Sunday, April 24, 2011

Citation du 25 avril 2011

Si, au lieu de gagner beaucoup d'argent pour vivre, nous tâchions de vivre avec peu d'argent ?

Jules Renard ̶̶ Journal (31 décembre 1894)

De temps en temps on ressort comme une blague l’affirmation de Notre-Président disant qu’il promettait à ceux qui travailleraient plus de gagner plus. Et ça nous fait bien rire depuis maintenant 4 ans…

Enfin, quand je dis que ça nous fait rire ce n’est pas tout à fait vrai : car il y a des gens, qu’on considère généralement comme des sages qui affirment non seulement que vivre de peu est un but, mais qui ajoutent encore que, s’il faut se contenter du minimum, c’est pour ne travailler que le moins possible. Accroitre les besoins, c’est accroitre l’esclavage du travail ; avec pour horizon de passer sa vie au travail sans jamais pouvoir en dépenser les fruits. Au nombre de ces sages nous placerons l’ermite de Thoreau (1), qui dit : Qui ne mange pas n’a pas besoin de travailler.

Alors bien sûr on peut me reprocher de passer sous silence la souffrance de ceux qui sont obligés de peiner leur vie durant dans un travail harassant dont ils ne retirent que de maigres subsides justes suffisantes pour les faire vivre – et encore, en se bornant à leurs besoins les plus élémentaires. Certes. Mais en même temps, si jamais il y avait des choix à faire dans cette existence, je veux dire ces choix « existentiels » qui mettent en jeu pas seulement des valeurs morales, mais aussi des manières de vivre, on peut se dire que nous aurions quelques raisons de méditer la sentence de Jules Renard.

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(1) H-D Thoreau - Walden page 256. (cité ici) A opposer à Saint-Paul disant: Si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange pas non plus

Saturday, April 23, 2011

Citation du 24 avril 2011


Emprisonné dans chaque homme gras, un homme maigre fait des signes désespérés pour qu'on le libère.
Cyril Connolly
No-Anorexia.
Isabelle Caro (morte le 17 novembre 2010)
Les maigres et les anorexiques sont probablement des gens différents, et on s’en aperçoit en comprenant le sens qu’ils donnent à leur ennemi personnel : je veux dire le gras.
- dans un cas le gras est conçu comme un moyen pour le corps d’exister : l’anorexique maigrit pour disparaitre.
- dans l’autre cas, le gras est une prison qui aliène et enferme l’être véritable. C’est exactement le corps-tombeau de Platon. Le gros qui maigrit le fait justement pour se libérer et donc pour exister.
Laissons de côté les signes désespérés du maigre, pour nous en tenir à cette idée : dans chaque gros il y a un autre homme qui est enfermé. Autrement dit, le vrai homme, ce n’est pas le gros, mais celui qui se cache à l’intérieur.
Alors, qu’est-ce qu’en pensent nos amis les gros ? Eux qui se plaignent qu’on les stigmatise en affirmant que s’ils le sont ce n’est qu’un effet de leur gourmandise ou bien de leur manque de volonté ? Voilà que maintenant on va les accuser de ne pas être authentiques, dire que leur bonhommie et leur faconde ne sont que des paravents, destinés à couvrir les gémissements du maigre qu’ils retiennent prisonnier dans les replis de leur bedaine !
Quand on pense que la civilisation indienne – là où vivent tant de maigres – n’a pas fait de la maigreur un idéal : qu’imaginer de plus ventripotent que Bouddha ? O tempora, O mores !

Friday, April 22, 2011

Citation du 23 avril 2011


Vagabonde du bitume mes mots font le trottoir / Et je deale mes émois a des trafiquants de spleen.

Miss.Tic (exposition femme de l’être)

Miss.Tic, femme de l’être, oui – mais aussi femme de lettres. Qui en douterait devrait méditer ces quasi-alexandrins aux accents baudelairiens.

Ce que j’aime ici, c’est l’évocation de la rue, à travers cette Miss, vue de dos pouce levée en train de faire du stop.

L’autostoppeuse est une vagabonde, elle n’a ni bagage ni véhicule ; elle n’a pas non plus de domicile, ou du moins elle laisse derrière elle celui qu’elle a eu peut-être. Et sa silhouette évoque le fantasme de la belle femme qui nous fait signe sur le bord de la route.

Mais voilà : cette belle Miss est en réalité une poétesse, et ce sont ses mots qui nous aguichent, ce sont eux qui arpentent le trottoir.

Car la véritable jouissance, celle du moins qui ne se limite pas à l’exultation de la chair, à la turgescence des tissus, au râle du plaisir – cette véritable jouissance dis-je ne se trouve que dans le franchissement des frontières, dans la découverte des horizons nouveaux, dans le vagabondage. Et cela, seuls les mots qui inventent leur sens à mesure qu’ils s’alignent sur la page (qui est leur véritable « trottoir ») peuvent le faire.

Bon, mais direz-vous, que vient faire ici alors la silhouette de la Miss à la belle croupe, à la longue chevelure et aux talons hauts ?

--> Eh bien demandez-le à Miss.Tic.

Si vous voulez mon avis, je crois que c’est une façon de dire que les belles nanas existent pour elles-mêmes et qu’elles font ce qu’elles veulent de leur vie et de leur corps. Et que si une de ces belles nanas veut – ou peut – être une poétesse, mais qu’en même temps elle drague les beaux mecs en voiture de sport, elle le fera, sachant Que la beauté du corps est un sublime don / Qui de toute infamie arrache le pardon. (1)

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(1) Baudelaire – Les fleurs du mal (Allégorie)

Thursday, April 21, 2011

Citation du 22 avril 2011

Une fois la cigarette rentrée dans votre vie, elle devient votre partenaire privilégiée et lance incidieusement (sic) sa procédure d'action - identique à toute procédure de manipulation mentale avec une particularité tout de même épatente (sic): elle vous commande de vous manipuler vous-même…

Campagne anti-tabac (lire ici)

La campagne anti-tabac qui s’épanouit sur nos paquets de cigarettes me laisse songeur. Non pas que j’estime bon le fait de fumer – ancien fumeur moi-même je sais ce qu’il en coute de s’arrêter. Mais cette fois ces campagnes deviennent des révélateurs très précieux de notre sensibilité aux images.

Soient les deux images ci-dessous : celle de gauche dont on se rappelle peut-être, a été l’occasion d’un scandale qui a obligé l’Association de défense contre le tabac, qui l’avait mise sur son affiche, de la retirer.

Celle de droite « orne » tous nos paquets de cigarettes depuis peu.

Alors, voilà deux questions qui me taraudent l’esprit :

- d’abord laquelle de ces deux photos est la plus choquante ? A supposer qu’on vous ait demandé laquelle des deux il fallait sacrifier, qu’auriez-vous répondu ?

- ensuite, faut-il employer des images choc pour dissuader les fumeurs de fumer ? L’élucidation des mécanismes psychologiques telle qu’on peut la lire dans notre citation ne suffit-elle donc pas ?

On l’a deviné : la campagne anti-tabac doit frapper, et là où elle frappe le plus efficacement, c’est au niveau de l’estomac : qu’elle nous donne la nausée, voilà.

J’ai dit « au niveau de l’estomac » ̶ pas « en-dessous de la ceinture »…

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P.S. Ceux qui auraient loupé le lancement de ces belles photos peuvent encore se mettre à niveau ici.

Wednesday, April 20, 2011

Citation du 21 avril 2011

Napoléon : Monsieur de Laplace, je ne trouve pas dans votre système mention de Dieu.

Laplace : Sire, je n'ai pas eu besoin de cette hypothèse.

D'autres savants ayant déploré que Laplace fasse l'économie d'une hypothèse qui avait justement « le mérite d'expliquer tout », Laplace répondit cette fois-ci à l'Empereur :

Laplace : Cette hypothèse, sire, explique en effet tout, mais ne permet de prédire rien. En tant que savant, je me dois de vous fournir des travaux permettant des prédictions.

Dialogue entre Napoléon et Laplace

Ce dialogue est donné comme une illustration du principe qu’on nomme habituellement « le rasoir d’Occam » et qui s’énonce ainsi : « Les multiples ne doivent pas être utilisés sans nécessité » (« pluralitas non est ponenda sine necessitate »), où ce qui ne doit pas être « multiplié sans raison » sont les hypothèses.

Le terme de rasoir à beaucoup amusé, et on a imaginé Occam en ancêtre des barbiers, tranchant de son coupe chou les concepts inutiles dans tous les traités savants qui lui tombent sous la main. Il faut maintenant rétablir la vérité : le « rasoir » d’Occam n’a jamais existé, la formule Occam's razor employée par les anglo-saxon s'expliquant par l'étymologie radere : rasura, en anglais razure = rature. Les hypothèses inutiles doivent être raturées, biffées, et non tranchées à coup de rasoir. (Cf. Lalande - Vocabulaire technique et critique de la philosophie - article parcimonie.)

Je dirai que pour ma part je préfère cette interprétation à la version courante du rasoir qui est bien trop sanguinaire pour moi.

Et en plus j’imagine avec délice le pouvoir et la souveraineté du scientifique armé de sa seule plume et qui d’un geste auguste biffe le mot « Dieu » dans la liste de ses hypothèses explicatives. Voilà qui a de l’allure !

Reste que si ce pouvoir du scientifique est souverain, il n’empêche qu’il n’est pas sans dangers : même si Napoléon n’a pas tenu rigueur à Laplace de son attitude, d’autres Inquisiteurs dans d’autres circonstances l’ont fait ; et on sait qu’à l’époque de Galilée il n’aurait pas fait bon répondre ainsi.