Sunday, February 24, 2013

Citation du 25 février 2013



Le concept de chien n’aboie pas.
Attribué à Spinoza (Pour un débat éclairant sur la question de cette attribution, voir ici)

Quand je dis « le chien aboie », c’est le chien dans la pensée qui aboie, ce chien assimilé à qui j’impartis mon énergie de sujet ; je répète en court l’action, j’en deviens moi-même l’auteur, l’acteur.
Claudel – Op. Posthume
Le chien animal-aboyant aboie-t-il ? Question saugrenue, comme de demander « quelle est la couleur du cheval blanc etc... » ?
Pas tant que ça, si l’on admet qu’« animal-aboyant » est en réalité une définition de dictionnaire. Selon Spinoza si cet « animal » n’aboie pas c’est qu’il s’agit en réalité d’un concept.
Pour transformer des choses réelles en concept, il faut faire une abstraction de leur originalité, de leurs particularités physiques, de ces « grains » de matière sans laquelle elles ne seraient pas. On opère ainsi la réduction à l’indenté d’objets divers moyennant l’élimination de tout ce qui distingue telle occurrence de telle autre. A tel chien – Médor – tel aboiement, qui sera unique et qui disparaitra avec lui ; et à tel autre – Mirza – tel aboiement également unique, etc… : c’est cela qui est éliminé dans le concept de chien animal-aboyant.
--> En sorte que le chien en général ne peut aboyer, à moins que l’aboiement en général existe lui aussi. Et pourquoi le concept d’aboiement n’existerait pas ? Quelque chose qui me permettrait de classer les différents cris d’animaux, et de distinguer le ouah-ouah du chien du miaou du chat ?
Admettons. Mais alors comment cela va-t-il fonctionner, si l’on suppose qu’il y a une cloison étanche qui sépare l’intellect conceptuel et l’imagination des qualités sensibles ?
Peut-être s’agit-il d’un mécanisme en trois étapes : entre le chien qui aboie derrière le portail et le concept (ce chien, comme tous les chiens aboie), il y aurait le souvenir qui en revient dans ma mémoire et que j’entends en imagination.
- Et en effet, selon Paul Claudel, s’il est vrai de dire que le chien dans la pensée aboie, c’est que je l’imagine. Il s’agit d’un aboiement produit en moi par ma pensée, un peu comme je produis le bleu du ciel quand j’imagine l’été. Quand je pense que le chien aboie, j’opère une véritable action : c’est comme si j’aboyais moi-même. Comme le dit  Claudel, cet aboiement  peut bien avoir lieu dans mon esprit, silencieusement,  il n’existe pas moins réellement par l’intermédiaire de l’énergie que j’injecte dedans.
Et donc, cette énergie se mobilise plus facilement quand elle est stimulée par l’imagination que par la conceptualisation. Par exemple, regardez ceci :


A voir ça, moi, j’entends déjà les gueulements rauques de cet effrayant animal. J’arrive même à sentir son haleine fétide : c’est dire à quel point je mobilise mon « énergie de sujet » – pour fuir à toutes jambes !

Saturday, February 23, 2013

Citation du 24 février 2013



L’incrédule – On lui donna de bonnes raisons. Il ne crut pas. On lui prouva par A+B. Il ne crut pas. Enfin, on lui montra la vérité toute nue. Je vois bien que c’est la vérité, dit-il, mais je n’y crois pas.
Norge – Les cerveaux brûlés
Saint Thomas ne croyait que ce qu’il voyait. L’incrédule de Norge, quant à lui, ne croit même pas ce qu’il voit.
On dira que cet incrédule est de mauvaise foi : il refuse l’évidence et il préfère s’enfermer dans la dénégation. C’est une obstination stupide ! Il n’y a rien à tirer de cette attitude.
Pourtant en y réfléchissant mieux, on peut se dire que c’est finalement assez logique.
En effet la vérité et la croyance ne reposent pas sur les mêmes mécanismes : alors que la recherche de la vérité suppose une volonté de rencontrer la réalité et de la voir « toute nue », la croyance fonctionne sur des désirs qu’elle vient satisfaire. Alors que la vérité suppose qu’on se heurte à la réalité, la croyance va l’exclure dans la mesure où cela serait contradictoire avec le plaisir : nous avons besoin d’en protéger la possibilité.
On dira bien sûr que la vérité une fois connue – et reconnue – il n’y a plus de croyance qui tienne : la preuve est faite, et l’aveuglement est alors impossible. Mais c’est oublier que le désir est justement lié à une autre logique : comme le disait Octave Mannoni, le désir consiste à dire : « Je sais bien, mais quand même… » Oui, je sais bien que c’est faux. Mais quand même j’y crois, parce que c’est là la force du désir. C’est ce que Freud appelle le déni de réalité. (1)
Ce déni régle certains rapports entre les adultes et les enfants. Mannoni montre comment les indiens Hopis bernent les enfants avec les masques de Katcina (voir ici). On en conclut que les adultes ont besoin de tromper les enfants, un peu comme nous le faisons avec le Père Noël.
… Mais à trompeur, trompeur et demi : les enfants aussi bernent les adultes et font mine de croire à leur mystification dans la mesure seulement où ils y trouvent leur avantage. En tout cas c’est évident avec le cas du Père Noël.
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(1) En fait ce déni freudien porte sur la différence des sexes voir ici

Friday, February 22, 2013

Citation du 23 février 2013



C'est nous inspirer presque un désir de pécher, / Que montrer tant de soins de nous en empêcher; / Et si par un mari je me voyais contrainte, / J'aurais fort grande pente à confirmer sa crainte.
Molière –  L'Ecole des Maris, I, 2 (vers. 155-160)
Lisette, qui prononce cette tirade serait-elle un précurseur du féminisme ? Molière ajoute par la réplique suivante (celle d’Ariste) que pour maintenir les femmes dans la vertu, les verrous et les grilles ne sauraient remplacer le sentiment de l’honneur. On retrouve le débat sur la morale et la répression des fautes : la punition ne sert à rien tant que la compréhension du caractère vicieux de la faute n’est pas reconnu. Punissez un enfant, dit-on, et vous lui apprendrez à mieux se dissimuler la prochaine fois…
Mais le propos est ici légèrement différent : il s’agit de souligner que le fait de dire, principalement pour défendre, revient quand même à décrire le vice contre lequel il s’agit de prémunir, et donc de donner à penser ce qui autrement resterait dans les brumes d’une naïve ignorance. Les manuels de confesseurs (1) chargés d’enseigner aux prêtres l’art de susciter les confidences de jeunes soumis à la tentation de la débauche l’indiquaient bien fortement : inutile de donner les détails des perversions dont on souhaite l’aveu – au cas où le jeune pénitent n’en aurait pas été informé : la discrétion est la condition nécessaire pour obtenir une bonne confession.
Faut-il dire que cette rouerie de confesseur n’est en fait qu’une naïveté un peu ridicule ? Pas si sûr : parlant récemment d’une campagne de prévention du suicide, un responsable d’association disait combien ce genre d’intervention rencontrait d’obstacle en milieu scolaire. « Attention, lui disait-on, ne soyez pas trop explicite. Vous risquez un effet de contagion. Nos jeunes sont si fragiles… »
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(1) Un exemple entièrement numérisé datant  de 1843, ici.

Thursday, February 21, 2013

Citation du 22 février 2013


Orandum est, ut sit mens sana in corpore sano (« il faut prier afin d'obtenir un esprit sain dans un corps sain »)
Juvénal (Satire X)
Mens fervida in corpore lacertoso (« un esprit ardent dans un corps musclé »).
Pierre de Coubertin
Hier, on se demandait s’il n’y avait pas un effet de bascule qui nous empêche de cultiver et notre corps et notre esprit en même temps. Aujourd’hui, c’est ce contrôle lui-même que nous interrogerons : dépend-il de nous ? Et si c’est le cas, dans quel but le rechercher ?

On croit connaitre la citation exacte en disant : Mens sana in corpore sano. En réalité on a écourté la formule de Juvénal, la privant ainsi de sa signification véritable. Car il ne s’agit pas de nous engager à cultiver notre esprit autant que notre corps, mais de borner notre espérance à les posséder tous les deux en pleine santé, sans aller plus loin : il faut certes prier les Dieux, mais il est inutile de leur demander la Gloire, la Fortune, l’Immortalité, etc… ; contentons-nous de leur demander de nous donner la santé morale et physique.
Autrement dit nous avons retenu l’idée qu’on peut agir pour notre santé, alors que Juvénal pensait que c’était par la prière qu’on l’obtiendrait. Nous avons congédié les Dieux, et nous avons pris leur place aux commandes de notre vie.
Mais cette modernisation ne s’arrête pas là. La citation de Coubertin qui en est dérivée nous invite à la pratique de l’athlétisme, supposant même que là est la condition de « l’ardeur » de l’esprit (1).
… Bon. J’admets sans peine qu’il vaut mieux pour notre santé être un sportif qu’un supporter.
Mais quand je lis sous la plume de Coubertin l’expression « esprit ardent », je me sens un peu mal à l’aise. Car certains à la même époque (ou à peu près) ont eux aussi fait de l’athlétisme une condition de l’esprit ardent – même qu’il s’agissait de l’esprit guerrier. Même qu’ils s’appelaient alors les Nazis.


Arno Breker – Des Kämpfer (L’esthétique du corps dans le régime nazi, par Johann Chaputot – A voir absolument ici!)
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(1) Certes, on ne sait pas s’il  est plus simple d’avoir un esprit ardent par l’acquisition d’un corps musclé que l’inverse : néanmoins il est évident que pour lui, l’un ne va pas sans l’autres.

Wednesday, February 20, 2013

Citation du 21février 2013



On croit avoir les moyens de le maitriser tout à fait [= le corps], et il est devenu objet de culte. Jeu de vases communicants : les possibilités de progrès spirituels semblent quant à elles au contraire dédaignées. 
H. Genet – D. Martz : La lumière noire du suicide. p. 90
Hier, on soulignait ici même que les stoïciens appelaient à la maitrise spirituelle de soi : nos sentiments, nos passions, doivent être soumis à notre raison.
Ainsi, notre liberté consiste à choisir notre attitude face à ce que le monde nous impose, que ce soit comme gloire ou comme défaite : « On m’a donné la gloire – à présent on me la retire. Cette défaite m’est imposée, je n’y suis pour rien: rien ne peut m’obliger à considérer que cela me concerne. » (1)
Les stoïciens ne sont plus d’actualité et cela depuis bien longtemps. Mais alors que durant de long siècles on leur a substitué une éthique chrétienne de la mortification rédemptrice, voici qu’aujourd’hui – époque de compétition et de consommation – c’est notre corps qui devient le seul objet à contrôler et à maitriser. Le souci de soi comme disait Foucauld, lié à la connaissance intime de notre physiologie et des standards modernes de la santé et du bien-être a envahi notre quotidien au point que notre seule ascèse, c’est de tâcher :
            - à bien vider nos intestins à  bien remplir nos estomacs (sans risquer ni l’anorexie ni l’obésité),
            - à avoir une peau bien bronzée (sans risquer le cancer), etc…
            - à avoir les formes nécessaires (muscles pour les messieurs, seins et fesses pour les dames).
Nous autres, les moralistes imperturbables du 21ème siècle, nous en rions. Soit. Mais nous devrions nous en étonner un peu aussi.
S’agit-il comme le disent nos auteurs du jour d’un mouvement de bascule ? Ne peut-on maitriser le corps sans renoncer en même temps à la maitrise de l’esprit – alors même qu’on s’obstine à considérer que c’est celle-ci seulement qui mérite d’être nommée « maitrise de soi » ?
(A suivre)
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(1) Mais aussi : ma femme (mon fils, mon ami etc.) meurt – dois-je m’en désoler, alors que je sais qu’elle n’était pas immortelle ?