Wednesday, April 19, 2006

Citation du 20 avril 2006

Plus l'homme cultive les arts, moins il bande.
Il se fait un divorce de plus en plus sensible entre l'esprit et la brute.
La brute seule bande bien, et la fouterie est le lyrisme du peuple.
Charles BAUDELAIRE - Mon coeur mis à nu
Baudelaire, mon poète adoré, capable de transfigurer la boue en or par le miracle de sa puissance poétique… et qui le prouve ici.
Amis intellos, camarades philosophes, juristes, sociologues et autres science-de-l’hommistes, vous qui, bardés de diplômes fiévreusement accumulés, passez vos loisirs dans les bibliothèques, ou dans les librairies universitaire : ce message est pour vous, et il est signé Charles Baudelaire.
Que dire qui ne soit l’évidence même ?
La brute seule bande bien. L’instinct de la bête, le rut animal, ne se fait évidemment que dans la concentration de toute l’énergie vitale sur la proie sexuelle.
Plus l'homme cultive les arts, moins il bande. Egalement connue, et sans doute plus proche de la pensée de Baudelaire, la théorie freudienne de la sublimation : reconversion de l’énergie sexuelle en travail (artistique en particulier), mais avec cette différence que la jouissance qui est au rendez-vous est désexualisée, malheureusement !
La fouterie est le lyrisme du peuple. Ce qui signifie que l’homme qui cultive l’art n’aurait pas besoin de la fouterie pour jouir. Mais on peut également dire que le peuple n’a pas besoin de poésie pour accéder au lyrisme : une franche copulation lui suffit. Si l’on continue dans cette voie, alors on arrive à l’équivalence art-fouterie : au nom de quoi, je vous le demande, devrais-je préférer être un artiste plutôt qu’une brute ? Et si mon lyrisme à moi, homme du peuple, spasmodique et orgasmique, valait mieux que vos extases cérébrales (que d’aucuns appellent « masturbation intellectuelles » ) ? Si le poète fait la grandeur d’une nation, le « fouteur » fait celle de l’humanité : seriez-vous entrain de me lire si vos aïeux n’avaient préféré faire des galipettes dans la meule de foin plutôt que de se pâmer avec Mademoiselle de Scudéry !

Mais je m’égare…Que vaudrait cette idée si elle n’était soutenue par la cadence envoûtante de la phrase baudelairienne ?

Citation du 19 avril 2006

« Si un artisan était sûr de rêver toutes les nuits douze heures durant qu’il est roi, je crois qu’il serait presque aussi heureux qu’un roi qui rêverait toutes les nuits douze heures durant qu’il serait artisan. »

Pascal – Les Pensées (Fragment 662 ed. Le Guern)

Le rêve est-il plus beau que la réalité ? La réalité est-elle plus solide que le rêve ? Pascal récuse l’opposition réalité-rêve : ils sont parfaitement équivalents, puisqu’on n’aurait aucune raison de préférer être un artisan qui rêve qu’il est roi que l’inverse. La seule différence est dans la durée : la réalité dure, le rêve passe comme un fugitif : « la vie est un songe un peu moins inconstant. ».

Mais quoi ? La maçon avec ses mains calleuses et son échine brisée par les sacs de ciment, mais qui rêve chaque nuit qu’il couche avec la reine, aurait un destin équivalent à celui du roi qui rêverait (on se demande pourquoi) qu’il a ses blanches mains calleuse et sa royale échine brisée par des sacs de ciment ? Et Pascal, génial souffreteux qui écrit du fond de son lit, pourrait-il rêver qu’il est coiffeur ou boucher, rien que pour dire que son coiffeur ou son boucher ont le même sort que le sien ? Supposons un instant que cela lui arrive : alors je prétends qu’au lieu de souffrir des fatigues du métier il en éprouvera le plaisir, peut-être sans rapport avec la réalité, mais néanmoins parfaitement et authentiquement vécu ; oui, car le rêve au lieu de redoubler inutilement la réalité, nous la donne à vivre sur le mode de la jouissance. Le rêve suit la ligne de crête de la jouissance, il est fait pour cela, même si comme l’admet Freud, s’agissant du refoulement du désir, cette jouissance est durement ressentie lorsqu’elle déjoue la censure.

Et vous même ? Vous prenez vos rêves pour la réalité ? Oui, du moins comme le pensait Descartes la temps que vous rêvez. Mais le contenu du rêve, il n’est pas pétri de ce qui fait le quotidien. Ce contenu est produit par la représentation de l’assouvissement du désir, et c’est justement ce qui explique sa rupture avec le réel.

Vous ne me croyez pas ? Racontez-moi donc vos rêves, bandes de fripons !

Tuesday, April 18, 2006

Citation du 18 avril 2006

« Si ma tante en avait on l'appellerait mon oncle, et si mon oncle en était on l'appellerait ma tante. »

Pierre Dac - Les pensées

(Vous avez remarqué, n’est-ce pas ? Il n’y a pas que Blaise Pascal qui pense, il y aussi Pierre Dac.)

Challenge du jour : que peut-on dire d’intelligent là dessus ?

1ère possibilité : le chiasme ! Figure rhétorique qui consiste à répéter une séquence de deux termes (ici : « tante »-« oncle », faut-il le dire ?) en les inversant (A-B/B-A). Elégant, n’est-ce pas ?

2ème possibilité : la puissance du sous-entendu. Imaginez un seul instant que l’Auteur nous dise en toute objectivité ce qui manque à sa tante ; et qu’il en fasse autant pour expliquer de quel groupe ferait partie son oncle. Ridicule, n’est-ce pas ?

3ème possibilité : le jeu sur la répétition et sur la polysémie. Car, c’est bien le même oncle qui apparaît dans les deux occurrences du mot ; en revanche ce n’est pas avec le même sens que le mot « tante » revient deux fois. Subtile, n’est-ce pas ?

4ème possibilité (ma préférée) : mise en évidence du rôle des limites du concept. Application :

- si ma tante avait ce qui lui manque elle ne répondrait plus au concept de tante, mais à celui d’oncle. Elle franchirait ainsi la frontière qui sépare le concept-masculin du concept-fémin. Bref, l’Auteur fait allusion à ce qu’on appelle la différence spécifique.

- si mon oncle changeait d’environnement, tout en restant mon oncle, il porterait un autre nom : « une tante ». La frontière est ici sociologique, la limite du concept est donc celle du statut social.

Allez, à vous de jouer : commentez la citation suivante :

« O Marie ! Vous qui avez conçu sans pécher, faites moi la grâce de pécher sans concevoir. » Jean-Louis-Auguste COMMERSON - Pensées d'un Emballeur

Et ne venez pas me dire que c’est celle-là que j’aurais dû commenter, sinon je vous raye de la liste de mes lecteurs.

Monday, April 17, 2006

Citation du 17 avril 2006

« Le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux il est inévitable que nous ne le soyons jamais. »
Pascal – Les Pensées (Fragment 43 ed. Le Guern)
- Qu’est-ce que tu veux faire, quand tu seras grand ?
- Je serai polytechnicien, comme tonton Albert.
- Pourquoi faire polytechnicien ?
- Parce que j’aurai un bel uniforme et une chouette épée ! Je l’ai vu sur la photo, dans la chambre de Mémé.
- Bon, mais en attendant, qu’est-ce que tu veux faire, là maintenant ?
- Je veux jouer à la guerre avec mes copains.
- Bien, voilà. Ça au moins ça va t’occuper pour l’après-midi.
- Ben non, eux ils veulent pas jouer avec moi.
- Et pourquoi ?
- Parce que ils ont des sabres laser, et moi j’en ai pas.
- T’en as pas ??
- Ben oui, papa y voulait m’en acheter un, mais moi j’y ai dit que je voulais l’épée de l’oncle Albert.
- Et alors.
- Alors papa y m’a dit d’attendre de faire polytechnique, et que là on m’en donnerait une…

Sunday, April 16, 2006

Citation du 16 avril 2006

1 - On ne peut sonner les cloches et aller à la procession.

Proverbe français

2 - Qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son.

Proverbe français

3 - La cloche du sot est vite sonnée.

Anonyme

4 - Faut pas chier sur le clocher.

Proverbe québécois

5 - De même qu'une cloche ne tinte pas sans être ébranlée, de même l'homme n'est pas vertueux sans exhortations.

Proverbe chinois

6 - Il ne faut pas clocher devant les boiteux.

Proverbe français

7 - A conseil de fou, cloche de bois.

Proverbe français

8 - La cloche appelle l'église mais elle-même n'y va pas.

Proverbe alsacien

Aujourd’hui, jour de Pâques, La citation du jour fait relâche.

Toutefois pour ne pas vous laisser dans le désarroi d’un jour sans citation, j’ai décidé de vous offrir un florilège de proverbes relativement peu connus concernant cloches (et clocher), provenant de différents pays.

J’en ai oublié ? Dans ce cas envoyez-moi votre proverbe à l’adresse indiquée dans « Mon profil », et je vous promets de le publier pour Pâques 2007.

Saturday, April 15, 2006

Citation du 15 avril 2006

« Je crois en Dieu....... un plus un égale un. Y'a Jean-Claude, y'a Dieu, dans le même corps. Si on peut s'unifier, on devient ce qu'on appelle les miracles, et chaque personne a le seigneur en soi. We're all one. Je crois VRAIMENT en Seigneur. »

Jean-Claude Van Damme


Je l’ai fait ! Pour vous servir, pour satisfaire vos besoins, j’ai exploité tous les trésors du Web. J’ai été jusqu’à hanter les sites de citations de Jean-Claude van Damme. Tant pis pour les conséquences sur mon brain. En cette veille de Pâques, il faut que vous soyez aware again.

Mais je me rends compte que celui qui est le plus en danger, c’est Jean-Claude. Permettez que je m’adresse d’abord à lui.

Jean-Claude, mon petit, tu m’inquiètes. Tu pense que Dieu est uni à toi, non pas comme les deux doigt de la même main, mais comme le whisky et le soda dans ton verre. Tu crois que tu ES un miracle. Alors regarde-toi dans la glace (oui, même de face…) : tu crois vraiment que le Seigneur te ressemble ? Que dis-je ? Qu’il A un corps qui EST ton corps ? Comment ? Tu dis que je ne t’ai pas compris, que vous êtes tous les deux dans ton corps, qu’il n’est que l’enveloppe (comme « le biscuit est l’enveloppe du lait de la farine et de l’œuf » - tu vois je t’ai lu avec attention). Mais que dis-tu, Jean-Claude ? Tu es face à Dieu ? Tu peux jouer au poker avec lui ? Tu es en Dieu ? Mais alors comment est-il aussi en toi ? Il n’y a qu’une façon d’en sortir, et tu le sais : c’est de dire : « Dieu, c’est moi ». Sais-tu qu’on en a brûlé pour moins que ça ? Les philosophes partis en fumée il y en a eu, et pas des moindres. Parce que, vois-tu, si tu as le seigneur en toi, le Pape, à quoi il sert ? Et si le Pape ne sert à rien, l’Eglise, le curé, et tout ça ne servent à rien non plus. Et là, ça craint. Grave même.

Alors le Pape, il va te dire ceci : « Mon fils, sais-tu pourquoi le Christ est mort sur la croix ? Pour racheter tes péchés et non pour que tu puisses en commettre d’autres bien plus impies encore. Tu identifies Dieu à cette image obscène de l’homme que tu es : ton péché c’est l’orgueil, tu es à toi seul la somme de tous les péchés de l’humanité. C’est donc toi qu’il faut aujourd’hui crucifier. »

Et vous, mes frères, retenez la leçon. Moi qui ai affronté les périls que représente la pensée de Jean-Claude Van Damme, je vous le dis : en vérité cet homme est un hérétique. Si vous l’avez une fois seulement rencontrée (= le pensée) il faut vous purifier. D’urgence. Vous me réciterez demain le tome 1 les œuvres complètes du Cardinal Ratzinger (1). Les autres pour bientôt.

(1) Alias Benoît XVI

Thursday, April 13, 2006

Citation du 14 avril 2006

« Vous n’y comprenez rien et vous ne comprenez pas que c’est votre avantage qu’un seul homme meure pour que la nation ne périsse pas toute entière . »

Evangile selon Jean – 26, 49-50

Le choix du Caïphe, ça vous dit quelque chose ? Non ? Vraiment rien ? Bande de mécréants, alors c’est moi qui doit vous l’expliquer ? On aura tout vu…

Voilà. Jésus fait beaucoup d’adeptes et certains juifs vont trouver les grands prêtres pour leur raconter ce qu’il a fait. Ceux-ci se réunissent en Conseil, et s’inquiètent : si les Romains croient qu’il menace leur autorité, ils risquent de détruire le Temple et même le peuple juif tout entier. C’est alors que le Grand Prêtre, nommé le Caïphe, se lève et déclare qu’il faut sacrifier Jésus en le dénonçant au Romains, pour le bien du peuple. Voir citation.

N’allez pas imaginer que je vous prépare à faire vos Pâques ! Il s’agit en fait d’un dilemme moral : peut-on, en calculant le plus grand bien réalisable, sacrifier un innocent, ou bien la vie d’un seul innocent est-elle sacrée quoiqu’il en coûte en perte d’autres vies innocentes ?

- Si vous faites le premier choix, vous êtes conséquentialiste : vous pensez qu’il faut accroître le bien et diminuer le mal globalement dans le monde ; et donc, dans certains cas il est possible de transgresser l’interdit moral (dénoncer un innocent), dans l’espoir d’en tirer profit pour un plus grand bien pour tous. Je respecte l’interdit « Tu ne tueras point » ; mais je le ferais si je sauve ainsi la vie de nombreux innocents.

- Si vous faites le second choix, vous êtes déontologiste : le devoir de respecter les valeurs est inconditionnel, et il est même inconcevable de faire un calcul rationnel là où la puissance de la valeur s’impose par le respect qu'elle inspire à notre conscience. « Il faut parce qu’il faut » disait Kant. Et donc je refuserai de dénoncer un innocent, même s’il en coûte un massacre des innocents. Car je resterai innocent moi-même.

Vous trouvez très ennuyeux de faire un tel choix ? C’est parce que vous n’êtes pas habitué : la vie morale, ça n’a rien à voir avec la gestion des conflits !

Wednesday, April 12, 2006

Citation du 13 avril 2006

« Aujourd'hui des forfaits impossibles sous les Nérons se commettent sans qu'on puisse accuser personne. Les uns ont demandé, les autres ont proposé, les troisièmes ont rapporté, les quatrièmes ont décidé, les cinquièmes ont confirmé, les sixièmes ont ordonné et les septièmes ont exécuté. »

Tolstoï - Le salut est en vous

C’est pas moi, c’est l’autre… Toujours le même refrain, du Procès de Nuremberg, au petit dernier qui coupé les moustaches du chat comme le copain l’en avait défié (excusez l’exemple, il n’y a bien sûr pas de comparaison). Le rejet des responsabilités est l’excuse universelle.

Tolstoï nous propose une analyse un peu plus fine : il ne s’agit pas simplement de faire douter de l’imputation de la responsabilité, mais plutôt de nier son existence. Il suffit pour cela de diviser l’action en plusieurs segments dont aucun n’est décisif en soi, chacun étant réalisé par un individu différent : tout se passe comme si l’action n’existait plus.

Ce que montre alors l’exemple de Néron, c’est ceci : lui, le plus grand criminel de tous les temps, lui qui aurait fait bien pire si un être humain doué de tous ses pouvoirs en avait été capable, a rencontré la limite de l’horreur. Et ce n’est pas seulement la responsabilité qui est en cause ; c’est la possibilité même de réaliser des crimes qui dépassent par leur ampleur tout ce qu’on pourrait imaginer. Seulement, voilà : ce que Néron n’a pu faire, la bureaucratie moderne l’a fait, car nous le savons à présent : comme le procès d’Eichmann l’a abondamment montré, la bureaucratie nazie a dépassé en efficacité tout ce qu’on aurait cru possible.

Mais en réalité, c’est bien de la bureaucratie en général dont il faut parler, avec ses rouages multiples, avec son impersonnalité, son anonymat et la dilution des responsabilités dans les méandres des services chargés de l’exécution. Pourtant, habituellement, bureaucratie est synonyme d’inefficacité. Et si au contraire, c’était - au moins dans certains cas - la condition d’une plus grande efficacité ? Que chacun fasse son travail de fourmi avec application, qu’il n’ait jamais le souci du tout au quel il contribue, voilà à la fois la rationalité, condition de l’efficacité et l’indifférence condition de l’irresponsabilité. « Le monstre froid » dont parlait Nietzsche à propos de l’Etat, c’est aussi la bureaucratie d’Etat.

Courteline n’avait vraiment rien compris.

Tuesday, April 11, 2006

Citation du 12 avril 2006

"L'œil était dans la tombe et regardait Caïn."
Victor Hugo - La légende des siècles
La premier criminel de l’histoire humaine est en même temps le plus abominable : Caïn (Genèse,4) assassine son frère Abel par jalousie parce que ce dernier était préféré du Seigneur pour ses offrandes.
Le Seigneur va-t-il réduire Caïn en cendres, le foudroyer, le faire frire dans une bassine d’huile bouillante ? Non. Rien de tout cela n’arrive : maudit par Dieu et contraint au bannissement du sol, il clame que sa punition est trop lourde et qu'il risque d'être tué par le premier venu. Dieu, pour lui signifier la gravité de son acte l'a déclaré protégé, le laissant dans sa condition de fugitif jusqu'à sa mort. Ainsi, sa vie se prolonge en une longue fuite devant Dieu, dont le regard accusateur reste fixé sur lui, rappelant l’horreur du crime qu’il a commis. Partout, où qu’il aille, le Regard de l’Eternel le fixera, cet « Œil » de Dieu sera là où il sera. Et Caïn va fuir. C’est là le ressort épique du poème de Victor Hugo, nous décrivant les mille lieux toujours plus retirés où Caïn fuit ce regard et se trouve précédé par cet oeil.
Cet œil de l’Eternel est bien sûr le symbole du remord qui taraude Caïn et c’est du fond de son délire qu’il le retrouve jusqu’au tombeau qu’il s’est fait creuser et dans le quel il s’enferme (L'œil était dans la tombe…). La pire des tortures est celle que nous nous infligeons à nous-mêmes, car nous sommes sûrs qu’elle ne s’arrêtera jamais et surtout qu’elle nous suivra. Partout où nous irons, notre bourreau ira aussi. Et si l’Eternel prend grand soin de protéger le coupable (en le marquant du « signe de Caïn »), ce n’est pas par mansuétude ; c’est pour que son supplice dure plus longtemps.
Baudelaire écrira là dessus un de ses plus beaux poèmes (1) :
Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau
(1) Heautontimoroumenos : l’homme « qui se punit lui-même ».

Monday, April 10, 2006

Citation du 11 avril 2006

« Ah ! Ah ! Monsieur est Persan ? C’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ? »

Montesquieu - Les Lettres persanes (10)

Les étrangers restent étranges, jusque dans leur existence : peut-il seulement exister des êtres différents de nous ? En effet, les Parisiens de Montesquieu ne posent pas une question sur la manière d’être ou de s’habiller du Persan, mais bien sur le fait que des Persans puissent exister. Rica (= nom de l’auteur de cette lettre), raconte que, devant l’émoi soulevé par son accoutrement, il a décidé de s’habiller à la mode de l’époque : tout le monde l’ignore. Pourtant dès qu’il révèle ses origines, c’est là il s’attire la réplique citée : c’est donc bien son existence qui est en cause, pas son apparence.

On connaît le texte de Lévi-Strauss (Race et histoire), qui rapporte que les indigènes des sociétés « traditionnelles » n’ont d’autre nom pour se désigner eux-mêmes que celui d’homme, et qualifient les étrangers « d’œuf de pou » ou de « singe de terre » : « L’humanité - dit Lévi-Strauss - cesse aux frontières du village », là où commencent les ténèbres extérieurs…

Civilisations d’autrefois et sauvages d’aujourd’hui (quand il en reste) se donnent la main : il n’y a pas de place dans l’humanité pour plusieurs genres d’homme : pour eux la frontière qui sépare l’humain de l’inhumain traverse l’humanité, entendue comme espèce.

Mais ne partageons nous pas ces préjugés ? Nous voyons à quel point le concept d’intégration a du mal à être simplement accepté, même à titre de programme. N’y a-t-il pas dans cette notion, comme dans son refus, l’idée d’une distance infranchissable ?

- D’abord, c’est une distance non spatiale (nos « Persans », ce sont nos voisins des cités), qu’il faudrait abolir par une mutation invraisemblable (comme changer de couleur de peau par exemple).

- Et ensuite, d’une distance indivisible, qu’il faudrait franchir d’un seul coup. On ne peut s’en rapprocher petit à petit de génération en génération : les fils, dit-on, sont des « émigrés de la 2ème génération », façon de dire qu’ils sont tout aussi immigrés que leur père.

Comment peut-on être Beur ?

Sunday, April 09, 2006

Citation du 10 avril 2006

"L'amour fait des fous, le mariage des cocus, le patriotisme des imbéciles malfaisants."

Paul Léautaud

Commentaire en trois mouvement :

L'amour fait des fous : ça c’est à André Breton de nous en parler : l’amour fou, c’est lui ; la beauté convulsive, c’est lui ; la femme aimée « aux yeux de fougères », c’est lui qui l’abandonne dans un asile d’aliéné.

Pauvre Nadja (1), y a-t-elle cru à l’amour fou, elle qu’on a cru folle ? En tout cas le message de Breton est clair : ce n’est pas l’amour qui fait les fous, c’est la folie qui fait l’amour.

Le mariage [fait] des cocus : demandez ça à Panurge. Tous le long des trois derniers livres de Rabelais, il est à la recherche de l’oracle de la Dive Bouteille, afin de savoir si à la question : « Dois-je me marier ? » la réponse sera bien : « Vous serez cocu ; vous serez battu ; vous serez volé». En tout cas, qui dit mariage dit possibilité de cocuage : 100 pour 100 des cocus sont des hommes mariés (« Si n’être point cocu vous semble un si grand bien/Ne point vous marier en est le vrai moyen. » Molière - Sganarelle).

Le patriotisme [fait] des imbéciles malfaisants : Hou là ! Danger ! Ironiser sur l’amour : bon ; sur le mariage : passe encore ; mais le patriotisme ! Là non, ça ne va plus. Notez bien que depuis la Grande Guerre, il en avait pris un sacré vieux coup, le patriotisme. Les victimes du patriotisme, les cimetières militaires en sont pleins à craquer. Et Léautaud est sûrement dans cette logique.

C’était sans compter sur notre Premier Ministre (le quel déjà ?) qui a gravement repris à son compte la notion : le patriotisme est à présent économique. Touche pas à mon Danone ! C'est tout de même plus contemporain que « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine », et en plus ça nous permet de savoir où on en est. La France avait le Tour de France ; maintenant elle a le pot de yaourt. On pédale où on peut.

(1) Nadja, de son vrai nom Léona-Camille-Ghislaine D., née en 1902 et morte dans un asile d'aliénés en 1941

Saturday, April 08, 2006

Citation du 9 avril 2006

« Le chèque sans provision est une opération bancaire prévue au Code d'Instruction Criminelle, et c'est justice qu'il soit sévèrement puni. Je serais volontiers partisan d'une identique sévérité à l'égard des provisions sans chèques. L'homme qui thésaurise brise la cadence de la vie en interrompant la circulation monétaire. Il n'en a pas le droit. »

Sacha Guitry - Mémoires d'un tricheur

Là, je dis : Bravo. Voilà un monsieur qui a tout compris, et qui le dit avec netteté : la prison pour excès de frugalité, ça devrait exister. L’homme qui thésaurise (à na pas confondre avec l’investisseur, Marx a écrit des choses définitives là-dessus) « brise la cadence », c’est un trouble fête doublé d’un égoïste, qui se moque éperdument des conséquences qu’aura pour les autres sa parcimonie.

Les sources de cet éloge de la consommation sont à rechercher au XVIIIème siècle, dans la querelle sur le luxe : immoral pour les uns (Rousseau), source de travail, et donc d’honnêtes ressources pour tous, selon les autres (Voltaire par exemple). Bon. Mais nous, en 2006, où en sommes-nous ?

Bien que précurseur, Sacha Guitry est depuis longtemps dépassé. « Le chèque sans provision (…) c'est justice qu'il soit sévèrement puni » : non seulement ce n’est plus vrai mais on vous encourage à en faire. Lisez - si vous en avez le courage - le courrier de votre banquier : il vous dit : « Voici l’encours de votre carte de crédit ; et voilà la somme qui vous reste à dépenser. » Or cette somme vous ne l’avez pas ; c’est une ligne de crédit, et si vous y touchez, alors vous allez savoir ce que c’est qu’un taux usuraire ! Il ne s’agit donc que de vous vendre de l’argent au prix fort et ça s’appelle « crédit revolving » (mais je crois que le nom a été changé tant l’image du revolver évoquait le coup de fusil).

Finalement, Sacha Guitry était un jouisseur naïf : il croyait qu’on ne dépense de l’argent que pour acheter des biens de consommation. En réalité on dépense de l’argent pour acheter de l’argent : ça réduit le circuit de commercial et c’est autant de temps de gagné pour le profit financier. Futés les capitalistes

Friday, April 07, 2006

Citation du 8 avril 2006

« Libre penseur. Penseur suffirait. »

Jules RENARD - Journal 26 juin 1905

Mon dictionnaire habituel (TLF) me dit : « Libre(-)penseur : Qui s'oppose aux croyances installées et en particulier aux dogmatismes religieux, pour ne se fier qu'à ce qui est librement établi et prouvé par la raison ». Voilà qui nous éclaire sur l’opinion de Jules Renard. Pas de pensée à l’ombre des chapelles, quelle que soit l'obédience qu'elles nous imposent ; et pas de pensée sans rationalité.

Sur le premier point : « s’opposer au dogmatisme ». Je comprends bien que la superstition et la bigoterie fassent mauvais ménage avec la pensée, et que la liberté de la pensée par rapport à ces chaînes soit une condition de possibilité évidente de la pensée tout court. Toutefois, je doute que le rejet des croyances religieuses soit la condition pour que la pensée puisse prendre son envol. Je pense bien sûr aux Saints pères de l’Eglise, dont certains ont été d’éminents philosophes (Thomas d’Aquin !) ; mais je pense surtout à Pascal, dont l’œuvre apologétique est portée par la puissante invention d’un esprit que rien n’entrave ; ce qui nous mène au second point.

Sur le second point : ne se fier qu’à ce qui est « librement établi et prouvé par la raison ». Ça, c’est Descartes. Mais à ce compte, n’y a-t-il pas justement contradiction entre la liberté de la pensée et la preuve rationnelle ? Une pensée libre de toute superstition est-elle pour autant exempte de croyance, est-elle dans l'obligation de rejeter tout ce qu'elle ne peut pas démontrer logiquement, tout ce qui n'est pas strictement "rationnel" ? C’est une banalité de dire que les incroyants croient en l’incroyance. « Je crois que Dieu n’existe pas » ; « Je crois que l’âme s’anéantit après la mort ». Si les religieux veulent prendre appui sur cette incapacité de la raison à prouver contre eux l’absurdité de leur foi, ils ne font que jouer le jeu de leur adversaire : qui donc, sinon celui-ci, pourrait commettre l’erreur de vouloir limiter la pensée à ce qui est « rationnellement établi et fondé » ?

Lorsque Nietzsche écrit « Dieu est mort », il dépeint l’effroi de l’homme privé de ses appuis habituels. Mais il décrit aussi - et surtout - l’élan fabuleux de la liberté de l’esprit qui peut enfin créer ses propres valeurs. Et le domaine des valeurs ne s’embarrasse pas de démonstration : on prend celles qui existent, ou bien on en invente des nouvelles ; ça, même Descartes l’a dit.

Libres(-)penseurs, surtout, ne faites pas de la raison une nouvelle idole : ce serait remplacer la croyance en Dieu par une nouvelle forme de bigoterie.

Thursday, April 06, 2006

Citation du 7 avril 2006

« Les culs-de-jatte mettent l'équitation au dernier rang des arts »

Alphonse ALLAIS - Oeuvres posthumes

Voilà ce que j’appelle une évidence doublée d’une malveillance : évidence, parce que les culs-de-jatte n’ont évidemment rien à faire de l’art de l’équitation (encore qu’avec les « handi-sports » on ne s’étonne plus de rien) ; mais surtout malveillant, parce qu’un jugement de valeur ne devrait avoir rien à faire avec l’intérêt personnel. Supposez qu’on dise que la Joconde est un mauvais tableau simplement parce qu’on ne peut aller au Louvre pour le contempler, mais qu’en revanche la croûte qui est au musée du coin est d’une beauté à couper le souffle !

En réalité cette idée est très courante : il s’agit du dénigrement, qui est l’œuvre des ignorants, des impuissants, de tous ceux qui n’ont pas accès à un bien qui ravit tous les autres. Je dirai qu’il ne s’agit pas de jalousie, que la jalousie est au-dessus de ce dénigrement-là, parce qu’elle suppose l’envie du bien qu’on dénigre, et donc la connaissance de ce qu’il est. Le renard de la fable dit : « ils sont trop verts et bons pour des goujats », et il ment car il sait qu’ils sont mûrs à souhait… mais inaccessibles. En revanche le cul-de-jatte n’a aucune idée de ce qu’est l’équitation, on peut donc parfaitement supposer qu’il est de bonne foi. Peut-on lui reprocher d’ignorer les plaisirs de l’équitation ? Non, bien sûr. Simplement, dans la classification générale et universellement valable des arts, il place l’équitation au dernier rang, et ce faisant, il prétend juger aussi pour nous les bipèdes.

Le dénigrement du cul-de-jatte est donc celui d’un ignorant prétentieux. C’est la définition même de la bêtise, n’est-ce pas ?

Comment ? Vous contestez ? Vous dites que je ne connais pas de cul-de-jatte ? Et que mon jugement est bien méprisant ? Attendez un peu que je vous identifie: rayé de la liste des lecteurs !

Wednesday, April 05, 2006

Citation du 6 avril 2006

« Le vaisseau de Thésée était une galère à trente rames, que les Athéniens conservèrent. Ils en ôtaient les vieilles pièces, à mesure qu'elles se gâtaient, et les remplaçaient par des neuves. Les philosophes soutiennent les uns que c'était toujours le même, les autres que c'était un vaisseau différent. »

Plutarque - La vie de Thésée, 23

A partir de quand la remise en état d’une vieillerie produit-elle une copie - moderne - de l’ancien au lieu de sauvegarder l’ancien lui-même ? Exemple de débat stérile ou bien réflexion sur l’identité ?

Nous savons que notre organisme se renouvelle sans cesse : toutes nos cellules se reproduisent et en l’espace de dix ans nous avons complètement changé de corps - sauf nos cellules nerveuses qui ne se renouvelent jamais - Dans le Banquet, Platon évoque ce cas et en profite pour ajouter celui de nos opinions, nos souvenirs, nos sentiments. Ne sont-ils pas toujours renouvelés, et toujours différents ? Qu’est-ce qui ne change pas ? Et quand je dis « moi, je » est-ce que je désigne une réalité permanente, ou bien ne s’agit-il que du sujet du verbe qui va suivre ?

Ce n’est pas si difficile de répondre en partie du moins à cette question. Ouvrez Proust, à la page de « la petite madeleine » (Du côté de chez Swann) : le souvenir de la tante chez qui le petit Marcel goûtait avec ces miettes de gâteau trempées dans du thé, est un souvenir actuel ; rien ne le distingue du présent, dans la mesure où il ne s’agit que d’un sentiment. Certes il revoit la scène, peut-être même entend-il les voix. Mais ce qui apparaît comme toujours là, qui échappe donc à l’affaiblissement du souvenir, c’est le sentiment vécu sur le moment.

Le petit Marcel ne vous branche pas ? Alors, rappelez-vous du slow de l’été dernier, ou du parfum qui accompagnait vos émois. C’est une véritable réminiscence. Rien n’a changé, ces souvenirs sont inusables, indestructibles, même à 90 ans vous les aurez toujours aussi frais. Et vous radoterez en les racontant.

Maintenant, suffisent-ils à faire une identité ? Retour à la case mystère : que chacun réponde pour son propre compte.

Tuesday, April 04, 2006

Citation du 5 avril 2006

« L'histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l'intellect ait élaboré. Il fait rêver, il enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs… »
Paul Valéry
Lorsque Valéry écrit cela, c’est le début des années 30 ; l’Italie fasciste est poussée par Mussolini-Imperator à retrouver les fastes et la puissance de l’Empire romain : l’histoire s’écrit alors avec un « H » majuscule. C’est le passé…
Quand à nous, quel usage faisons-nous de l’histoire ? Il y a de cela plus de vingt ans, lorsque poussé par des universitaires éclairés on prétendit réformer l’enseignement de l’histoire à l’école, supprimer les chronologies au profit d'une histoire thématique : faire l'histoire des transports, de la ville et de la campagne, de la condition des travailleurs, etc., les associations - pas seulement de parents - se sont émues. « Quoi ? Plus de Clovis baptisé par St Rémy (et plus de vase de Soisson) ? Plus de Jeanne d’Arc, emmenant le Gentil Dauphin se faire sacrer à Reims, plus de Louis XIV recevant l’ambassadeur du Grand Turc à Versailles, plus de Napoléon face au soleil d’Austerlitz ? - Intolérable !» On sait que, quoiqu’on fasse, les peuples se retrouvent autour de héros ou d’événements fondateurs : c’est en ce sens qu’on les appelle « nation ».
Alors, demandez un peu autour de vous : A quoi sert l’histoire ? On vous répondra : « A ne pas refaire les mêmes erreurs que dans le passé, c’est même pour cela qu’on a un devoir de mémoire. ». Mais on voit encore mieux que l’enseignement que nous retenons de l’histoire, c’est qu’autrefois on était meilleurs, plus grands, plus beaux, et qu’il faut absolument retrouver cette splendeur dont nous avons été déchus. Rendez-nous l’Alsace et la Lorraine ! Algérie fran-çaise ! Général, nous voilà !
Soyons tous d’irréductibles gaulois, prêts à bouter l’ennemi héréditaire hors de France. Astérix contre Mussolini : quel beau programme.

Monday, April 03, 2006

Citation du 4 avril 2006

« Rien au monde ne peut empêcher l'homme de se sentir né pour la liberté. Jamais, quoi qu'il advienne, il ne peut accepter la servitude; car il pense. »
Simone Weil
Vous avez remarqué ? Simone Weil, avec un w, et non Simone Veil, avec un v : tous ceux qui ont confondu sont priés de revoir leur Encyclopédie habituelle avant de lire ce post (1).
Si vous passez le bac philo cette année, vous devez vous dire qu’une telle citation pourrait constituer un sujet de dissertation bien conventionnel, c’est à dire bien casse pieds. Spinoza, Rousseau, et tous les autres sont au rendez-vous. Ne croyez pas que je vais résumer ici leurs pensées…
Associons librement les idées plutôt, voir ce que ça donne :
1 - Pensée = liberté = homme. Donc, à l’envers : machine = contrainte = pas de pensée.
2 - Vu récemment (DVD), l’opéra d’Offenbach : Les Contes d’Offmann. Là dedans, une femme - nommée Olympia - est en réalité un automate (je me rappelle que Freud, commentant cette nouvelle (L’homme au sable) en tirera son concept d’inquiétante étrangeté - Das Umheimliche).
3 - J’ai été frappé par la chanson d’Olympia : c’est bien elle (cette femme - automate) qui chante. Mais elle parle d’elle à la 3ème personne (« Voilà la chanson d’Olympia… ») : pas de pensée parce que pas de Je pense. Descartes ? Non, car…
4 - … là dessus me revient la citation de Kant : « Le fait que l'homme puisse avoir le Je dans sa représentation, l'élève infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivant sur la terre. Par là, il est une personne… ».
5 - Ce qui ne veut pas dire seulement : pas de pensée donc, pas de Je (selon 3). Mais encore : pas de Je donc pas de personne (au sens moral) selon 4. Ce qui s’explique aussi par le fait qu’Olympia est un automate.
Et donc la chaîne Offenbach - Offmann - Freud - Kant, qu’est-ce que ça donne ?
Et bien ça donne un cours de philo… « Libre association » : vous y croyez, vous ?
(1) Simone Weil. Philosophe française (1909-1943). Etc…

Sunday, April 02, 2006

Citation du 3 avril 2006

« Vivre, c'est repousser quelque chose qui veut mourir. »

Nietzsche

« La vie est l'ensemble des forces qui s'opposent à la mort. »

Bichat

L’opération « Deux citations pour le prix d’une » reprend, mais pour aujourd’hui seulement.

C’est vrai que la comparaison est tentante. Ou plutôt leur affrontement. Pour Bichat, la vie est un ensemble de forces qui sont par nature différentes de la matière inanimée – d’où le label de vitalisme qu’on lui attribue – ce qui veut dire qu’entre l’organisme vivant et le cadavre il y a une différence de nature totale ; la vie, c’est cette force qui lutte contre son anéantissement. La mort est bien une réalité, mais elle est celle de l’organique (matière), et non de l’organisme (vivant).

Pour Nietzsche en revanche, si la mort est aussi une réalité, c’est qu’elle est déjà là, en nous, dans la vie. Elle est volonté de néant, de destruction par retournement de son agressivité contre soi-même. La mort, c’est la vie qui s’acharne à détruire la vie. C’est une force mortifère.

Mais ces deux approches sont néanmoins d’accord pour estimer qu’il existe un combat contre la mort et que c’est dans la vie même qu’il s’instaure. Qu’on lutte pour se maintenir en vie, ou qu’on use - comme le veut Nietzsche - d’excitant pour accroître le désir de vivre, c’est toujours au service de la vie que nous oeuvrons. Il n’est pas question de se laisser vivre, car l’ennemi à abattre, c’est thanatos, pulsion fondamentale, pas seulement de mort, mais aussi de destruction.

On retrouve donc Freud dans ce contexte, plus proche il est vrai de Nietzsche (Lou chérie (1) !!!) que de Bichat.


(1) Comme c’est mon jour de bonté (Cf. le début du post), je précise pour ceux qui l’auraient oublié, que Nietzsche et Freud ont fréquenté la même femme : Lou Andréas Salomé. Seul Nietzsche est mort syphilitique : preuve qu’il avait d’autres fréquentations.

Saturday, April 01, 2006

Citation du 2 avril 2006

« L'endroit le plus érotique d'un corps n'est-il pas là où le vêtement bâille ?... Celui de la peau qui scintille entre deux pièces ( le pantalon et le tricot), entre deux bords ( la chemise entrouverte, le gant et la manche) ; c'est ce scintillement même qui séduit, ou encore : la mise en scène d'une apparition-disparition. »

Roland BARTHES – Le plaisir du texte

Les Geishas sont enveloppées dans un incroyable paquet de vêtements. Elles ne montrent que leur nuque ; leur rituel de séduction arrive à une étape ultime lorsqu’elles laissent apercevoir un petit bout de la paume de leur main, entre le gant et la manche, précisément là où on met le parfum. Je ne doute pas que Roland Barthes dont on sait l’admiration pour le Japon (L'empire des signes), ne se soit inspiré de ces rites.

En tout cas, nous voici armés pour affronter la célèbre polémique : « comment distinguer entre l’érotisme et la pornographie ». Des réponses insipides du genre « la pornographie, c’est l’érotisme des autres » sont ainsi renvoyées aux oubliettes. L’érotisme est l’accélérateur du désir et non sa décharge ; il n’est pas non plus dans la suggestion de la transparence, ni dans la réduction du textile (du bikini à la mini-jupe) ; il est dans l’oscillation (le scintillement dit Barthes) entre le montrer et le cacher, l’apparaître et le disparaître. Ici, il ne s’agit pas d’apprivoiser l’angoisse de la disparition (comme dans le jeu du for-da découvert par Freud), mais de stimuler l’excitation dans la concentration du désir au point où son objet se montre dans son éphémérité.

Il y a quelques années, des vieux rabat-joie se sont offusquées parce que des gamines montraient leur nombril ! Entre le pull et le jean, un petite bande de peau, juste de quoi laisser voir l’ombilic (des rêves comme aurait dit Artaud - un peu de culture histoire de ne pas nous endormir). Pas de quoi fouetter un chat. Mais pas de quoi non plus s’extasier sur le raffinement : car ce qui manque ici, c’est bien le « scintillement ». Ça ne vibre pas.

Et le string des gamines de CM1 : ça vibre ?

Friday, March 31, 2006

Citation du 1er avril 2006


Avis : le comité de censure et de surveillance des blogs, considérant que l’ineptie et les contre vérités contenues dans ce blog présentent un danger d’aliénation mentale pour les usagers, a supprimé le message de ce jour et l’a remplacé par un exercice de calcul et de coloriage adapté aux capacités des lecteurs habituels de ce blog.
Nous informons ceux-ci que nous les surveillons également : au cas où ils ne feraient pas l’exercice de coloriage indiqué, nous serions dans l’obligation de prendre le contrôle de leur ordinateur et d’exercer des représailles à l’encontre de leur disque dur.
Nous avons les moyens de vous faire blogger proprement.

Thursday, March 30, 2006

Citation du 31 mars 2006

« A la cour, mon fils, l'art le plus nécessaire
N'est pas de bien parler, mais de savoir se taire. »

Voltaire L'Indiscret (1725)

Avoir de l’esprit et le faire savoir : voilà ce qui nous paraît avoir été le plus important dans ce Versailles de Louis XV. Et pourtant, voici que Voltaire nous dit : le plus important c’est de savoir se taire !

De savants calculs nous expliquent que nous passons peut-être 30 ou 35 ans de notre vie à dormir ; combien d’années de notre existence passons-nous à parler ? Une supposition : vous êtes novice dans un couvent, vous devez prononcer vos vœux, et on vous donne le choix entre le vœu de chasteté et le vœu du silence. J’en connais plus d’une (et même : plus d’un), qui ne sacrifieraient pas leur bavardage, même à ce prix !

Et qu’avons-nous à dire ? Un ingénieur américain, Shannon, fut chargé à la fin des années 40 par la Bell & Howells Cie de définir un critère de tarification des communications téléphonique pour un câble transatlantique. Il répond : « il ne faut pas tarifer les communications à la durée mais à la quantité d’information transmise. Voici comment mesurer l’information ». La théorie de l’information est née ce jour là, mais ce n’est pas notre affaire aujourd’hui. Mais l’idée d’une tarification qui taxerait moins pour un inepte et interminable bavardage que pour une conversation rapide et efficace est apparue fort improbable, parce que, à ce prix, la compagnie Bell & Howells aurait selon toute évidence fait faillite

La parole a rarement pour fonction de communiquer une information ; plus essentiellement elle sert à établir un lien affectif, et l’enfant qui commence à parler ne le fait que rarement pour dire ce qu’il veut, mais bien plus souvent pour occuper l’espace familial. Son babillage n’a pas besoin de signifier grand chose : il est là pour amorcer l’échange de signes : les gestes et les mots s’enchaînent car ils remplissent la même fonction

Pour l’adulte, savoir bien parler, c’est parfois savoir se taire… Parce que savoir se taire c’est savoir écouter pour en suite mieux parler ; encore parler.

Wednesday, March 29, 2006

Citation du 30 mars 2006

« La tête perdue, ne périt que la personne ; les couilles perdues périrait toute humaine nature. »
Rabelais – Tiers livre (chapitre 8)
Qui est mécontent du langage de notre bon Rabelais n’a qu’à méditer cette autre citation du même, au Tiers livre (ch. 20 cette fois) : « Si les signes vous fâchent, ô combien vous fâcheront les choses signifiées. » On voit ce que ça veut dire ici.
Rabelais décrit l’accoutrement du chevalier qui doit renforcer son armure au niveau de la « braguette », puisque c’est là que se situe sa partie la plus précieuse. Selon cette description, on comprend que la hiérarchie des fonction humaines est à revoir de fond en comble : la raison ne fait pas l’homme : elle fait l’individu. Les « organes de la génération » (ça va mieux comme ça ?) font l’homme ou plutôt l’espèce : un homme sans tête serait moins mutilé qu’un homme sans … (dites-le vous même)
C’est donc une double humiliation que nous impose Rabelais : la faculté de raisonner est peu de chose à l’échelle de l’espèce, disons donc de l’humanité. Première humiliation.
Et les mâles si fiers de leur puissance virile et de la promesse de jouissance qu’elle comporte doivent aussi en rabattre : ça ne sert qu’à se reproduire. C’est tout. Deuxième humiliation.
Eternel conflit qui oppose l’intérêt de l’individu et celui de l’espèce. Ainsi les fleurs s’épanouissent sur les plantes qui se dessèchent ; la louve attaque la meute des chiens pour défendre ses louveteaux. Mais l’homme, n’a-t-il pas pour caractéristique de détourner ces fonctions de reproduction à son bénéfice individuel, c’est-à-dire sa jouissance ? Chacun répondra à cette question selon son opinion personnelle. Mais nous avons sans doute plus d’une raison protéger nos génitoires.

Tuesday, March 28, 2006

Citation du 29 mars 2006

"Et Dieu dit : « Que la lumière soit ! » Et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne."

Genèse, 1, v. 3-4

Cet épisode intervient au début de la création ; il n’y a rien avant : création « ex nihilo » (à partir de rien) comme on dit. Pourquoi Dieu a-t-il créé le monde et l’homme ? Les Ecritures sont silencieuses sur la genèse de la Genèse : les voies de Dieu sont impénétrables. Mais il n’est pas impie - semble-t-il - de vouloir les deviner, puisque les théologiens ont depuis longtemps dit que la création manifeste la gloire de Dieu. Le Tout-puissant, incréé et seul Dieu, a créé le monde et l’homme pour se « prodiguer », pour manifester sa puissance. Pour s’admirer lui-même dans ses œuvres ? Pour être adoré par ses créatures ? Il avait donc besoin des hommes parce qu’il avait besoin d’être adoré ? Nous n’entrerons pas dans ces querelles, on en a brûlé pour moins que ça.

Mais, grâce à la Création, nous revenons à toi, le Narcisse du coin, toi dont il était question dans la Citation d’hier, toi qui t’admires comme si tu étais Dieu. Comment peux-tu échapper à la malédiction d’être amoureux de soi-même ? C’est simple : tu te crois Dieu, alors fais comme lui. Crée une oeuvre qui te ressemble, qui porte ta marque, qui extériorise ce que tu as de plus cher : ta pensée (écris donc !), ton allure (dessine tes vêtements), tes fantasmes (dessine, peint filme, que sais-je ??). Mieux : crée ton propre corps : fais du sport, du body-building, du fitness ; bref : crée ton idole et prosterne-toi devant elle.

Bénéfice ? Déjà, tu vas éviter de casser les pieds à tout le monde : au lieu de faire le Bébé qui demande à tous de dire qu’il est le plus beau, tu vas silencieusement admirer tes œuvres en te disant que ceux qui ne les comprennent pas ne les méritent pas. En suite ça va t’occuper : tes hobbies seront créatifs ; fini les après-midis téloche, bibine et clopes. Ça sera plus sain.

Et puis avec un peu de chance, tu vas trouver une communauté de gens qui auront la même passion que toi : ils te féliciteront parce qu’ils se réaliseront dans la même activité que la tienne. Et pour peu que tu leur renvoies l’ascenseur, alors tu gagneras l’admiration de ceux que tu estimeras vraiment ; c’est mieux que d’être admiré par des imbéciles.

Mais là il ne faudra pas être égoïste !

Monday, March 27, 2006

Citation du 28 mars 2006

« L’égoïste, c’est celui qui ne pense pas à moi. »

D’après Lucien Guitry

Avant de se demander si c’est bien ou mal d’être égoïste, demandons-nous ce que c'est.

1ère hypothèse : l’égoïste se révèle dans son indifférence à mon égard. Ça suppose qu’il ne s’intéresse pas à moi, que mes soucis lui importent peu. Si je lui en fais le reproche, il me répond : « Qu’est-ce que tu crois ? Tu n’es pas seul au monde ! J’ai aussi mes soucis, mes obligations, femme, enfants etc. Bref : c’est ton égoïsme qui se révèle dans ton reproche. ». Donc, l’égoïste, c’est l’autre.

2ème hypothèse : l’égoïste, c’est celui qui agit par intérêt, qui ne donne jamais sans être sûr de récupérer sa mise. La pure générosité, l’acte gratuit, il ne connaît pas. Tout se ramène à Lui. Que répond-il ? « Et la réciprocité alors ? Qu’est-ce que tu en fais ? Donner pour recevoir c’est là que commencent nos rapports. Sois généreux avec un pauvre : tu vas l’humilier. Les œuvres charitables le savent bien qui font payer d'un 1€ symbolique les vêtements qu’elles donnent , façon de les réintégrer dans le circuit normal. ». L’égoïste, c’est un type normal.

3ème hypothèse : l’égoïste ne pense qu’à lui-même. Banal. Mais s’il ne pense qu’à lui-même, c’est par narcissisme : non seulement il n’aime que lui-même, mais encore il est tellement intéressant que le monde entier devrait le remercier d’exister, car c’est par pure bonté qu’il se prodigue comme dit Sartre. Tragique. Car voilà Narcisse, amoureux de sa propre image reflétée par le miroir de la fontaine : il va mourir de ne pouvoir ni se détacher de la contemplation de lui-même, ni s’étreindre dans ce reflet liquide.

Dur, dur d’être narcissique !

Vous voulez une solution ? Alors, rendez-vous à demain.

A suivre

Sunday, March 26, 2006

Citation du 27 mars 2006

" Raisonnez tant que vous voudrez et sur les sujets qu'il vous plaira, mais obéissez ! "

Kant - Qu’est-ce que les lumières ?

Salut les jeunes ! Alors, ça y est ? Vous en avez assez de protester dans les amphis, vous pensez qu’il est temps maintenant de faire la grève, de manifester dans la rue, de bloquer, de sit-inner, d'aller affronter CRS, Gardes mobiles etc.. Vous savez ce qu’il en pense, Kant ?

Attention. Pas de mauvais procès à Kant, s’il vous plaît. Cette phrase, il la met dans la bouche de Frédéric II de Prusse, le despote éclairé qu’il loue d’avoir une police assez nombreuse et efficace pour ne pas redouter la sédition issue de la liberté de penser et d’exprimer ses pensées, qu’il n’a de ce fait pas peur d’octroyer à ses sujets. Trop de liberté tue la liberté.

Nos dirigeants disent-ils autre chose aujourd’hui ? J’en doute. Le pompon est détenu par les marines américains d’un porte-avion qui faisait relâche à Cannes au tout début de la guerre d’Irak. Enorme manifestation française à cette occasion. Que dit le porte-parole américain ? « Nous estimons démocratique qu’on manifeste contre la guerre en Irak, et nous sommes là pour ça ! », sous entendu: pour donner aux français une occasion de manifester leur désaccord. Ça c’est la quintessence de la démocratie. Merci Oncle Sam.

Mais le soi-disant nécessaire débat démocratique, alors à quoi il sert (1) ? Légalement à rien pour le moment, puisque vous avez élu vos représentants, c’est à eux de s’exprimer, pas à vous qui leur avez donné votre voix. Ce qu’ils ont fait en votant le C.P.E.

Que dit Kant ? L’être humain a besoin de raisonner, c’est indispensable pour forger sa raison, pour passer insensiblement de l’époque de la force brute (= abrutie) à l’ère des lumières. Il faut simplement que le Prince possède une puissante police pour laisser son peuple libre de raisonner, tout en le maintenant dans le « droit chemin » quand il déraille. Mais ce long processus de maturation doit aboutir à l’homme nouveau (homo democraticus), entièrement rationnel, qui comprendra que les décisions du despote éclairé (= par la raison) sont forcément les bonnes. D’où l’absolutisme des lumières : en obéissant à la loi, c’est à soi-même qu’on obéit (là encore : voir la note).

Ce consensus, aujourd’hui, il est invoqué : c’est la nécessaire adaptation aux lois de l’économie de marché qui impose l’abandon de l’idéal d’égalité et d’assistance aux plus démunis (droits créances) : soyez raisonnable ! Raisonnez tant que vous voudrez, mais obéissez.

« Obéissez, non pas à nous, hommes politiques, parce que de la politique nous n’en faisons plus. Obéissez aux nécessités de l’économie de marché, que nous révèlent nos grands économistes, et que nous convertissons en lois. » Compris, les jeunes ?

(1) Il faudrait développer un peu l’idée selon laquelle la rationalité démocratique, c’est ce sur quoi nous tombons tous d’accord, et non une norme définie a priori, même par un premier ministre. Question de vocabulaire ? Pas seulement.

Saturday, March 25, 2006

Citation du 26 mars 2006

Jacques Rouxel

Alors ça y est ! Vous y avez pris goût à l’image du dimanche ; vous en redemandez !

Bon d’accord, on va y aller. Mais ne croyez pas vous en tirer à si bon prix. Il faudra vous décarcasser un peu si vous voulez mériter la prochaine.

Pour en avoir une autre dimanche prochain, il faudra d’abord prouver que vous vous êtes intéressés à celle-ci en répondant au questionnaire suivant :

1 - Le Shadock détourne une citation bien connue : quelle est-elle ?

2 - Donnez le nom du célèbre écrivain français qui en est l’auteur.

3 - Comment s’appelle l’objet tenu par le Shadock dans sa patte gauche ?

Question subsidiaire pour départager les ex-aequos : Quelle est la vraie-solution du soi-disant non-problème qui est ainsi évoquée ?

Postez vos réponses avant le 1er avril à l’adresse suivante :

jeanpierre.hamel@gmail.com

Bonne chance !

Friday, March 24, 2006

Citation du 25 mars 2006

« Le moi se compose d'une âme, d'un corps et d'un vêtement. »

William James

Bonjour les fashion victimes ! C’est à vous que s’adresse la Citation du jour. A vous les toxicos de la fringue, à vous les damnés de l’accessoire et de la fripe, vous qui désespérez de vous délivrer un jour de votre addiction : voici William James - soi-même - qui vient vous réconforter.

Qu’est-ce que le moi ? C’est la conscience que j’ai de moi-même. Bon. Je suis donc une âme et un corps. Oui, mais je suis aussi ce que les autres voient de moi ; et pour autant que nos sociétés le permettent, je peux tenter de traduire cette intuition dans cette apparence. Et cette apparence, c’est le vêtement.

En m’habillant, certes, je me cache : je me protège des intempéries, et je dissimule aux autres ce que ma maman m’a appris à dissimuler. Mais je ne me contente pas de cela : en m’habillant, je me montre aussi.

Alors bien sûr cette exhibition peut être dissimulation : l’habit ne fait pas le moine. Elle peut encore être une dénaturation contre laquelle a été inventée la pratique du vendredi libre (où l’on s’habille un jour par semaine comme bon nous semble). Mais elle est aussi une traduction en terme de formes de couleurs etc. de cette personnalité que nous voulons être. Et pas seulement pour moi : aussi pour les autres - surtout pour les autres.

Alors vous, les fashion victimes, qu’est-ce qui fait de vous des victimes ?

C’est le changement permanent de la mode. Depuis longtemps on l’a dit : la mode, c’est ce qui se démode. D’où la nécessité de renouveler des vêtements encore utilisables ; ruineux, mais banal. Mais surtout la mode c’est ce qui fabrique, de façon collective, une personnalité, un moi vestimentaire. Et là le changement, incontrôlable par l’individu, devient très gênant ; je ne peux plus me « traduire » dans le vêtement. Bien au contraire : c’est lui qui me traduit, c’est à dire qui me transpose dans un style qui ne m’appartient pas, qui m’est imposé, qui devient une marque d’appartenance à un groupe (par exemple celui des Djeun’z ou des Seniors ou des Ménagères de moins de 50 ans (non, là je blague)).

Bref, voilà le diagnostic : les fashion victimes ont un nous à la place du moi.

Vous le saviez déjà ? Bon je ferai mieux demain.

Thursday, March 23, 2006

Citation du 24 mars 2006

« Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. »

Descartes - Discours de la méthode (1ère partie)

Voici le tout début du Discours de la méthode, monument de la langue française, fondement de la philosophie, fondation des sciences modernes, arrêtez-moi sinon il n’y aura plus de place pour autre chose dans ce billet.

Nous sommes vendredi, tout le monde est déjà fatigué (vivement demain), je ne vais pas vous faire le coup de l’exposé consacré à la la pensé analytique cartésienne comparée à la pensée scolastique. Non. Simplement ceci : vous avez là un rare (peut-être unique) exemple de l’ironie de Descartes. Car quelle curieuse preuve de son principe fondamental (« le bon sens chose du monde la mieux partagée ») que le sot contentement de chacun ; même les imbéciles y participent ; et surtout eux d’ailleurs, car, comme on le sait, la bêtise se caractérise par l’orgueil.

« - Bonjour monsieur, c’est pour l’Ifop. Pourriez-vous me dire si votre capacité de juger est -bonne, -médiocre, -nulle, -ne se prononce pas. » Ridicule. A ma connaissance Coluche (gloire à lui) est le seul à avoir utilisé ce texte sur scène, histoire de dire au public -médusé évidemment - « vous venez d’applaudir Descartes ».

Mais le plus drôle, c’est qu’en réalité, c’est sérieux : même avec les andouilles ça marche. Je veux dire : le Discours de la méthode est fait pour eux, pour leur apprendre à penser juste ; sinon il ne servirait à rien : à quoi bon expliquer comment il faut mener son entendement à ceux qui le savent déjà. Non. C’est fait pour ceux dont le cerveau a été déformé, ou pas formé du tout par les parents et les éducateurs. Car Descartes le dit : sortant du Collège de la Flèche, après son (équivalent-)bac, il découvre qu’il n’a appris que des âneries, qu’il faut tout repenser et jeter à bas ce fatras d’inepties.

Descartes : les professeurs ne lui disent pas merci.

Wednesday, March 22, 2006

Citation du 23 mars 2006

"Un intellectuel assis va moins loin qu'un con qui marche."

Michel Audiard - Un taxi pour Tobrouk (Dialogue du film)

Le pouvoir de l’intelligence sur les choses reste très limité: c’est même pour cela que l’esclavage a été inventé ; c’est moins fatiguant de faire travailler les autres, parce que si on se contente d’imaginer qu’on travaille, ça n’avance pas. De là à dire que ce sont les intellectuels qui ont inventé l’esclavage, il y a un pas que je n’oserai franchir.

Néanmoins beaucoup osent malgré tout se demander à quoi sert un intellectuel, qu’il soit assis, couché ou debout. D’ailleurs vous n’en avez jamais rencontré des « intellos », et vous vous en moquez éperdument. Vous croyez donc pouvoir vous passer des intellectuels ? Erreur !

Les intellectuels d’aujourd’hui sont partout sous des formes diverses. Ils sont les conseillers, les donneurs de leçons, ceux qu’on consulte pour le plus petit bobo. Certains sont même devenus des « techniciens », des gens qui ont réponse à tout, et vous avez besoin d’eux non seulement pour ça, mais parce qu’ils font partie de la cohorte des spécialistes dont les conseils inondent la presse et les ondes ; et vous les appréciez parce que vous croyez qu’il y a un spécialiste pour tout. Pour le régime spécial qui fait perdre des fesses et pas des seins, pour le psy spécialisé qui s’occupe du bébé, ou du couple, ou du chien, ou pour le conseiller particulier qui vous permettra de dénicher le compagnon idéal...

Les intellectuels et ceux qui leur succèdent sont donc non seulement ceux qui donnent du sens à votre vie mais encore ils sont ceux qui vous donnent confiance en elle. Et ils n’ont pas besoin de vous promettre la lune (ou le paradis) ; il leur suffit de vous faire croire que ce qui ne va pas dans votre existence peut s’arranger, et surtout, fonctionnant à l’inverse des confesseurs, ils vous disent que ce n’est pas de votre faute

Bref, l’intellectuel assis n’a plus besoin de marcher pour montrer son pouvoir ; il lui suffit de dire : « Lève-toi et marche ! »

Citation du 22mars 2006

« Laissez-moi fuir la menteuse et criminelle illusion du bonheur ! Donnez-moi du travail, de la fatigue, de la douleur et de l'enthousiasme. »

George Sand - La comtesse de Rudolstadt

Le bonheur n’est qu’une illusion criminelle. Seules la fatigue et la douleur du labeur sont réelles et souhaitables. C’est clair et net. Mais l’enthousiasme, que vient-il faire là-dedans ?

Supposons que George Sand veuille dire que c’est le travail et lui seul qui apporte non seulement la fatigue et la douleur, mais aussi la joie - et à lire ses écrits autobiographique, nous n’en doutons pas - alors nous comprenons que, pour elle, la création, douloureux enfantement de soi-même comme œuvre, est la source de la seule véritable félicité qu’est l’enthousiasme.

En effet le bonheur paresseux est une illusion pour George Sand : elle n’arrête pas de maudire sa paresseuse de fille, qu’elle accuse pratiquement de se prostituer pour avoir les facilités de la vie mondaine sans effort. Quand à elle, écrivain prolifique, elle avoue pourtant rechigner à se mettre à l’œuvre : comme nous tous (peut-être), elle ne travaille que dans l’urgence. Mais le bonheur du petit matin vient récompenser ses nuits de labeur noyées dans la fumée de son cigare.

Il y a une éthique du travail dont je me défie : faire dire (à un patron comme de juste), comme le fait Pagnol dans un de ses films (La fille du puisatier je crois), qu’un ouvrier qui use une pioche par mois ne peut être un mauvais homme, ça sent l’exploitation à pleine nez. C’est à celui qui travaille de se définir par rapport à son « œuvre » : s’il s’agit justement d’une œuvre alors oui,

L’enthousiasme vient payer les efforts et la sueur.

Monday, March 20, 2006

Citation du 21 mars 2006

« Il y a deux tragédies dans la vie. L'une est de ne pas obtenir ce que l'on désire ardemment.

L'autre est de l'obtenir. »

George Bernard Shaw

Première tragédie : le désir inassouvi. Pas de problème, c’est bien tragique.

Deuxième tragédie : le désir assouvi. Là c’est moins évident. Expliquons :

- d’abord Bernard Shaw ne dit pas « assouvi » ; il dit « obtenir ce que l’on désire ». Ce n’est pas du tout la même chose, car entre ce que nous désirons et ce qui nous satisfait pleinement il y a parfois une marge importante. Donc le tragique, c’est de comprendre que toute la peine qu’on s’est donnée pour obtenir ce qu’on désirait est peine perdue parce qu’on est déçu du résultat.

- Ensuite, à supposer que notre désir soit assouvi, c’est peut-être au prix d’une tragique conséquence. Nous tremblons qu’on devine nos fantasmes tant ils sont immoraux et asociaux. Mais s’ils devaient être réalisés, quelle catastrophe ! La civilisation s’est réalisée dit Freud le jour où le Droit a contraint les individus à renoncer à leurs plaisirs : preuve de l’impossibilité de les laisser s’exprimer.

Troisième tragédie : c’est qu’il n’y a pas d’autres possibilités. Nous sommes confrontés à cette alternative ou bien la première tragédie, ou bien la deuxième. Point final. Donc la vie est tragique.

Et alors, c’est tout ? Pas de message du philosophe ? Pas de recette pour sortir de ce dilemme ?

En cette période de troubles au quartier latin, des images, réminiscences de mai 68, me reviennent. Elles disaient : « Jouissez sans entraves » Facile. Mais comment faire, puisque le désir ne se satisfait pas d’être satisfait. Les petits étudiants de 68 ne se laissaient pas troubler : sur le mur de la librairie Larousse, en face de la Sorbonne, sous le dessin du pissenlit-Larousse qui s’égrène, ils avaient écrit : « Je sperme à tous vents… »(1).

Trop facile.

(1) Pour mémoire, le slogan de Larousse était à l’époque : « Je sème à tous vents. »

Citation du 20 mars2006

« Nemo plus juris ad alium transferre potest quam ipse habet. » (Personne ne peut transmettre à autrui plus de droits qu'il n'en a lui-même.)

Maxime juridique

Dans la théorie du contrat, cette sentence explique l’origine du droit : l’autorité du Législateur résulte d’une délégation de pouvoir concédée par les citoyens, qui tracent ainsi la frontière entre le domaine de la loi et celui de la vie privée. Beccaria (Des délits et des peines - 1764) s’est servi de ce principe pour démontrer l’illégalité de la peine de mort. On sait comment il fut entendu ! Mais l’argument mérité d’être considéré.

Nul ne peut prétendre avoir reçu mandat pour condamner à mort un criminel, parce que ce droit que personne ne possède (« Tu ne tueras point. » c’est le présupposé de Beccaria) ne peut être délégué à quiconque. La suppression de la peine de mort est donc non motivée par des considérations humanitaires, ni au nom de la civilisation ; c’est un argument juridique qui prévaut ici.

Mais il y a d’autres arguments.

La barbarie est un bon argument. Par exemple, pour la justification par l’exemplarité de la peine de mort. On dit « qu’importe que la peine de mort ne soit pas bien fondée, il suffit que les criminels soient moins nombreux grâce à elle pour que ce soit légitime. » Mais on pourrait compléter : « Et si ce n’est pas suffisant ressortons le pal, la roue, la croix. Ce sont les anciens qui avaient raison. » La férocité des anciens temps risque de n’être plus au goût du jour.

Mais il y a aussi un argument « métaphysique » : que savons-nous de la mort à la quelle nous condamnons le criminel ? Qui donc en est revenu pour nous raconter comment ça se passe ? Certes, nous supprimons une existence à titre d’éradication du mal, ou a titre de punition pour avoir empêché de vivre une victime (Talion). Mais ce faisant, que faisons-nous ? Anéantissons-nous une existence ? Envoyons-nous un pécheur comparaître devant son Créateur ?

Et s’il était accueilli par les vierges d’Allah ?

Saturday, March 18, 2006

Citation du 19 mars 2006

Magritte - Les vacances de Hegel

Comme vous avez tous été très sages cette semaine, vous avez droit à une belle image, ça vous reposera des citations. Elle s’appelle « Les vacances de Hegel », et elle est de Magritte.

Une image peut-elle remplir la même fonction qu’une citation ? Sûrement pas ; mais elle peut avoir la même structure. Une phrase est faite d’une articulation de signes : le sens de chacun est tributaire du sens de tous les autres, et bien sûr c’est réciproque. C’est comme un organisme. Or, ici, nous avons aussi une articulation de signes. Ça se lit de haut en bas : un verre (plutôt élégant) rempli d’eau ; un parapluie (également élégant) ; un fond absolument neutre, espace sans structure ni profondeur, simple surface colorée et mate, comme souvent chez Magritte.

Où est l’articulation ? Quel sens peut naître qui ordonne ces signes ? Pourquoi ne pourrait-on pas commencer par le parapluie pour finir par le verre d’eau ? Eh bien simplement parce qu’il y a le titre. Hegel nous dit-il. Donc, Hegel = dialectique ; donc verre d’eau + parapluie = la pluie et ce qui s’y oppose, le parapluie donc. La thèse et l’antithèse. Mais où est donc la synthèse ? Pas dans le glacis qui sert de fond, qui n’est là qui pour signifier la non signifiance d’un espace sans structure. Nous la retrouverons dans le titre : « Les vacances de Hegel ». Voilà, qui dit vacances dit souci du beau temps, promenades sous la pluie (donc : verre d’eau = pluie), donc parapluie pour ne pas se faire mouiller. Le sens du tableau, synthèse de ces éléments serait - par exemple - « Le petit père Hegel part en vacances, mais tout philosophe qu’il est, comme n’importe qui il est enquiquiné par la pluie d’un été pourri. »

S’agit-il bien d’une synthèse ? Pas sûr : la synthèse est dépassement de l’antithèse (qui elle-même est dépassement de la thèse) : elle dit donc autre chose, quelque chose qui vient après. Or ici, le titre constitue le contexte du tableau, il est ce qui ordonne dans le même présent tous les éléments qui y apparaissent, et non ce qui serait son accomplissement dans un ailleurs et un après.

Mais qu’importe ? Magritte n’est pas au programme de l’agrégation de philosophie, et si l’on tolère des « licences poétiques », pourquoi ne tolèrerait-on pas des « licences plastiques » ?

Friday, March 17, 2006

Citation du 18 mars 2006

« Sache que la fleur la plus belle est aussi la plus tôt fanée. Sur son parfum penche-toi vite. L'immortelle n'a pas d'odeur. »

Gide - Les nouvelles nourritures

Des pensées comme celle-ci nous touchent avant même qu’on sache exactement pourquoi, ni qu’on ait analysé leur contenu. Il y a une saveur de la pensée, comme il y a un parfum de la fleur.

Parfum de la fleur, signe de sa brièveté, beauté foudroyante concentrée dans l’instant, insipide diluée dans la durée. Voilà. C’est ce qu’il y a d’émouvant dans le choix d’Achille, entre une existence longue et obscure, et la vie brève mais étincelante du héros : sa mort est en réalité une apothéose, comme si tant d’intensité n’avait aucune chance de persister dans le monde des mortels.

Peut-on souhaiter être immortel ? Les grecs imaginaient les immortels « humains » comme des ombres regrettant la chaleur du soleil et de la vie : mieux vaudrait pour eux le néant. C’est qu’on est incapable de penser l’immortalité, pas plus que de penser l’éternité. La vie éternelle, la félicité indéfinie, qu’est-ce que c’est ? Si c’est notre vie terrestre moins la mort, alors quel ennui ! Recommencer indéfiniment la même existence, personne ne peut le supporter, c’est une vie de travailleur à la chaîne. Seul Nietzsche l’a imaginé possible, mais comme la limite qu’il faudrait atteindre pour prouver qu’on possède l’amour absolu de la vie.

Façon de dire que les épicuriens avaient raison : profitons de la vie tant qu’elle est là ; et profiter de la vie, c’est savoir tirer de chaque instant le maximum de plaisir. Y aurait-il donc aussi un parfum de la fleur même fanée ?

Thursday, March 16, 2006

Citation du 17 mars 2006

« La propriété, c’est le vol. »
Proudhon
- Papa, papa, dis papa, tu m’achètes un cerf-volant ?
- Pourquoi faire ? On en a un dans le coffre de la voiture. Vas le chercher.
- Mais c’est pas le mien , c’est celui de Fabien !
- Puisqu’il te l’a prêté pour les vacances, tu n’as qu’à t’en servir.
- J’en veux un à moi !
- Ecoute c’est idiot qu’est-ce que ça te donneras de plus qu’il soit à toi ? Il volera aussi bien qu’il soit à toi ou pas.
- Mais je pourrai le garder pour moi tout seul, personne ne pourra venir me le reprendre, ni s’en servir si je ne veux pas.
- Tu veux que je t’achète un cerf-volant uniquement pour empêcher d’autres que toi de s’en servir ? Tu n’es qu’un égoïste !
- Dis papa, pourquoi tu viens d’acheter une nouvelle maison : on était bien mieux dans l’ancienne que tu avais louée.
-…
- Papa, dis papa, tu me l'achètes ce cerf-volant ?