Thursday, July 10, 2008

Citation du 11 juillet 2008

Il y a deux catégories de télévision : la télévision intelligente qui fait des citoyens difficiles à gouverner et la télévision imbécile qui fait des citoyens faciles à gouverner.

Jean Guéhenno

1ère idée : La télévision produit l’intelligence lorsqu’elle est intelligente, et de la stupidité quand elle est imbécile : admettez que j’interprète ainsi la citation de Guéhenno.

2ème idée : le citoyen intelligent est difficile à gouverner ; le citoyen stupide est facile à gouverner.

--> Deux idées, deux erreurs.

1ère erreur : la télévision aurait quelque chose à voir avec la production d’intelligence ou de bêtise chez des individus supposé neutres. Vous en connaissez, vous, des gens qui sont devenus bêtes à force de regarder la télévision ? Non, bien sûr. Et je ne vous demande même pas si la réciproque est plus crédible. Non, les gens qui sont déjà bêtes regardent la télévision bête, et les gens déjà intelligents regardent la télévision intelligente (1).

2ème erreur : les imbéciles sont des citoyens faciles à gouverner, les intelligents sont des citoyens difficiles à gouverner. Si on admet qu’un peuple ingouvernable est menacé dans son existence même par les peuples belliqueux mais disciplinés, alors ils ont dû disparaître au cours de l’histoire, balayés du fait de leur incapacité à s’organiser. Bref : il ne resterait plus que les imbéciles, et quelques intelligents qui survivraient dans des communautés anarchistes comme des indiens dans leur réserves.

Il me semble que l’erreur de notre auteur vient justement de ce qu’il relie l’intelligence au refus d’être gouverné. En réalité, accepter ou refuser d’être soumis à l’autorité qui gouverne c’est essentiellement une affaire d’instinct. D’instinct de conservation très exactement : non seulement parce qu’on se soumet à la violence des dirigeants ; mais aussi parce qu’on sait bien qu’on a de meilleures chances de survivre à plusieurs si on est organisé que tout seul.

(1) Vous vous attendiez peut-être à ce que j’écrive : « les gens intelligents vont lire dans la pièce à côté » ? Trop facile…

Wednesday, July 09, 2008

Citation du 10 juillet 2008

L'avantage des gens qui n'ont pas le baccalauréat, c'est qu'ils le préparent leur vie durant.

Günter Grass – l’Atelier des métamorphoses

Oui, notre ami Kévin a eu son bac…enfin ! Ce sont surtout ses parents qui sont soulagés ; lui, il va devoir affronter d’autres responsabilités, parce qu’il va travailler pendant ses vacances. Quant au BTS qu’il commencera à préparer à la rentrée nous attendrons celle-ci justement pour recueillir ses impressions.

Ceux qui ont loupé leur bac ruminent leur vie durant cet échec…

Avez-vous remarqué que les gens qui n’ont pas fait d’études (= qui les ont interrompues avant leur terme) traînent toute leur vie cette blessure ? J’entends bien que certains en profitent pour affirmer avec fierté leur réussite « malgré tout », mais la plupart sont comme monsieur Jourdain qui en veut à ses parents de ne pas l’avoir fait étudier.

Quant à ceux qui ont fait des études, leur diplôme, qui ne devrait pas refléter plus que leur niveau lorsqu’ils l’ont obtenu, leur sert durant la vie entière de quartier de noblesse. Souvent même leur position sociale fait appel à lui. Je ne veux pas dire que l’ingénieur va, sa vie durant se pavaner dans son « bac-plus-5 », mais supposez que cet ingénieur sorte de Centrale, des Mines, ou encore de l’X….

Mais prenez un exemple plus frappant : les professeurs qui sont répartis en « vacataires », « professeurs des écoles », « certifiés », « agrégés » (1). Ces différents statuts là encore ne reflètent en principe qu’un niveau d’études (voire même simplement un type d’études) à un moment donné de la vie de ces gens ; niveau d’études, et même pas de compétence professionnelle, qui ne se révèlera qu’après quelques années d’exercice. Hé bien leur vie professionnelle durant, les agrégés peuvent afficher avec fierté leur qualité d’agrégés (= mépriser les autres), on les y invite même. J’ai connu un lycée parisien (2) où il y avait deux salles des profs : l’une réservée aux agrégés, l’autre ouverte aux autres.

Et je ne parle pas des anciens de l’ENS (Ulm évidemment).

Pour me résumer : ce que nous avons réussi à être dans notre jeunesse nous détermine la vie durant, quand bien même nous serions amenés à changer beaucoup plus après qu’avant.

– Que n’ai-je étudié plus tôt, disait monsieur Jourdain. – Hé bien, étudie donc !

(1) Jusqu’à maintenant, la fonction de professeur est celle où, moins on assume d’heures de cours, et mieux on est payé. Va falloir que ça change !

(2) C’était Janson de Sailly. Je parle à l’imparfait parce que je crois que tout cela a disparu…dans les faits mais peut-être pas dans les têtes.

Tuesday, July 08, 2008

Citation du 9 juillet 2008

Article 59. Octroyons aux affranchis les mêmes droits, privilèges et immunités dont jouissent les personnes nées libres; voulons que le mérite d'une liberté acquise produise en eux, tant pour leurs personnes que pour leurs biens, les mêmes effets que le bonheur de la liberté naturelle cause à nos autres sujets.

Code noir – 1685 (1)

Qu’est-ce que la liberté ? Question inutile et suspicieuse, puisque la liberté c’est la part de l’imprévisible présent dans chaque individu, c’est ce choix qu’on peut faire à tout moment de changer de trottoir sans raison apparente, de continuer de vivre avec les mêmes personnes ou de le refuser, etc…

Alors, les dictionnaires de philosophie – entre autre – nous en avertissent : la liberté a d’abord été une condition social, celle du citoyen grec ou romain par opposition à l’esclave, et ce n’est qu’ensuite qu’on s’est avisé de décrire les prérogatives de ce statut en gardant le même vocable.

On le sait, mais on l’oublie régulièrement.

Voici donc l’article59 du Code noir qui remet les idées en place :

- d’abord on peut avoir la liberté par privilège de naissance, c’est même la seule façon « normale » d’être libre. On naît libre, comme on naît noble ou roturier. Etre libre, c’est donc bien bénéficier d’une position sociale donnée par la naissance, et c’est même pour cela que la déclaration des droits de l’homme commence par la formule : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits.» : puisqu’on ne peut pas faire que la liberté s’obtienne autrement que par la naissance, alors faisons qu’elle soit universelle.

- ensuite, être libre, c’est bénéficier d’avantages qu’on peut énumérer et décrire, car ils sont fixés par le droit. Ajoutons que certains de ces droits sont des privilèges, ce qui suppose bien que tout être humain n’en bénéficie pas.

On pourrait dire : voilà de vieilles conventions qui ont été balayées par la révolution - comme on vient justement de le voir - et par l'évolution de nos sociétés Passons à autre chose.

« Passons à autre chose » : oui, et heureusement. Mais pas avant d’avoir repéré les comment notre propre vision de la liberté se détache de cette conception « sociale ».

Et en particulier que la liberté serait un effort à faire sur nous-mêmes, qu’elle supposerait une ascèse, un combat contre nous-mêmes, qui ferait qu’on ne naît pas libre ; on le devient.

(1) Code noir : ensemble de règles destinées à réglementer l’esclavage dans les Antilles - Signé de Louis XIV. A lire ici (je l’avais aussi évoqué dans un post du 10 mai 2006)

Monday, July 07, 2008

Citation du 8 juillet 2008

Il y a trois sortes d'intelligence : l'intelligence humaine, l'intelligence animale et l'intelligence militaire.

Aldous Huxley

J’avoue que moi aussi je partageais jusqu’à récemment le jugement de Huxley : l’intelligence, chez un militaire me semblant contradictoire avec la vertu d’obéissance, je la plaçais en dessous de l’intelligence animale.

Et puis vient le célèbre épisode de la libération de Ingrid Bétancourt : opération d’intelligence militaire dit-on partout. Intelligence militaire, me dis-je ? Quésaco ?

Là-dessus, j’ai pris mon dictionnaire d’anglais, et j’ai compris : en anglais, intelligence signifie, outre le sens habituel pour nous, renseignement – voire même service de renseignement. (1)

O.K., j’ai compris, me dis-je : c’est un faux ami.

Quoique…. On pourrait se demander par quelle aventure lexicale, ce mot qui, même en anglais signifie d’abord l’entendement, et sa capacité à comprendre, devient par la suite synonyme renseignement, voire même d’espionnage.

C’est là qu’on comprend quelque chose qui pourtant devrait être bien connu : l’intelligence c’est la sagacité, l’aptitude à découvrir ce qui est caché ; donc aussi ce qu’on nous cache.

Pas d’exercice de l’intelligence là où il n’y a pas de secret, de vérité cachée.

La première manifestation de l’intelligence dans l’espèce humaine a été le péché du fruit défendu : c’est la prise de possession de la connaissance du bien et du mal. L’intelligence, c’est la volonté de découvrir par soi-même de ce qui est bon ou mauvais, vrai ou faux, beau ou laid, partout où on prétend nous le cacher, parce que du même coup, celui qui nous cache tout ça peut nous dominer (2). Dans le convois militaires, seul le véhicule de tête sait où il va ; les autres ne savent qu’une chose : c’est qu’il faut le suivre.

Et revoilà les militaires…

(1) Je n’ai pas le texte original de Huxley ; il est possible qu’il joue sur ce double sens.

(2) Il existe une branche de la psychologie spécialisée dans la « psychologie de la domination ». L’ignorance en est l’un des support : celui qui doit attendre l’information pour agir dépend totalement de celui qui détient l’information.

Sunday, July 06, 2008

Citation du 7 juillet 2008

Il n'y a plus de mode, rien que des vêtements.

Karl Lagerfeld – Extrait d'une Interview

La citation du jour, dans un souci de civisme, offre gracieusement cette promotion du gilet réfléchissant (du moment que quelque chose se met à réfléchir, on est pour).

Qu’est ce que la mode si ce n’est pas du vêtement ?

Réponse avec la promo du « gilet-jaune » : si c’est Karl Lagerfeld qui assure cette promo, c’est pour souligner le contraste entre l’utilité (ça peut vous sauver la vie), et le style : porter des lunettes de soleil la nuit (on comprend que le gilet jaune n’aille pas avec).

La mode, c’est le style, c’est ce qui n’a pas besoin d’être utile, c’est peut-être même ce qui se doit d’être inutile. D’ailleurs les fashion victims ne me démentiront pas.

…Je sens la contestation monter, et pas seulement du coté de ces pauvres victimes : la mode est utile, et il faut être singulièrement borné pour croire que les fringues n’ont pour fonction que de nous habiller pour nous protéger du froid (ou des autres). Les articles de mode (pour exclure le terme méprisable de « vêtement », et pour inclure les « accessoires ») jouent aussi le rôle de signe de ralliement. Car si le style était le seul critère de la mode, alors à chacun sa mode comme à chacun son style. C’est vrai de Karl Lagerfeld, car personne ne s’habille comme lui. Seulement, le beau Karl, il ne ferait pas une thune si chacun s’habillait comme bon lui semble plutôt que d’acheter sa griffe.

Non, nous avons besoin de marqueurs sociaux – ou esthétiques – et la mode en tient lieu, même si elle n’en est qu’un élément (ajoutons la voiture et les gadgets pour faire bonne mesure). Ceux qui pratiquent le nudismes le savent : il faut se retrouver dans des endroits bien spécifiques – telle plage privée par exemple – pour retrouver ces marqueurs.

Même les sauvages qui vont tout nus, ne sont pas si nus que ça : certains ont des peintures sur le corps pour se différencier des autres tribus ; d’autres ont des étuis péniens ou des ceintures à la quelle attacher leur zizi.

Moi, je rêve d’un défilé de mode chez les Nambikwaras

Saturday, July 05, 2008

Citation du 6 juillet 2008

La beauté (contrairement à la laideur) ne peut vraiment s'expliquer : elle se dit, s'affirme, se répète en chaque partie du corps mais ne se décrit pas.

Roland Barthes – S/Z

On pourrait dont décrire la laideur ? On pourrait par là même l’expliquer ?

Qu’est-ce que la laideur ?

Si on aborde la question rapidement, on dit que la laideur se montre et que son évidence est telle qu’on n’a même pas à la décrire. C’est ainsi qu’on est amené, 8 fois sur 10 à prendre l’exemple de la laideur féminine, puisque la femme étant réputée pour sa beauté, la laideur y est d’autant plus évidente ; qu’on se reporte à mon post du 21 juillet 2006, on y trouvera un exemple bien saisissant.

Seulement voilà : ça ce n’est pas encore une description. Qu’est-ce qui, en-dehors de la répulsion, explique la laideur, comme Barthes le veut ?

Alors, j’ai pris mon dictionnaire, et j’ai regardé dedans.

Laideur –
Sens général : à la fois moral et visuel
Sens restreint : esthétique
Le laid n’est pas simplement le non-beau, c’est le contraire actif de la beauté.
La laideur c’est ce qui est à la fois

- impuissance (amorphe)

- et forme confuse

Exemple la laideur du porc : la masse graisseuse étouffe la force du beau corps ou la faiblesse de la grâce délicate.





--> Définition : le laid est ce qui est impuissant à coordonner ses parties et qui par son incohérence manque à atteindre son propre style.

(Vocabulaire d’esthétique d’Etienne Souriau)

Friday, July 04, 2008

Citation du 5 juillet 2008

Puisque la philosophie est celle qui nous instruit à vivre, et que l'enfance y a sa leçon, comme les autres âges, pourquoi ne la lui communique-t-on ?

Montaigne – De l’institution des enfants, Essais I, 26

Commencer la philosophie à la maternelle… Que ceux qui n’en sont pas persuadés continuent leur lecture de Montaigne : « On nous apprent à vivre, quand la vie est passée. Cent escoliers ont pris la verolle avant que d'estre arrivez à leur leçon d'Aristote de la temperance. » (1)

Encore sceptique ?

A quel âge convient-il de commencer la philosophie ?

On sait que Platon considérait qu’il n’était pas convenable de philosopher avant d’avoir 50 ans, parce qu’avant les passions qui dévorent l’âme l’en empêchent. Il pensait bien sûr aux passions sexuelles, et on se doute qu’être tourmenté par la chose ne soit un obstacle à la spéculation abstraite ; les matheux le confirmeront sans doute. L’observation de Montaigne prouve que si Platon avait pris la vérole à supposer qu’elle ait existé en Grèce de son temps, c’aurait été bien fait pour lui.

Sur le même plan, Rousseau considérait que son Emile devait être éduqué entre 8 ans, au sortir de la petite enfance et 14 ans, âge de la puberté. Avant, il ne comprendrait pas ; après il n’écoutera plus. Vous avez deviné que Rousseau est un autodidacte militant.

Aujourd’hui encore, la philosophie n’est enseignée que dans les classes terminales, sur la base d’une antique conception qui en fait la discipline reine, celle qui vient couronner les autres sciences. D’abord acquérir le savoir ; en suite réfléchir dessus (2).

Bref : pas question, quelle qu’en soit la raison, de philosopher avec les mioches.

Or, l’observation de Montaigne reste pourtant pertinente : si la philosophie est si importante, pourquoi ne pas la commencer plus tôt ? Et certes on ne compte plus sur Aristote pour éviter la vérole, mais nous sommes encore très exigeants à l’égard de la philosophie.

Alors, j’entends bien que la réduction des heures de classe du primaire rend très invraisemblable un tel enseignement. Reste que ce n’est pas parce qu’on ne le fait pas qu’il ne faudrait pas le faire.

(1) Heureux temps où la philosophie enseignait comment éviter la vérole. Aujourd’hui, c’est le pape.

(2)Vous avez deviné également que les philosophes ne se sont pas fait que des amis parmi les spécialistes de ces disciplines-sujettes.

Thursday, July 03, 2008

Citation du 4 juillet 2008

Un bon mariage serait celui d'une femme aveugle avec un mari sourd.

Montaigne - Essais

Voilà une citation bien convenue : un bon mariage n’est possible que si l’on « oublie » les fautes du conjoint.

Et ces fautes sont : l’infidélité du mari (ne pas la voir), et les récriminations criardes de la femme (ne pas les entendre). Fermez le ban.

Et vous êtes content avec ça ? Non, n’est-ce pas.

- Parce que l’on doit admettre que ce qui caractérise l’homme, c’est ce qu’il fait, puisqu’il faut être aveugle pour le supporter. L’homme nous est dépeint comme un pragmatique, il est dans l’action, et même si son action est pécheresse, ça n’empêche qu’il est dans le monde, à agir sur lui.

Et ce qui caractérise la femme, c’est la parole, puisque le mieux est d’être sourd si l’on est à ses cotés. La femme parle, et l’essentiel n’est pas tant ce qu’elle dit, que le fait qu’elle soit définie par cette essence verbeuse.

- Voyez le sexisme qui se cache sous l’apparente égalité de la faute : à l’homme le domaine public, celui de la cité où il faut prendre les décisions et agir ; à la femme le domaine privé, celui de la maison, du foyer où l’action peut être remplacée par les sentiments – les ressentiments même – et donc par la parole. On n’est pas loin de la dichotomie de la cité grecque, qui se retrouve dans le statut de minorité où les femmes – de culture principalement méditerranéenne, mais hélas pas seulement - sont maintenues, parfois encore aujourd’hui.

Avec la libération des femmes, et le nouveau statut des hommes, Montaigne écrirait-il aujourd’hui : « Un bon mariage serait celui d'une femme et d’un mari, tous deux aveugles et sourds. » ?

Attention ! Je n’ai pas dit qu’il fallait cumuler les péchés de l’homme et les défauts des femmes pour arriver à l’égalité des sexes.

Wednesday, July 02, 2008

Citation du 3 juillet 2008

Le progrès n'est que l'accomplissement des utopies.

Oscar Wilde

Le progrès n'est que l'accomplissement des utopies.

Une citation, deux idées.

Deux idées, deux erreurs.

- Première idée : le progrès suppose toujours un projet ou du moins une représentation du désirable, quelque chose qui oriente et suscite l’effort pour avancer.

- Deuxième idée : le progrès suppose – également toujours – une rupture radicale avec le passé, et c’est pour cela qu’il est « l’accomplissement des utopies ».

- Première erreur : je conteste que le progrès soit systématiquement subordonné à un désir quelconque, qu’on le découvre comme l’enfant trouve un jouet au pied du sapin, le soir de Noël.

Si tel était le cas, nous saurions quoi chercher, et surtout nous saurions à quoi servent les découvertes que nous réalisons dans nos laboratoires. Or, si par exemple on sait que l’utopie serait de prolonger la vie humaine jusqu’à 150 ans ou de vivre en paix avec la planète entière, ce n’est pas pour autant qu'elle oriente nos recherches : nous ne saurions comment faire.

- Deuxième erreur : réciproquement, combien de fois a-t-on découvert par hasard quelque chose qu’on ne cherchait pas et que c’est secondairement qu’on s’est avisé des progrès qu’il nous permettait de faire (1).
Je crois que souvent, lorsque nous découvrons une nouvelle possibilité, n’avons aucun idée de ce que nous pourrions en faire. C’est alors que les spécialistes du marketing s’en emparent pour imaginer les plaisirs ou l’avantage qu’on en pourrait tirer. Et encore, bien heureux quand ils y arrivent : le « progrès » peut bien tomber à plat, et être un échec. Il se peut aussi que le public en fasse un usage qui n’était pas prévu, et qu’alors on invente en même temps le désir et sa satisfaction.

Le désirable aussi est une invention : nous ne savons même pas quelles seront les utopies de demain.

Bref : entre le projet et la prévision, il y a encore de l’espace pour l’invention d’un inimaginable futur.

(1) Voir le cas de la pénicilline (Post du 19 juin 2008)

Tuesday, July 01, 2008

Citation du 2 juillet 2008

L’union de Sylviane Carpentier, Miss Europe 53, et de son ami d’enfance, l’électricien Michel Warembourg…

Ici l’opération consiste évidemment à mettre au service du modèle petit-bourgeois, toute la gloire naturelle du couple : que ce bonheur, par définition mesquin, puisse être cependant choisi, voilà qui renfloue les millions de Français qui le partagent par condition.

Roland Barthes – Conjugales (Mythologies p.46)

Dans ce chapitre, Roland Barthes fait un bref inventaire de quelques mariages célèbres, et décrypte les mentalités qui se révèlent par leur délectation.

Entre 1954 et1956, Roland Barthes écrit les Mythologies où il décrypte les faits d’actualité qui lui semblent révélateurs des mythes sur les quels se construit la société française de l’époque.

50 ans plus tard, nous lisons encore ces textes : pourquoi ? Plaisir de retrouver le parfum désuet d’une époque révolue ? Etonnement de découvrir que 50 ans plus tôt les lignes de force des mentalités contemporaines étaient bien visibles ? Et si c’était aussi pour pointer les changements, les archaïsmes de ces textes ?

- D’abord, c’est vrai, ça saute aux yeux : Barthes tape fort et juste quand il choisit les mariages célèbres pour découvrir des traits significatifs de la mentalité contemporaine. Qu’aurait-il écrit, l’été dernier, du divorce, suivi de l’idylle et du remariage de Notre-Président ? Faut-il que nous soyons aveugles – ou blasés – pour en avoir fait une manœuvre politique et non un révélateur sociologique ! C’est de nous qu’il était question là-dedans et il fallait être Barthes pour le décrire.

- Mais il faudrait pointer aussi les décalages qui révèlent que ces textes ont été écrits à une époque qui n’est plus. Partout, ce que Barthes traque, c’est « le modèle petit-bourgeois », c’est la petite bourgeoisie qui est la consommatrice de ces faits d’époque, c’est sa mentalité qui nous réjouit si fort – nous, les élites.

Que sont devenus les petits-bourgeois ? Tout comme leurs grands frères les « bourgeois » ils ont disparu, emportés par l’histoire ; même la tentative de renflouement dans les « bourges » a fait long feu. Les bourgeois petits ou grands ont disparus, et à leur place, qui donc est apparu ?

Certains voudront répondre que la ménagère de moins de 50 ans ferait bien l’affaire. Je remarque que c’est là faire appel aux publicitaires, que si cette réponse est pertinente, alors ce sont eux qui possèdent les clefs de notre époque. Et pas les idéologues, religieux, philosophes, politiciens : tous au rancart !

Monday, June 30, 2008

Citation du 1er juillet 2008


Je crois en l’éternel féminin.

Miss.Tic – Exposition à la Galerie Fanny Guillon-Laffaille (1)

- Oui, je vois l’heure ; il est l’Éternité !

Baudelaire – L’horloge (Poème en prose)

« Il est l’Éternité » Baudelaire conclut ainsi un poème en prose où il prétend possible de lire l’heure dans la prunelle de sa « belle Féline », comme les chinois lisent l’heure dans l’œil des chats.

Qu’est-ce que cet Eternel qui est si féminin ?

- Au sens le plus courant l’éternel féminin, quelque soit la façon dont on le juge, signifie que toutes les femmes partagent la même essence, qu’elles sont toutes des filles d’Eve. De toute éternité elles ont donc le même comportement, la même attitude face à la vie, elles accordent la même importance aux passions, etc.

Et certes, voilà de quoi satisfaire les plus exigeantes d’entre elles, qui se méfient du féminisme à la Beauvoir (cf. Post du 23 janvier 2008) : oui, il y a une nature féminine, oui il peut y avoir une communauté des femmes ; oui c’est à elle de juger ce qui en fait partie et ce qui n’en fait pas partie.

- Permettez que je propose une interprétation un peu plus ambitieuse de cet éternité : celle de Baudelaire.

Que voit-on dans la prunelle de la femme aimée ?

Déjà, on peut dire qu’on y voit exactement la même chose que dans toute prunelle : on voit l’âme. Oui, la prunelle est la porte de l’âme, ce par quoi on sait ce que pense l’autre, ce qu’il ressent. Ne dit-on pas « Les yeux dans les yeux, dites-moi que vous ne mentez pas » ? – et pour soutenir le regard inquisiteur il faut ne rien avoir à cacher.

Si Baudelaire affirme que dans la prunelle de la femme aimée on voit l’Eternité, c’est que pour lui cette femme est Dieu. Car c’est à Dieu seul qu’il appartient d’être éternel.

L’Eternel est féminin parce que la femme est déesse. A condition d’être aimée.

(1) Courez vite voir cette expo, 4 avenue de Massine Paris – 8ème. Vous y découvrirez les pochoirs de Miss.Tic réalisés sur des tôles rouillées et rivetées, qui ajoutent leur chaleur et leur grain à ses œuvres. Ces tôles étant des réutilisation de fragments de démolition, je peux vous dire qu’on sait enfin ce qu’est devenu le porte avion Clemenceau : Miss.Tic l’a racheté.

Sunday, June 29, 2008

Citation du 30 juin 2008

L'homme est infiniment grand par rapport à l'infiniment petit et infiniment petit par rapport à l'infiniment grand ; ce qui le réduit presque à zéro.

Vladimir Jankélévitch

On suppose en lisant cette citation – que comme vous je découvre privée de son contexte – que Jankélévitch commente ici le passage des Pensées où Pascal parle des deux infinis (1).

Ce n’est pourtant pas le commentaire de ce passage si connu qui va me retenir, mais plutôt ce « presque zéro » que Jankélévitch, ce penseur de « presque rien », utilise pour qualifier l’homme.

Alors que pour Pascal, le zéro qui nous caractérise est celui de l’éloignement où nous sommes de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, et qu’il nous rend incapable de la moindre connaissance objective – même un ciron ferait mieux – pour Jankélévitch ce « presque » zéro est la « marque de fabrique » de l’homme.

L’homme est un être incertain : capable d’héroïsme ou d’abnégation, mais aussi des pires horreurs, sa caractéristique est d’être à la fois au dessus et au-dessous de l’humanité (Merleau-Ponty) ; il peut basculer dans l’un ou dans l’autre de ces domaines. Mais jamais il ne sera vraiment et exclusivement ou l’un ou l’autre.

Une dernière remarque : on voit que l’homme n’étant ni ange, ni bête (encore Pascal) aucun absolu ne lui est accessible, celui du mal absolu pas plus que celui du souverain bien. C’est peut-être ça l’idée à la quelle on résisterait le plus volontiers : que la sainteté ne soit pas à notre portée, passe encore ; mais que l’horreur du bourreau qui déshonore l’humanité de sa présence ne soit encore qu’un petit rien du tout par rapport à l’infini du mal, comment l’accepter sans frémir ?

Frémissez tant que vous voudrez, mais si Jankélévitch et Pascal ont raison, l’homme – vous, moi – est ce presque zéro, cet ε qui oscille en permanence un cran au-dessus, un cran au-dessous de l'animal.

(1) Qu'est-ce qu'un homme, dans l'infini ? A lire ici

Saturday, June 28, 2008

Citation du 29 juin 2008

On n'est jamais mieux déçu que par soi-même.

Jean-Marie Poupart - C'est pas donné à tout le monde d'avoir une belle mort

Trop évidente pour être commentée, cette citation ?

Croyez-vous ?

Demandez autour de vous, vous verrez qu’il existe des gens assez contents d’eux mêmes et qui se trouvent toujours assez d’excuses pour expliquer par la malchance ou la malveillance leurs échecs ou leurs lâchetés. C’est ce qu’on appelle usuellement la mauvaise foi.

Donc, notre auteur (1) pense que la mauvaise foi, ce que Sartre appelait « le mensonge à soi même » ne saurait exister, sans doute parce qu’on ne pourrait être en même temps le menteur et la victime du mensonge.

Plutôt que d’entrer dans ce débat je voudrais dire qu’on est en plus confronté au problème à l’évaluation de soi-même : certains ne se croient-ils pas toujours capables d’être au-dessus des résultats qu’ils vont obtenir ? Lorsqu’on croit avoir réussi, c’est là que l’échec est bien décevant.

Alors il y a une expérience psychologique bien simple qui s’appelle « l’évaluation du niveau d’aspiration ». Il s’agit de demander à un sujet de tester son habileté – par exemple au lancer de pièce de monnaie sur une ligne tracée sur le sol (vous pouvez faire la même chose avec la pétanque). On demande au joueur d’évaluer le nombre de lancer qu’il compte réussir. On constate alors que cette évaluation va suivre, de tentative en tentative, les résultats : celui qui échoue va baisser son niveau d’aspiration ; celui qui réussit mieux que prévu va l’augmenter. Voilà, certes une grosse banalité. Sauf à dire que ce qui motive les changements d’aspiration à la baisse, ce n’est pas seulement le résultat objectif, c’est aussi la peur d’être déçu par soi-même.

Car, et c’est là aussi un aspect évident de notre citation, c’est que si on n'est jamais mieux déçu que par soi-même, c’est parce que là est la vraie déception, celle qui contient la fameuse blessure narcissique. Après tout on peut être absolument minable dans un domaine donné et ne pas en être déçu, ni en souffrir. Si nous craignons l’échec, c’est que nous avons un investissement narcissique dans le domaine concerné, et c’est celle-là qui est source de souffrance et donc de peur.

Mais ça peut être – en cas de succès – une source de jouissance et donc d’espérance.

Encore une banalité ? Que voulez-vous, c’est le sujet qui veut ça…

(1) Dont j’avoue n’avoir rien lu d’autre que cette citation fournie par un moteur de recherche avec la mention « écrivain canadien contemporain ». Si vous ne savez plus, dites-le moi.

Friday, June 27, 2008

Citation du 28 juin 2008

La pauvreté dans la jeunesse…a cela de magnifique qu’elle tourne toute la volonté vers l’effort et toute l’âme vers l’aspiration.

V. Hugo – Les misérables (III,V,III)

- Tiens ! Pierrot ! Comment vas-tu ? Ça fait vraiment longtemps que tu n’es pas venu me voir.

- Je sais grand-père, mais j’étais en stage pour mon CAP de boulangerie.
- Alors, ça a marché ?

- Oui, grand père,et j’ai trouvé une embauche pour septembre.

- Formidable ! Tu vas pouvoir te mettre en ménage avec Lily comme ça.

- Plaisante pas, Grand-père, tu sais ce que ça gagne un ouvrier boulanger ? Hein ? Dis un peu pour voir ? En plus je ne serai même pas à plein temps.

- Je ne sais pas moi… De toute façon, tu n’auras qu’à travailler plus et tu gagneras plus.

- Mais je te l’ai dit Grand-père, arrête de plaisanter. On n’aura même pas un Smic pour deux, plus un loyer à payer, plus les charges, plus les transports pour que Lily aille au lycée, à peine de quoi vivre. Imagine un peu qu’on ait un enfant en plus.

- Moi de mon temps, on ne se posait pas tant de question. On prenait ce qu’on nous donnait et ça allait bien comme ça.

- C’est justement pour ça que je suis venu te voir. Grand-père, comment on faisait de ton temps quand on était pauvre ?

- Ben on n’achetait presque rien, voilà. S’il le fallait, on faisait des kilomètres à pied pour trouver où acheter moins cher ; on fabriquait ce qu’on n’avait pas : ta grand-mère, elle faisait les vêtements des enfants, elle tricotait les chaussettes… Elle sait tricoter ta Lily ?

- …

- Et puis tiens, je me rappelle : quand ton père est né on acheté notre 1ère voiture. C’était une 4L. Elle est vite devenue trop petite,

- Alors tu l’as changée ?

- Mais pas du tout ! On a acheté une remorque et c’est tout.

- Bof…

- Mais tu sais Pierrot, la pauvreté, ça a été pour nous une bonne école. Ensuite, on n’a jamais songé à se plaindre, ni à demander des aides, des allocations, rien.

Grâce à la pauvreté on a appris le goût de l’effort, ce qui nous a permis d’être libres et autonomes.

- Merci pour la leçon, Grand-père. Je m’aperçois que papa, avec sa paye de technicien de surface était encore trop riche pour me permettre d’espérer un bel avenir.

Thursday, June 26, 2008

Citation du 27 juin 2008

Quand on s'abandonne, on ne souffre pas. Quand on s'abandonne même à la tristesse, on ne souffre plus.
Antoine de Saint-Exupéry
Courage fuyons ! On connaît cette boutade par la quelle on résume les thèses de Henri Laborit (1). On voit que cette intuition remonte à loin dans notre culture, à Saint-Exupéry, et même bien au-delà, et que les images pour l’illustrer sont légion. A commencer par celle du voilier qui fuit le gros temps, ou qui, surpris par lui, affale les voiles et se laisse dériver.
Les stoïciens soutenaient un peu la même idée, puisque nous ne devons pas lutter contre ce qui relève de la nature ; eux ils ont simplement ajouté qu’en plus on devait aimer ce qui nous arrive…
Bon, je ne vais pas épiloguer là-dessus. Par contre, ce qui surgit c’est l’objection : ne risquons-nous pas de devenir des légumes à regarder passer la vie sans bouger de peur de souffrir ?
Ou cette autre : ce qu’on abandonne pour éviter la souffrance, c’est ce qui est différent du milieu extérieur, c’est donc notre originalité, c’est notre individualité, comme le veulent les hindouistes pour qui l’individu – la personne - qui disparaît avec la mort ne méritait pas d’exister. Est-on prêt à jeter tout ça par-dessus bord ?
Ne vaudrait-il pas mieux souffrir, si pour l’éviter il faut rejeter tout ça ?
En tout cas, il y en a qui, pour ne pas souffrir, s’abrutissent d’alcool. Serge Gainsbourg, ivrogne avéré, disait : « Je ne peux pas être lucide 24 heures par jour. » Il soignait son pessimisme au scotch whisky. C’est plus toxique que le stoïcisme, mais à part ça…
(1) Quelques extraits de l’Eloge de la fuite, de Henri Laborit : ici et ici

Citation du 26 juin 2008

Dieu n'entre pas dans les détails ! Les détails, il les abandonne à la créature, pour que la demi-liberté de l'homme trouve à s'employer.
Vladimir Jankélévitch - La Mort
Jankélévitch, c’est l’homme qui disait qu’on ne posait jamais les bonnes questions concernant Dieu. Par exemple : « Quelle est la vitesse de Dieu en plein vol ? ».
Ici : « Dieu a-t-il créé les détails ? »
Toutefois, cette question, les théologiens et les philosophe médiévaux l’ont déjà posée à leur manière : « Quelle est l’efficace des causes secondes ? » Ce qui voulait dire : sachant que les hommes n’ont jamais le pouvoir de Dieu, quelle est la part de pouvoir qui leur reste, sachant qu’ils en ont nécessairement un peu, ne serait-ce que pour expliquer le péché.
Ce qui donne, réinterprété en langage jankélévitchien : « En quoi consistent les détails qui sont en notre pouvoir ? »
Là, je vous laisse libre de répondre comme vous l’entendrez. Je me contenterai de rappeler qu’au cours de l’histoire il y a un domaine qui a été attribué tantôt à l’homme, tantôt à Dieu, c’est le gouvernement de la société politique.
Parce que, ou bien vous direz comme Saint Thomas, que Dieu a voulu que les hommes se gouvernent eux-mêmes, et que la liberté humaine (l’efficace des causes secondes), éclairée il est vrai par la Révélation, doit y suffire.
Ou bien vous direz que l’humanité, tentée par le démon et portée vers le mal doit s’en remettre en permanence au gouvernement de Dieu. Mais comme Dieu n’est pas toujours là pour nous dire ce qu’il convient de faire, il faut suivre les prêtres qu’Il a désigné pour être l’interprète de Sa Sainte Volonté.
Donc faites bien attention à la façon dont vous allez répondre à la question : Dieu permet-il aux hommes de se gouverner eux-mêmes ?
Parce qu’il s’agit tout de même de savoir si c’est – ou non – un point de détail.

Monday, June 23, 2008

Citation du 25 juin 2008

L'art de diriger consiste à savoir abandonner la baguette pour ne pas gêner l'orchestre.

Herbert von Karajan

Quiconque est un peu anarchiste a dû se poser cette question : qu’est-ce qui se passerait si le chef d’orchestre devenu indisponible, celui-ci jouait sans chef, quitte à demander au premier violon de donner le signal du départ ?

Voilà la réponse de Karajan – réponse authentifiée par les nombreux enregistrements du Philharmonique de Berlin récemment diffusés à la télé : tous attestent que Karajan, s"il gardait sa baguette, il ne s'en servait pas pour conduire l'orchestre. Karajan dirigeait les yeux fermés.

Les yeux fermés, ça veut dire que le chef ne donne aucune directive précise en cours d’exécution, comme un geste pour retenir les timbales un peu sonores, ou pour exciter les violons un peu mous (1). Ça, quand ça existe, ça se voit, et le chef n’a sûrement pas les yeux fermés à ce moment là (voir le prédécesseur de Karajan : Furtwängler, dont on dit que les musiciens n’étaient jamais sûr de savoir comment il les dirigerait le soir du concert).

Alors, venons-en à la question qui vous brûle les lèvres, j’en suis sûr : comment fait-on pour diriger un orchestre ?

Selon Karajan, on peut dire à coup sûr que c’est avant le concert que le chef dirige son orchestre. Je veux dire : durant les répétitions, dont on dit qu’il en faisait un nombre se séances extraordinaire. L’orchestre devait accéder alors à une intimité totale avec l’œuvre, ou plutôt avec ce que le chef voulait faire de l’œuvre ; chaque instrumentiste ne pense même plus à ce qu’il doit faire : il le fait comme par instinct. C’est là que la baguette du chef risquerait de gêner l’orchestre.

Deuxième question toute aussi brûlante : que fait alors le chef devant son orchestre la baguette à la main, durant le concert ?

A mon avis, le chef qu’est Karajan mime la musique. Il est cet instrumentiste, dont le corps est l’instrument, qui restitue par ses attitudes, par ses mimiques, l’œuvre telle qu’il la ressent, telle qu’il la produit en même temps que l’orchestre. (2)

Je ne crois donc pas tout à fait à la thèse de Bergson selon la quelle si le chef d’orchestre, au cours du concert, mime effectivement la musique, il reste néanmoins extérieur à sa production. Je croirais plutôt une co-production : l’orchestre induit l’émotion vécue par le chef ; la vue du chef dans son émotion garantissant aux instrumentistes qu’ils ont bien sur la même « longueur d’onde » que lui.

(1) Les yeux fermés, ça veut dire aussi que le chef connaît par cœur la partition : mais ça c’est une autre histoire.

(2) Je suis persuadé que la plupart des chefs font place à ces deux fonctions : de donner au fur et à mesure non seulement le bon tempo, mais encore la juste exécution, et de vivre par ses attitudes la musique ainsi produite. D’ailleurs c’est aussi ce que fait le visage du pianiste, voire même son corps.

Citation du 24 juin 2008

N’importe quoi, sauf la vérité. Il n’y a que ça qui ne se vend pas.

Boris Vian

Ne jetez pas la pierre au vendeur soupçonné du coup d’être un fieffé charlatan qui vous trompe tant qu’il peut : si on mettait en vente la vérité, vous n’en voudriez pas.

Ecartons l’objection facile : si on achète ce dont on a besoin, la connaissance objective de l’objet acheté est indispensable. Car on n’achète jamais ce dont on a simplement besoin, ou plutôt cet acte d’achat est si inessentiel qu’il ne rencontre même pas notre conscience.

Supposez que vous teniez votre journal intime, au jour le jour. Vous marqueriez dedans : « Aujourd’hui, suis allé chez le boulanger acheter une baguette de pain. » ?

Non bien sûr. Vous pourriez écrie : « Aujourd’hui, j’ai trouvé une superbe revue sur les sports nautiques », ou bien : « Ai trouvé une paire de ballerines roses. Très choutes. »

Voilà donc l’idée simple : on n’achète jamais que ce qui fait plaisir, et la vérité ne fait pas plaisir. Au mieux elle satisfait un besoin ; on a besoin de vérité comme on a besoin de l’air qu’on respire. Alors, bien sûr, il peut se faire qu’on achète ce qui nous est nécessaire, et la connaissance qui peut aussi être nécessaire, peut aussi s’acheter.

Mais ça n’implique pas dans ce cas un vendeur. Le vendeur est là pour vous faire passer à l’acte d’achat ; il n’intervient que si vous n’êtes pas absolument déterminé à acheter. Il doit vous persuader que cet achat est bon, et pour cela il a deux possibilités : soit vous persuader que ce qu’il vous propose est loyal c'est-à-dire que votre besoin sera satisfait ; soit que votre bonheur ou votre plaisir est à ce prix.

Dans le premier cas, un comparatif d’achat ou un test de laboratoire ferait aussi bien – même mieux. Dans le second, c’est bien autre chose que la vérité qui est en cause, et là le talent du vendeur devra se déployer pour rencontrer votre désir secret.

« Désir secret » = celui qui nous fait croire qu’on peut acheter le bonheur.

Sunday, June 22, 2008

Citation du 23 juin 2008

Si nous créons quelque chose, c’est que le germe de cette chose n’était pas rigoureusement contenu dans l’instant antérieur.

J.P. Sartre – La responsabilité de l’écrivain (conférence à l’UNESCO, Paris, novembre 1946)

On a souvent de la création une idée fumeuse, principalement parce qu’on se focalise sur l’effort créateur, plutôt que sur son effet.

Et d’imaginer l’artiste en héros titanesque – Hugo ! - arc-bouté sur son œuvre, entrain de la faire jaillir du néant… Découragés par la distance qui nous éloigne d’un tel homme nous renonçons à imiter son effort.

- Sartre nous donne un critère simple : il y a création, dit-il, lorsqu’il y a production intentionnelle de ce qui ne s’est jamais produit, et qui ne n’aurait pu exister sans cette intention, autrement dit à chaque fois qu’il y a un acte libre.

C’est simple, oui, mais c’est un peu trop simple. L’acte le plus inessentiel peut donc être un acte créateur, dès lors qu’il serait fait pour la première fois ?

Alors ajoutons encore ceci : Sartre évoque le germe de cette chose qu’on appelle une création. Si ce germe n’est pas dans un enchaînement de causes et d’effets, alors il faut qu’il soit dans notre esprit, dans notre volonté, dans notre être, selon ce que vous voudrez dire ; il faut donc que cette chose nous exprime d’une façon ou d’une autre.

Non seulement la création c’est quelque chose qui n’existe que grâce à nous, mais surtout, en elle nous aimons à nous reconnaître.

– Reste à éviter le piège du narcissisme qui nous conduit à baptiser orgueilleusement « création » une production tout à fait quelconque.

Un exemple ? Les interminables séances photos de vacances que vous infligent vos amis. Là où il ne s’agit pas de vous faire partager le bonheur qu’ils ont vécu, ces gens-là espèrent vous faire reconnaître l’originalité de leurs images….

Car si la définition de Sartre a le mérite d’être claire, elle ne nous donne pas le moyen d’évaluer la création. Si toute création est originale, elle est comme un absolu : inclassable, incomparable, inévaluable. Comme l’infini

Quoique… Voyez l’infini : non seulement il y en a plusieurs, mais on peut encore les classer. Comme l’a montré Cantor, l’ensemble des entiers naturels a plus d’éléments que celui des nombres pairs, même si celui-ci est lui aussi un ensemble infini. On peut donc les classer.

Reste à trouver le modèle mathématique permettant de comparer les Fleurs du mal et Emaux et camées (1).

(1) Deux œuvres complètement différentes, puisque, malgré ce titre, Théophile Gautier ne fait pas comme Baudelaire l’apologie de la drogue

Saturday, June 21, 2008

Citation du 22 juin 2008

Dans le patois des Flandres, assure un explorateur, "épousailles" se dit "trouwplechtighied". Ce n'est pas un joli dialecte que le flamand.

Paul-Jean Toulet - Les trois impostures

Whangdepootenawah n. Dans la langue Ojibwa, désastre. Affliction inattendue qui frappe très très fort.

Ambrose Bierce - Le Dictionnaire du Diable (1911)

L’ethnocentrisme, celui qui rejette les cultures et les langues étrangères est peut-être aussi vieux que l’humanité, en tout cas il est aussi ancien que la civilisation. On sait que les grecs qualifiaient de barbares les étrangers, à commencer par les Thessaliens, dont la langue leur paraissait similaire au chant des oiseaux – barbaros étant alors une onomatopée qui en évoque le bruit.

Je connais une jeune étudiante chinoise qui me disait qu’au début de son séjour en France, ne comprenant rien à notre belle langue, elle appelait les français les « Blablas » parce que c’est tout ce qu’elle retenait de notre langage. Pas plus choquant que de se faire appeler barbare…

Alors, est-il scandaleux que « trouwplechtighied » signifie épousailles ? Et que « Whangdepootenawah » veuille dire « affliction inattendue » ? Le rapport entre le mot et l’idée est-il un rapport naturel ou bien n’existe-t-il que par la force de l’habitude ?

Sartre disait que pour lui le mot Florence désignait tout à la fois une femme, une ville et une fleur. Bon. Mais tout cela, qui se perdrait dans une autre langue, n’existe quand même pas par le fait de la nature des femmes et par celle des fleurs.

Au fond, ce qui choque dans ces mots étrangers « pas jolis », c’est qu’on n’éprouve pas de plaisir en les prononçant. Dans le plaisir de parler, il y a le plaisir de former des sonorités avec la langue, avec les lèvres, comme le bébé dans son babil. Oui, comme le bébé, nous aimons jouer avec les mots comme on joue avec des cailloux qu’on frictionne entre ses mains.

Alors, si c’est le jeu avec les sonorités qui compte, qu’importe que ce jeu ne soit pas exactement le même d’une langue à l’autre ? (1)

(1) Il et vrai que le français privé d’accent tonique favorise ces jeux que d’autres langues vont limiter - voir par exemple le célèbre vers de Corneille : Et le désir s’accroît quand l’effet se recule - Polyeucte, acte I (Citation du 6 mars 2006)