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Monday, April 17, 2017

Citation du 18 avril 2017

Dans une catégorie considérable de cas – mais non pour tous – où nous employons le terme « sens », on peut le définir ainsi : le sens d’un mot est son emploi dans la langue.
Wittgenstein

On parle mal de la bouche, mais on n’est pas méchants. A ma copine je vais dire « salope », mais c’est affectueux.
Françoise 23 ans (Libé du 14 avril 2017, p. 19)

Selon Wittgenstein, un mot n’a de sens (= de définition) qu’à condition de connaître l’ensemble de ses emplois, mais cet ensemble n’existe pas car les mots dépendent des « situations » d’emploi, causes et conditions de leur énonciation et celles-ci varient à l’infini.
Nous sommes dans le cadre des « jeux de langage » qui sont un tout composé de la langue et des actions en les quelles elle se transforme. Est-il donc impossible de se comprendre ?
Alors, toujours selon Wittgenstein, il y a bien une langue commune qui n’est autre que l’aboutissement de ces situations collationnées et pondérées de sorte qu’on puisse donner une définition de chaque mot – tout en sachant qu’elle n’est qu’un « à peu près » statistique. On devine que tout cela permet les écart de sens extrêmes, comme Françoise qui dit à sa copine avec un ton affectueux : « Qu’est-ce que t’es salope ma chérie ! ». Toutefois, il y a là quelque chose d’extrêmement volatile : que devient ce sens dès lors que la situation s’est évanouie ?

- L’article de journal d’où je tire cette citation est consacré aux recherches opérées sur le « parler des quartiers» : les résultats de ces recherches sont « historiques » entendez qu’on ne peut donner que des définitions datées, et les réviser au fur et à mesure des modes. D’où la faiblesse de ces langages qui n’ont pas un dictionnaire de l’académie pour en fixer l’usage.

Mais, que savons-nous du sens que Descartes donnait à ses phrases écrites pour les gens du 17ème siècle ? Lorsqu’il ouvre son Discours de la méthode en écrivant : « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée. » sait-on exactement ce qu’il avait dans la tête ?

Saturday, February 18, 2017

Citation du 19 février 2017

Les amants inventent leur propre vocabulaire, mais il n'a de signification que pour eux.
Barjavel – L'enchanteur
Selon Barjavel, les amants ont une expérience si particulière de la vie et de la réalité qu’ils partagent qu’ils ont besoin de mots spécifiques pour la signifier, étant entendu que les mots de la langue commune ne peuvent désigner que ce qui est commun à tous ses usagers.
L’idée est donc qu’on ne pourrait, contrairement à ce que certains linguistes croient, tout dire dans cette langue commune, même en lui supposant des énoncés aussi long et aussi détaillés qu’on voudra. Comme les poètes, les amoureux parlent une langue qui est étrangère, même si elle paraît n’être que du français (ou de l’anglais ou n’importe quelle autre).

Alors, la question est : n’en va-t-il pas de même avec tous les usages et tous les usagers d’une langue quelconque ? Plus exactement : quelles sont les règles qui président à la signification des énoncés du langage courant ?
On aura peut-être reconnu les jeux de langage dont Wittgenstein a mis au jour les règles.  Précisons-les :
            - D’abord les jeux de langage excluent les définitions de dictionnaire qui expliquent le sens d’un mot à l’aide d’autres mots qu’il faut à leur tour définir, entrainant une infructueuse régression à l’infini.
Exemple :
« Je t’aime mon amour !
- Attends un peu chérie que j’attrape mon Robert et que je voie ce que tu veux dire. (1) »
            - Ensuite on élimine également les définitions ostensives qui consistent à expliquer le mot par référence à un objet de la réalité.
Exemple :
« Est-ce que tu m’aimes mon amour ?
- Dis-moi, chérie, quand tu me demandes si je t’aime, à quoi penses-tu ? A reflet qui danse au fond de ma prunelle quand je te regarde, ou bien à l’étrange bosse qui déforme mon pantalon quand tu y portes la main ? »
2 - Pour Wittgenstein, le sens d’un mot dépend de son usage, non pas tant par le va-et-vient entre l’énoncé et l’action (comme ce serait le cas avec la définition ostensive) ; mais principalement par les règles auxquelles fait référence l’énoncé. Ces règles sont aussi simples que celles qu’inventent les enfants dans leurs jeux (Du genre : « On dirait que tu serais le gendarme et moi le voleur »).
Exemple :
«  Chérie, on dirait que quand je te dis que je t’aime ça serait pour te dire que j’ai des battements de cœurs et des étincelles devant les yeux. Tu veux bien ?
- Oui mon amour : « amour » ça voudrait dire que c’est toi et toi seul qui me fait ça. 
- Alors, quand je rêve de toi et que je me réveille le matin dans des draps tout mouillés, ça veut-il dire que c’est amour que j’aime ?
- Euh… »
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(1) « Aimer - Verbe transitif. L'obj. désigne une pers. ou un être assimilé à une pers.; l'accent est mis sur le lien affectif]
a) [Le subst. correspondant est amour]
− [Avec une idée de lien moral et/ou spirituel]
                 -[L'obj. désigne des membres de la famille naturelle]… (CTRL)

Thursday, September 29, 2016

Citation du 30 septembre 2016

Si un lion pouvait parler, on ne le comprendrait pas
Ludwig Wittgenstein
L’homme ne peut que « faire l’homme », il ne peut pas « faire le lion », sauf à être lion. « Si un lion pouvait parler, on ne le comprendrait pas » : la langue que parlerait le lion renverrait à sa propre forme de vie (1), qui n’est pas la nôtre et que nous ne pourrions comprendre. 
Pour bien comprendre cela, il faut savoir que lorsque nous parlons, ce que nous disons signifie bien au-delà de l’alignement de mots qu’une machine pourrait effectuer. Parler, c’est prélever une expérience sur tout un amas confus de vécus possibles, et le mettre en lumière. Mais cet amas confus reste en arrière plan et c’est par rapport à lui que nait la signification. Même la machine produit un ensemble de significations que seul un esprit humain peut découvrir. Comprenons-nous tous de la même façon ce que nous dit Siri ?
o-o-o
Laissons les machines et revenons aux animaux. Je ne parlerai pas des lions avec les quels je n’ai que très peu de contacts et songeons plutôt à nos animaux de compagnie, que nous côtoyons en permanence et qui finissent par réagir avec opportunité à certains de nos signes – ce qui nous fait regretter qu’«il ne leur manque que la parole». Erreur : il y a de toute façon une partie de leur « message » qui nous resterait hermétique si jamais nous avions le pouvoir de communiquer réellement avec eux.
Je m’explique : quand mon chat miaule devant sa gamelle vide ou quand il pousse un autre miaulement bien différent devant la porte pour sortir, je comprends son message : « J’ai faim », ou : « Je veux aller me promener ». Et je veux croire que si mon chat a faim, ou s’il veut sortir, ça doit correspondre exactement à que j’éprouve avec ces  mêmes besoins. D’ailleurs, si un lion nous disait  « J’ai envie de te croquer » ne le comprendrions-nous pas suffisamment pour partir à toutes jambes ? Saine réaction, mais qu’est-ce que je sais en réalité ? Peut-être que le lion – ou  mon chat – fantasme ( ?) quelque chose de bien différent lorsqu’il a faim. Peut-être que le lion se voit dévorant sa proie alors que sa femelle le regarde avec envie…
o-o-o
Ne le cachons pas plus longtemps : ce que dit Wittgenstein, c’est encore autre chose, qui ne supprime pas ces différences fantasmées, mais qui s’ajoute à elles.
Ce que dit Wittgenstein, c’est que la signification de nos messages implique des jeux de langage proprement humains (cf. Annexe) ; ce qui structure notre pensée et nos messages, c’est ce renvoi permanent de chaque élément à d’autres éléments de langage, ce qui fait que nos messages ont une structure circulaire, chaque élément signifiant par rapport à d’autres éléments et non par simple désignation du réel.
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(1) Annexe : « Dans la forme de vie de l’être humain, l’homme pratique des jeux de langage proprement humains : commander et obéir à des commandements ; décrire un objet ; rapporter un événement ; traduire d’une langue dans une autre ; demander, remercier, maudire, saluer, prier » Phap – Wittgenstein : Le langage ou la réalité comme surface tissée

Saturday, June 04, 2016

Citation du 5 juin 2016

Elle rôde, s'insinue, s'approche, s'éloigne, revient sur la pointe des pieds et, si je tends la main, disparaît — une Parole. Je n'aperçois que sa crête orgueilleuse : Cri. Christ, cristal, crime, Crimée, critique, Christine, critère ?
Octavio Paz – Liberté sur parole
Lo-lii-ta : le bout de la langue fait trois petits pas le long du palais pour taper, à trois reprises, contre les dents. Lo. Lii. Ta.
Nabokov – Lolita
On peut jouer avec la langue-langage de différentes manières :
- Il y les jeux de langage de Wittgenstein, qui portent sur le signifié (1).
- Et puis il y a les jeux avec les mots qui usent du signifiant à leur façon, non pour en faire un pont permettant d’accéder au sens, mais plutôt comme une réalité qui se suffit à elle-même, soit qu’elle évoque un sens ineffable (comme dans la poésie) soit qu’elle permette de jouer avec sa bouche comme Nabokov avec sa Lolita ou qu’elle donne à imaginer à Octavio Paz un animal fugitif
Dans les deux cas, on devine que ce sont les petits enfants qui possèdent les clés du langage : si, comme le pense Wittgenstein le sens dépend d’une convention entre usagers, on est dans le cas des jeux enfantins : « On dirait que tu serais la malade et moi le docteur … ». Et autrement ? Le langage serait issu du babil de l’enfant qui joue avec les sons, fait frétiller sa glotte, gonfle ses joues, et fait rouler les « rrrr » dans la gorge.
De toute façon, le langage – ou pour mieux dire : la langue – n’est pas une affaire sérieuse. Ce sont les savants qui prennent des mines renfrognées de Trissotin qui se carrent dans leurs fauteuils d’académiciens et qui interdisent à quiconque d’user du français autrement que selon l’usage de Racine ou de Chateaubriand.



Mais ne l’oublions pas : Racine, Molière, Chateaubriand et bien d’autres ont été des grandes personnes qui n’ont pas oublié qu’étant petits ils ont ri aux anges en faisant des bruits avec leur gorge.
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(1) Voir ici (aller à 2 – deuxième philosophie)

Tuesday, October 26, 2010

Citation du 27 octobre 2010

Se taire est dans le camp de la réflexion, c'est savoir parler, notamment de toute autre chose

Kierkegaard – Journal

Ce dont on ne peut parler, il faut le taire.

Wittgenstein – Tractatus logico-philosophicus (Voir ici)

Citation ambiguë : s’agit-il de dire que pour se taire, il suffit de parler d’autre chose ?

Ou bien que se taire c’est comme parler de ce dont on ne parle jamais ?

En réalité, on devrait je crois articuler ces deux interprétations :

- D’abord, il faut renoncer non à parler, mais à parler de ce qu’on ne saurait dire.

- En suite, ce qui compte, c’est non pas de se taire, mais de savoir qu’est-ce qui doit être tu.

De toute façon, on n’est pas simplement dans le cadre de la pensée de Wittgenstein, puisque la citation de Kierkegaard ajoute une autre idée : le silence n’est pas là pour signaler une lacune, mais pour rendre possible autre chose : la réflexion.

Nous voici arrivés à l’essentiel : se taire est la condition de la réflexion.

Qu’est-ce donc en effet que réfléchir ? Réfléchir, c’est la même chose que méditer, et c’est la même chose que penser : tout cela, comme le dit Platon, c’est dialoguer avec soi-même.

Qu’est-ce donc que penser ? La pensée est "un dialogue invisible et silencieux de l'âme avec elle-même » (Platon – Sophiste), et on comprend bien que si l’on dialogue avec soi-même on ne peut le faire avec autrui – sauf à entrer dans le dialogue socratique, mais on remarque très vite que l’interlocuteur de Socrate n’est pas là pour faire avancer la recherche. Il sert en réalité à rendre audible le dialogue que Socrate entretient avec lui-même

Qu’est-ce donc que méditer ? (Re)lisez les Méditations métaphysiques : vous verrez que Descartes y développe un dialogue en discours indirect (mais parfois simplement en éliminant les alinéas qui en feraient un véritable dialogue (1)).

On a déjà ici même souligné combien le véritable dialogue était difficile à nouer faute le plus souvent de trouver l’interlocuteur avec qui nous pourrions produire une « pensée à deux ».

On voit ici que la solution consiste alors à jouer les deux rôles ne même temps.

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(1) – Voyez, sur cet extrait de la Méditation seconde, combien il serait facile de restituer un véritable dialogue : « Mais que sais-je s'il n'y a point quelque autre chose différente de celles que je viens de juger incertaines, de laquelle on ne puisse avoir le moindre doute? N'y a-t-il point quelque Dieu, ou quelque autre puissance, qui me met en l'esprit ces pensées? Cela n'est pas nécessaire; car peut-être que je suis capable de les produire de moi-même. Moi donc à tout le moins ne suis-je pas quelque chose? Mais j'ai déjà nié que j'eusse aucun sens ni aucun corps. J'hésite néanmoins, car que s'ensuit-il de là? Suis-je tellement dépendant du corps et des sens, que je ne puisse être sans eux? Mais je me suis persuadé qu'il n'y avait rien du tout dans le monde, qu'il n'y avait aucun ciel, aucune terre, aucuns esprits, ni aucuns corps; ne me suis-je donc pas aussi persuadé que je n'étais point? Non certes, j'étais sans doute, si je me suis persuadé, ou seulement si j'ai pensé quelque chose. »