Wednesday, April 15, 2015

Citation du 16 avril 2015

Mae West, cette artiste américaine aux seins plantureux et si peu sportifs, dont l'image détournait des stades tant de garçons bien doués
Marcel Aymé –  Travelingue, 1941


De son temps (dans les années 30), Mae West était admirée pour son opulente poitrine, au point que le gilet de sauvetage des aviateurs américains avait été baptisé « le Mae West » (1).
Peu importe, passons à l’essentiel : d’abord selon Marcel Aymé, les seins de Mae West étaient « peu sportifs ». Admettons que leur volume ait été plutôt une gène pour les exercices physique : d’ailleurs leur rôle dans l’espèce n’est pas de permettre à la mère de faire des exploits sportifs, mais de nourrir les petits enfants. Du coup, les seins de Mae West auraient détourné les jeunes hommes du chemin des stades pour les rediriger vers des activités qu’on imagine moins sportives et en tout cas solitaires.
Oui, nous y voilà : on est bien dans le cadre de l’opposition entre le plaisir et l’effort – entre le sport et la lubricité. Et conséquemment, voici l’idée d’utiliser le sport pour brider la tendance des jeunes hommes (et femmes) à rechercher la jouissance sexuelle.
Que penser de cette opposition ? Si l’on laisse de côté la continence sexuelle qu’on imagine imposée aux athlètes de haut niveau uniquement pendant les compétitions, on observe que les plus grands champions s’affichent avec des femmes dont les avantages sont largement comparables à ceux de Mae West, et que cela ne les empêche pas de réaliser des exploits incomparables.
L’hygiène et la gymnastique qui étaient au début du 20ème siècle des pratiques destinées à absorber l’excès d’énergie – voire de testostérone – qui gonflait les muscles de la jeunesse, sont aujourd’hui remplacées par des exercices de bodybuilding destinés à rendre les muscles plus attirants pour les Mae West d’aujourd’hui.
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(1) « En référence à sa généreuse poitrine, les aviateurs américains de la Seconde Guerre mondiale avaient surnommé Mae West leurs gilets de sauvetage. Ceux-ci fonctionnaient en se gonflant d'air comprimé et en donnant à leur torse un volume supplémentaire… De nos jours les gilets de sauvetage gonflables sont encore appelés couramment des Mae West, même en dehors des pays anglophones. » (Art. Wiki)

Tuesday, April 14, 2015

Citation du 15 avril 2015

J'aime les ragoûts littéraires fortement épicés, les œuvres de décadence où une sorte de sensibilité maladive remplace la santé plantureuse des époques classiques. Je suis de mon âge.
Emile Zola – Mes Haines (1866)
La décadence ne se caractérise pas essentiellement  par l’excès de sensualité mais d’abord, par celui des excitants : il faut plus d’épices dans le ragoût, parce que les consommateurs, maladifs et usés n’ont plus de sensations autrement. On comprend ainsi que c’est cette dégénérescence qui fait la décadence et non la sensualité débridée. Le décadent est imaginé les jambes maigres, le ventre trop gros surmonté d’une poitrine creuse. Par contre l’homme de l’époque classique est grand, athlétique, avec des pectoraux et des abdos de statue. Mais la décadence, quant à elle, est d’abord une affaire d’époque : les hommes décadents sont en réalité des hommes qui vivent des époques décadentes.

Et nous ? Si nous admettons que seule l’usure de la société peut nous caractériser comme décadents, vivons-nous un telle époque ? Et d’ailleurs, à la mesure de l’histoire, qu’est-ce que ça voudrait dire « époque décadente » ? Je suppose qu’on n’évoque pas une époque qui ouvre sur le néant. La décadence historique, nous l’imaginons volontiers illustrée par l’Empire romain : une décadence qui débouche sur la barbarie avant de parvenir à de nouveaux sommets de civilisation.
Les Islamistes – ou les intégristes religieux de tout poil – nous disent : vous êtes décadents, donc c’est nous les vrais civilisés : disparaissez ! Notre réponse consiste à dire que c’est l’inverse : ils sont les barbares et c’est nous qui sommes encore civilisés.
Mais de nos jours, comment s’exprime cette décadence ? Par des excès d’épices ? Pas seulement n’est-ce pas. Nous avons en plus des instruments prétendus capables de faire progresser la Civilisation.
Comme ça :



Sur la frontière entre l’Arabie Saoudite et le Yémen, le 9 avril 2015

Monday, April 13, 2015

Citation du 14 avril 2015

La décadence d'une littérature commence quand ses lecteurs ne savent pas écrire.
Nicolás Gómez Dávila (1) – Sucesivos escolios a un texto implícito

Curieuse et inquiétante idée : le lecteur ne serait digne du livre qu’il tient entre ses mains qu’à condition d’être capable d’écrire – je ne dis pas « le même » – mais au moins quelque chose qui soit digne de la langue de l’auteur.
On imagine ainsi que pour apprécier la littérature, il faut être soi-même un « usager » de la langue assez averti par la pratique qu’on en a, un peu comme pour être mélomane c’est mieux de savoir déchiffrer et jouer d’un instrument.
Du coup, la littérature dépend non seulement des écrivains, mais aussi des lecteurs. Prenez tous les bons auteurs d’une époque, et imaginez-les sans lecteurs : leurs livres échouent au fond des bacs des solderies, et pour finir au pilon. Eh bien vous aurez une littérature qui va entrer en décadence, et cela parce que les livres sont écrits pour un certain public, qu’ils ne sauraient se faire si ce n’est pour celui-ci, et que, lorsque plus personne ne lit, ou bien les écrivains s’éteignent, ou bien ils se mettent à écrire ce qu’on consent encore à lire – disons qu’on écrit alors pour être publié dans la collection Harlequin.
o-o-o
Je voudrais revenir au rôle dévolu à l’écriture : pas de lecture sans écriture, et donc pas de compréhension de l’art de l’écrivain sans cette pratique. C’est un peu prétentieux, n’est-ce pas ? Alors je me contenterai de penser que la lecture des plus grands est comme une pâture qu’on donne à son esprit, non seulement dans l’art de penser, mais aussi mais aussi dans la construction de son énoncé. Je n’aime pas trop quand on dit d’un livre : « C’est drôlement bien écrit. » ça veut dire quoi « bien écrit » ? Selon moi, l’art de l’écrivain est de donner à une pensée suffisamment personnelle une expression suffisamment juste  pour être totalement originale. « Originale » ne veut pas dire simplement surprenante, mais aussi admirable. Les Goncourt disaient que c’est dans l’épithète que se situe l’art de l’écrivain.
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(1) 1913-1994 : écrivain colombien. Voir ici

Sunday, April 12, 2015

Citation du 13 avril 2015

Extérieurement nous allons paisiblement côte à côte, mais pendant ce temps-là l'air qui nous sépare est sillonné d'éclairs comme si quelqu'un le fendait continuellement à coup de sabre.
Franz Kafka

Comment mieux dire ? Comment décrire cette horrible sensation de la rupture violente entre deux personnes ? Rupture qui, comme entre deux aimants, exige pour se faire, d’autant plus de force qu’ils sont plus proches. Rupture encore plus cruelle lorsqu’elle ne s’accomplit pas totalement et qu’on doit souffrir en permanence son déchirement. Rupture qui n’est que blessure et jamais résolution.

C’est là l’idée qui se manifeste dans cette phrase de Kafka : jamais ces vieux amants (appelons-les comme cela) ne se sépareront vraiment. Ils sont trop vieux et ils ont vécu trop longtemps ensemble. Du coup, ils vont se déchirer, car ils ne peuvent faire autrement, et cette déchirure va devenir comme ces maladies chroniques qui provoquent des crises très douloureuses, mais qui n’évoluent jamais – pas même vers la mort.


Prenons un exemple : le film de Granier-Deferre, le Chat, avec Jean Gabin et Simone Signoret. Voici un vieux couple qui dure encore et encore, aboutissant à une cohabitation hostile. Lui n’aime plus sa femme, mais elle est encore en quête d’amour, ou du moins de reconnaissance. La rupture provient d’un chat adopté par Julien qui se met à adorer cet animal, et par la violente jalousie de Clémence qui se sent encore plus abandonnée. Elle tuera l’animal, provoquant cet « éclair » qui sillonne leur ciel. Le drame est que l’existence de l’autre est pour chacun une souffrance, mais qu’ils ne peuvent se déparer. Ils sont, comme les héros de Sartre (Huis-clos) condamnés à endurer éternellement la brûlure que chacun inflige aux autres.

Saturday, April 11, 2015

Citation du 12 avril 2015

Qui meurt paie ses dettes
William Shakespeare
Un bonne citation, celle qui donne à penser, c’est une phrase qui a un double sens : l’un évident ; l’autre qui nous interroge. Car piégé par cette fausse évidence, on rebondit de sens en sens, sans jamais pouvoir faire une véritable synthèse.
Ainsi, bien qu’on ne puisse demander à un mort de payer ses dettes, il n’en reste pas moins qu’on va poursuivre ses héritiers afin d’en obtenir le remboursement. Mais par ailleurs, on dit bien que la mort du coupable éteint l’action de la justice : on ne condamne pas un mort – à moins d’être comme ces tyrans barbares qui assassinent les parents et les enfants de leur adversaire même après sa mort. Reste que la mort solde bien quelque chose : on justifie la peine de mort par le fait qu’elle seule permet au coupable de « payer sa dette à la société ».

Et ce n’est pas fini : on peut aussi prendre la citation du côté non de la mort, mais de la dette. Comprendre que la dette est « impayable », qu’elle produit une insolvabilité irrémédiable, durant toute notre vie, ce dont la mort seule nous délivrer.
L’exemple le plus simple est celui de la dette dont on ne peut payer que les intérêts. Ainsi des paysans d’autrefois pratiquement réduits en esclavage parce que leur travail parvenait à peine à payer les dividendes de leurs emprunts. Les pauvres paysan acculés à la ruine, se pendaient à la saint Michel, date à la quelle l’usurier venait encaisser son dû. Aujourd’hui, chacun pense au cas de la Grèce.
Mais en réalité, tout cela vient d’encore plus loin, des premières religions qui ont eu à régler la question des rapports de l’Homme à Dieu. Le péché est une dette contractée envers lui, dont le pécheur s’efforcera d’obtenir la remise – le pardon – grâce à des actes de contrition, voire aux sommes d’argent qu’il consacrera à l’achat d’indulgences (voir ici). De toute façon, la dette religieuse est impossible à effacer, puisqu’il faudrait pouvoir « dédommager » Dieu ; mais Dieu nous est incommensurable, au point que seul son pardon, acte gratuit par excellence, peut nous libérer du mal qu’on lui a fait.

Mais ce n’est pas fini : la mort  n’efface rien – l’Enfer et son éternité de souffrances destinées à faire expédier indéfiniment la faute, sont là pour nous le rappeler.