom de l’écrivain]

Thursday, August 19, 2010

Citation du 19 août 2010

La franchise ne consiste pas à dire tout ce que l'on pense mais à penser tout ce que l'on dit.

H. de Livry


Le procédé du
chiasme est tellement utilisé qu’on finit par ne plus le remarquer. Dire : « je dis ce que je pense et je pense ce que je dis » finit donc paraître tautologique.
Pourtant, remarquons quand même que ce n’est pas tout à fait la même chose :
- Dans le 1er cas, deux étapes : d’abord je pense à ce que je vais dire ; et puis je le dis. Cette seconde étape est neutre, puisque je ne dois rien ajouter ni retrancher : l’expression doit être raccord avec la pensée ni plus ni moins.
- Dans le second cas, d’abord je parle, et puis j’assume. Si je suis une tête de linotte dont la langue agile caracole loin devant sa pensée, tant pis pour moi. Ce que j’ai dit, je n’ai plus qu’à le penser…
Si je ne suis pas un poète surréaliste qui pratique l’écriture automatique ni le rêve éveillé, je vais être mal.
Et ça serait ça la franchise ? Bizarre…
Bizarre, à moins de dire que justement parce que je m’engage à assumer mes paroles, je vais être particulièrement attentif à ne pas leur laisser dépasser ma pensée, à éviter d’ouvrir un espace de libre interprétation, d’ambiguïté, etc…
Voilà donc où nous en sommes : la franchise consiste à empêcher que ne se creuse un écart entre la pensée et la parole qui la dit ; que la duplicité soit un antonyme de la franchise suffit pour le faire comprendre
Oui, mais alors pourquoi notre auteur dit qu’il vaut mieux penser ce que l’on dit que dire ce que l’on pense ?
Parce que comme le dit Lacan (1), dire ce que l’on pense, tout ce que l’on pense, ça on n’y arrivera pas. Par contre penser ce que l’on dit, ça devrait être possible.
Il y a même des psychanalystes pour vous y aider…

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(1) En toute franchise je n’ai pas la référence, mais j’assume l’attribution.

Tuesday, August 17, 2010

Citation du 18 août 2010

Rien ne sert de courir ; il faut partir à point. […] / Elle part, elle s'évertue ; / Elle se hâte avec lenteur./ […] / De quoi vous sert votre vitesse ?

La Fontaine – Le lièvre et la tortue

2ème partie : De quoi vous sert votre vitesse ?

Et si cette fable nous parlait de développement durable (1) ?

Mais bien sûr au 17ème siècle il ne s’agit pas tellement d’économiser quoique ce soit, mais de comprendre que la vertu suffit pour réussir, quelques soient les moyens dont on dispose.

Dans notre Post d’hier, nous traduisions ainsi la morale de la fable : les ressources physiques, la puissance de la richesse sont des quantités, non des qualités. Ajoutons aujourd’hui : comme telles, ce sont des moyens, non des fins : ce qui importe, c’est ce qu’on veut en faire.

Oui, mais et notre développement durable alors ?

Hé bien, je serais tenté de dire qu’avec le souci de préservation des ressources, pour nous aussi, le règne de la quantité n’est plus l’essentiel. Qu’il ne s’agit même pas d’économiser, mais seulement de valoriser. Qu’importe qu’en me déplaçant en vélo je dépense moins de sous et que je puisse les entasser sur mon Livret d’Ecolo-Epargne – là où est l’Ecureuil ! – l’argent n’a plus d’intérêt, mais la vie de nos enfants, oui. Vertueux…

Mais revenons un peu à notre fable, et voyons ce qui s’y passe maintenant.

Notre Lièvre ne roule pas encore en Ferrari, mais il se déplace déjà en Cayenne (au désastreux bilan carbone), alors que la Tortue sur son poussif Vélib avance sans appauvrir l’air de la planète, ni polluer les nappes phréatiques. Bravo !

Oui, mais voilà : la Tortue vient de gagner 1000000 euros à l’Euromillion. Et vous savez quoi ? Je viens de la trouver entrain de s’exciter sur un catalogue de voiture de luxe :

L’argent, ça pourrit tout…

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(1) Contrairement à ce qui vous pourriez penser il ne s’agit pas d’un oxymore – enfin peut-être pas…

Monday, August 16, 2010

Citation du 17 août 2010

Rien ne sert de courir ; il faut partir à point. […] / Elle part, elle s'évertue ; / Elle se hâte avec lenteur./ […] / De quoi vous sert votre vitesse ?

La Fontaine – Le lièvre et la tortue

1ère partie : Elle se hâte avec lenteur.

L’oxymore (1) le plus célèbre peut-être de la littérature française : la hâte dans la lenteur (2).

Mais comme toujours, quand un procédé rhétorique est mis œuvre il faut aussi qu’il apporte un sens particulier. Ici, c’est l’idée que la lenteur permet de réussir dans une entreprise – voire même dans une compétition de vitesse.

A notre époque, la morale qu’on aimerait tirer de cette fable c’est que l’économie d’énergie fossile est possible, parce que la surconsommation liée à la vitesse n’apporte rien de bon.

Mais La Fontaine met en jeu autre chose dans sa fable : c’est le sérieux. Le lièvre n’est pas seulement celui qui va vite, mais aussi celui qui s’amuse, qui musarde parce qu’il croit que sa vitesse lui permettra de réussir quand même. Or voilà la morale : quand on n’est pas sérieux, quelque soient les qualités dont on dispose par ailleurs, on échoue devant ceux qui sont moins bien doués mais qui travaillent avec acharnement.

L’oxymore nous dit donc ceci : Si la contradiction entre la hâte et la lenteur n’existe pas, c’est parce que la hâte sérieuse est une qualité et non une quantité (comme l’est la vitesse du lièvre). La hâte sérieuse est celle qui correspond à l’effort soutenu et orienté toujours vers le même but : elle accompagne la vertu du caractère.

C’est pour cela que la tortue l’emporte quand même.

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(1) Un oxymore est une expression qui met côte à côte deux mots ayant des sens opposés et aboutissant à une image contradictoire comme dans « cette obscure lueur qui tombe des étoiles ». Voir La Liste.

(2) De la hâte dans la lenteur : je ne résiste pas au plaisir de renvoyer à la publicité Ovomaltine, qui nous montre un Suisse à l’accent un peu traînant nous annonçant qu’il a 8 secondes pour délivrer son message publicitaire avant que… ça n’explose.

Sunday, August 15, 2010

Citation du 16 août 2010

La seule tristesse qui se rencontre dans cette vie vient de notre incapacité à la recevoir sans l'assombrir par le sentiment que quelque chose nous est dû.

Christian Bobin – L'Inespérée

Tristesse III

Je ne suis pas sûr que cette citation ajoute quelque chose à la compréhension de la tristesse telle que Spinoza vient de l’établir (voir ici).

Pourtant on rencontre bien des fois cette idée : en plus de la perte « d’un degré de perfection » (Spinoza), nous sommes tristes de voir que cette perte correspond à une injustice. Nous ne sommes pas seulement tristes de perdre ; mais nous sommes en plus tristes parce que d’autres ne perdent pas.

Par exemple, le candidat recalé au Bac, est triste parce qu’il doit renoncer à l’image avantageuse qu’il s’était faite de lui-même. Mais il va être encore plus triste s’il voit que son copain, fumiste au dernier degré, est reçu malgré tout.

Mais on peut aussi penser à la chanson de Brel, le Moribond : Adieu l'Antoine je t'aimais pas bien / Adieu l'Antoine je t'aimais pas bien, tu sais / J'en crève de crever aujourd'hui / Alors que toi tu es bien vivant / Et même plus solide que l'ennui.

Si on se reporte à la vidéo live de Brel, on s’aperçoit que c’est là que se trouve le seul passage vraiment triste de la Chanson : attendri avec Emile, complice avec le Curé, accusateur avec sa femme, il est sans ressources devant cette injustice : mourir en laissant la place libre dans son lit à son ennemi…

Récapitulons : la tristesse s’entend de deux façons complémentaires.

- D’abord il y a la tristesse simple, qui correspond sans doute à ce qu’en dit Spinoza : perte d’un degré de perfection (mourir ; et en plus mourir au printemps) ;

- Et puis il y a la tristesse redoublée (au carré si l’on veut bien) : tristesse d’être victime d’une injustice.

Saturday, August 14, 2010

Citation du 15 août 2010

Il n'y a rien de plus triste que la tristesse d'un homme gai.

Armando Palacio Valdés – La joie du capitaine Ribot

Tristesse II

Hier j’ai réglé mes comptes avec ceux qui refusent d’échanger un préjugé contre 3 hypothèses.

Aujourd’hui je voudrais parler d’un autre préjugé, qui m’est propre cette fois : je déteste qu’on me dise : « Tout(e) petit(e), les clowns me faisaient pleurer… », parce que ça ne me paraît pas très authentique, j’ai l’impression que c’est un poncif ramassé n’importe où, et réinjecté dans des souvenirs d’enfants, après coup, histoire de faire l’intéressant…

Je dois reconnaître pourtant qu’il y a quand même là une part de vérité.

Reportons-nous à la citation de Valdès (1) : la tristesse est particulièrement saisissante quand elle apparaît sur fond de joie ; c’est un procédé, un peu comme dans les mélos, où les pleurs pour être émouvants, doivent surgir au milieu des rires.

- Pourquoi est-ce que je ne supporte pas qu’on me dise que les clowns font pleurer certains enfants, pendant que les autres s’étouffent de rire ? Parce que ça me paraît artificiel, comme quelque chose de trop énorme pour être vrai.

- Par contre, remarquez combien on est attentif quand la tristesse surgit avec nuance et pudeur dans la joie.

Exemple : on parle toujours avec émotion de Charlie Chaplin, qui dans un de ses films (le quel ???), nous montre Charlot – personnage facétieux et drôle – qui pleure parce que sa maison brûle. Il pleure, oui – mais on ne le voit que de dos. Il sait pleurer de dos –Bravo l’artiste ! Mais surtout : Bravo le réalisateur qui sait qu’il ne faut surtout pas montrer les larmes de Charlot.

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(1) Sur Valdès, voir ici (si vous ne maîtrisez pas la langue de Cervantès la traduction Google paraît supportable)

Friday, August 13, 2010

Citation du 14 août 2010

La tristesse est le passage de l’homme d’une plus grande à une moindre perfection.

Spinoza – Ethique, 3ème partie – Définitions des sentiments, III

Tristesse I

Le moindre avantage qu’on soit en droit d’attendre de la philosophie c’est cela : qu’elle fasse un peu le ménage dans les représentations mal fondées, dans les préjugés et dans les superstitions. Comment cela ? En nous proposant plusieurs hypothèses là où d’ordinaire une seule « certitude » nous suffit.

Le mérite de Spinoza est de souligner deux éléments propres à la tristesse :

- D’abord, la tristesse correspond à une réalité objective, qui est la perte d’un degré de perfection. Et non un sentiment lié à une subjectivité qu’il suffit d’éclairer pour la faire disparaître. Du genre : « Bouge tes fesses un peu, tu vas voir que ça ira mieux… » Non : il y a bel et bien passage … d’une plus grande à une moindre perfection.

- Ensuite, on évite également la surestimation de la tristesse entendue comme la façon dont la belle âme s’éprouve elle-même. Il faut se reporter aux Romantiques pour avoir une idée de ce qu’était alors la tristesse : une propriété du génie… ou du moins de l’homme qui sort du commun.

Donc :

- 1ère hypothèse : Spinoza nous dit que la tristesse est liée objectivement à une perte et non une grandeur ; c’est ainsi que la tristesse est exactement opposée à la joie. (1)

Sinon :

- 2ème hypothèse : que la tristesse soit strictement un état psychologique sans qu’aucun fondement objectif ne soit requis pour la comprendre – pourquoi pas ? Mais alors on devrait en faire un état pathologique, comme les états dépressifs, et ne surtout pas chercher à lui donner un sens, mais simplement combattre ça à coup d’anxiolytique : Prosac, la pilule du bonheur.

Ou encore, si vous y tenez :

- 3ème hypothèse : que la tristesse soit la marque du Génie, peut-être également… mais alors :

- ou bien (1ère hypothèse subsidiaire) il faut admettre le génie soit marqué par cela sans qu’on sache pourquoi,

- ou bien (2ème hypothèse subsidiaire) c’est qu’un Génie ne peut vivre heureux chez des nains comme nous – Ses ailes de Géant l’empêchent de marcher… (2)

C.Q.F.D. (comme disait Spinoza…)

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(1) Cf. Spinoza, idem – Def. II

J’ajouterai pour ceux qui veulent plus de précision que dans l’Explication de cette définition, que Spinoza précise que la tristesse n’est pas dans la moindre perfection – puisque participer à une perfection ne peut nous attrister – mais dans le passage à cette moindre perfection – c'est-à-dire dans la perte de quelque chose.

(2) Baudelaire – L’albatros (Les fleurs du mal)

Thursday, August 12, 2010

Citation du 13 août 2010



Aidons-nous mutuellement, / La charge des malheurs en sera plus légère
.

Jean-Pierre Florian – L'aveugle et le paralytique

Dites donc, si vous deviez porter un homme, vous feriez comme l’aveugle de cette statue ? Bizarre…

Mais l’essentiel n’est pas là : demandons nous plutôt si la fable de Florian présente un intérêt autre que celui d’édifier les petits (tout-petits) enfants.

La question est déjà de savoir si elle pourrait trouver facilement à s’exercer. Car, évidemment, le cas de l’aveugle qui marche – mais qui ne voit rien, et du paralytique qui voit – mais qui ne marche pas, est privilégié, chacun disposant de ce qui justement manque à l’autre.

Mais peut-on si facilement faire du troc de services ? Moi, j’ai tenté d’échanger des cours de philo contre des travaux de plomberie. Echec… (1)

Maintenant supposons que pour faciliter l’échange, on dise que l’entraide consiste à mutualiser les ressources entre des gens qui disposent des mêmes moyens.

Vous allez me dire : « A quoi ça sert ? Si nous avons deux hommes également capables de marcher, pour quoi l’un porterait-il l’autre ? Est-ce qu’on ne serait pas revenu au gag de La grande vadrouille

Hé bien, pas nécessairement. Parce que, justement, ça sert à ce qu’un seul des deux se fatigue, oui, mais à condition que l’autre lui rende le même service ensuite.

C’est exactement ce qu’on fait dans le co-voiturage.

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(1) Même les argentins qui ont développé un service de troc à grande échelle lors de la terrible crise financière de 2001 – quand le peso ne valait plus rien – ont été obligés de créer une « monnaie » représentant le service rendu, afin de décaler l’échange de service.

Wednesday, August 11, 2010

Citation du 12 août 2010

Climène : Il [un mot] a une obscénité qui n'est pas supportable. - Élise : Comment dites-vous ce mot-là, madame ? - Climène : Obscénité, madame. - Élise : Ah ! mon Dieu ! obscénité ; je ne sais ce que ce mot veut dire ; mais je le trouve le plus joli du monde

Molière, Critique de l’Ecole des femmes, 3

Qu’en est-il aujourd’hui ? Serions-nous comme Elise à dire qu’obscénité est un bien joli mot simplement par ce qu’on ne connaît pas sa signification ?

On dira sans trop y songer que l’obscénité est ce qui offense ouvertement la pudeur dans le domaine de la sexualité (TLF). Evidemment… Toutefois, si l’obscénité est bien une mise à nu, elle n’est pas forcément une mise à nu du corps. Ainsi cet article d’Hélène Singer (1) montre bien que la voix aussi peut être obscène, pas seulement dans le mot, mais aussi dans le cri (2) et dans le chant. Mais pour s’en tenir à ce qui nous retient aujourd’hui, remarquons que l’obscénité y est définie comme « mise en scène de l’organique » – définition où je retiens plus l’idée de « mise en scène » que celle « d’organique ».

Il y a une culture de l’obscénité, qui fluctue au gré des époques et des milieux.

Voyez le « doigt d’honneur », geste obscène (qui a remplacé le bras d’honneur d’autre fois) qui s’est si largement répandu qu’on le retrouve dans des milieux où on ne l’attendait pas : en témoigne cette photo de José Maria Aznar.

Mise en scène, oui, et voici pourquoi. L’ex-chef d’Etat espagnol fait ce geste en direction des opposants qui le huent, et par ce mouvement il cherche à la fois à les humilier, et en même temps à se décaler complètement par rapport à sa situation. Ce qui lui permet de reprendre l’initiative : voilà un doigt qui permet reprendre la main…

Au fond, comme Barthes le disait de la jouissance du texte, le jouissance de l’obscénité vient d’une distorsion : ici il s’agit de l’écart entre la distinction du personnage « Aznar », et le geste par le quel il s’inscrit dans la situation ; et il ne s’agit pas d’un geste hypocrite qui se montre sans se faire voir (3). Il s’agit d’un geste assumé, brandi bien haut pour que tout le monde le voie.

D’ailleurs, cette photo me ravit parce qu’on n’a pas flouté le visage de l’homme qui est à droite : on peut donc le voir loucher sur le doigt d’Aznar.

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(1) Hélène Singer – Quand la voix se fait obscène.

(2) « [Le cri] : sa réalité recouvre ce que nous dit Alain Marc de l’obscène : directement vécu, pas déformé par une saisie rétrospective, qui provoque l’intensité, et la brutalité, du réel, qui est pris en pleine figure, l’obscène ne laisse pas le choix : il force le regard. » Alain Marc Écrire le cri, cité par Hélène Singer

(3) Exemple de « doigt » hypocrite : voir ici le doigt d’honneur aux journalistes d’Eric Besson et celui de Benoît Hamon