Monday, September 05, 2011

Citation du 6 septembre 2011

Dieu se rit de ceux qui déplorent les conséquences de faits dont ils chérissent les causes.

Bossuet, cité par Pierre Rosanvallon (interview dans Libération 27 aout 2011)

Rosanvallon appelle ceci « le paradoxe de Bossuet » : dans l’article cité il ne l’explique pas, il l’applique à notre époque.

Dieu rit-il encore de nous ? Je ne sais, mais il le pourrait bien ; c’est en tout cas ce que suppose Rosanvallon qui ajoute : nous faisons aujourd’hui exactement ce que critique Bossuet lorsque, dénonçant les inégalités sociales, nous acceptons pourtant les mécanismes qui les produisent. Moyennant quoi nous ne faisons pas porter nos critiques sur les causes de ces inégalités (exemple : des salaires non justifiés par le mérite), et donc nous ne faisons rien pour changer la situation (voire même nous l’acceptons dans certains cas – après avoir crié contre le salaire des PDG nous acceptons celui des stars du foot).

Que faut-il faire pour que Dieu ne rie plus de nous ?

Supposons que, comme le dit Bossuet, nous chérissions le jeu social qui génère des inégalités.

Soit – Reste qu’au jeu de l’inégalité sociale, les dés sont pipés : tous les joueurs n’ont pas les mêmes chances avant de commencer la partie. De fait tout se passe comme si nous acceptions les règles du jeu à condition d’être sûr d’y gagner. C’est le cas de la bourgeoisie qui sait que les inégalités sociales ayant tendance à se reproduire, ses enfants ont toutes les chances d’être propulsés vers le haut de l’échelle.

C’est ça qui fait que les jeunes n’ont pas tous les mêmes chances d’accéder aux emplois ; que les femmes n’ont pas les mêmes salaires que les hommes, etc.

C’est ça que nous ne devons pas l’accepter.

Maintenant, reste à savoir si nous aurions raison d’accepter ces règles – une fois corrigées ?

Ce qu’on nous dit, c’est que les inégalités sont finalement favorables à tous, et que les plus pauvres des pays riches – même inégalitaires – ont un meilleur destin que celui que leur offrirait un pays égalitaire.

Sauf que des pays comme ça restent à inventer.

Sunday, September 04, 2011

Citation du 5 septembre 2011

La grande trouvaille de l'armée, c'est qu'elle est la seule à avoir compris que la compétence ne se lit pas sur le visage. Elle a donc inventé les grades.

Alphonse Allais

Et où lit-on les grades ? Sur les uniformes, qui définissent par contre coup les saluts, marques de respects etc. que l’inférieur doit à son supérieur (1). Et c’est vrai à l’armée, mais aussi un peu partout, là où les manières de se vêtir définissent un rang social.

Il arrive pourtant que parfois ces marques distinctives disparaissent tout à fait : c’est le cas quand on est tout nu, sur une plage naturiste ou bien au sauna. On peut bien sûr tenter un discret rappel de condition social : un pendentif or-émeraude pour les dames ; la Rolex pour les messieurs (sauf si on est dans le sable : on peut alors jouer négligemment avec la clé de la BM).

Misérables subterfuges. N’y a-t-il pas quelque chose de plus substantiel, je veux dire d’inséparablement lié à l’individu et qui marque sa position sociale ? Quelque chose dont on ne se dépouille jamais et qui nous situe dans la hiérarchie de la société ?

Quant à moi, je vois ce « quelque chose » parfaitement incarné par le langage : tout nu et dépouillé de tous ses affûtiaux le PDG parle comme un PDG et sa femme comme une grande bourgeoise. Même chose pour le colonel, même chose pour l’Evêque – surtout l’évêque : il suffit d’en entendre un à la radio pour être sûr, rien qu’à l’entendre qu’il est un Prince de l’Eglise ; serait-il tout nu sur une plage naturiste (?) qu’il lui suffirait de parler pour être reconnu.

Et chose remarquable, il ne s’agit pas d’un vocabulaire spécial (encore qu’il existe), ni d’une pensée particulière et stéréotypée (idem). Non – Il s’agit d’un phrasé, d’un ton, d’un débit de parole, etc. tout ce qui constitue un syncrétisme de la parole.

On peut se reporter à la pièce de Bernard Shaw Pygmalion (et à My fair lady, son adaptation pour Broadway) pour comprendre de quoi je veux parler.

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(1) On aura compris que j’interprète la phrase d’Alphonse Allais de façon ironique : compétence = hiérarchie.

Saturday, September 03, 2011

Citation du 4 septembre 2011

Si j'avais à rechercher quel a été le mal le plus profond, le vice le plus funeste de cette ancienne société qui a dominé en France jusqu'au seizième siècle, je dirais sans hésiter que c'est le mépris du travail. Le mépris du travail, l'orgueil de l'oisiveté sont des signes certains, ou que la société est sous l'empire de la force brutale, ou qu'elle marche à la décadence.

François Guizot – De la démocratie en France (1849)

Le mépris du travail, l'orgueil de l'oisiveté sont des signes certains (…) de la décadence (on note la référence aux sociétés esclavagistes qui englobent au moins la Grèce ancienne).

Nous qui sommes habitués depuis quelques années à faire de l’attitude en face du travail un critère de démarcation politique (1), nous pouvons nous interroger : que vaut cette affirmation ? Pourrait-on seulement la réfuter ? N’est-elle pas comme disait Popper infalsifiable, contrairement aux énoncés scientifiques qui perdent toute valeur s’ils échouent à rendre compte d’un seul cas ? (2)

1 – Avant la Renaissance, le travail dans la société médiévale est divisé en libéral et mécanique : les arts libéraux étant ceux qui débouchent sur la connaissance, et les arts mécaniques (et serviles) sur la production matérielle. Seuls les premiers étaient dignes des aristocrates, qui les considéraient compatibles avec l’oisiveté dont ils faisaient avec orgueil le propre de leur condition.

Cette ancienne société qui a dominé en France jusqu'au seizième siècle s’organisait alors en castes dominée par les guerriers, soutenus par le clergé et on trouvait tout en bas les « prolétaires », c’est-à-dire ceux qui nourrissaient tout ce monde.

En quoi était-ce décadent ? Simplement en ce qu’une telle société, rejetant la production de richesse en dehors de ses évaluations ne s’organisait pas sur la base du profit, critère qui est celui d’une société marchande.

2 – Au XVIème siècle se produisit la révolution de la renaissance avec la promotion de l’ingénieur. Le travail a maintenant pour tâche de transformer la matière, et de rendre possible la production de ce qui peut devenir richesse.

Lorsque Notre-Président disait en 2007 « Travailler plus pour gagner plus » il visait exclusivement des baisses d’impôts : que la rapacité de l’Etat ne vienne pas confisquer ce que les travailleurs méritants auront produit. Mais nous voyons aussi qu’il supposait acquis que le travail fournisse un profit, chose que la civilisation occidentale n’a pas forcément intégré toujours.

Etait-elle décadente pour autant ?

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(1) Voir par exemple ici

(2) La thèse de Popper appliquée au cas qui nous intéresse signifie que le concept de travail est ici strictement métaphysique – c’est à dire idéologique.

Friday, September 02, 2011

Citation du 3 septembre 2011

La décadence d'une société commence quand l'homme se demande : "Que va-t-il arriver ?" au lieu de se demander : "Que puis-je faire ?".

Denis de Rougemont – L'avenir est notre affaire

Il arrive que les idées les plus simples soient en même temps les plus profondes. Ainsi de cette explication de la décadence sociale. Car, au lieu de s’embarrasser de construction conceptuelle et d’exemples historiques, Denis de Rougemont nous dit : la décadence se signale par l’abandon de la lutte ; et c’en est en même temps la cause.

Du coup, voilà expliqué ce paradoxe de la décadence : ce sont toujours les vieux qui en ressentent la menace, alors qu’eux-mêmes ne sont pas menacés, puisqu’ils seront morts avant qu’elle engloutisse leur vieux monde. La décadence est l’effroi de celui qui se sent emporté par le courant et qui ne gouverne plus ; ce sont donc les vieux qui sont décadents, pas les jeunes – sauf exception, bien sûr.

Ne sommes-nous pas en train de vivre justement une telle époque ? Nous qui nous demandons quand allons-nous sortir de la crise alors même que nous sommes en train de nous engouffrer dedans, n’avons-nous pas l’angoisse du lendemain, parce que nous devinons qu’il ne sera pas comme aujourd’hui ?

Sans chercher plus loin, on voit bien que cette angoisse est une angoisse de riches : les peuples des pays pauvres, quant à eux, espèrent que demain ne sera pas comme aujourd’hui ; la décadence, eux ça fait longtemps qu’ils ne la craignent plus. Que pourrait-il leur arriver de pire que la misère qui est la leur ?

Si, quand même : les Somaliens ne craignent pas le lendemain, parce que c’est aujourd’hui qu’ils vont mourir de faim.

Thursday, September 01, 2011

Citation du 2 septembre 2011


Il faut prendre l'argent là où il se trouve, c'est-à-dire chez les pauvres. Bon d'accord, ils n'ont pas beaucoup d'argent, mais il y a beaucoup de pauvres.

Alphonse Allais – Le Sourire

La crise… La dette… Qui va payer ?

On se rappelle du slogan du PCF : Faire payer les riches ! C’était quand déjà ? Dans les années 80 ? En tout cas ça nous faisait bien rire, vu qu’instinctivement on trouvait que c’était une grosse naïveté.

Oui, mais aujourd’hui on ne rit plus, et on réclame à cor et à cri un impôt sur la fortune, une contribution spéciale-richesse, que sais-je encore ?

Et alors, voilà que les riches demandent eux-mêmes à être taxés – Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Comme on n’est pas naïf quand même au point de croire que les riches vont renflouer les caisses de l’Etat en vidant les leurs, on se dit : il y a une blague quelque part. Mais où ?

Moi, je me contente d’ouvrir mon journal (pas n’importe lequel quand même – Libération du 1er septembre) et je trouve ça : ce sont les pauvres (disons les classes moyennes = 80% de la population) qui vont payer même si on veut nous faire croire que ça n’est pas vrai.

Je ne vais pas entrer dans une querelle de chiffres ; je vais me contenter de remarquer comme Alphonse Allais, que, vu leur nombre, ce sont les pauvres qui constituent la plus grande réserve de finance. On n'a pas le choix : ce sont eux qu'il faut pressurer.

Je vous sens sceptique : c’est que vous ne savez pas comment ça marche l’austérité.

Moi, je vais vous le dire : on affirme que les Agences de notation ont attribué le vénérable Triple-A à la dette française en raison du taux élevé d’épargne des français. C’est donc que votre livret de chez l’Ecureuil n’est pas à l’abri des rapaces des Marchés…

Vous commencez peut-être à comprendre ?

--> Ça veut dire qu’on peut vous taxer allègrement, puisqu’il y aura toujours pour boucler votre fin de mois la ressource d’aller taper dans l’épargne.

Merci les pauvres !