Wednesday, March 15, 2006

Citation du 16 mars 2006

« Pour examiner la vérité, il est besoin, une fois dans sa vie, de mettre toutes choses en doute autant qu'il se peut. »

René Descartes - Règles pour la direction de l'esprit

Quatre points dans cette citation retiennent l’attention :

1 - Il s’agit d’examiner la vérité, donc de vérifier qu’elle mérite d’être considérée comme telle

2 - Qu’on doit le faire une fois dans sa vie

3 - Que ce doute doit affecter toutes choses (= toute connaissance) quelle qu’elles soient.

4 - Qu’on ne peut douter qu’autant qu’il se peut, autrement dit que le doute n’est pas une attitude mais la conséquence de solides raisons.

En cette période de regret et de débat sur l’affaire d’Outreau, l’évocation de la « culture du doute », nous convie à réfléchir au second point de cette citation.

« Une fois dans sa vie » : pas deux, pas trois, une et puis c’est fini. Le doute, il faut en sortir, sinon on est paralysé par l’hésitation, l’incertitude. Est-ce cela qu’on veut dire quand on parle de culture du doute ? Probablement, car comment des juges dont la fonction est de dire la loi pourraient-ils rester dans l’incertitude qu’ils ont pour métier de dissiper ? Imagine-t-on Salomon disant : « J’ai comme un doute, alors je vais couper l’enfant en deux parce que je ne sais pas à qui le rendre.». Bien sûr Salomon ne savait pas à qui le rendre, mais son célèbre jugement n’était qu’une ruse pour forcer la vérité à se dévoiler, autrement dit pour sortir du doute.

Douter, c’est douter d’abord de l’évidence, voilà ce que Descartes nous enseigne. On doute tant qu’on peut, tant qu’une preuve irréfutable ne nous oblige pas à y renoncer. On doute donc pour prouver.

Prouver, c’est prouver les preuves et, comme on le sait, en matière judiciaire les aveux ne sont pas preuves (sans quoi la torture serait toujours d’actualité). Quand sait-on qu’on a rencontré la preuve qui n’a plus besoins d’être prouvée ? Quand elle résiste au doute, car la vérité, c’est ce qui s’impose à qui ne veut pas la croire. Dans les affaires criminelles les preuves matérielles jouent à peu près ce rôle tant qu’elles existent ; et puis après, … on retrouve l’intime conviction des magistrats. Est-elle probante ?

Descartes quant à lui, avait cru nécessaire d’en appeler à l’infinie bonté divine pour éclairer le chemin de la vérité. Il sera difficile de faire mieux.

Tuesday, March 14, 2006

Citation du 15 mars 2006

« Connais-toi toi-même. Maxime aussi pernicieuse que laide. Quiconque s'observe arrête son développement. La chenille qui chercherait à bien se connaître ne deviendrait jamais papillon. »

Gide - Les nouvelles nourritures

Auguste Comte ironisait sur celui qui voudrait être à sa fenêtre pour se regarder passer dans la rue : cette critique de l’introspection est reprise par Gide, qui l’oriente vers sa nocivité pratique. C’est sûr que la chenille ne se demande pas si elle doit devenir papillon. Mais l’homme ne peut-il quant à lui se demander quel homme il va - il doit - devenir ? Vouloir opposer la spontanéité à la réflexion rationnelle, c’est sans doute intéressant mais est-ce réaliste ?

Bergson disait qu’on ne peut connaître l’avenir parce qu’il n’existe pas, et qu’il n’existe pas parce qu’il nous faut l’inventer. En devenir, nous mouvant sans cesse d’un passé immédiat à un avenir imminent, nous ne formons jamais une réalité stable comme un objet que nous - ou d’autres - pourrions étudier. De ce point de vue le précepte socratique est vain en effet, puisqu’on ne peut connaître ce qu’on est en train de devenir ; aucune essence éternelle à découvrir derrière le rideau des apparences, aucun statut social capable de déterminer notre nature, aucune hérédité pour nous définir.

Mais si nous ne pouvons nous définir du moins devons nous orienter notre évolution en tenant compte de ce que nous sommes devenus. Qui donc pourrait affirmer sans faire rire : « Aujourd’hui, j’étudie la physiologie des bigorneaux, mais hier je m'étais spécialisé en littérature chinoise - époque ming - ; je réfléchis à demain ; peut-être devrais-je faire une recherche sur la technique du béton pré-contraint… ». Même Sartre disant « l’existence précède l’essence » admet tout à fait que l’essence existe. D’ailleurs si la chenille n’a pas besoin de connaître le papillon qu’elle va devenir, celui-ci peut en revanche, réfléchir à sa condition papillonnante.

Le seul problème reste donc de savoir si nous sommes devenus le papillon que nous avons à être.

Monday, March 13, 2006

Citation du 14 mars 2006

"Connais-toi toi-même » et « Sois sage », c’est la même chose.

Platon Charmide

On connaît le paradoxe de la sagesse socratique ; conçue comme savoir indépassable, Socrate, au lieu de lui donner comme objet l’immensité et l’éloignement de l’Univers, lui assigne ce qu’il y a de plus proche de nous-mêmes, à savoir : nous-mêmes.

Science difficile car la proximité est justement ce qui empêche de connaître : où est le miroir qui me permettra de me voir moi-même pour m’étudier à distance d’objet ? Alors qu’Aristote conseillait de trouver un ami, fidèle reflet de nous-mêmes, Platon conseille de se tourner vers Dieu, Ame supérieure qui éclaire les âmes humaines en leur montrant ce qu'elles doivent être.

Car voilà la finesse : la sagesse n’est pas seulement science, elle est aussi art : celui d’agir opportunément par science ; le commandement socratique est au fond une maxime morale. « Connais-toi toi-même pour devenir ce que tu dois être » ; et peut-être même : « Compare donc ce que tu as fait de toi avec ce que tu aurais pu être ». La jeunesse est l’âge des projets les plus fous ; et des abandons encore plus déraisonnables. La sagesse, supposée apanage de la vieillesse est l’âge où la science n’éclaire plus que le chemin … des autres ! Car, si la sagesse et folie vont de paire, la folie du sage ne serait pas n’importe quelle folie : elle serait folie du vieillard qui croirait que le flambeau de la sagesse éclaire sa propre vie, qu’il y a encore un chemin à éclairer devant lui.

Socrate ne cherche donc pas la sagesse pour lui-même, mais pour éclairer les autres. Est-ce plus facile ? En tout cas c’est plus dangereux : qui donc aime savoir ce qu’il aurait dû être ?

A suivre

Sunday, March 12, 2006

Citation du 13 mars 2006

"S'il n'y avait pas la Science, combien d'entre nous pourraient profiter de leur cancer pendant plus de cinq ans ?"

Pierre Desproges - Extrait de Vivons heureux en attendant la mort

La morbidité est le fléau des temps modernes. Des naïfs croient que grâce à la médecine nous allons vivre très vieux et mourir en pleine santé : erreur. Plus on vit vieux, plus on a de « chances » de vivre longtemps en couches culottes, mangeant sa Blédine dans un fauteuil roulant... On demandait un jour au concours d’infirmières de réfléchir à une statistique montrant qu’en 20 ans le nombre des décès à l’hôpital (comparé à celui des décès à domicile) avait augmenté dans des proportions extraordinaires. Une candidate répond : « les gens meurent d’avantage à l’hôpital qu’à leur domicile parce qu’ils sont plus nombreux à mourir malades. C’est un problème de santé publique. » Donc autrefois, on mourait en pleine santé. C.Q.F.D.

Mais sous prétexte de lucidité n’allons pas verser dans un pessimisme encore plus morbide. Pascal comparait l’homme à un condamné à mort attendant dans sa cellule l’heure de son exécution. Mais la vie ne s’épanouit pas sur le terreau de la mort ; l’oubli, force active (Nietzsche), nous propulse vers l’avenir, ou plutôt ouvre le présent sur l’avenir de l’action. Desproges lui-même, son cancer, il en a fait un spectacle, il l’a dominé par son humour, il l’a vaincu en le ridiculisant. Bref il l’a détaché de lui-même, il en a fait une chose. On dit parfois qu’on exorcise nos démons par la parole. Ici on ne les exorcise pas, on les objective, on les englobe pour mieux les dépasser. C’est encore Pascal qui en parle le mieux.

Si le cœur vous en dit, relisez les fragments des Pensées consacrés au « roseau pensant »…

Saturday, March 11, 2006

Citation du 12 mars 2006

« C’est dur de haïr tout seul ; mais à plusieurs, c’est un vrai plaisir. »

Bernard-Marie Koltès - Dans la solitude des champs de coton

On pense au quart d’heure de la haine imaginé par Orwell dans 1984 : les fonctionnaires du ministère de la mémoire (et tous les autres sans doute) sont convoqués chaque jour dans une salle de télévision. Sur l’écran défile pendant un quart d’heure des images de l’opposant politique de Big Brother (l’opposant a un nom juif, bien sûr). Et pendant ce quart d’heure les spectateurs couvrent d’insultes et de menaces cet ennemi du pouvoir. Et cela partout dans le pays, et chaque jour.

La haine n’est pas seulement plus éruptive dans le foule, elle est aussi plus jouissive. Je ne sais pas si c’est dur de haïr tout seul parce qu’on ne choisit pas de le faire, à moins de croire à la responsabilité des passions. En tout cas, si l’amour est jouissance, la haine est une souffrance dans la mesure où elle désire l’anéantissement de son objet, mais qu’en même temps elle ne se satisfait vraiment que d’une destruction lente, indéfiniment prolongée, ce qui n’arrive pas. Par contre la haine à plusieurs donne une satisfaction : celle de se conforter dans son être par l’identification aux autres : après tout haïr n’a pas beaucoup d’importance ici, ce qui compte c’est d’exister à travers les autres, amplifié par leur nombre et leur force, identifié à la personnalité de leur leader. Car c’est à un jeu de l’identification qu’on assiste, le même que celui qui, dans l’armée, fait que le soldat est prêt à torturer et à mourir, car ce n’est pas lui qui torture ni qui meure : c’est la troupe ou c’est son chef. C’est justement parce que la haine ici n’est qu’un moyen qu’elle est si aisée à susciter, si démesurée dans ses explosions, et pour finir si facile à déplacer vers une autre victime.

Si donc on imagine que les foule sont sadiques on se trompe : elles ont une existence et elles se cherchent une identité.

Friday, March 10, 2006

Citation du 11 mars 2006

« Platon disait que les bons sont ceux qui se contentent de rêver ce que les méchants font en réalité. »

Freud.

Le Président (à l’accusé) - Les faits sont les suivants : dimanche dernier dans le bois au-dessus du village, vous avez montré votre ki-ki à une petite fille qui passait par là. Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

L’accusé - Mais je voulais pas, moi, monsieur le Président. Je ne sais pas ce qui m’a pris, c’était plus fort que moi, j’ai pas pu m’en empêcher… J’étais comme dans un rêve.

L’avocat - Monsieur le Président, ce que mon client a fait c’est mal, je vous l’accorde, mais faut-il le condamner sévèrement pour cela ? Oui, messieurs les juges, cet homme a succombé à une pulsion, et alors ? N’a-t-il pas simplement réalisé ce dont beaucoup de gens tout à fait normaux rêvent chaque nuit ? Et vous même, monsieur le Président, n’avez-vous jamais rêvé que vous étiez dans un jardin public, avec un grand imperméable, …

Le Président : Maître, je vous défend de parler ainsi. Sachez que mes rêves sont irréalisables, qu’ils sont bien au-delà de la réalité, et que si votre client peut confondre ses fantasmes avec elle, c’est la preuve qu’il est puéril. Il faut être un petit enfant pour rêver qu’on mange des fraises le jour où ça a été défendu (1).

Quant à moi je fais toujours de beaux rêves, parce que je lis Sade pour m’endormir.

(1) Le Président lit aussi Freud

Thursday, March 09, 2006

Citation du 10 mars 2006

« En vérité, la vérité, il n'y a pas de vérité ! »

Jean-Claude Van Damme (Acteur et cinéaste belge)

On peut être acteur et cinéaste, belge de surcroît, et rester insensible au principe de contradiction, qui interdit d’affirmer comme vérité qu’il n’y a pas de vérité.

Mais il est en bonne compagnie : tous les sceptiques, depuis Pyrrhon, ont côtoyé le même paradoxe. C'est du moins ce qu'on lit un peu partout. Voyons cela d’un peu plus près.

Le sceptique c’est celui qui doute. Il ne dira jamais « je sais avec une absolue certitude qu’il n’y a pas de vérité ». Il dira : « Certes, la vérité existe, mais je ne sais pas la distinguer de l’erreur. » Prenez un exemple : dans six mois vous serez ou bien vivant ou bien mort. L’une de ces deux affirmations est nécessairement vraie, mais vous ne savez pas la quelle (du moins je le suppose). Il ne dira pas qu’il n’y a pas de vérité, il dira qu’on ne peut pas la (re)connaître, ce qui pratiquement revient au même, mais est logiquement différent.

Tout ça, c’est une affaire de critères. Certains pensent qu’il n’y a pas de critères de vérité ou alors que, s’ils existent, ils ne s’appliquent à rien du tout. Le sceptique pense qu’il n’y en a pas qui soit indubitable et voilà tout. Les gens ordinaires croient que la vérité, c’est ce qui permet de vivre au jour le jour : le critère de la vérité, c’est la réussite. Ce sont des pragmatistes (pour le dire vite).

Restent ceux qui croient que, s’il s’agit réussir dans la vie, alors une bonne torgnole vaut mieux qu’un long discours … N’est-ce pas, Jean-Claude ?

Wednesday, March 08, 2006

Citation du 9 mars 2006

« Entre le faible et le fort, c'est la liberté qui opprime et la loi qui libère. »
Lacordaire
Lisons : « c’est la liberté naturelle qui opprime, et la loi qui garantit l’égalité des droits qui libère. »
Reversant. Sans être vraiment anarchistes, nous croyons facilement que c’est la loi qui opprime, et la liberté qui - bien sûr - libère.
C’est que nous pensons plus à l’individu qu’à son rapport aux autres. Comme si nous étions des atomes agités du mouvement brownien, ou des danseurs sur la piste surpeuplée d’une discothèque, nous ne cherchons en fait qu’à éviter les autres, non à les rencontrer. Au mieux, nous les ignorons. C’est ce qui fait que notre liberté est individualisme, et non coopération. C’est donc pour cela que nos libertés s’entregènent et se répandent au dépend les unes des autres, le fort opprimant le faible, jusqu’à ce que la loi y mette bon ordre : « La liberté consiste à faire tout ce qui ne nuit pas à autrui: ainsi l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi. » Déclaration des droits de l’homme article 4.
Mais l’anarchie a plus d’un tour dans son sac. Voyez Proudhon : «la liberté croît comme la force, par l'union ». L’équation est simple : la liberté n’existe que par la réalisation de nos projets. Seuls nous ne réalisons que ce que notre force individuelle nous permet. Nombreux, notre liberté est démultipliée par la force ajoutée des autres.
Seulement, c’est la coopération qui rend possible la préservation de la liberté. Or entre le fort et le faible, quelle coopération imaginer ? Cela n’est possible que si vous croyez que le calcul d’intérêt reste au second plan, c’est à dire si vous imaginez que le fort n’espère aucun avantage du faible.
L’anarchie n’est donc possible si la nature humaine est bonne

Tuesday, March 07, 2006

Citation du 8 mars 2006

« Les hommes éveillés n'ont qu'un monde, mais les hommes endormis ont chacun leur monde. »

Héraclite Fragment 89

Le « philosophe obscur » est (pour une fois peut-être) parfaitement clair : si la réalité est unique, l’imaginaire est multiple. Comment un présocratique tel que lui voyait-il la chose ? Nous ne pouvons probablement plus le savoir : plus de deux millénaires et demi sont passé là dessus et nous lisons Héraclite avec notre culture, notre poésie, notre psychanalyse, nos philosophes, notre monde désenchanté. Pourtant si cette citation nous touche encore, c'est sans doute sur ce point.

« L’homme éveillé » vit dans le monde matériel, celui qui appelle l’action, la coopération entre les hommes, en vue de l’affrontement avec la matière. Rien d’autre. Notre monde est en effet désenchanté : plus de génies, plus de Dieux, plus de fantômes, rien que de la matière que nous gérons comme un « stock de ressources », en tant que nous serions « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Nous sommes maîtres du monde, peut-être, mais ce monde est plat, sans surprise ni intérêt.

En revanche le monde du rêve est propre à chacun d’entre nous, parce qu’il est fait sur mesure pour exprimer nos désirs. Si la réalité n’est pas le milieu où s’exprime notre désir, c’est parce qu’elle est soit expression des besoins vitaux, soit celui du désir formaté pour la consommation. En bref : elle est commune à tous.

Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d’être habité dit Rousseau : non seulement nous y reconnaissons les objets que nous chérissons, mais nous en jouissons en toute liberté.

Pardessus les siècles, les millénaires, les aspirations des hommes sont les mêmes. Leurs déceptions aussi.

Monday, March 06, 2006

Citation du 7 mars 2006

« L’antisémitisme n’entre pas dans la catégorie de pensée que protège le Droit de libre opinion. »

Jean-Paul Sartre - Réflexions sur la question juive

C’est plutôt étonnant : beaucoup de gens - sincères et surtout pas antisémites - ne comprennent pas que l’opinion antisémite soit un délit (ce qu’elle n’était pas encore lorsque Sartre a écrit ces lignes). Après tout disent-ils, la liberté d’opinion couvre toutes les opinions, qu’elles soient religieuses, politiques, morales, artistiques, que sais-je encore ? Pourquoi, alors que je peux tenir des propos sur la religion de mon voisin qu’il va d’ailleurs peut-être juger offensants pour ses convictions, serais-je tenu pour pénalement condamnable si je dis du mal des juifs (ou d’autres races, ou des homosexuels…).

En fait il faut être naïf - comme moi - pour s’en étonner, car dans leur forme ces estimations sont toutes équivalents : elles énoncent un jugement de valeur, une préférence, une répugnance. Seulement, voilà, dit Sartre, ce n’est pas la même chose de dire, par exemple « Je n’aime pas la tarte aux pommes », ou «Je suis contre la politique vinicole du gouvernement (1947) », et dire « Dehors les Juifs » voire même « mort aux Juifs ».

L’opinion est un état d’esprit consistant à affirmer ce que l’on croit vrai tout en sachant qu’on peut se tromper. Dans un sens plus restreint elle désigne ces idées qui expriment ou impliquent notre personnalité (opinion personnelle). Ceux qui revendiquent un droit de libre opinion songent souvent à ce second sens : j’ai le droit d’être comme je suis (sans avoir à me justifier), j’ai donc le droit de penser ce que je veux (et qui est la conséquence de ma personnalité).

Seulement, voilà. Appeler au meurtre ou simplement à la haine, à l’exclusion, ce n’est pas une opinion ; c’est un acte. Je ne formule pas simplement ma vision philosophique du monde, je m’implique dans un effort pour exclure mes semblables de leur droits, je leur refuse ce que pourtant je réclame pour moi : la liberté d’exister et de jouir des droits fondamentaux de l’homme. Qu’ils soient Juifs, arabes, homosexuels ou ce qu’on voudra.

Exactement comme la diffamation, l’opinion antisémite ou raciste n’a d’opinion que le nom : c’est un crime perpétré par la pensée.

Sunday, March 05, 2006

Citation du 6 mars 2006

« Et le désir s’accroît quand l’effet se recule »

Corneille Polyeucte, acte I

Qui n’a pas, adolescent boutonneux, ricané au calembour contenu dans ce vers de Corneille (1) jadis étudié au lycée ?

Je ne vais pas faire un discours sur la dignité du calembour en philosophie (encore qu’avec Platon, Hegel et quelques autres il y aurait de quoi alimenter cette chronique pendant une semaine). Tournons-nous plutôt vers l’éloge de la frustration énoncée ici : si la jouissance est proportionnelle au désir, un maximum de plaisir est lié au minimum d’occasions de le satisfaire.

En cette période de Carême, il est bon de se souvenir de ce détournement d’une contrainte voulue comme pénitence et mortification de la chair. Non seulement elle se venge en jouissant deux fois plus ensuite, mais le pêcheur risque de ne penser - de ne se préparer - qu’à ça durant toute cette période !

L'abstinence n'est peut-être donc pas un bon calcul. Rappelons-nous que Freud a décrit très minutieusement le mécanisme du refoulement ; le retour du refoulé s’effectue quoiqu’il arrive, et la jouissance rendue impossible dans la réalité s’épanouit dans les rêves, dans les fantasmes, et bien sûr dans des satisfactions symboliques. La vertu elle même n’est pas à l’abri de tels détournements, et sans chercher à voir le mal partout, beaucoup se sont interrogés sur l’amour mystique (voir la vie de Sainte-Thérèse [de Lisieux]), et des esprits mal tournés y ont vu non le dépouillement de la spiritualité, mais un désordre hystérique, voire même un orgasme extatique.

Si vous pratiquez le Carême, merci de poster un message pour nous dire si c’est un bon investissement en terme de sensualité.

(1) A ne lire que par ceux qui ont le cerveau lent : « Et le désir s’accroît quand les fesses reculent »

Saturday, March 04, 2006

Citation du 5 mars 2006

Un ami, c'est quelqu'un qui sait tout de vous et qui vous aime quand même.

Anonyme

Revoilà l’Anonyme - un ami qui nous veut du bien sans doute.

Vachard avec ça. Car que dire en effet d’un ami ? C'est quelqu'un qui nous apporte son amitié. Banal. Alors, demandons-lui une preuve de son amitié. Quelle preuve d’amitié plus forte que celle-là : nous aimer tels que nous sommes et malgré ce que nous sommes - sous entendu : malgré notre abjection. Et tandis que l’amant ne verra son aimé qu’à travers le miroir déformant de sa passion, l’ami, lui, saura conserver sa lucidité à notre égard.

Qu’attendons-nous de nos amis ? Qu’ils nous aiment. Soit. Et puis quoi d’autre ? Aristote disait : l’ami c’est quelqu’un qui nous ressemble. Voilà qui restreint le mérite que lui accorde l’Anonyme : il nous aime peut-être parce qu’il s’aime lui-même à travers nous. Mais pour Aristote, le problème n’est pas là. Il est de satisfaire à l’injonction socratique : « Connais-toi toi-même ». Pas facile. Alors voilà, dit notre Philosophe, regardez-vous dans votre ami. Ce qu’il est, vous l’êtes aussi. Cette distance indispensable pour l’examen, cette objectivité qui ne se constitue que dans l’extériorité, c’est votre ami qui peut vous l’apporter.

Mais alors il ne s’agit plus de savoir si nous aimons notre ami, mais seulement de savoir s’il peut remplir cette fonction très particulière. Bref, un ami c’est quelqu’un qui nous est utile.

Et puis alors, peut-on mettre ami(s) au pluriel ?

Friday, March 03, 2006

Citation du 4 mars 2006

« Boire sans soif et faire l'amour en tout temps, Madame, il n'y a que ça qui nous distingue des autres bêtes. »

Beaumarchais, Le mariage de Figaro, acte 9, scène 21.

Nous sommes des bêtes. Mais différentes des autres. Chez nous la recherche du plaisir est découplée de la satisfaction des besoins. Nous ne cherchons pas la satiété ; nous cherchons la jouissance. Toujours prêts à boire et à faire l’amour, nous sommes ainsi supérieurs à l’animal, limité dans ce registre par la nature elle-même.

Alors voici le mari ivrogne qui rentre chez lui et qui bat sa femme. Quelle excuse a-t-il ? Celle d’affirmer haut - très haut - et fort - très fort - qu’il ne saurait se passer de cette preuve d’humanité.

Et voilà l’homme volage qui rentre aussi chez lui après un cinq à sept de folie en compagnie de sa maitresse ; il remet ça avec sa femme, et quand la malheureuse découvre son infidélité, il lui répond : « Ce que j’ai fait cet après midi, aucune bête au monde ne l’aurait fait. » Comme Guillaumet descendant des Andes !

Dès le Moyen Age, les Saints Pères de l’Eglise ont attiré l’attention sur la pudeur et la sobriété de l’animal ; en particulier l’éléphant dont on disait qu’il ne courtisait son éléphante que très rarement et en prenant la précaution de s’écarter du troupeau. Pour les Saints Pères, mieux vaudrait pour notre salut être des bêtes que des hommes.

Et Rousseau, toujours aussi misanthrope, ajoute : « l’homme qui médite est un animal dépravé ». Dépravé, oui, mais pas seulement par la méditation !

Thursday, March 02, 2006

Citation du 3 mars 2006

"Ô toi qui entres ici abandonne tout espoir !"

Dante - La divine comédie (L’Enfer)

C'est cette phrase, gravée sur la porte de l’Enfer, qui accueille les damnés; elle ouvre aussi l’œuvre de Dante. C’est un peu plus honnête que le « Arbeit macht frei » du portail d’Auschwitz…

L’enfer, et après ? Après rien. Ou plutôt si : après l’enfer, l’enfer. Il faut s’appeler Rimbaud pour ne vivre qu’« une saison en enfer » !

Nous avons là une idée de l’éternité. Outre les tortures, l’enfer est désespérant par la certitude de l’avenir. « Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir » dit la sagesse populaire ; parce que l’irréversible de la mort ne s’est pas accompli. Mais l’enfer, c’est l’irréversible dans la vie éternelle : car les damnés vivent, c’est certain : ils vivent en tout cas suffisamment pour souffrir. Mais justement, quelle est la première souffrance en Enfer ? A celle des tourments complaisamment imaginés par l’Eglise médiévale, il ne faudrait-il pas substituer celle du désespoir ?

Dans ce cas nous aurions une idée de l’Enfer dès cette vie. De même que Sartre imaginait l’enfer comme un enfermement dans une chambre d’hôtel de trois personnes qui se détestent et se déchirent sans jamais en finir, la vie quotidienne avec son lot de lassitude, avec ses efforts bientôt abandonnés nous donne une idée de cette déprimante stagnation.

C’est Nietzsche qui a raison. Si tu veux savoir ce que c’est qu’aimer la vie, pense à l’« Eternel Retour » : vouloir que tout ce que tu as vécu, y compris les échecs et les blessures, les souffrances et les deuils, se reproduise indéfiniment, car c’est cela aussi la vie. Aimer la vie pour les sourires de l’enfant et le gazouillis des oiseaux, c’est l’imaginer comme le paradis, un jardin édénique dont on ne sortirait jamais : c’est banal. Aimer la vie au point de vouloir qu’elle se prolonge indéfiniment y compris avec ses désolations, ses chagrins et ses douleurs voilà qui l’est moins.

L’enfer c’est l’éternel retour, c’est sauf pour le Surhomme.

Wednesday, March 01, 2006

Citation du 2 mars 2006

« C'est drôle, on parle souvent du Pôle Nord, plus rarement du Pôle Sud, et jamais du Pôle Ouest ni du Pôle Est. Pourquoi cette injustice ?»

Alphonse Allais - Le sourire

Posez cette question aux géographes : ils hausseront les épaules. Demandez maintenant aux historiens ; ils souriront, mais ils vous répondront.

Réfléchissons : pôle sud/pôle nord : on sait où c’est, parce que la terre tourne autour de son axe : aux deux bouts, il y a un « nord absolu » et un « sud absolu ». Bien. Mais le « pôle ouest » : vous mettez ça où ? Au far-west ? Seulement, pour un Californien, le lointain ouest c’est Hawaï, voire même la Chine ! Bref : il n’y a pas d’ouest absolu. Idem bien sûr pour l’est.

Donc pour qu’il y ait un pôle ouest et un pôle est, il faut qu’il y ait un est ou un ouest absolu. Et c’est là que l’historien se réveille : au moyen age -dira-t-il- on considérait que la terre était plate, et donc il y avait une position absolue pour chacun des points cardinaux : l’ouest, c’est la partie gauche de la carte, l’est, sa partie droite, le nord est en haut, le sud est en bas. Mais qu’est-ce qui m’empêche de retourner la carte si je veux ?

Pour éviter cela, il faut un point de référence lui-même absolu : au moyen-age ce centre de référence ce n’est pas le soleil, c’est Jérusalem, plus précisément, c’est le Christ en croix. Le Christ a été crucifié face à l’ouest ; il est mort pour la rédemption l’humanité : donc il est tourné vers ceux qui méritent la rédemption : les hommes de l’Europe (= devenus chrétiens). Il est dos à l’est : les asiatiques ne méritent pas d’être sauvés (= ce sont des payens). A sa droite (nord) : les bons, comme les vikings (= devenus chrétiens). A sa gauche (sud), les mauvais : les africains (= payens). L’espace est donc doublement balisé, parce qu'à chaque point cardinal correspond un double absolu : à un absolu de localisation s’ajoute un absolu de signification, opposant le monde christianisé au monde payen.

Donc il n’est pas absurde de vouloir qu’il y ait un pôle ouest ou un pôle est. Simplement, les conditions ne sont plus remplies depuis que les géographes se sont emparés des points cardinaux.

Tuesday, February 28, 2006

Citation du 1er mars 2006

« L'égalité est la plus horrible des injustices. »

Edmond et Jules de Goncourt - Journal (Extrait)

L’égalité, la plus horrible des injustice ? Ils y vont fort, les frères Goncourt ! Que dire de la veuve sans défense, spoliée et violentée? Rien du tout. Et de l’orphelin, exploité par d’odieux individus qui le font travailler comme un esclave ? Du pipi de chat. Mais que le fils de l’ouvrier aille à la même école que le fils du riche, là permettez : c’est insoutenable !

Challenge du jour : trouver quelque chose qui justifie ces propos, pour voir si c’est possible.

… En réalité ce n’est pas si difficile : il suffit de montrer que toute notre société tourne autour de l’inégalité : à travail inégal, salaire inégal. Bon, mais ça veut dire aussi qu’il y a égalité lorsque le mérite est identique.

Objection, Votre Honneur ! Car, comme le disait Marx, cela suppose qu’on limite l’individu à « être un travailleur et rien de plus ». Qu’il soit par ailleurs père de famille nombreuse, ou qu’il ait un handicap quelconque l’empêchant de travailler ne fait rien à l’affaire ; s’il ne travaille pas il crèvera de faim, à moins que l’Etat ne lui alloue de quoi survivre en attendant…on ne sait quoi. Autrement dit, l’égalité devant le critère de rétribution est inégalité de ressources. Et l’inégalité des ressources est inégalité des conditions de (sur)vie.

Et alors? Tout marche comme ça ; et tous ceux qui passent des concours le diront : il n’y aura pas de place pour tout le monde : que le meilleur gagne ! Et le chômeur qui retrouve du travail le dira aussi : ce n’est pas juste que les chômeurs chroniques (supposés être de mauvaise volonté) se la coulent douce avec leurs indemnités.

Alors, on est tous d’accord : l’égalité est bien « la plus horrible des injustices ». D’accord ?

Monday, February 27, 2006

Citation du 28 février 2006

« Je vois le bien, je l’approuve et je fais le mal. »

Ovide - Métamorphoses - VII, 20

On considère généralement que cette formule (prononcée par Médée dans les Métamorphoses) désigne la faiblesse de l’être humain, capable de reconnaître les valeurs mais incapable de faire ce qu’elles nous imposent.

Ce qui est intéressant ici c’est de réfléchir sur le moment où nous quittons le droite ligne (celle de l’honnêteté) pour bifurquer vers … ce qui est moins honnête. Par exemple, le commerçant nous rend la monnaie avec un billet de trop ; en l’espace d’un instant nous devons choisir : le lui rendre ou l’empocher ?

Supposons qu’on l’empoche : c’est très vilain. Aussi nous donnons-nous de bonnes raisons : les commerçants - ce commerçant - font des profits abusifs, c’est connu. Nous ne faisons que récupérer ce qu’il nous avait indûment subtilisé. A moins que fort lucidement nous estimions que nous avons absolument besoin de cet argent, beaucoup plus que le commerçant qui est très riche, c’est notoire. Ou encore, que c’est de sa faute, il n’avait qu’à ne pas nous donner ce billet, c’est lui le responsable, il ne fallait pas nous tenter. Bref, c’est la loi de la jungle. Si nous ne faisons pas le bien, nous ne faisons pas non plus le mal, et notre conscience est en paix.

Hypocrisie ? Soit. Mais alors, cela veut dire que nous reconnaissons qu’il aurait fallu agir autrement, que le bien était de restituer ce qui ne nous appartient pas. Et aussi : connaissant le bien, cela ne nous a nullement empêché de faire le mal.
Et donc : si nous le faisons, c’est parce que nous l'avons librement choisi. Descartes appelle « liberté d’indifférence » ce pouvoir de rester insensible au bien, qui nous rend libres de faire le mal. Pour qu’il soit moral (donc = louable) de faire le bien, il faut que nous soyons capable (donc = coupable) de faire le mal.

Sunday, February 26, 2006

Citation du 27 février 2006

« Tous délibèrent, un seul décide. »

Maxime

(Suite du 26 février)

On a vu en quoi la démocratie pouvait répondre aux critiques d’inefficacité, de faiblesse, où la parole du débat parasite l’action politique.

Mais cette solution ne nous évite pas un écueil important : comment éviter que la « délibération » se vide de son contenu au profit de la délégation ? On aperçoit bien dans les démocraties modernes l’existence de cette dérive : un suffrage (tel celui de l’élection du Président) se déroule avec une participation satisfaisante, puis les autres scrutins (législatifs, exécutif régional) ont un taux d’abstention plus élevé, comme si les citoyens estimaient avoir assez fait avec la première élection, comme si il n’y avait plus rien à décider ensuite : c’est l’affaire de ceux qui sont déjà élus.

Autrement dit, la difficulté de la démocratie, ce n’est pas l’excès de délibération, mais son insuffisance. Délibérer, de n’est pas palabrer entre ignorants sur des faits qu’on ignore. C’est confronter les points de vue sur les valeurs qui vont orienter l’avenir. L’avenir, de toute façon il arrivera ; au mieux on peut l’infléchir ; au pire il est inexorable. Mais, même dans ce cas, il reste à savoir si on le subira ou si on comprendra ce qui nous arrive. L’exemple de la réforme des retraites a été révélateur : les passions ont éliminé le débat au profit d’une empoignade idéologique, c’est-à-dire coupée de la réalité.

Quand tous ne délibèrent pas, alors c’est là, oui, qu’un seul décide.

Saturday, February 25, 2006

Citation du 26 février 2006

« Tous délibèrent ; un seul décide »

Maxime

Il y a deux critiques habituelles adressées à la démocratie : la plus courante vise l’ignorance du peuple qui le rendrait inapte à se gouverner lui-même ; autrefois on associait à ceci l’affirmation que son intempérance et ses passions le pousseraient aux pires excès. Bref, si le peuple agi, c’est dans le sens du pire. L’autre objection porte au contraire sur son incapacité à agir : irrésolu, indécis, perdant le temps précieux de l’action dans des palabres ineptes, les délibérations du peuple n’aboutissent à rien. Tel est le sens de cette maxime.

Mais de même que Diogène (le cynique) prouvait le mouvement en marchant, de même la démocratie prouve son efficacité…en votant. Mais dira-t-on, si le peuple est indécis, c’est qu’il ne sait quelle action choisir. Par quel miracle va-t-il prendre une décision opérationnelle en votant ?

Tout simplement ainsi : la démocratie consiste à décider qui va décider. Certes ce n’est pas l’action directe jaillissant de l’« esprit » de cent mille cerveaux assemblés sur la Place du Peuple ; mais c’est un choix dont on peut rendre raison, qui aura des conséquences pratiques.

En tout cas il fera que le gouvernement sera démocratique, car il devra rendre des comptes. Mandaté pour résoudre des difficultés précises, il sera élu sur un programme que l’électeur aura à valider - s’il le veut bien - par son vote.

Reste que l’action politique doit aussi faire face à l’imprévu, et là, la délégation de pouvoir est inopérante, parce que l’action politique n’est pas de l’ordre du « prévoir ».
Reste aussi que les promesses électorales n’engagent, comme on l’a vu, que ceux qui les croient.

à suivre


Friday, February 24, 2006

Citation du 25 février 2006

Juliette - Quelle satisfaction peux-tu avoir cette nuit ?
Roméo - L’échange de ton vœu de fidèle amour et de mon vœu.
J - Avant que tu l’aies demandé je te l’ai donné
Et je voudrais encore avoir à te le donner.
R - Tu voudrais le reprendre, oh pourquoi bien-aimée ?
J - Pour être généreuse, et te le redonner !
Shakespeare, Roméo et Juliette, II, 2, 126-131
[Ne reculant devant aucun sacrifice, La citation du jour offre à ses fidèles lecteurs deux commentaires de la même citation. Et toujours pour le prix d’un seul]
1er commentaire
Elle : Chouchou, dis-moi que tu m’aimes.
Lui : Mais oui, je t’aime, tu le sais bien.
Elle : Mais tu m’aimes comment ?
Lui : Comment ça ? Qu’est-ce que tu veux savoir de plus ? Tiens, je t’aime comme ma moto ! Oui, ma Suz 750, quand je l’enfourche et que je mets ma clef dans le démarreur…
Elle : Arrête ! Tu vas encore dire des cochonneries ! Je ne suis pas ta moto, je suis ta femme; et encore ; tant que je le voudrai bien.
Lui : Te fâche pas Minou. Tu le veux bien, dis ?
Elle : Je le veux bien maintenant. Mais tout à l’heure peut-être que je voudrai ne plus le vouloir.
Lui : ???
[Si ce commentaire ne vous a pas apporté de supplément de sens dont votre vie a besoin, demandez au philosophe d’intervenir, il est là pour ça]
2ème commentaire
Cette citation extraite de la célèbre scène du balcon, nous rappelle que l’amour, avant d’être un partage, est un don, et avant même d’être quelque chose que l’on donne est l’acte de donner : pour que ce don soit plus généreux il ne faut pas donner plus mais reprendre pour redonner. Aimer, c’est donner, inépuisablement donner.
Qu’est-ce qui peut ainsi justifier une telle réitération ? Ce n’est pas que ce que l’on donne est moins important que le fait de donner, c’est plutôt que ce que l’on donne ne peut durer au-delà de l’offre qui en est faite. Parce que, comme le dit Sartre, « l'amant ne désire pas posséder l'aimé comme on possède une chose ; il réclame un type spécial d'appropriation. Il veut posséder une liberté comme liberté » (L’être et le néant). Aimer, c’est s’offrir soi-même à l’autre, c’est lui avouer qu’on ne peut vivre sans lui : c’est faire le choix (= liberté) de nous soumettre au choix de l’autre. Seulement voilà. Donner sa liberté c’est la supprimer et pour qu’elle survive à ce don, il faut la reprendre pour la redonner une nouvelle fois. Se donner une fois pour toutes ce serait, en se soumettant à l’autre, transformer l'amour en asservissement : « Je t’aime encore parce que je me suis engagé à t’aimer » ironise Sartre.
Et en effet. Le serment d’amour ne peut être qu’éternel (amour-toujours), puisqu’il est don inconditionnel de soi (= de sa liberté). Mais pourtant, il faut qu’il n’engage pas plus d’une minute, d’une seconde ; dans le souffle qui vient de le dire il est déjà reparti, la liberté qui vient de se donner s’est reprise… pour se redonner : Dis-moi que tu m’aime. - Je t’aime. - Oh, oui ! Redis-le…
Paradoxe d’un don qui se détruit dans l’instant où il se réalise : voilà ce qui explique la platitude du dialogue amoureux : voilà aussi pourquoi, comme dit le poète « il n’y a pas d’amour heureux ».

Thursday, February 23, 2006

Citation du 24 février 2006

« Le diable est optimiste s'il pense pouvoir rendre les hommes pires qu'ils ne sont. »

Karl Kraus, 1874-1936, écrivain autrichien.

Karl Kraus semble croire que le mal est dans l’homme, de sorte que le Diable ne peut l’y introduire. C’est une erreur, car elle est dans l’histoire, comme l’abondamment montré un autre Karl (Marx).

Voici un expérience qui devrait nous aider à y voir plus clair.

Le professeur Philip Zimbardo en août 1971, à l’Université de Stanford, aux Etats-Unis réalise l’expérience suivante : il s’agissait d’explorer les comportements d’individus, considérés comme normaux, placés dans un environnement carcéral. A cet effet, un quartier de détention, plus vrai que nature, avait été conçu dans les sous-sols de l’Université.

Les personnes retenues pour l’expérience, prévue pour durer deux semaines, étaient des étudiants, tous des garçons de bonne famille, issus de la classe moyenne, qui ont été sélectionnés pour leur absence de trouble psychologique. La répartition entre ceux qui tiendraient les rôles de détenus et de surveillants a été laissée au hasard (par tirage au sort). En d’autres termes, les cobayes - car c’est bien de cela qu’il s’agit - ne sont pas des êtres particulièrement violents, ni asociaux, ni dépressifs. En un mot, c’étaient des hommes ordinaires

Dès le deuxième jour de l’expérience, une rébellion a éclaté du côté des prisonniers. Les gardiens, déroutés, ont rapidement laissé libre cours à leur violence, répondant à la révolte des prisonniers par des pratiques d’humiliation et de déshumanisation (coups, brimades, etc.). Le staff des chercheurs a dû alors fréquemment rappeler aux gardiens de s’abstenir de telles pratiques. Mais les pires actes se sont passés au milieu de la nuit, lorsque les gardes supposaient que le staff ne les surveillait plus.
En l’espace de quelques jours, les gardes sont devenus complètement sadiques et les prisonniers, eux, nettement dépressifs et très stressés.

La principale conclusion de l’expérience a été de montrer l’importance des circonstances pouvant altérer les personnalités individuelles : en bref, chacun peut agir comme un monstre, s’il est placé dans certaines conditions. Ce qui se passe à Abou-Grahib ou à Guentanamo représente donc plus une règle qu’une exception.

Wednesday, February 22, 2006

Citation du 23 février 2006

« Le châtiment, a ceci de commun avec le pardon qu'il tente de mettre un terme à une chose qui, sans intervention, pourrait continuer indéfiniment. »

Hannah Arendt

Etrange de voir ainsi le pardon aligné sur ce qui semble être son contraire : le châtiment.
Etrange mais pas étonnant ; si vous ne tranchez pas la tête du coupable, alors un jour ou l’autre, il faudra accepter de lui pardonner, c’est-à-dire de vivre à ses côtés (à moins de réactiver le bannissement comme du temps de Cayenne). C’est cela qu’on s’efforce d’oublier, et c’est cela qui nourrit le fantasme d’une peine de mort systématique.

Car le pardon, en dehors de ses dimensions morales et religieuses, qui certes peuvent seules le justifier, a une signification très prosaïque : si nous voulons vivre ensemble, alors il faut faire abstraction de la faute dont nous avons été victime. Abstraction et pas oubli : il serait immoral d’oublier le crime, car ce serait oublier la valeur qui s’est trouvée niée à cette occasion.

Donc : est-il possible que le châtiment débouche sur le pardon ? Non pas qu’on pardonne à celui qui a simplement « payé sa dette » ; mais bien que le châtiment soit solidaire du pardon. Lévi-Strauss en donne un exemple dans Tristes Tropiques à propos d’un peuple Améridien. Lorsqu’un membre de la tribu a commis un crime, on y traite le criminel de la façon suivante : la communauté détruit tous les biens du coupable, sa tente, ses armes, ses vêtements, etc., de telle sorte que sa survie devienne impossible ; puis la même communauté lui donne l’équivalent de ce qui vient de lui être pris, de telle sorte qu’il doive sa survie à ses compagnons. Le message est clair : « Nous continuerons à vivre ensemble, mais sache que c’est parce que nous l’avons voulu ; il ne tenait qu’à nous de te laisser mourir de faim et de froid». C’est là que le châtiment s’aligne sur le pardon.

A comparer, chez nous, avec le prisonnier qui sort de sa prison mais qui aux yeux de tous reste à jamais un paria : ce qui « pourrait continuer indéfiniment ».

Tuesday, February 21, 2006

Citation du 22 février 2006

"Timeo Danaos et dona ferantes" (« Je crains les Danaens (=Grecs), même porteurs de présents »
VIRGILE, Enéide, II, 49
Tous les lecteurs d’Astérix connaissent ce vers de l’Enéide. Ils ne savent peut-être pas tous que le présent perfide offert par les Grecs est le Cheval de Troie, qui symbolise généralement une ruse destinée à nuire à celui qui l’accepte. Il y a des cadeaux empoisonnés, on le sait. Mais ne sont-ils pas tous empoisonnés ?
Marcel Mauss dans son Essai sur le don a décrit la cérémonie du Potlatch (chez les Indiens de la côte ouest de l’Amérique) comme un rite agressif, consistant à offrir (voire même plus simplement à détruire) des présents de valeur au chef de la tribu voisine, qui devra à son tour faire de même, en plus abondant s’il le peut.
Il y aurait ainsi une humiliation à recevoir un don, sachant qu’il sera sans contrepartie, c’est-à-dire sans échange ; et on sort de l’échange dès lors que la contrepartie est simplement impossible en raison de la magnificence du cadeau. C’est donc le cas du potlatch. Autre exemple : Bernardin de Saint-Pierre raconte qu’un jour passant chez Rousseau en son absence il laisse sur sa table un paquet de café (très prisé et très cher à l’époque) ; rentré chez lui Rousseau lui renvoie l’objet avec un billet disant « Je vous rends votre cadeau parce que je serais incapable de vous en offrir un pareil. » Les petits cadeaux entretiennent l’amitié ; les gros cadeaux suscitent la rancœur et la hargne.
A première vue, il ne s’agit que d’un mouvement d’orgueil : je veux me montrer plus fort que l’autre, et je me sens agressé si je ne le peux pas. Mais tout cela veut peut-être dire aussi que la société du don ( du genre « A chacun selon ses besoins ») est une utopie, parce que toute société est fondée sur l’échange et que le don n’est pas à la base du lien social.
Au risque d’émouvoir les bonnes âmes, disons alors que la charité n’est pas une vertu sociale.

Monday, February 20, 2006

Citation du 21 février 2006

« Il vaut mieux être un être humain insatisfait qu'un pourceau satisfait, Socrate insatisfait qu'un imbécile satisfait »

John Stuart Mill (1806-1873), L'utilitarisme

Le bonheur, à supposer qu’il soit en cause, n’est pas le signe de la perfection de l’existence.
Déjà Platon dans la République ironisait sur la Cité des Pourceaux considérée comme la preuve de l’inanité de la recherche effrénée du plaisir.

Etes vous un pourceau satisfait ? Avez-vous, dans votre ration quotidienne de consommation, de quoi satisfaire un pourceau ? Mettez donc mettre votre TF1 dans une auge, votre pack de Kro dans l’abreuvoir, votre petite amie dans la souille. Là, ça commence à y ressembler.

Dégoûtant. Jetez-moi tout ça. Vous voilà donc devenu un « Socrate insatisfait » ? Non. Vous êtes un pourceau insatisfait, et voilà tout.

Que faut-il pour être un Socrate insatisfait ? Ce qui manque à Socrate ne manquerait pas au pourceau, de même que, on l’a vu, ce qui manque au pourceau ne manquerait pas à Socrate. Pour savoir ce qui manque à Socrate, il faut le devenir ; et pour le devenir il faut cesser d’être ce fameux cochon que vous êtes encore aujourd’hui.

Vous allez donc avancer sur le chemin de la vertu ; vous allez avoir avec vos voisins un « comportement-citoyen », vous ne dépasserez plus le 50 à l’heure en agglomération et le 0,5 d’alcool. Vous allez écouter uniquement France-Culture, et vous énerver aux éditos de Finkielkraut. Vous voilà donc Socrate ? Pas du tout : il vous manque l’insatisfaction. Ce que recherche obstinément Socrate, c’est la vérité et le sens, mais pas dans sa propre opinion : dans celle des autres. Nous y voilà : Socrate satisfait, c’est Socrate qui arrive à faire que les autres comprennent eux-mêmes ce qu’ils pensent.

C’est pour cela qu’il est toujours insatisfait.

Sunday, February 19, 2006

Citation du 20 février 2006

"Je crois parce que c'est absurde."

Tertullien ou Saint Augustin (indécis, selon les sources)

Amphigouri (subst masc) Discours ou écrit burlesque, volontairement obscur ou incompréhensible. Voilà la définition qui s’applique semble-t-il à cette citation : comment croire ce qui est absurde ? Ne fait-il pas pour croire avoir une bonne raison de la faire ? Et cette raison ne détruit-elle pas l’absurdité ? Et si, comme l'indique le contexte, cette croyance est la foi en Dieu, c'est encore plus inquiètant.

Saint Augustin (cette fois-ci c’est bien lui) prétend sortir de l’amphigouri par la nature infinie donc incompréhensible (pour la créature) de Dieu : "Si tu le comprends, ce n'est pas Dieu.".

Dont acte.
Pourtant tout cela veut dire que le religieux est le lieu du miracle, et que le miracle est l’incompréhensible. A Lourdes, c’est l’échec de la médecine à rendre compte de la guérison qui est le signe du miracle ; ce n’est pas même la piété du miraculé, car ce serait déjà un début de rationalisation. D’abord croire, ensuite prier ; et pour finir guéri ? Non : trop facile.

Mais l’essentiel n’est pas là, ou pas seulement. Si l’objet de la croyance est « absurde », c’est parce que nous ne pouvons ni donner un sens, ni établir une connaissance. Leibniz admet que le miracle existe : il correspond à cette partie de la création dont la compréhension dépasse notre entendement. Mais ce n’est pas pour autant quelque chose d’irrationnel : notre raison devrait pouvoir comprendre si sa puissance était celle de Dieu. Ainsi le miracle ne doit pas nous conduire à abandonner nos vérités ; entre l’ordre naturel et le miraculeux, il ne doit pas y avoir contradiction, mais seulement différence. Votre maladie est guérie sans qu’on sache pourquoi, néanmoins on sait que, scientifiquement, vous l’êtes.

C’est déjà ça.

Saturday, February 18, 2006

Citation du 19 février 2006

"Plutôt souffrir que mourir,
C'est la devise des hommes."

La Fontaine - La Mort et le Bûcheron

On connaît l’histoire : le pauvre bûcheron accablé de fatigue et de malheur appelle la mort ; elle arrive, prête à le faucher. Oui, mais voilà ; il ne désire plus du tout mourir. Car c’est la loi de la vie, qu’on l’appelle instinct de conservation, ou loi de la nature, ou devise des hommes. On n’a pas demandé à vivre, mais on demande à rester en vie, quoiqu’il en coûte.

Un événement récent nous raconte la même fable : dix condamnés à perpétuité de Clairvaux, par pétition, demandent le rétablissement de la peine de mort pour échapper à une vie qu’ils jugent dégradante. Que répond Pascal Clément, ministre de la justice ? « Qu’on les prenne au mot et on verra combien se présenteront pour être exécuté. » Plutôt souffrir que mourir…

L’intérêt de ces histoires est de nous faire toucher du doigt notre attachement pour la vie ; on dit « tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir » ; soit. Mais l’espoir de quoi ? De vivre misérablement, ployé sous la ramée comme le bûcheron, enfermé dans une cellule de trois mètres sur trois, comme à Clairvaux ? Ou tout simplement de vivre, c’est-à-dire de respirer, de sentir le sang battre dans ses veines, de mouvoir ses muscles et ses membres. Moins on a de plaisir extérieur, plus ces sensations deviennent nos raisons de vivre.

Bien sûr cela ne supprime pas la demande d’euthanasie ; mais ça situe son niveau de pertinence très haut dans l’échelle du désespoir.

Friday, February 17, 2006

Citation du 18 février 2006

« Le sexe masculin est ce qu'il y a de plus léger au monde, une simple pensée le soulève. »

San-Antonio

Le défi du jour : dire quelque chose de convenable et d’utile sur cette citation.

Convenable : car San Antonio est très convenable. Chacun peut imaginer comment d’autres que lui se seraient emparés de cette idée ; ici tout est clean. Le « sexe masculin », c’est la pensée qui le soulève ; par exemple, savons nous à quoi pensait Descartes quand il disait : « Je pense, donc je suis. » ? Eh bien il pouvait fort bien penser à cette jeune fille louche (= strabisme) dont il avoue avoir été fort épris dans sa jeunesse ; « Je suis, j’existe, aussi longtemps que je pense à la fille qui louche.. » (Seconde Méditation). C’est philosophiquement irréprochable, et en plus ça fait naître en nous de belles et de nobles pensées, dignes de soulever … notre enthousiasme (ouf !).

Utile aussi, car nous découvrons que le moteur de la sexualité est l’imagination, et non je ne sais quels vices tous plus répugnants les uns que les autres. Messieurs les censeurs, révisez vos interdits. Vous pouvez fermer les maisons closes, on s’en fiche ; vous pouvez embastiller les prostitué(e)s, vider les clubs privés, rien à faire : vous ne pouvez rien contre la liberté de penser (on l’a déjà dit ? Ah bon.)

A côté de la foi qui soulève les montagnes, il y a la pensée qui soulève les zizis.

C’est pas convenable, ça ? Désolé.

Thursday, February 16, 2006

Citation du 17 février 2006

« Tolérance - Pardonnons-nous réciproquement nos sottises»

Voltaire - Dictionnaire philosophique (article Tolérance)

Le spécialiste de la tolérance qu’est Voltaire (pour ne pas l’appeler comme certains « le fanatique » de la tolérance !) nous le dit : tolérer n’est pas accepter, ni partager les opinions d’autrui ; c’est ne pas les combattre, ne pas châtier ceux qui les ont proférées.

La question : qu’est-ce qui justifie la tolérance ? Pour Voltaire ce n’est pas un grand principe, du genre respect de l’autre, respect de ses droits imprescriptibles, encore moins l’amour du prochain. Non. La tolérance est simplement le réalisme : elle s’applique seulement aux erreurs et aux sottises (car pour la vérité il doit y avoir adhésion). Si nous ne tolérons pas les erreurs des autres, alors non seulement nous ne supporterons personne, mais nous devrons nous condamner nous-mêmes. L’intolérance est ruineuse.

Autre question : qu’est-ce qu’une sottise ? Voltaire toujours nous en donne l’exemple : s’agissant de différence de religion, la véritable sottise est de vouloir convertir les autres car cela ne se fera que par la force et les massacres. Il faut donc passer du « égorgez-vous les uns les autres » à « acceptez vos différences ». On n’en est donc pas à dire qu’il n’y a qu’un seul Dieu que les uns nomment Jéhovah, les autres Yaveh, d’autres encore Allah, que toutes les religions ont le même message, ni qu’on est tous des frères. Ce syncrétisme est lui-même une violence contre les dogmes : il est donc – potentiellement - lui-même intolérant.

Restons modestes ; sinon on finira par dire comme Claudel : « La tolérance, il y a des maisons pour ça ! »

Wednesday, February 15, 2006

Citation du 16 février 2006

« Time is money » (« Le temps, c’est de l’argent »)

Benjamin Franklin

La comparaison du temps avec l’argent est bien connue et elle est apparue comme l’expression d’un « fétichisme de la monnaie » puisque c’est Lui qui permet non seulement de mesurer la valeur du travail, mais encore de définir la Nature entière comme marchandise; non seulement d’échanger les produits de son travail avec autrui, mais encore de justifier une éthique de vie (vivre pour produire, produire pour s’enrichir, s'enrichir pour être estimé).

Pour Benjamin Franklin l’équivalence temps/argent est réalisée par une activité particulière (produire, commercer) : ici, le temps c’est seulement de la durée avec ce qu’on peut y faire ; et comme ce qu’on peut y faire peut se payer, alors je peux aussi me payer "du temps" (du « bon temps » même), par exemple en achetant le « temps de travail » d’autrui.

La problématique mercantile de Benjamin Franklin est entendue encore aujourd’hui : on gère le temps comme on gère ses capitaux, on a un compte « capital temps » pour les vacances, on évite de le gaspiller. Comme on a tout de même des doutes, on rajoute des préoccupations morales : comment dépenser son temps avec sagesse ? Que faut-il faire pour vivre sa vie sans perdre son temps ? Que faire de son « temps libre » ?

Demandez au philosophe ce qu’il en pense ; il vous répondra que c’est là l’aliénation de la « créature sans Dieu » (Pascal) qui, pour oublier qu’elle est mortelle, fait comme si elle maîtrisait le temps, comme si elle pouvait rajouter à volonté du temps au temps, un petit bout de durée ici, une RTT là ; comme si le temps n’était pas un écoulement irréversible, comme si cet écoulement pouvait être maîtrisé. Or, on ne remonte pas le cours du temps, on ne peut vivre deux fois. Que le temps soit précieux voilà ce qu’il faut rappeler ; en revanche qu’on puisse l’économiser ou l’épargner comme on épargne son argent, voilà ce qui est absurde.

Que disaient les Grecs ? On dure, on vit, on meurt : la vie se déroule comme le fil de la bobine, et la Parque est là, qui le tranche quand bon lui semble. Point final.

Tuesday, February 14, 2006

Citation du 15 février 2006

Summum jus, summa injuria. (Justice extrême est extrême injustice)

Térence

Selon cette maxime juridique, on peut commettre des iniquités par une application trop rigoureuse de la loi. Faut-il y voir un pressentiment de l’affaire d’Outreau ? Voyons un peu. Un juge d’instruction et un procureur, en restant dans le cadre de la loi qu’ils servent avec zèle (summum jus), mettent en prison en toute légalité des innocents et ravagent leur vie avant même qu’ils soient jugés (summa injuria). Ça colle semble-t-il.

La justice nous dit Térence est comme un serpent qui se mord la queue : si la tête c’est la justice, la queue c’est l’injustice, et l’un n’est jamais loin de l’autre.En effet. Néanmoins le sens de cette maxime doit être complètement repensé pour coïncider avec la situation d’Outreau.

Application : dans l’affaire d’Outreau on a accusé tout le monde, juge, procureur, média ; tout le monde sauf nous. Nous, le brave peuple, qui crie à l’extrême injustice, quand la justice n’est pas extrême. Car il nous faut du crime, même s’il n’y en a pas (ou : pas autant qu’il faudrait) : en effet sans crime, pas de coupable, et sans coupable, pas de châtiment ; or, la justice, pour nous les braves gens, c’est le châtiment.

Ce n’est donc pas l’application stricte de la loi qui forme le terreau de cette affaire ; c’est le désir de vengeance ; il y a des pédophiles, on le sait, mais où sont-ils ? On nous en signale toute une bande, bien organisés et bien répugnants. Qu’on les pende ! On est plus du côté du lynchage que de celui de la justice.

Et si les pédophiles manquent à l’appel, on se fera le juge.

Monday, February 13, 2006

Citation du 14 février 2006

« Demandez à un crapaud ce qu'il pense de la beauté ... . Il vous répondra que c'est sa femelle avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun. »

Voltaire Dictionnaire philosophique

Bonjour les amoureux ! En ce jour de Saint-Valentin, La citation du jour vous offre cette pensée de Voltaire, belle et réconfortante. Si vous manquez de confiance en votre beauté ou si vous doutez de celle de votre compagne, méditez-là, et lisez ce qui suit.

Vous les Valentines, qui ressemblez plus à une caricature de Bretecher qu’à une Vénus de Botticelli, soyez rassurée. Vous serez la plus belle tout de même pour votre amoureux. Bon, il sera peut-être ado boutonneux, ou intello-mélancolico-frustré, mais qu’importe : ses yeux vous diront « c’est Toi la plus belle ».

Toi, mon ami Valentin, sois réconforté ; tes copains ricanent, ils osent dire que ta copine est un cageot, qu’elle a les seins sur le ventre et le ventre sur les genoux, qu'avec un nez pareil, pour l’embrasser sur les deux joues tu as plus vite fait de passer par derrière… Laisse-les dire. Ou plutôt réponds leur : «Vous n’êtes que des jaloux et des ignorants. Regardez plutôt votre crapaude avant de parler. Et écoutez le proverbe ; il dit que la beauté est dans le regard porté, pas dans l'objet » .

Là, tu vas les tuer.

Sunday, February 12, 2006

Citation du 13 février 2006

"La dépression, c'est le novembre de l'âme, le décembre du désir."

Philippe Labro

Une bonne citation, c’est (toute proportion gardée) comme un poème : on sent qu’elle dit quelque chose avant de savoir quoi.

Que l’âme fragilisée par la dépression décline peu à peu comme les jours en novembre, c’est relativement évident, à la limite du prosaïque. Par contre, qu’elle soit « le décembre du désir » ça semble paradoxal, pour exprimer cette sensation qu’on suppose être celle de l’impuissance. Le merveilleux de la nuit de noël, l’excitation des cadeaux, du réveillon avec la famille, les amis, n’est-ce pas le summum de la fête, l’exact contraire de la dépression. Le « décembre du désir », après le « novembre de l’âme » : ne s’agirait-il donc que de forcer le parallèle avec les mois du calendrier ?

Peut-être. Mais qui n’a pas ressenti comme une tristesse à l’approche des fêtes de fin d’année : il n’y a pas de fête sans lendemain de fête, et son paroxysme s’accompagne aussi du sentiment, confus mais déterminant, qu’un cran de plus est impossible, qu’il ne sera rien d’autre que cet effondrement des forces exténuées par la débauche des plaisirs. Si la dépression c’est le sentiment de l’impuissance, alors cette image en donne une idée sans doute ressemblante.

Ça ne vous suffit pas ? Alors, disons que la dépression, c’est comme la petite mort. Les messieurs apprécieront.

Saturday, February 11, 2006

Citation du 12 février 2006

« Tout est bien, tout va bien, tout va le mieux qu’il soit possible »

Voltaire – Candide

Le 1° novembre 1755, un tremblement de terre, suivi d'un raz-de-marée et d'un incendie, ravagea Lisbonne. On compta 30.000 victimes. Voltaire saisit l’occasion de critiquer l’optimisme philosophique de Leibniz – cette citation en témoigne.

Leibniz prétendait que Dieu avait créé le meilleur des mondes possibles de sorte que le mal n’y est que la condition d’un plus grand bien. La catastrophe de Lisbonne ne prouvait-elle pas l’inanité d’une telle théorie ? Quel bien pouvait compenser ce mal (voire même : être sa conséquence) ? Ou bien s’agissait-il d’un défaut de vigilance de la Providence ? Voltaire nous propose d’admettre la réalité du mal : si la souffrance ne peut être combattue, qu’au moins le malheur en soit reconnu. Rousseau, défendit la Providence en disant que mourir un peu plus tôt ou un peu plus tard n’avait pas de réelle importance. Voltaire répondra : Candide sera cette réponse.

Disputes de philosophes.

Les victimes de Lisbonne ont dû faire comme celles du tsunami : se retrousser les manches et reconstruire leur maison. Demander des comptes à Dieu ou aux philosophes, ce sera pour plus tard ; quand ils seront au sec.

Friday, February 10, 2006

Citation du 11 février 2006

« L’important n’est pas de vaincre mais de participer. »
Baron Pierre de Coubertin
On est tellement éloigné de l’esprit de l’olympisme qu’on se demande quel pouvait être le sens de cette devise : comment des compétiteurs tels que des sportifs engagés dans les épreuves olympiques pouvaient-ils penser une pareille chose ? Qui donc pourrait participer à une compétition simplement pour être là, sans avoir pour unique objectif de gagner ?
Il est vrai que le sport à l’époque de Coubertin c’était un affaire d’Homme. Pas de polémique ! Je veux dire : il s’agissait de célébrer l’humanité dans la communauté des épreuves physiques aux quelles on soumettait les corps (comme ailleurs on pouvait le faire pour les âmes) ; on disait : « Par delà nos différences, ce qui nous unit ici est plus fort que ce qui nous oppose ailleurs».
Hitler a montré ce qu’il en pensait, et les nationalismes de tout poils, qui se réveillent tous les quatre ans dans les stades olympiques.
L’idéal de paix et de fraternité enseigné par les grecs serait donc caduc ? Peut-être pas tout à fait. Peut-être s’est-il modifié et déplacé ; le football soude des communautés comme le montre la Côte-d’Ivoire qui réunit le nord et le sud dans le même élan de soutien aux Eléphants. C’est déjà ça, même si, comme on l’a déjà dit ici, la solidarité n’existe qu’au prix de la détestation de ceux qui sont en dehors de la communauté.

Thursday, February 09, 2006

Citation du 10 février 2006

"Rien n'égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L'ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l'immortalité"

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, LXXVI

Descartes disait que les poètes faisaient jaillir la vérité comme le feu du caillou. Quand on pense aux volumes de métaphysique de l’ennui (sous divers titres) qui ne disent rien de plus que ce quatrain, on trouve qu’il a visé juste.

Car chacun sait que la durée s’étire, interminable, lorsque l’ennui s’appesantit sur nous. L’enfant qui, las de ses jeux, mugit lugubrement « J’m’ennuie !!! », les adultes qui, pour lui échapper, s’abrutissent de séries télé ou de mots cachés, et - qui sait - la joie secrète du vacancier qui reprend son travail : tous attestent que l’ennui c’est l’inaction plus la viscosité du temps.

Dira-t-on que l’ennui va aussi très bien avec le travail, que c’est même sa caractéristique principale, que faire et refaire inlassablement une tâche insipide est même une image de l’enfer ? Bien sûr, et cela nous fait comprendre que l’ennui c’est l’absence d’invention, et que la routine ou le désintérêt ( « l’incuriosité » dit Baudelaire) pour ce qu’on fait produit la même chose que l’inaction. C’est ce qu’explique Bergson en reliant l’action, la création, avec la conscience et la durée. La contraction de la durée est la conséquence de la concentration d’esprit nécessaire à la résolution des problèmes soulevés par l’activité ; l’ennui c’est la détente de cette concentration et la dilution de la durée qui s’éparpille en fragments innombrables comme la banquise au printemps.

Pour vivre longtemps : ennuyez-vous souvent.

Wednesday, February 08, 2006

Citation du 9 février 2006

« On souhaite la paresse d’un méchant et le silence d’un sot. »

Chamfort – Maximes et pensées

Le paresseux est celui qui ne nuit jamais à personne, puisqu’il ne fait rien : qu’il soit mauvais ou qu’il soit bon, son inaction le rend inoffensif, car seule son action peut matérialiser sa sottise et ses fautes.

Est-ce si sûr ? dans ce cas ne rien faire serait la meilleure attitude, et l’activiste serait en perpétuel danger. Cette idée transparaît dans l’attitude de nos politiques : ne rien dire (ou le plus tard possible), ne rien faire (en étant par exemple dans l’opposition), attendre le faux pas de celui qui gouverne semble la meilleure stratégie pour (re)conquérir le pouvoir. Certains hommes politiques se sont même fait une réputation d’insubmersibilité pour avoir su traverser les désert sans faire de vagues ( !).

Comment se fait-il que Machiavel n’ait pas pointé le silence et l’inaction comme moyens de conquête du pouvoir ? Certes le Prince sait qu’il vaut mieux parfois attendre l’erreur de l’ennemi ; mais il garde en réserve sa formidable capacité à dominer les événements, c’est là qu’il montre sa virtu, force exclusivement au service de ses intérêts. Et c'est là qu'est sa vraie nature.

Décidément, du temps de Machiavel, le Prince ne pouvait être ni un paresseux ni un sot.

Tuesday, February 07, 2006

Citation du 8 février 2006

"Car une hirondelle ne fait pas le printemps, ni non plus un seul jour : et ainsi la félicité et le bonheur ne sont pas davantage l’œuvre d’une seule journée, ni d’un bref espace de temps"

ARISTOTE – Ethique à Nicomaque

Ceux qui croient qu’Aristote nous donne un conseil météo en seront pour leur frais : c’est bel et bien une leçon de morale que nous recevons. Si l’hirondelle est renvoyée dans son nid c’est pour nous revenir en bande innombrables symbolisant les jours également innombrables où nous aurons vécu vertueusement, accédant ainsi au bonheur.

Curieuse citation : quelle différence entre le bonheur vécu dans l’instant et le bonheur d’une vie entière, du moins au moment où je le vis ? Et si je crois au printemps au moment où passe l’hirondelle, cela ne suffit-il pas à faire mon bonheur ?

Mais c’est qu’Aristote ne croit vraiment pas qu’un sentiment - soit-il de félicité - fasse le bonheur. C’est la vertu que fait le bonheur, et la vertu, ce n’est pas une simple disposition morale. C’est le développement de notre être, tout au long d’une longue vie, qui permet à la vertu de se déployer et de réaliser le bonheur.

Autrement dit, pas question pour le méchant d’être heureux : lui il stagne dans son abjection ; et pas question pour le repenti de la vingt-cinquième heure d’y prétendre. C’est que le bonheur intègre ce que Kant appellera « l’estime raisonnable de soi » : sentiment de fierté, certes ; mais sentiment justifiable, car raisonnable. Le bonheur, il faut le mériter, et ça ne se fait pas comme ça.

Combien de temps faut-il vivre pour mériter d’être heureux ?

Citation du 7 février 2006

« Ils n'en mouraient pas tous,

Mais tous étaient frappés... »

La Fontaine - Les Animaux malades de la Peste

On sait que la peste désignait au XVIIème siècle n’importe quelle maladie bien contagieuse et bien mortelle. D’où un certain paradoxe de voir les animaux de la fable survivre à leur maladie. Etonnant mais rien de plus. En fait ils ne survivent que le temps de chercher le quel d’entre eux est coupable de ce fléau (voir citation du 6-2).

S’il fallait réécrire cette fable aujourd’hui on parlerait plutôt de « porteur sain », c’est-à-dire quelqu’un, qui est atteint d’une maladie contagieuse (peste), qui le sait ou qui ne le sait pas et qui peut la diffuser sans qu’on soit conscient du danger qu’il représente. Dans l’imaginaire contemporain, la peste moderne c’est le Sida

La Fontaine imagine la peste comme fléau envoyé par Dieu pour punir les hommes de leur forfait. Les chrétiens intégristes ont commencé par dire que le Sida était destiné à châtier les homosexuels et les drogués. Mais s’ils peuvent contaminer, ils peuvent infecter n’importe quel bon chrétien. D’où, deuxième idée, dépister les « sidaïques » pour les enfermer dans des « sidatoriums », afin qu’ils ne nuisent plus (ou leur faire porter une insigne mais le rappel des étoiles jaunes était déplaisant). Ça c’est la version plus « politique ».

On dira que cela, c’était dans les années 80, que maintenant on a une vision moins manichéenne de la maladie, qu’elle est devenue justement une maladie et pas un fléau de Dieu.

Que dit le Pape ? Que celui qui écoute les prescriptions de l’Eglise ne craint rien du Sida, que la morale protège des rapports à risque bien mieux que les préservatifs. Ainsi soit-il.

Sunday, February 05, 2006

Citation du 6 février 2006

« Selon que vous serez puissant ou misérable,

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. »

La Fontaine - Les Animaux malades de la Peste

Les animaux sont malades de la pestes ; ils ne survivent que le temps de chercher le quel d’entre eux est coupable de ce fléau envoyé par Dieu. On connaît la suite ; le puissant lion mangeur de moutons et de bergers est absous ; mais l’âne qui n’a rien fait d’autre que de prendre un peu d’herbe dans le pré des moines, est jugé coupable : on cria haro sur le baudet. Morale : la justice de classe, ça existe (traduction libre).

Je constate qu’on n’apprend plus guère La Fontaine aux enfants. On lui reproche un langage archaïque et inaccessible, complètement dépassé, les enfants n’en tireraient plus rien. Même Rousseau le juge immoral : dans Emile il fustige la fable Le Corbeau et le Renard qui apprendrait à utiliser la flatterie pour voler les naïfs.

Peut-être. Mais je sais que la morale citée ici, elle n'est pas si loin de nous. Et même, il n’est pas besoin de la fable pour la découvrir. Tous les jeunes que je connais, à commencer par ceux qui sont issus des milieux défavorisés, sont persuadés que les arrêts de la justice dépendent de la situation des justiciables. Suspects pour êtes issus des « quartiers », mal défendus par des avocats commis d’office, parfois condamnés sévèrement pour l’exemple, ces jeunes n’ont donc pas besoin des fables pour dire que la justice, c’est bon pour les riches.

C’est vrai ; mais c’est plus beau quand c’est La Fontaine qui le dit.

Citation du 5 février 2006

« Si nous étions en dictature, les choses seraient plus simples – du moment que ce serait moi le dictateur. »
Georges W. Bush
C’est un grave question de philosophie politique : Quel est le meilleur des régimes politiques ? On sait que Winston Churchill répondait « La démocratie est un mauvais système, mais elle est le moins mauvais de tous les systèmes. »
Bush dit peut-être la même chose, à savoir que le régime démocratique est mauvais parce qu’il est ingouvernable. Le dictateur a cette supériorité sur le chef démocrate d’incarner le pouvoir à lui tout seul, et donc de n’avoir à se mettre d’accord qu’avec lui-même. Il lui suffit de savoir ce qu’il veut, et d’y aller.
Si la démocratie est tout de même le « moins mauvais des systèmes », c’est qu’il évite l’impunité de celui qui décide tout seul, et que le Président a des comptes à rendre, qu’il sera chassé s’il se trompe. Le peuple peut en effet légitimer tout ce que fait son président élu, de sorte qu’il fera la même chose qu’aurait faite un dictateur. Seulement en cas d’échec, c’est lui qui sera sanctionné, et il sera alors possible de changer de politique.
Ainsi, pour qui veut gouverner sans peine, mieux vaudrait être dictateur que président d’une démocratie : les erreurs de parcours n'y sont pas nécessairement sanctionnées. Mais, pour le citoyen, mieux vaut être dans une démocratie que sujet soumis au pouvoir d'un dictateur. Car on peut éliminer les Présidents (trop) incompétents

Citation du 4 février 2006

"Je mets en fait que si tous les hommes savaient ce qu’ils disent les uns des autres, il n’y aurait pas quatre amis dans le monde."

Pascal - Pensées, Fragment 655 (Édition de Michel Le Guern)

Selon Pascal, nous ne supporterions jamais ce que le plus cher de nos amis dit de nous en notre absence. Pourquoi ?

Première hypothèse : parce que ce très cher ami, celui qui nous connaît le mieux, va profiter de son intimité avec nous pour la dévoiler avec indiscrétion. Plus encore : pour médire et nous diffamer.

Cette terrible Pensée ajoute qu’on ne peut espérer compter sur plus de « quatre amis dans le monde ». Bref : vous allez regarder vos amis autrement après ça.

Deuxième hypothèse : peut-être faut-il se dire aussi que nos amis ne sont sincères que si nous ne sommes pas là ; s’ils sont nos amis ils veulent sans doute nous épargner cette bonne vielle blessure narcissique, qui risque justement de nous fâcher avec eux. Si nous écoutions notre ego chéri, nous n’aurions plus d’amis parce qu’ils seraient un révélateur de ce que nous voudrions garder secret. Mais le miroir qu’ils nous tendent n’est autre que celui de la réalité, et nous refusons de l’affronter par lâcheté. Là c’est vous-mêmes qui allez vous regarder autrement.

Essayez donc maintenant d’être l’ami de vous même : impossible. C’est d’ailleurs le but de Pascal : Le moi est haïssable !

Thursday, February 02, 2006

Citation du 3 février 2006

« Monsieur l’Abbé, je déteste ce que vous écrivez, mais je donnerais ma vie pour que vous puissiez continuer à écrire. »

Voltaire Lettre du 6 février 1770 à M. Le Riche

Une fois n’est pas coutume : la citation du jour offre à ses lecteurs la citation qui court partout en ce moment.

Tout y est : l’anticlérical Voltaire qui se bat pour la liberté d’expression de l’abbé, à mettre en parallèle avec la liberté de publier aujourd’hui dans la presse (= liberté de la presse) des images sacrilèges. Que des Danois soient menacés pour cela et que le chevalier blanc français se remette en selle comme aux beaux jours de la révolution pour libérer les peuples gémissants sous le joug de l’intolérance, voilà qui est beau. Que ce chevalier blanc soit France-Soir est un point de détail dans l’Histoire.

Liberté : "Etat de celui qui fait ce qu’il veut et non ce que veut un autre que lui" dit mon dictionnaire.
Mais que veut celui qui dans la presse française publie les caricatures honnies par les musulmans ? Quel est le message pour le quel, comme Voltaire, il serait près à « donner sa vie » ? (1) On y voit Mahomet en terroriste genre Kamikaze, avec une bombe dans le turban : ce n’est pas du tout le message de la presse française. Celui-ci est « je publie pour montrer qu’on peut publier ». En bref, ce qu’on revendique et ce qu’on dit ce sont deux choses différentes : le message est - pour le moins - brouillé.

Alors ou bien on publie une manchette en gros caractère pour revendiquer la liberté de la presse, ou bien on publie un bon vieux blasphème, bien de chez nous : que chacun imagine le sien.

(1) Bon là j’exagère un peu, c’est vrai.

Citation du 2 février 2006

- Oublier, oublier, comment puis-je oublier ?

- L’oubli, mon ami, c’est ce que tu trouveras quand tu ne le chercheras plus.

Anonyme

Oui, comment oublier ? C’est ce que se demande l’amoureux éconduit, l’homme victime d’un deuil cruel, tous ceux à qui la vie réserve un coup de Trafalgar.

Cherche-t-on l’oubli comme on cherche sa paire de lunette égarée au fond du tiroir ? Pourtant l’oubli ce n’est pas quelque chose comme un objet ; l’oubli, ce n’est que l’absence du souvenir : comme tel il n’existe pas. Oublier donc c’est ne plus se rappeler : comment pourrait-on le trouver ?

Il est très simple d’oublier : il suffit d’effacer le souvenir : on ne trouve pas l’oubli, mais on perd le souvenir ; ce serait donc aussi simple que de vider la mémoire d’un disque dur ? Ça se saurait, et justement personne ne gémirait en l’espérant. Donc répondra le bon sens, on ne trouve l’oubli que si on cherche quelque chose d’autre. Quelque chose comme un gros pavé attaché au souvenir et qui permet de le couler à pic : l'oubli c’est une force d’inertie.
Nietzsche dira que l’oubli c’est au contraire une force active qui habite la conscience ou plutôt qui hante l’esprit, car la conscience n’est justement que la somme des souvenirs. Pour oublier il faut être de la race de ceux qui n’impriment pas de souvenirs, parce qu’ils n’en ont que faire. Se souvenir, c’est tenir la comptabilité de nos joies et de nos peines pour les thésauriser ou pour les faire payer. Oublier c’est être dans l’action qui se projette dans l’avenir sans se soucier des traces qu’elle laisse dans son sillage, de tout ce qui justement peut devenir souvenir. Ne dit-on pas à celui qui s’excuse de nous avoir offensé : « Ne vous excusez pas je n’avais même pas remarqué… »

C’est donc en « oubliant » de se souvenir qu’on peut oublier…

Wednesday, February 01, 2006

Citation du 1er février 2006

Le négateur du hasard – Nul vainqueur ne croit au hasard.

Nietzsche – Le gai savoir (Aphorisme 258)

A quoi Nietzsche pense-t-il quand il parle de hasard et de vainqueur ? Quel exemple de volonté de puissance se mijote derrière cet aphorisme ?

Qu’on se rassure : je ne vais pas élever le débat ; parlons plutôt de la Française des Jeux.

Car c’est elle la grande spécialiste des aphorismes: « Cent pour cent de ceux qui ont gagné ont joué ». Elle est très forte la Française, parce qu’elle sait que personne ne dira « …et cent pour cent de ceux qui ont perdu ont joué aussi. » Et comme le sait-elle ? Elle le sait parce qu’elle sait que « nul vainqueur ne croit au hasard », chacun en gagnant est persuadé qu’il a été désigné pour gagner, que le destin, l’ange gardien, le gri-gri ont fait qu’en jouant ce jour-là, dans ce bureau de tabac-là, il ne pouvait pas perdre.

Nietzsche suppose probablement que le vaincu, lui, croit au hasard. Mais le joueur du Tac-o-Tac sait que le hasard n’existe pas ; s’il perd, c’est qu’il ne devait pas gagner. Mais alors direz-vous, pourquoi diable a-t-il joué ? Parce qu’il ne sait pas quand ce doit être le bon jour, parce qu’il a des doutes : quand donc sera-ce mon tour ? Si je perd c’est que je me suis trompé, je n’ai pas fait ce qu’il fallait, ou bien je n’ai pas été avec qui il faut, jouer là où il faut.

Jouer c’est vérifier qu’on a la chance avec soi ou qu’on ne l’a pas.

On est loin du surhomme.