Thursday, June 06, 2013

Citation du 7 juin 2013


…il semble que notre attention, toujours attirée sur ce qui nous caractérise, le remarque plus que toute autre chose chez les autres.
M. Proust – A l'ombre des jeunes filles en fleurs (voir le texte en annexe)

Notre jugement sur autrui ne s’articule que sur nous-même. On peut lire la liste des exemples cités par Proust (voir en Annexe) s’il est nécessaire de s’en persuader : notre rencontre des autres se fait à partir d’une table de présence et d’absence d’un certain nombre de qualités, table définie par ce que nous sommes – ou croyons être : le myope repère le regard, le poitrinaire le souffle, le malpropre les mauvaises odeurs (1).
Mais enfin, qu’est-ce que c’est que cette subjectivité ? Est-elle bien faite des caractéristiques présentes en nous comme le suggère Proust ? Est-ce à dire que le semblable attire le semblable ? Et si je remarque systématiquement, moi qui suis un homme, les femmes blondes-à-forte-poitrine, il est évident que ce qui caractérise alors mon jugement, ce qui attire mon regard, ce n’est pas ce que je suis, mais ce que je désire.
Ce n’est donc pas seulement la ressemblance que nous remarquons, mais aussi ce dont l’absence creuse en nous un espace de désir. Et ça change tout.
Car s’il s’agit de retrouver chez les autres ce qui nous intéresse en nous-mêmes, alors c’est nous-mêmes que nous recherchons chez autrui : il s’agit d’un comportement narcissique.
Par contre si nous sommes attirés vers l’autre comme aimantés par un détail comme le timbre de sa voix, ses manières de bouger les mains ou de rejeter sa chevelure en arrière, c’est bien le désir de posséder ce que nous n’avons pas et qui nous manque.
On dira que bien sûr cette subjectivité nous renseigne plus sur ce que nous sommes que sur ce que sont les autres.
Et alors ?
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(1) Là, j’ai comme un doute : y aurait-il un de mes lecteurs qui aurait dans ses relations quelqu’un qui correspondrait à cette description (un grand fils en crise d’adolescence par exemple) afin de confirmer ?
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Annexe
" D'ailleurs il semble que notre attention, toujours attirée sur ce qui nous caractérise, le remarque plus que toute autre chose chez les autres. Un myope dit d'un autre : "Mais il peut à peine ouvrir les yeux" ; un poitrinaire a des doutes sur l'intégrité pulmonaire du plus solide ; un malpropre ne parle que des bains que les autres ne prennent pas ; un malodorant prétend qu'on sent mauvais ; un mari trompé voit partout des maris trompés ; une femme légère, des femmes légères ; le snob, des snobs. Et puis chaque vice, comme chaque profession, exige et développe un savoir spécial qu'on n'est pas fâché d'étaler. L'inverti dépiste les invertis, le couturier invité dans le monde n'a pas encore causé avec vous qu'il a déjà apprécié l'étoffe de votre vêtement et que ses doigts brûlent d'en palper les qualités, et si après quelques instants de conversation vous demandiez sa vraie opinion sur vous à un odontalgiste, il vous dirait le nombre de vos mauvaises dents. Rien ne lui parait plus important, et à vous qui avez remarqué les siennes plus ridicule. Et ce n'est pas seulement quand nous parlons de nous que nous croyons les autres aveugles ; nous agissons comme s'ils l'étaient. Pour chacun de nous, un dieu spécial est là qui lui cache ou lui promet l'invisibilité de son défaut, de même qu'il ferme les yeux et les narines aux gens qui ne se lavent pas, sur la raie de crasse qu'ils portent aux oreilles et l'odeur de transpiration qu'ils gardent au creux des bras, et les persuade qu'ils peuvent impunément promener l'une et l'autre dans le monde qui ne s'apercevra de rien. Et ceux qui portent ou donnent en présent de fausses perles s'imaginent qu'on les prendra pour des vraies. M. Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Gallimard, 1954, p. 384. 

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