Thursday, December 10, 2009

Citation du 11 décembre 2009

Fais-moi mal, Johnny, Johnny, Johnny / Envole-moi au ciel... zoum! / Fais-moi mal, Johnny, Johnny, Johnny / Moi j'aime l'amour qui fait boum!

Paroles: Boris Vian – Fais-moi mal, Johnny (chanté par Magali Noël ici en vidéo)

Martine : Voyez un peu cet impertinent, qui veut empêcher les maris de battre leurs femmes.

Molière, le Médecin malgré lui, acte I, scène II


Les plaisirs insolites 2 : l’amour qui fait boum !

L’amour qui fait boum est-il un plaisir si insolite ? Sans aller chercher une perversion bien connue en psychiatrie (1), rappelons nous Molière : « il me plait d’être battue » objecte Martine à M. Robert (2) qui veut empêcher Sganarelle de la rosser. Et qu’on ne croie pas que ce soit pour empêcher un étranger de se mêler des affaires du couple. Non. Car juste avant, Martine s’est écriée : Voyez un peu cet impertinent, qui veut empêcher les maris de battre leurs femmes.

En fait, ce qui est insolite, c’est plutôt que ce soit un plaisir – car notre époque qui consacre chaque année une journée à la lutte contre la violence conjugale, estimerait sans doute le cas de Martine comme l’effet d’une sujétion à la violence du mari, qui ajoute les traumatismes psychiques aux blessures physiques. Alors, loin de moi l’intention de justifier la violence conjugale – ou autre – mais il faut admettre que les plaisirs recèlent bien des secrets, au nombre des quels se trouve effectivement l’union de la souffrance physique et de la jouissance. Bataille en fait l’essentiel de son ouvrage consacré aux larmes d’Eros, et Sade, et Sacher Masoch avec sa Vénus à la fourrure… Ces ouvrages sont souvent cités, rarement lus, et presque jamais avec plaisir. Pourquoi ? Est-ce leur caractère moralement ignoble qui nous rebute ?

S’il est vrai que rares sont les occasions qui nous sont offertes, comme dans cette chanson de Boris Vian, de rire avec ce genre de plaisir, c’est qu’on a du mal à en rire. D’habitude nous prenons ça très sérieux et ça nous tire des sentiments troublants – et c’est ça qui compte : notre plaisir secret au récit de ces tortures nous arrache aussi la souffrance d’une culpabilité éprouvée à cette coupable délectation.

C’est bien ce que disait Simone de Beauvoir : il faut brûler Sade.



(1) algolagnie : Forme de perversion sexuelle dans laquelle le fait d'infliger ou de subir de la douleur augmente le plaisir de l'acte sexuel, ou produit un plaisir sexuel indépendamment de l'acte

(2) Molière, le Médecin malgré lui, acte I, scène II

Wednesday, December 09, 2009

Citation du 10 décembre 2009

Cyrano – Eh bien ! oui, c'est mon vice. / Déplaire est mon plaisir. J'aime qu'on me haïsse.

Edmond Rostand – Cyrano de Bergerac (Acte II, scène VIII) (1)

Les plaisirs insolites 1 : la joie d’être haï.

Dans la série des plaisirs insolites, je crois bien avoir trouvé l’un des plus étonnant : le bonheur d’être détesté. Car il y a des gens – peut être en connaissez-vous – qui cherchent à se faire détester, non pas pour justifier leur amertume congénitale devant la vie, mais bien parce que ça leur procure le frisson du plaisir.

Peut-être s’agit-il seulement de masochistes qui jouissent ainsi d’une humiliation de plus. Peut-être…

Mais je crois qu’on devrait chercher un peu plus loin,

--> Trois raisons de préférer avoir des ennemis plutôt que des amis.

1 – Cyrano préfère avoir des ennemis plutôt que des amis : parce que les ennemis sont sincères alors que les amis ne le sont pas. Comme dit le proverbe : Seigneur, protégez-moi de mes amis… mes ennemis je m’en charge.

2 – Reportons nous il y a 20 ans en arrière : le mur de Berlin vient de tomber. Un de mes élèves, de droite presque extrême comme il sied quand on a 18 ans, ronchonne : « Maintenant, on n’a plus d’ennemis. Comme on va faire ? ». Et il était loin d’être le seul à le dire : l’ennemi est celui qui vous stimule, qui vous force à bander vos muscles, à vous entraîner chaque jour à la lutte. La haine, qu’elle soit ressentie ou éprouvée, a cela de bénéfique qu’elle empêche l’amollissement – comme ce qui est arrivé à l’armée d’Hannibal avec les délices de Capoue.

3 – Revenons à Cyrano. Supposons qu’il vive dans un monde de larves et d’abrutis. Comment ne pas être humilié d’avoir de tels gens pour amis ? Comme on dit parfois à ceux qu’on méprise : Vous et moi nous n’avons pas les mêmes valeurs.

Il est alors plus rassurant d’être détesté que d’être aimé par ces gens-là.


(1) Contexte :

Le Bret – Tout seul, soit ! mais non pas contre tous ! Comment diable / As-tu donc contracté la manie effroyable / De te faire toujours, partout, des ennemis ?

Cyrano – A force de vous voir vous faire des amis, / Et rire à ces amis dont vous avez des foules, / D'une bouche empruntée au derrière des poules ! / J'aime raréfier sur mes pas les saluts, / Et m'écrie avec joie : un ennemi de plus !
Le Bret – Quelle aberration !

Cyrano – Eh bien ! oui, c'est mon vice. / Déplaire est mon plaisir. J'aime qu'on me haïsse.

Tuesday, December 08, 2009

Citation du 9 décembre 2009

Homme libre, toujours tu chériras la mer! / La mer est ton miroir; tu contemples ton âme / Dans le déroulement infini de sa lame, / Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer.

Charles Baudelaire L'Homme et la Mer

Après avoir embarqué avec Aristote sur une mer incertaine (voir Post d’hier), nous voici à la contempler avec Baudelaire.

Et ça vaut encore le voyage, car si nous avons vu hier la mer comme le domaine de l’incertitude, elle devient aujourd’hui mon miroir et celui de l’humanité.

Notez toutefois que la référence grecque n’est pas encore très loin : si la mer est notre miroir elle doit être aussi notre plus chère amie (toujours tu chériras la mer !) parce que c’est l’ami qui est le miroir de notre âme – comme le dit Aristote (1).

En lecteur un peu dilettante, je grappillerai dans le poème de Baudelaire deux points de rencontre entre l’homme et la mer : la mer recèle dans ses profondeurs d’insondables mystères ; elle est dans ses fureurs une tueuse impitoyable.

Et ces deux points se rejoignent dans l’étrange peur que notre propre humanité produit en nous. Car si l’homme est comme la mer pétri de menaces et d’insondables mystères, il est évident que cet homme c’est d’abord moi. Si j’ai peur de la mer, c’est que je suis comme elle, que comme elle je peux me révéler monstre impitoyable. Si la mer me fascine c’est qu’elle reflète mon propre mystère.

C’est cette fascination qui me paraît la plus intéressante ici : plutôt que de chercher comme Socrate à me connaître moi-même, ne vaut-il pas mieux comme Baudelaire accueillir ce mystère et en jouir comme on jouit de profondeurs rêvées de la mer ?

Car le mystère – oui, c’est ça : le mystère – c’est ce qui fait rêver.


(1) Aristote – Les grands livres d’éthique, chapitre XI (Ed. Arléa)

Monday, December 07, 2009

Citation du 8 décembre 2009

Il y a trois sortes d'hommes : les Vivants, les Morts, et ceux qui vont sur la Mer.

Aristote

On relèvera bien sûr dans cette citation l’étrange incertitude où étaient du temps des grecs les passagers d’un bateau d’arriver à bon port. Et on songera que de nos jours on n’écrirait plus de telles choses : même si les risques courus avec les transports maritimes sont encore grands, ils n’en restent pas moins affectés d’un coefficient de probabilité assez faible – du moins si on décide de sortir malgré eux du port.

Par contre il est bien plus intéressant de remarquer que selon Aristote il existe un état intermédiaire entre la vie et la mort : c’est l’état de l’homme qui sent probable sa mort prochaine. Et cet état est celui de tous les hommes qui sont menacés d’une mort imminente : ils ne sont pas encore morts, mais ils ne sont déjà plus vivants. Ils sont dans ce que certains ont nommé l’en deçà de la mort.

Et bien sûr, cet état est celui des passagers du bateau d’Aristote, mais aussi des vieillards et des malades incurables. Mais c’est aussi celui de tout être vivant du moment qu’il est mortel. Car, qui suis-je pour être certain que ma mort n’est pas pour demain ? Suis-je même certain d’avoir le temps de terminer ce Post ? Pas besoin d’être un grand philosophe pour remarquer que notre mort est à la fois certaine et incertaine : certaine comme événement ; incertaine quand à sa date. Et pourquoi pas pour tout de suite ?

Si l’on n’a pas besoin de grand philosophes, on a besoin néanmoins de beaucoup de sagesse pour dominer notre angoisse, et pour ne pas nous considérer comme embarqués sur le bateau d’Aristote.

--> Epicure, pour ne citer que lui, considérait que la représentation de la mort était à elle seule la totalité des maux dont la mort peut nous accabler : il est pire de se penser menacé de la mort que de mourir effectivement – traduisez : la souffrance est bien pire. Si l’épicurisme est bien une morale, si donc il exige exercice et ascèse, c’est bien dans la maîtrise de nos représentations mortifères qu’il se trouve.

Certains ont dit que la philosophie était l’art d’apprendre à mourir (1). Et si c’était l’art de ne pas redouter le naufrage ?


(1) Platon Phédon ; Montaigne – Essais I, 19. Voyez ici (avec la réponse de Spinoza)

Sunday, December 06, 2009

Citation du 7 décembre 2009


La république est le seul remède aux maux de la monarchie, et la monarchie le seul remède aux maux de la république.

Joseph JOUBERT – Carnets (17 novembre 1791)

Je sais que le mot république a bien des sens différents mais à l’époque de Joubert (ici : 1791) et dans ce texte, il n’admet probablement que cette définition « Organisation politique d'un État où le pouvoir est non héréditaire, partagé et exercé par les représentants (généralement élus) d'une partie ou de la totalité de la population » (TLF)

Bref : en pleine révolution française, Joubert cherche à résoudre le problème politique par une union des contraires, une « démocratie monarchique », ou une « monarchie démocratique », seule apte à guérir les maux produits par chacune de ces organisation lorsqu’elles sont isolées. Chaque forme de gouvernement engendre pathologiquement son contraire : la Monarchie a engendré les désordres de la Révolution ; la République engendre la tyrannie de la Terreur. Leur union serait donc la seule solution possible.

Joubert devrait-il aujourd’hui changer d’opinion ?

Pas besoin de vous faire un dessin je suppose : la dérive autocratique du gouvernement de la France – j’étends pas là l’immixtion de l’exécutif dans les autres pouvoirs – nous met bien en présence de ce mélange dont parle notre moraliste. Notre démocratie « présidentialiste » est faite de pouvoirs indépendants (législatif, judiciaire), soumis à une tendance de tout regrouper sous l’autorité d’un Président, en principe seulement chef de l’exécutif, mais qui en réalité gouverne en détruisant peu à peu les zones où le pouvoir serait encore indépendant.

Reste la question : cette tendance est-elle un problème ou une solution ?

La réponse qui vient à l’esprit est la suivante : comme notre Cinquième république est issue des désordres liés à la faiblesse et à l’instabilité du pouvoir démocratique, on peut admettre que cette irruption de la tendance monarchique soit un remède aux maux de la république.

Oui, mais à partir de quand ce remède devient-il un poison ? Quelle est la dose de monarchie qui est létale pour la démocratie ?

Saturday, December 05, 2009

Citation du 6 décembre 2009

Je crois que l'automobile est un équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques : je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique.

Roland Barthes – Mythologies

Le petit texte que je cite ici est le début de la Mythologie consacré à la D.S. (La nouvelle Citroën), et on comprend bien grâce à la comparaison avec la cathédrale gothique, que l’image de la voiture en 1955 était beaucoup plus fortement valorisée qu’aujourd’hui. Mais il n’en reste pas moins que ce qu’on voit de nos jours soit un peu surprenant.

La crise aidant – crise financière, pétrolière et environnementale – l’image de la voiture change profondément. Mais jusqu’à quel point ? Est-elle toujours comme le dit Barthes consommée dans son image ?

Petit retour en arrière : dans les années 50-60, la taille de la voiture était directement proportionnelle à l’importance sociale du monsieur qui la conduisait, et quand plusieurs modèles de la marque étaient à peu près identiques, le plus cher se signalait par des chromes plus ostensibles. C’est ce qu’on appelait alors la hiérarchie des chromes. Changer sa voiture pour une plus grande, c’était évidemment un signe de prestige social fort. Au fond, la voiture était un peu comme la qualité du vêtement, quelque chose qui ne servait pas seulement à sa fonction première, mais aussi à signaler aux autres quel était son rang.

Et aujourd’hui ? Regardez autour de vous quand vous êtes sur l’autoroute ou dans des embouteillages urbains. Voyez combien toutes ces voitures se ressemblent, combien la modicité de leurs dimension, la banalité de leurs accessoires, les mettent sur un pied d’égalité. Quelle différence entre le manager et l’opérateur ? Et entre le cadre A et le cadre C ? La voiture est désormais quelque chose qui sert seulement à se déplacer.

Pour reprendre la métaphore avec le vêtement, on dira que de même que le jean est un vêtement utile mais qui n’apporte aucun indice marquant l’origine sociale de celui qui le porte, la voiture est désormais quelque chose qui sert seulement à se déplacer – en émettant le moins de CO2 possible. C’est un objet « trans-hiérarchique ».

Bref : la voiture n’est plus la cathédrale gothique de la route. C’est le Lévi-Strauss de la route.

Citation du 5 décembre 2009

La Marseillaise est le chant qui fait bouillir le sang dans les veines, qu'on chante avec des pleurs et du feu dans les yeux, avec un coeur bravant la mort.
Thomas Carlyle – Histoire de la Révolution française

Le jour du 14 juillet / Je reste dans mon lit douillet. / La musique qui marche au pas, / Cela ne me regarde pas.
Georges Brassens - La mauvaise réputation (vidéo ici)

Pour ceux qui ne l’auraient pas déjà deviné, la Marseillaise est au centre de la polémique sur l’identité nationale. Et pas seulement parce qu’on demanderait aux enfants des écoles de la chanter (au lever du drapeau comme le Maréchal nous voilà ?), mais aussi pour ses paroles belliqueuses et porteuse de haine raciale (le sang impur). Au point que Christine Boutin a proposé de réécrire les paroles de notre Hymne national…
Moi, je prétends que bien plus que les humanistes ou les chrétiens, ce sont les pacifistes qui devraient protester contre le fait de chanter ces paroles.
Voyez Carlyle (1795-1881) : c’est en observateur et non en censeur qu’il se place. La Marseillaise est un chant de guerre – entendez un chant qui pousse à combattre, une source d’adrénaline.
Il est inutile de vouloir refaire ses paroles, d’édulcorer son message comme le propose Christine Boutin. Rien que la musique (qui marche au pas) est guerrière.
Alors, moi je propose qu’on réserve le chant de la Marseillaise aux stades de foot ou de rugby. Que nos vaillants supporters viennent avec clairons et tambours pour la faire résonner dans les tribunes quand le pack tricolore part à l’assaut des buts adverses.
Et puis qu’on nous propose autre chose comme hymne. S’il faut vraiment quelque chose d’historique, pourquoi pas Le temps des cerises ?
Quoi ? Vous protestez en disant que c’est trop gnan-gnan ? Vous n’avez donc pas écouté la version de Bertrand Cantat ?

Thursday, December 03, 2009

Citation du 4 décembre 2009

Comment il faut s’exercer en face des représentations – Distinguer ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas.

Epictète – Entretiens (III, 7)

Nous devrions méditer les stoïciens, en ce moment où les esprits s’échauffent un peu avec la conférence de Copenhague.

Que disent-ils ? Que nous ne devons nous préoccuper de ce qui dépend de nous (nos décisions, nos représentations, nos sentiments) et pas du tout de ce qui résulte des mécanismes de la nature et des actes des puissants. (1)

Autrement dit, selon eux, il faut se changer soi-même plutôt que de changer quoique ce soit à la nature. Et donc qu’il existe une ligne de démarcation entre nous-mêmes et la nature, et que cette ligne épouse le contour de notre impuissance. Ajoutons même qu’elle nous traverse, puisque notre corps lui-même dépend de la nature.

C’est cette représentation qui sert de fond à notre mentalité, et c’est cette mentalité que la modernité a bousculé : aujourd’hui notre puissance technique a fait bouger cette ligne de démarcation entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Et c’est là qu’est le problème.

Car enfin : saurions-nous aujourd’hui, répondre à la question d’Epictète ? Saurions-nous dire qu’est-ce qui ne dépend pas de nous ?

- La fonte de la calotte glacière ? C’est nous.

- La disparition des ours blancs, et celle de la forêt amazonienne, la perte de la diversité biologique ? C’est nous.

- La pollution de l’air, de l’eau, les immondices qui s’accumulent – que sais-je encore ?...

On voit donc que malgré tout, nous savons parfaitement répondre à la question d’Epictète. Prenant à contre pied les stoïciens nous affirmons que tout dépend de nous. Voilà que dans un accès d’orgueil dont l’espèce humaine est coutumière, mais qui dépasse cette fois toutes les limites, nous pensons avoir la puissance de tout détruire, la nature, la terre… et même pas en faisant péter le stock d’armes nucléaires. Non.

Simplement en oubliant de fermer le robinet en nous lavant les dents ou en jetant nos piles usagées à la poubelle.


(1) On l’aura compris, les Stoïciens ne sont pas vraiment des révolutionnaires : « accepte les décisions du tyran, puisqu’elles ne dépendent pas de toi. » Bon.

Citation du 3 décembre 2009

Le bon juge condamne le crime sans condamner le criminel.

Sénèque

L’inconvénient avec des sentences comme celle-là, c’est qu’on peut en tirer la conclusion qu’on voudra.

Du genre : « Nous ne jugeons pas l’homme mais en punissant son crime, nous espérons seulement l’empêcher de récidiver. Nous lui coupons la main (ou la tête) uniquement dans ce but.

Ce genre d’hypocrisie est risible. Pourtant on pourrait se dire que le message de Sénèque va un peu plus loin, et qu’il nous encourage à faire confiance à l’homme, parce que le criminel est toujours aussi un homme. Qu’est-ce à dire ?

- D’abord que le châtiment doit être proportionné au criminel (et à sa petitesse disait Victor Hugo - Voir notre Post du 5-3-2008)

Ce qui signifie alors que le châtiment n’est pas de l’ordre du talion, mais qu’il doit prendre en compte la réalité de l’homme qui a commis le crime. Les amendes infligées pour certains délits ne sont pas seulement calculées en fonction de sa nature, mais aussi des ressources du délinquant.

- Ensuite que le délinquant n’est jamais criminel de la tête aux pieds, 24 heures sur 24 et 365 jours par ans. Si le délit n’est pas lié à une pathologie, comme chez les pervers obsessionnels ou certains psychotiques, il est un choix fait par le criminel, qui l’engage certes, mais par rapport au quel il peut tout aussi bien faire d’autres choix et s’orienter autrement.

Voilà : je crois que c’est comme cela qu’il faut lire la sentence de Sénèque : si nous considérons que la sanction est nécessaire pour que la communauté accepte de réintégrer le criminel dans son sein, il ne faut pas croire qu’elle pourra l’obliger à opérer la mutation qui ferait de lui un honnête homme. Cette mutation, il est le seul à pouvoir la décider, et on sait bien que la prison ne contribue pas forcément à rendre les gens plus honnête.

Tuesday, December 01, 2009

Citation du 2 décembre 2009

Apocalypse 4

Pour la fin du monde prends ta valise

Et va là-haut sur la montagne on t'attend

N'aie plus peur de rien tout ira très bien

Pour la fin du monde viens tout simplement

Viens donc il est temps.

Chanson de Gérard Palaprat (1971) [Vidéo ici – Paroles ici]

Bon vous vous doutez bien que ce n’est pas pour vous faire frissonner avec l’engloutissement prochain de l’humanité comme dans 2012, le film catastrophe dont tout le monde parle en ce moment. Ni pour me gargariser avec une fureur bien fulminante du genre « Mais qu’est-ce que c’est encore que ces c… »

Non. C’est plutôt qu’au terme de ces trois post consacrés à l’Apocalypse, j’en viens à me poser la question : que ferions nous si nous savions de façon certaine que la fin du monde est fixée à une date précise, telle qu’on pourrait faire un compte à rebours précis (par exemple dans la prophétie tirée du calendrier Maya le 21 décembre 2012 au coucher du soleil) ? Prendre sa valise pour aller sur la montagne ? Mais pourquoi faire, puisqu’on n’emportera rien dans l’autre monde (1).

Il est des questions plutôt sottes telles que : si tu savais que tu dois mourir demain, qu’est-ce que tu ferais ? En réalité personne ne répond avec sincérité à une telle interrogation, parce qu’on ne peut se mettre dans la peau du condamné à mort, et que même celui-ci peut espérer une grâce in extremis.

Certains qui ont frôlé la mort (comme lors d’un accident d’avion ou d’une avarie en bateau) disent que dans ce cas (outre la vision de leur vie) ils ont connu un état de totale passivité, vécu parfois comme un état de paix et d’acceptation de la mort, comme si notre cerveau secrétait alors des endomorphines à haute quantité. Peut-être est-ce vrai.

En tout cas ils n’ont pas rêvé à picoler avec des amis ou à passer une nuit de folie avec leur copine.


(1) Selon la chanson citée (consulter les paroles ici) la valise ne contiendrait qu’une simple chemise…

Monday, November 30, 2009

Citation du 1er décembre 2009

C’est par l’Etat (…) que le gouvernement est autorisé à contraindre les riches à fournir les moyens de se conserver à ceux qui ne le peuvent point. (…) cela ne saurait se faire que de manière obligatoire par des charges publiques et non pas simplement grâce à des contributions volontaires.

Kant – Métaphysique des mœurs, première partie : Doctrine du droit. II, le droit public, première section, remarque, Vrin, pp.208 – 209.

… [la compassion charitable] a une fausse opinion lorsqu’elle veut s’assurer de ce que cette aide de la misère est seulement prise en charge par la particularité du cœur et (…) lorsqu’elle se sent lésée et affaiblie par les ordres et les dispositions obligatoires.

Hegel, Principes de la philosophie du droit, § 242 Rem – Trad Veilliard-Baron (G.F.) p. 288-289

La charité mon bon seigneur… Voici le mois de décembre, le mois de la charité, celui où les quêtes de toute sorte fleurissent, du Téléthon au Sidaction, de la faim dans le monde à la collecte des Restos du Cœur.

Même si on laisse de côté le fait que la charité ne signifie pour la plupart d’entre nous plus rien (et surtout pas la compassion évoquée par Hegel), qu’en voyant le souffrance des autres on ne fait que se voir soi-même dans la misère, et donc que c’est soi-même qu’on secourt – tout de même on voit bien que la question reste de savoir si l’Etat ne devrait pas assumer à lui seul la charge de soulager la misère.

C’est ce que pensait Kant : un de ses amis raconte qu’il chassait à coup de canne le mendiant venu le solliciter.

Quant à Hegel, on voit que pour lui les dispositions du cœur n’ont aucune valeur pour secourir les pauvres, et que seule la détermination rationnelle (1) de l’Etat doit s’en charger. La charité doit se limiter à allumer des cierges et à prier pour les pauvres. Mais qu’elle ne prétende pas remplacer par l’aumône la distribution par la puissance publique des ressources nécessaires.

De nos jours, la même attitude se retrouve chez ceux qui réclament que l’Etat prenne en charge les pauvres et qu’il concentre les ressources de l’impôt sur les secours à leur apporter plutôt que sur les sous-marins nucléaires.

Mais il faut bien remarquer que de nos jours pas un pays riche – et surtout pas le plus riche de tous – n’a réussi à éradiquer la misère. On croyait encore récemment qu’il valait mieux être pauvre aux USA qu’au Bengladesh. On en est moins sûr maintenant que la Crise est passée par là.

Là où l’Etat échoue il ne reste plus que l’homme – l’individu – pour reprendre le flambeau.


(1) C'est-à-dire que l’Etat peut organiser les secours de façon rationnelle, et non en fonction de l’émotion soulevée par le spectacle d’une catastrophe comme par exemple avec le tsunami.

Sunday, November 29, 2009

Citation du 30 novembre 2009


Apocalypse 3

Il portait des culottes, des bottes de moto / Un blouson de cuit noir avec un aigle sur le dos / Sa moto qui partait comme un boulet de canon / Semait la terreur dans toutes la région.

[…]Il bondit comme un diable avec des flammes dans les yeux / Au passage à niveau, ce fut comme un éclair de feu / Contre une locomotive qui filait vers le midi / Et quand on débarrassa les débris...

L’homme à la moto, paroles françaises : Jean Dréjac – Chanté par Edith Piaf.

Si l’homme à la moto chanté par Edith Piaf a gardé son potentiel terrifiant, c’est sans doute parce que cet engin paraît être un substitut du cheval des Cavaliers de l’Apocalypse.

D’où vient cette terreur ? De l’aspect sale et repoussant de l’homme à la moto ? De son allure démoniaque, avec les flammes qui jaillissent de ses yeux ?

Pour le vérifier, voyons ce que ça donne si à sa place on avait une pin-up, du genre Bardot avec sa Harley-Davidson :


Alors c’est vrai que Bardot avec sa crinière blonde et sa moto pourrait nous faire penser à la Walkyrie – plus qu’aux cavaliers de l’Apocalypse.

Mais reconnaissons-le, la ressemblance s’arrête là. La chanson concoctée par Gainsbourg utilise la moto comme un moyen de jouer avec des allusions salaces aux l’effet des trépidations de la machine sur le désir de la blonde, qui d’ailleurs tient moins à la vie qu’à son terrible engin… On ne saurait mieux dire !

Alors doit-on dire que si, de l’Homme à la moto à la femme à la moto, la terreur a disparu, c’est qu’aussi les Cavaliers de l’Apocalypse se sont évaporés ?

Je ne le crois pas. Il me semble que ce n’est que leur représentation symbolique qui a chan

gé, voilà tout.

Au cours des temps, ils ont changé de véhicule, passant du cheval à la moto et de la moto à l’avion






.

Saturday, November 28, 2009

Citation du 29 novembre 2009


-->

Apocalypse 2
Gerhilde – Hojotoho ! Hojotoho ! / Heiaha ! Heiaha ! / Helmwige ! Ici ! / Ici avec ton coursier !
Voix de Helmwige : Hojotoho ! Hojotoho ! / Heiaha !
Richard Wagner – La Walkyrie Acte III, scène 1
Bon, je vous fais grâce du reste des appels de ces vaillantes Walkyries. Mieux vaut écouter le prélude de l’acte III (et le début de la scène 1) avec le célébrissime thème de la chevauchée.

Que les Walkyries ces guerrières farouches parcourant leur domaine sur leurs chevaux fassent le pendant des Cavaliers de l’Apocalypse paraît une évidence si claire que Coppola l’a introduite dans son films Apocalypse now avec cette scène inoubliable de l’attaque des hélicoptères de combat au Vietnam soutenue par cette musique sensée terroriser les vietnamiens.

APOCALYPSE NOW - Scène Mythique par thierrylefranc
Alors, certes les cavalières de Wagner n’apportent plus la destruction de l’humanité comme dans l’Apocalypse, mais en elles ont gardé l’aspect farouche et quasi surnaturel, apparaissant environnées d’éclairs au moment de partir pour le Walhall retrouver Wotan.
Le cheval reste donc ici encore la marque de la force destructrice comme dans l’Apocalypse de Dürer (1), et quand Helmwige, notre Walkyrie, apparaît sur la scène, elle est à cheval avec comme trophée un guerrier mort accroché à sa selle. La Diane de l’antiquité ne chassait que les cerfs et les biches.
Voilà, c’est ça l’Apocalypse : c’est quand les femmes chassent l’homme, mais seulement pour en faire des trophées à accrocher au dessus de la cheminée…

Friday, November 27, 2009

Citation du 28 novembre 2009


Apocalypse 1

Je regardai, et voici, parut un cheval d'une couleur pâle. Celui qui le montait se nommait la mort, et le séjour des morts l'accompagnait. Le pouvoir leur fut donné sur le quart de la terre, pour faire périr les hommes par l'épée, par la famine, par la mortalité, et par les bêtes sauvages de la terre.

Apocalypse de Jean chapitre 6, verset 8

Les cavaliers de l’apocalypse : il n’y a sans doute pas, dans tout ce texte qui pourtant en regorge, d’image plus répandue et mieux connue que celle-là.


Les Cavaliers de l'Apocalypse - Gravure de Dürer

D’où vient sa puissance ? Sans doute de ce qu’elle inscrit le fantastique dans le milieu familier aux hommes à qui ce texte est destiné ; familier non seulement en ce qu’il met en scène des chevaux – et non des griffons ou des dragons – mais aussi parce qu’il évoque des fléaux réels – et non pas des colonnes de feu venant vitrifier des villes entières, comme avec l’épisode de Sodome et Gomorrhe. Le fantastique fait d’autant plus peur qu’il est à peine décalé de la réalité.

En quoi consiste donc ce décalage ? Qu’est-ce qui montre qu’on est à la fin des temps et non pas dans une scène de guerre, une dragonnade ou quelque chose de ce genre ?

La gravure de Dürer le suggère : même si on laisse de côté l’ange exterminateur qui du haut du ciel guide les cavaliers, chaque cavalier est armé pour faire périr les hommes : au premier on croit discerner celui qui amène la famine (même son cheval est étique) et peut-être aussi les épidémies ; puis on trouve celui qui porte la balance des âmes pour le jugement dernier ; et enfin l’épée et la flèche pour exterminer tous les autres.

Mais ce qui est le plus effrayant, ce sont les chevaux, qui incarnent la force de destruction écrasant les humains sous leurs sabots.

Quand c’est Dieu qui mène les opérations, pas besoin de colonnes blindées pour exterminer les hommes.

Thursday, November 26, 2009

Citation du 27 novembre 2009

C'est lui pour moi, / Moi pour lui dans la vie, / Il me l'a dit, l'a juré pour la vie.

Et dès que je l'aperçois / Alors je sens en moi / Mon coeur qui bat

Edith Piaf – La vie en rose (1)

Quels sont les adjectifs qui vous viennent à l’esprit quand vous lisez les paroles de La vie en rose ? Mièvre et Kitsch, n’est-ce pas ? Oui, mais voilà : quand on écoute la chanson, ce n’est plus tout à fait la même chose. On se sent profondément remué, un peu comme si une main invisible nous étreignait les entrailles.

D’où vient l’impact émotionnel de cette chanson ? S’agit-il seulement de la musique et de la voix ? Le texte n’y est-il donc pour rien ? Serions-nous aussi émus si Piaf la chantait dans une langue inconnue (en anglais – ça elle l’a fait – ou en japonais) ?

Je me pose sincèrement la question, parce que souvent en écoutant des chants lyriques italiens (mais c’est aussi vrai de n’importe quelle autre langue, y compris de la notre si difficile à comprendre dès lors qu’il s’agit des vocalises de la soprano), je me demande s’il faut lire en même temps le livret pour savoir de quoi on parle, ou bien s’il faut prendre le parti de l’ignorer, considérant la voix humaine comme un instrument musical. Dans un concerto pour violon, on ne se demande pas s’il faut déchiffrer la partition de cet instrument pour écouter la musique.

Mais je crois que c’est une erreur, parce que le compositeur a fait sa musique pour ce texte, qu’il ne l’a pas considéré seulement comme des sonorités déposées le long de la partition, mais bien comme du sens qui influait sur le déroulement de la mélodie.

Alors, voilà : malgré le caractère rose-bonbon-cucul de La vie en rose, c’est quand même aussi ces paroles là qui nous émeuvent.

Désolé…


(1) À lire ici ; à écouter ici par Edith Piaf – vous avez le droit de préférer la version de Louis Armstrong

Wednesday, November 25, 2009

Citation du 26 novembre 2009


- Les vieillards ont besoin de toucher quelquefois, de leurs lèvres, le front d'une femme ou la joue d'un enfant, pour croire encore à la fraîcheur de la vie et éloigner un moment les menaces de la mort.
Maurice Maeterlinck – Pelléas et Mélisande



- Photo : Couple enlacé, par Marrie Bot (Publié dans Télérama)

Les vieillards ont besoin de toucher le front d’une femme ou la joue d’un enfant… et quand ils n’en trouvent pas, ils font ça entre vieux ainsi que le montre cette photo publiée par Télérama.
Je sais que cette photo met mal à l’aise beaucoup de gens. Est-ce parce qu’elle suggère une sexualité des vieillards ? Ou bien est-ce à cause de ce déballage de chair croulante, de muscles flapis et de peau avachie?
Et puis s’il est vrai que les vieux cherchent une sorte de régénération au contact de la chair jeune et ferme, que peuvent-ils espérer de ces écroulements séniles ?
Toutefois, on comprend aussi que l’émotion suscitée par cette image repose sur une ambivalence : c’est qu’il y a de la tendresse dans l’enlacement de ces corps, comme si sous leur peau se trouvait encore l’âme de l’adolescent et l’émoi de l’amour naissant.
Avec l’age, beaucoup de choses changent, se racornissent, disparaissent, voire même moisissent (1). Par contre il est remarquable que les sentiments, eux ne changent pratiquement pas au cours de l’existence.


(1) Voir ce Post sur la pensée moisie.

Tuesday, November 24, 2009

Citation du 25 novembre 2009

Émanciper la femme, c'est excellent ; mais il faudrait avant tout lui enseigner l'usage de la liberté.

Emile Zola – Chroniques

…avant de libérer les femmes, il faut leur apprendre à user correctement de leur liberté. Voilà que Zola se met à philosopher ? Parce qu’on on a envie de mettre la réponse de Kant en face de cette l’affirmation. Car c’est Kant qui affirmait : on ne peut mûrir pour la liberté qu’à la condition préalable d’être placé dans cette liberté (1).

Passons… Je ne voudrais pour aujourd’hui que retenir cette observation : un penseur comme Zola illustre fort bien la méfiance de son siècle (et un peu du suivant) à l’égard des femmes, et cela jusque dans les couches les plus progressistes de la société. Car ce n’est pas – ou pas seulement – dans les milieux les plus religieux ou bourgeois qu’on refuse aux femmes leur émancipation par rapport à l’autorité des hommes.

Si nous laissons de côté les balivernes moyenâgeuses sur l’incapacité des femmes à dominer leurs instincts et leur puérilité, il reste tout de même qu’on a craint fort longtemps qu’elles ne sachent pas gérer leur fortune et qu’elles soient incapables de comprendre l’action politique – entendez qu’on ne les croyait pas capables d’user correctement du droit de vote.

En fait les socialistes eux-mêmes se sont opposés à l’instauration d’un suffrage universel, donnant le droit de vote aux femmes. C’est qu’ils supposaient qu’elles ne sauraient faire usage de leur liberté pour voter selon leurs intérêts (c'est-à-dire ceux de leur classe) et qu’elles voteraient selon les ordres du curé. En réalité on ne voulait pas émanciper les femmes ; on voulait seulement qu’elles changent de maître.

Aujourd’hui que les femmes réclament non plus leur émancipation, mais l’égalité avec les hommes, il est bon de prendre conscience de la nature des résistances qu’il leur a fallu vaincre (avec les suffragettes par exemple). Histoire de vérifier qu’il n’en reste vraiment plus aujourd’hui.


(1) C’est votre jour de chance : j’ai décidé de vous offrir le texte entier :

« J'avoue que je ne puis me faire à ces façons de parler dont se servent même des gens fort sages : "Tel peuple" (en train d'élaborer sa liberté et ses lois) "n'est pas mûr pour la liberté" ; "les serfs de tel grand seigneur ne sont pas encore mûrs pour la liberté"; "les hommes, d'une manière générale, ne sont pas encore mûrs pour la liberté de croyance". Mais dans cette hypothèse, la liberté n'arrivera jamais, car on ne peut mûrir pour la liberté qu'à la condition préalable d'être placé dans cette liberté ; il faut être libre afin de pouvoir user comme il convient de ses facultés dans la liberté. Il est certain que les premiers essais seront grossiers et qu'ordinairement même ils se relieront à un état de choses plus pénible et plus dangereux que celui où l'on vit sous les ordres d'autrui, mais aussi sous sa prévoyance ; seulement, on ne peut mûrir pour la raison que par des essais personnels. » Kant – La religion dans les limites de la simple raison

Monday, November 23, 2009

Citation du 24 novembre 2009

Des jeunes gens antisémites, ça existe donc, cela ? Il y a donc des cerveaux neufs, des âmes neuves, que cet imbécile poison a déjà déséquilibrés ? Quelle tristesse, quelle inquiétude, pour le vingtième siècle qui va s'ouvrir !

Emile Zola – Lettre à la jeunesse

Quelle tristesse, quelle inquiétude, pour le vingtième siècle qui va s'ouvrir ! Hélas…

Mettez vingt et unième siècle et ça marchera aussi bien…

S’agit-il encore d’une de nos leçons de pessimisme ? (1)

Parce que l’idée est bien que l’humanité ne progresse pas dans ses haines et son désir d’exclure. Nulle « humanité » dans l’humanité ; nulle pitié, nulle charité, rien que de la haine toujours et partout – toujours la même depuis le meurtre fratricide de Caïn…

Toujours pareil… en pire, parce que si la haine est la même, les moyens de l’assouvir eux ne cessent de progresser. On croyait avoir fait le plein avec les armes de destructions massives. Mais non : parce que, pour ce qui est de la destruction ciblée, on en cesse de progresser. Je ne pense pas aux frappes chirurgicales ; je pense aux moyens de détecter, de cataloguer, de retrouver ceux qu’on s’acharne à détruire. Hannah Arendt souligne que sans le Consistoire juif, les nazis n’auraient pas pu si facilement localiser les millions de juifs qu’ils ont envoyé à la mort. Mais voyez aujourd’hui, avec tous les fichiers informatisés, qui fichent les hommes par des quantités de paramètre – y compris des paramètres ethniques, on sait que ça a été sur le point de se faire chez nous (voir ici) – comme la chose serait facile…

On me parle de sans-papiers qui sont regroupés dans un centre de rétention, tous avec le bout des doigts brûlés afin de détruire leurs empreintes enregistrées dans les fichiers et qui permettent de les identifier. Attendez qu’on les identifie, comme on sait le faire aussi, par l’image de leur rétine.

Alors les jeunes, qu’est-ce que vous en dites ? Expliquez au vieux Zola que la prochaine génération aura mieux à faire qu’à occire des peuples entiers.

Faites l’amour, pas des massacres !


(1) Voir les leçons de pessimismes du 25, 26 et 27 octobre 2008

Sunday, November 22, 2009

Citation du 23 novembre 2009

Le chalenge du jour : assumer la citation de mauvais goût.2

Les non dupes errent.

Jacques Lacan

Les non dupes errent…Les noms du père… Et puis quoi encore ? Est-ce que Kant a abordé la métaphysique en posant la question : Dans quel état j’erre ?

Lamentable !

J’en connais qui vont ricaner : Comment, c’est vous – oui, vous, l’admirateur de Miss.Tic – qui vous scandalisez d’un jeu de mot du Maître de la pensée psychanalytique française ? C’est l’hôpital qui se fout de la charité…

Oui, c’est vrai. Mais instinctivement j’en reste à l’opposition entre la philosophie et la poésie. Que le poète – et l’artiste – se contente d’ouvrir l’imagination par ses suggestions, dont feraient partie les jeux de mots, soit. Mais que le philosophe lance la pensée de ses lecteurs sans faire les frais de son développement, là je ne suis plus d’accord.

Toutefois, n’oublions pas que l’idée qui sous-tend ces calembours philosophiques – dont la présence est attestée depuis la plus haute antiquité, je veux dire depuis Platon (1), c’est qu’ils apportent un éclairage nouveau et surtout qu’on n’obtiendrait pas si on ne les avait pas. Alors, certes, la philosophie n’est pas tout à fait comme la religion qui ne saurait se passer de symboles ; elle pourrait en effet se passer de calembours. Mais reconnaissons que ceux-ci sont très souvent là, un peu à l’instar des métaphores, pour faire jaillir de l’esprit l’étincelle qui illumine le chemin de la compréhension.

Reste que les jeux de mots du philosophe sont tout de même à prendre au second degré, jamais au premier : ils ne sont pas faits pour faire rire, mais pour baliser la route.

Car franchement, au premier degré, « les non dupes errent » ne valent guère mieux que « Comment vas-tu-yau de poêle »…


(1) Je pense au jeu de mot du Phédon sur sôma/sèma (voir le Post du 9 octobre 2006)

Saturday, November 21, 2009

Citation du 22 novembre 2009

Le chalenge du jour : assumer la citation de mauvais goût. 1

Le ciel et le cul, les deux grands leviers.

Emile Zola

Comment Zola a-t-il pu écrire une chose pareille ? Sans doute dans une lettre, en privé.

Mais l’idée s’en retrouve très souvent dans son œuvre, et – il faut le dire – très souvent aussi dans la pensée politique de son époque.

Les hommes sont soumis à deux contraintes : la religion et le sexe. Ce sont les deux forces – des leviers dit l’auteur – qui permettent de les manipuler.

- Premier levier : le ciel, ou si on préfère : la religion. Ou encore : la peur de la mort. Car si on affirme que la religion gouverne le cerveau humain, même celui des rois, c’est bien parce que le désir de ne pas mourir tout à fait – et une fois mort de ne pas subir les châtiments dus à ses crimes – obsède l’homme à l’approche de l’heure fatale.

Le clergé n’a pas manqué de peser sur ce levier, en faisant valoir que seule une vie entière de soumission à la volonté de Dieu, divulguée par les prêtres, permettrait d’entrer au paradis.

Le pouvoir politique qui s’émancipe de la religion doit aussi remplacer ce levier par un autre : soit une religion d’Etat, soit une stimulation des jouissances terrestres, comme les richesses ou – pour le commun des mortels – la consommation.

Ou le cul ?

- Second levier : le cul.

Non, ne rêvez pas : le cul n’est pas un moyen politique de gouverner les hommes. Pas encore du moins (1). Reste que c’est un bon moyen d’obtenir les bonnes grâces d’un homme, si possible puisant, parce qu’alors les avantages obtenus sont plus importants.

Depuis la call-girl de luxe envoyée au ministre par les solliciteurs, jusqu’à l’espionne qui recueille les confidences sur l’oreiller, les cas de corruption par l’attrait sexuel sont innombrables.

On a connu il y a de cela plusieurs années un scandale à propos d’Omar Bongo, à qui un négociateur du gouvernement français offrait des costumes de luxe (sa passion) avec les tops modèles qui lui apportaient jusque dans sa chambre.

Tellement courant qu’on avait même un nom pour désigner cette pratique : On appelait ça « des costumes garnis ».


(1) J’imagine dans longtemps, fort longtemps, un Président déclarant dans un meeting électoral : « Mes chers concitoyens, si vous voulez baiser plus, il faudra travailler plus ! »