
Friday, March 31, 2006
Citation du 1er avril 2006

Thursday, March 30, 2006
Citation du 31 mars 2006
« A la cour, mon fils, l'art le plus nécessaire
N'est pas de bien parler, mais de savoir se taire. »
Voltaire L'Indiscret (1725)
Avoir de l’esprit et le faire savoir : voilà ce qui nous paraît avoir été le plus important dans ce Versailles de Louis XV. Et pourtant, voici que Voltaire nous dit : le plus important c’est de savoir se taire !
De savants calculs nous expliquent que nous passons peut-être 30 ou 35 ans de notre vie à dormir ; combien d’années de notre existence passons-nous à parler ? Une supposition : vous êtes novice dans un couvent, vous devez prononcer vos vœux, et on vous donne le choix entre le vœu de chasteté et le vœu du silence. J’en connais plus d’une (et même : plus d’un), qui ne sacrifieraient pas leur bavardage, même à ce prix !
Et qu’avons-nous à dire ? Un ingénieur américain, Shannon, fut chargé à la fin des années 40 par la Bell & Howells Cie de définir un critère de tarification des communications téléphonique pour un câble transatlantique. Il répond : « il ne faut pas tarifer les communications à la durée mais à la quantité d’information transmise. Voici comment mesurer l’information ». La théorie de l’information est née ce jour là, mais ce n’est pas notre affaire aujourd’hui. Mais l’idée d’une tarification qui taxerait moins pour un inepte et interminable bavardage que pour une conversation rapide et efficace est apparue fort improbable, parce que, à ce prix, la compagnie Bell & Howells aurait selon toute évidence fait faillite
La parole a rarement pour fonction de communiquer une information ; plus essentiellement elle sert à établir un lien affectif, et l’enfant qui commence à parler ne le fait que rarement pour dire ce qu’il veut, mais bien plus souvent pour occuper l’espace familial. Son babillage n’a pas besoin de signifier grand chose : il est là pour amorcer l’échange de signes : les gestes et les mots s’enchaînent car ils remplissent la même fonction
Pour l’adulte, savoir bien parler, c’est parfois savoir se taire… Parce que savoir se taire c’est savoir écouter pour en suite mieux parler ; encore parler.
Wednesday, March 29, 2006
Citation du 30 mars 2006
Tuesday, March 28, 2006
Citation du 29 mars 2006
"Et Dieu dit : « Que la lumière soit ! » Et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne."
Genèse, 1, v. 3-4
Cet épisode intervient au début de la création ; il n’y a rien avant : création « ex nihilo » (à partir de rien) comme on dit. Pourquoi Dieu a-t-il créé le monde et l’homme ? Les Ecritures sont silencieuses sur la genèse de la Genèse : les voies de Dieu sont impénétrables. Mais il n’est pas impie - semble-t-il - de vouloir les deviner, puisque les théologiens ont depuis longtemps dit que la création manifeste la gloire de Dieu. Le Tout-puissant, incréé et seul Dieu, a créé le monde et l’homme pour se « prodiguer », pour manifester sa puissance. Pour s’admirer lui-même dans ses œuvres ? Pour être adoré par ses créatures ? Il avait donc besoin des hommes parce qu’il avait besoin d’être adoré ? Nous n’entrerons pas dans ces querelles, on en a brûlé pour moins que ça.
Mais, grâce à la Création, nous revenons à toi, le Narcisse du coin, toi dont il était question dans la Citation d’hier, toi qui t’admires comme si tu étais Dieu. Comment peux-tu échapper à la malédiction d’être amoureux de soi-même ? C’est simple : tu te crois Dieu, alors fais comme lui. Crée une oeuvre qui te ressemble, qui porte ta marque, qui extériorise ce que tu as de plus cher : ta pensée (écris donc !), ton allure (dessine tes vêtements), tes fantasmes (dessine, peint filme, que sais-je ??). Mieux : crée ton propre corps : fais du sport, du body-building, du fitness ; bref : crée ton idole et prosterne-toi devant elle.
Bénéfice ? Déjà, tu vas éviter de casser les pieds à tout le monde : au lieu de faire le Bébé qui demande à tous de dire qu’il est le plus beau, tu vas silencieusement admirer tes œuvres en te disant que ceux qui ne les comprennent pas ne les méritent pas. En suite ça va t’occuper : tes hobbies seront créatifs ; fini les après-midis téloche, bibine et clopes. Ça sera plus sain.
Et puis avec un peu de chance, tu vas trouver une communauté de gens qui auront la même passion que toi : ils te féliciteront parce qu’ils se réaliseront dans la même activité que la tienne. Et pour peu que tu leur renvoies l’ascenseur, alors tu gagneras l’admiration de ceux que tu estimeras vraiment ; c’est mieux que d’être admiré par des imbéciles.
Mais là il ne faudra pas être égoïste !
Monday, March 27, 2006
Citation du 28 mars 2006
« L’égoïste, c’est celui qui ne pense pas à moi. »
D’après Lucien Guitry
Avant de se demander si c’est bien ou mal d’être égoïste, demandons-nous ce que c'est.
1ère hypothèse : l’égoïste se révèle dans son indifférence à mon égard. Ça suppose qu’il ne s’intéresse pas à moi, que mes soucis lui importent peu. Si je lui en fais le reproche, il me répond : « Qu’est-ce que tu crois ? Tu n’es pas seul au monde ! J’ai aussi mes soucis, mes obligations, femme, enfants etc. Bref : c’est ton égoïsme qui se révèle dans ton reproche. ». Donc, l’égoïste, c’est l’autre.
2ème hypothèse : l’égoïste, c’est celui qui agit par intérêt, qui ne donne jamais sans être sûr de récupérer sa mise. La pure générosité, l’acte gratuit, il ne connaît pas. Tout se ramène à Lui. Que répond-il ? « Et la réciprocité alors ? Qu’est-ce que tu en fais ? Donner pour recevoir c’est là que commencent nos rapports. Sois généreux avec un pauvre : tu vas l’humilier. Les œuvres charitables le savent bien qui font payer d'un 1€ symbolique les vêtements qu’elles donnent , façon de les réintégrer dans le circuit normal. ». L’égoïste, c’est un type normal.
3ème hypothèse : l’égoïste ne pense qu’à lui-même. Banal. Mais s’il ne pense qu’à lui-même, c’est par narcissisme : non seulement il n’aime que lui-même, mais encore il est tellement intéressant que le monde entier devrait le remercier d’exister, car c’est par pure bonté qu’il se prodigue comme dit Sartre. Tragique. Car voilà Narcisse, amoureux de sa propre image reflétée par le miroir de la fontaine : il va mourir de ne pouvoir ni se détacher de la contemplation de lui-même, ni s’étreindre dans ce reflet liquide.
Dur, dur d’être narcissique !
Vous voulez une solution ? Alors, rendez-vous à demain.
A suivre
Sunday, March 26, 2006
Citation du 27 mars 2006
" Raisonnez tant que vous voudrez et sur les sujets qu'il vous plaira, mais obéissez ! "
Kant - Qu’est-ce que les lumières ?
Salut les jeunes ! Alors, ça y est ? Vous en avez assez de protester dans les amphis, vous pensez qu’il est temps maintenant de faire la grève, de manifester dans la rue, de bloquer, de sit-inner, d'aller affronter CRS, Gardes mobiles etc.. Vous savez ce qu’il en pense, Kant ?
Attention. Pas de mauvais procès à Kant, s’il vous plaît. Cette phrase, il la met dans la bouche de Frédéric II de Prusse, le despote éclairé qu’il loue d’avoir une police assez nombreuse et efficace pour ne pas redouter la sédition issue de la liberté de penser et d’exprimer ses pensées, qu’il n’a de ce fait pas peur d’octroyer à ses sujets. Trop de liberté tue la liberté.
Nos dirigeants disent-ils autre chose aujourd’hui ? J’en doute. Le pompon est détenu par les marines américains d’un porte-avion qui faisait relâche à Cannes au tout début de la guerre d’Irak. Enorme manifestation française à cette occasion. Que dit le porte-parole américain ? « Nous estimons démocratique qu’on manifeste contre la guerre en Irak, et nous sommes là pour ça ! », sous entendu: pour donner aux français une occasion de manifester leur désaccord. Ça c’est la quintessence de la démocratie. Merci Oncle Sam.
Mais le soi-disant nécessaire débat démocratique, alors à quoi il sert (1) ? Légalement à rien pour le moment, puisque vous avez élu vos représentants, c’est à eux de s’exprimer, pas à vous qui leur avez donné votre voix. Ce qu’ils ont fait en votant le C.P.E.
Que dit Kant ? L’être humain a besoin de raisonner, c’est indispensable pour forger sa raison, pour passer insensiblement de l’époque de la force brute (= abrutie) à l’ère des lumières. Il faut simplement que le Prince possède une puissante police pour laisser son peuple libre de raisonner, tout en le maintenant dans le « droit chemin » quand il déraille. Mais ce long processus de maturation doit aboutir à l’homme nouveau (homo democraticus), entièrement rationnel, qui comprendra que les décisions du despote éclairé (= par la raison) sont forcément les bonnes. D’où l’absolutisme des lumières : en obéissant à la loi, c’est à soi-même qu’on obéit (là encore : voir la note).
Ce consensus, aujourd’hui, il est invoqué : c’est la nécessaire adaptation aux lois de l’économie de marché qui impose l’abandon de l’idéal d’égalité et d’assistance aux plus démunis (droits créances) : soyez raisonnable ! Raisonnez tant que vous voudrez, mais obéissez.
« Obéissez, non pas à nous, hommes politiques, parce que de la politique nous n’en faisons plus. Obéissez aux nécessités de l’économie de marché, que nous révèlent nos grands économistes, et que nous convertissons en lois. » Compris, les jeunes ?
(1) Il faudrait développer un peu l’idée selon laquelle la rationalité démocratique, c’est ce sur quoi nous tombons tous d’accord, et non une norme définie a priori, même par un premier ministre. Question de vocabulaire ? Pas seulement.
Saturday, March 25, 2006
Citation du 26 mars 2006
Jacques Rouxel
Alors ça y est ! Vous y avez pris goût à l’image du dimanche ; vous en redemandez !
Bon d’accord, on va y aller. Mais ne croyez pas vous en tirer à si bon prix. Il faudra vous décarcasser un peu si vous voulez mériter la prochaine.
Pour en avoir une autre dimanche prochain, il faudra d’abord prouver que vous vous êtes intéressés à celle-ci en répondant au questionnaire suivant :
1 - Le Shadock détourne une citation bien connue : quelle est-elle ?
2 - Donnez le nom du célèbre écrivain français qui en est l’auteur.
3 - Comment s’appelle l’objet tenu par le Shadock dans sa patte gauche ?
Question subsidiaire pour départager les ex-aequos : Quelle est la vraie-solution du soi-disant non-problème qui est ainsi évoquée ?
Postez vos réponses avant le 1er avril à l’adresse suivante :
Bonne chance !
Friday, March 24, 2006
Citation du 25 mars 2006
« Le moi se compose d'une âme, d'un corps et d'un vêtement. »
William James
Bonjour les fashion victimes ! C’est à vous que s’adresse la Citation du jour. A vous les toxicos de la fringue, à vous les damnés de l’accessoire et de la fripe, vous qui désespérez de vous délivrer un jour de votre addiction : voici William James - soi-même - qui vient vous réconforter.
Qu’est-ce que le moi ? C’est la conscience que j’ai de moi-même. Bon. Je suis donc une âme et un corps. Oui, mais je suis aussi ce que les autres voient de moi ; et pour autant que nos sociétés le permettent, je peux tenter de traduire cette intuition dans cette apparence. Et cette apparence, c’est le vêtement.
En m’habillant, certes, je me cache : je me protège des intempéries, et je dissimule aux autres ce que ma maman m’a appris à dissimuler. Mais je ne me contente pas de cela : en m’habillant, je me montre aussi.
Alors bien sûr cette exhibition peut être dissimulation : l’habit ne fait pas le moine. Elle peut encore être une dénaturation contre laquelle a été inventée la pratique du vendredi libre (où l’on s’habille un jour par semaine comme bon nous semble). Mais elle est aussi une traduction en terme de formes de couleurs etc. de cette personnalité que nous voulons être. Et pas seulement pour moi : aussi pour les autres - surtout pour les autres.
Alors vous, les fashion victimes, qu’est-ce qui fait de vous des victimes ?
C’est le changement permanent de la mode. Depuis longtemps on l’a dit : la mode, c’est ce qui se démode. D’où la nécessité de renouveler des vêtements encore utilisables ; ruineux, mais banal. Mais surtout la mode c’est ce qui fabrique, de façon collective, une personnalité, un moi vestimentaire. Et là le changement, incontrôlable par l’individu, devient très gênant ; je ne peux plus me « traduire » dans le vêtement. Bien au contraire : c’est lui qui me traduit, c’est à dire qui me transpose dans un style qui ne m’appartient pas, qui m’est imposé, qui devient une marque d’appartenance à un groupe (par exemple celui des Djeun’z ou des Seniors ou des Ménagères de moins de 50 ans (non, là je blague)).
Bref, voilà le diagnostic : les fashion victimes ont un nous à la place du moi.
Vous le saviez déjà ? Bon je ferai mieux demain.
Thursday, March 23, 2006
Citation du 24 mars 2006
« Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. »
Descartes - Discours de la méthode (1ère partie)
Voici le tout début du Discours de la méthode, monument de la langue française, fondement de la philosophie, fondation des sciences modernes, arrêtez-moi sinon il n’y aura plus de place pour autre chose dans ce billet.
Nous sommes vendredi, tout le monde est déjà fatigué (vivement demain), je ne vais pas vous faire le coup de l’exposé consacré à la la pensé analytique cartésienne comparée à la pensée scolastique. Non. Simplement ceci : vous avez là un rare (peut-être unique) exemple de l’ironie de Descartes. Car quelle curieuse preuve de son principe fondamental (« le bon sens chose du monde la mieux partagée ») que le sot contentement de chacun ; même les imbéciles y participent ; et surtout eux d’ailleurs, car, comme on le sait, la bêtise se caractérise par l’orgueil.
« - Bonjour monsieur, c’est pour l’Ifop. Pourriez-vous me dire si votre capacité de juger est -bonne, -médiocre, -nulle, -ne se prononce pas. » Ridicule. A ma connaissance Coluche (gloire à lui) est le seul à avoir utilisé ce texte sur scène, histoire de dire au public -médusé évidemment - « vous venez d’applaudir Descartes ».
Mais le plus drôle, c’est qu’en réalité, c’est sérieux : même avec les andouilles ça marche. Je veux dire : le Discours de la méthode est fait pour eux, pour leur apprendre à penser juste ; sinon il ne servirait à rien : à quoi bon expliquer comment il faut mener son entendement à ceux qui le savent déjà. Non. C’est fait pour ceux dont le cerveau a été déformé, ou pas formé du tout par les parents et les éducateurs. Car Descartes le dit : sortant du Collège de la Flèche, après son (équivalent-)bac, il découvre qu’il n’a appris que des âneries, qu’il faut tout repenser et jeter à bas ce fatras d’inepties.
Descartes : les professeurs ne lui disent pas merci.
Wednesday, March 22, 2006
Citation du 23 mars 2006
"Un intellectuel assis va moins loin qu'un con qui marche."
Michel Audiard - Un taxi pour Tobrouk (Dialogue du film)
Le pouvoir de l’intelligence sur les choses reste très limité: c’est même pour cela que l’esclavage a été inventé ; c’est moins fatiguant de faire travailler les autres, parce que si on se contente d’imaginer qu’on travaille, ça n’avance pas. De là à dire que ce sont les intellectuels qui ont inventé l’esclavage, il y a un pas que je n’oserai franchir.
Néanmoins beaucoup osent malgré tout se demander à quoi sert un intellectuel, qu’il soit assis, couché ou debout. D’ailleurs vous n’en avez jamais rencontré des « intellos », et vous vous en moquez éperdument. Vous croyez donc pouvoir vous passer des intellectuels ? Erreur !
Les intellectuels d’aujourd’hui sont partout sous des formes diverses. Ils sont les conseillers, les donneurs de leçons, ceux qu’on consulte pour le plus petit bobo. Certains sont même devenus des « techniciens », des gens qui ont réponse à tout, et vous avez besoin d’eux non seulement pour ça, mais parce qu’ils font partie de la cohorte des spécialistes dont les conseils inondent la presse et les ondes ; et vous les appréciez parce que vous croyez qu’il y a un spécialiste pour tout. Pour le régime spécial qui fait perdre des fesses et pas des seins, pour le psy spécialisé qui s’occupe du bébé, ou du couple, ou du chien, ou pour le conseiller particulier qui vous permettra de dénicher le compagnon idéal...
Les intellectuels et ceux qui leur succèdent sont donc non seulement ceux qui donnent du sens à votre vie mais encore ils sont ceux qui vous donnent confiance en elle. Et ils n’ont pas besoin de vous promettre la lune (ou le paradis) ; il leur suffit de vous faire croire que ce qui ne va pas dans votre existence peut s’arranger, et surtout, fonctionnant à l’inverse des confesseurs, ils vous disent que ce n’est pas de votre faute
Bref, l’intellectuel assis n’a plus besoin de marcher pour montrer son pouvoir ; il lui suffit de dire : « Lève-toi et marche ! »
Citation du 22mars 2006
« Laissez-moi fuir la menteuse et criminelle illusion du bonheur ! Donnez-moi du travail, de la fatigue, de la douleur et de l'enthousiasme. »
George Sand - La comtesse de Rudolstadt
Le bonheur n’est qu’une illusion criminelle. Seules la fatigue et la douleur du labeur sont réelles et souhaitables. C’est clair et net. Mais l’enthousiasme, que vient-il faire là-dedans ?
Supposons que George Sand veuille dire que c’est le travail et lui seul qui apporte non seulement la fatigue et la douleur, mais aussi la joie - et à lire ses écrits autobiographique, nous n’en doutons pas - alors nous comprenons que, pour elle, la création, douloureux enfantement de soi-même comme œuvre, est la source de la seule véritable félicité qu’est l’enthousiasme.
En effet le bonheur paresseux est une illusion pour George Sand : elle n’arrête pas de maudire sa paresseuse de fille, qu’elle accuse pratiquement de se prostituer pour avoir les facilités de la vie mondaine sans effort. Quand à elle, écrivain prolifique, elle avoue pourtant rechigner à se mettre à l’œuvre : comme nous tous (peut-être), elle ne travaille que dans l’urgence. Mais le bonheur du petit matin vient récompenser ses nuits de labeur noyées dans la fumée de son cigare.
Il y a une éthique du travail dont je me défie : faire dire (à un patron comme de juste), comme le fait Pagnol dans un de ses films (La fille du puisatier je crois), qu’un ouvrier qui use une pioche par mois ne peut être un mauvais homme, ça sent l’exploitation à pleine nez. C’est à celui qui travaille de se définir par rapport à son « œuvre » : s’il s’agit justement d’une œuvre alors oui,
L’enthousiasme vient payer les efforts et la sueur.
Monday, March 20, 2006
Citation du 21 mars 2006
« Il y a deux tragédies dans la vie. L'une est de ne pas obtenir ce que l'on désire ardemment.
L'autre est de l'obtenir. »
George Bernard Shaw
Première tragédie : le désir inassouvi. Pas de problème, c’est bien tragique.
Deuxième tragédie : le désir assouvi. Là c’est moins évident. Expliquons :
- d’abord Bernard Shaw ne dit pas « assouvi » ; il dit « obtenir ce que l’on désire ». Ce n’est pas du tout la même chose, car entre ce que nous désirons et ce qui nous satisfait pleinement il y a parfois une marge importante. Donc le tragique, c’est de comprendre que toute la peine qu’on s’est donnée pour obtenir ce qu’on désirait est peine perdue parce qu’on est déçu du résultat.
- Ensuite, à supposer que notre désir soit assouvi, c’est peut-être au prix d’une tragique conséquence. Nous tremblons qu’on devine nos fantasmes tant ils sont immoraux et asociaux. Mais s’ils devaient être réalisés, quelle catastrophe ! La civilisation s’est réalisée dit Freud le jour où le Droit a contraint les individus à renoncer à leurs plaisirs : preuve de l’impossibilité de les laisser s’exprimer.
Troisième tragédie : c’est qu’il n’y a pas d’autres possibilités. Nous sommes confrontés à cette alternative ou bien la première tragédie, ou bien la deuxième. Point final. Donc la vie est tragique.
Et alors, c’est tout ? Pas de message du philosophe ? Pas de recette pour sortir de ce dilemme ?
En cette période de troubles au quartier latin, des images, réminiscences de mai 68, me reviennent. Elles disaient : « Jouissez sans entraves » Facile. Mais comment faire, puisque le désir ne se satisfait pas d’être satisfait. Les petits étudiants de 68 ne se laissaient pas troubler : sur le mur de la librairie Larousse, en face de la Sorbonne, sous le dessin du pissenlit-Larousse qui s’égrène, ils avaient écrit : « Je sperme à tous vents… »(1).
Trop facile.
(1) Pour mémoire, le slogan de Larousse était à l’époque : « Je sème à tous vents. »
Citation du 20 mars2006
« Nemo plus juris ad alium transferre potest quam ipse habet. » (Personne ne peut transmettre à autrui plus de droits qu'il n'en a lui-même.)
Maxime juridique
Dans la théorie du contrat, cette sentence explique l’origine du droit : l’autorité du Législateur résulte d’une délégation de pouvoir concédée par les citoyens, qui tracent ainsi la frontière entre le domaine de la loi et celui de la vie privée. Beccaria (Des délits et des peines - 1764) s’est servi de ce principe pour démontrer l’illégalité de la peine de mort. On sait comment il fut entendu ! Mais l’argument mérité d’être considéré.
Nul ne peut prétendre avoir reçu mandat pour condamner à mort un criminel, parce que ce droit que personne ne possède (« Tu ne tueras point. » c’est le présupposé de Beccaria) ne peut être délégué à quiconque. La suppression de la peine de mort est donc non motivée par des considérations humanitaires, ni au nom de la civilisation ; c’est un argument juridique qui prévaut ici.
Mais il y a d’autres arguments.
La barbarie est un bon argument. Par exemple, pour la justification par l’exemplarité de la peine de mort. On dit « qu’importe que la peine de mort ne soit pas bien fondée, il suffit que les criminels soient moins nombreux grâce à elle pour que ce soit légitime. » Mais on pourrait compléter : « Et si ce n’est pas suffisant ressortons le pal, la roue, la croix. Ce sont les anciens qui avaient raison. » La férocité des anciens temps risque de n’être plus au goût du jour.
Mais il y a aussi un argument « métaphysique » : que savons-nous de la mort à la quelle nous condamnons le criminel ? Qui donc en est revenu pour nous raconter comment ça se passe ? Certes, nous supprimons une existence à titre d’éradication du mal, ou a titre de punition pour avoir empêché de vivre une victime (Talion). Mais ce faisant, que faisons-nous ? Anéantissons-nous une existence ? Envoyons-nous un pécheur comparaître devant son Créateur ?
Et s’il était accueilli par les vierges d’Allah ?
Saturday, March 18, 2006
Citation du 19 mars 2006
Magritte - Les vacances de Hegel
Comme vous avez tous été très sages cette semaine, vous avez droit à une belle image, ça vous reposera des citations. Elle s’appelle « Les vacances de Hegel », et elle est de Magritte.
Une image peut-elle remplir la même fonction qu’une citation ? Sûrement pas ; mais elle peut avoir la même structure. Une phrase est faite d’une articulation de signes : le sens de chacun est tributaire du sens de tous les autres, et bien sûr c’est réciproque. C’est comme un organisme. Or, ici, nous avons aussi une articulation de signes. Ça se lit de haut en bas : un verre (plutôt élégant) rempli d’eau ; un parapluie (également élégant) ; un fond absolument neutre, espace sans structure ni profondeur, simple surface colorée et mate, comme souvent chez Magritte.
Où est l’articulation ? Quel sens peut naître qui ordonne ces signes ? Pourquoi ne pourrait-on pas commencer par le parapluie pour finir par le verre d’eau ? Eh bien simplement parce qu’il y a le titre. Hegel nous dit-il. Donc, Hegel = dialectique ; donc verre d’eau + parapluie = la pluie et ce qui s’y oppose, le parapluie donc. La thèse et l’antithèse. Mais où est donc la synthèse ? Pas dans le glacis qui sert de fond, qui n’est là qui pour signifier la non signifiance d’un espace sans structure. Nous la retrouverons dans le titre : « Les vacances de Hegel ». Voilà, qui dit vacances dit souci du beau temps, promenades sous la pluie (donc : verre d’eau = pluie), donc parapluie pour ne pas se faire mouiller. Le sens du tableau, synthèse de ces éléments serait - par exemple - « Le petit père Hegel part en vacances, mais tout philosophe qu’il est, comme n’importe qui il est enquiquiné par la pluie d’un été pourri. »
S’agit-il bien d’une synthèse ? Pas sûr : la synthèse est dépassement de l’antithèse (qui elle-même est dépassement de la thèse) : elle dit donc autre chose, quelque chose qui vient après. Or ici, le titre constitue le contexte du tableau, il est ce qui ordonne dans le même présent tous les éléments qui y apparaissent, et non ce qui serait son accomplissement dans un ailleurs et un après.
Mais qu’importe ? Magritte n’est pas au programme de l’agrégation de philosophie, et si l’on tolère des « licences poétiques », pourquoi ne tolèrerait-on pas des « licences plastiques » ?
Friday, March 17, 2006
Citation du 18 mars 2006
« Sache que la fleur la plus belle est aussi la plus tôt fanée. Sur son parfum penche-toi vite. L'immortelle n'a pas d'odeur. »
Gide - Les nouvelles nourritures
Des pensées comme celle-ci nous touchent avant même qu’on sache exactement pourquoi, ni qu’on ait analysé leur contenu. Il y a une saveur de la pensée, comme il y a un parfum de la fleur.
Parfum de la fleur, signe de sa brièveté, beauté foudroyante concentrée dans l’instant, insipide diluée dans la durée. Voilà. C’est ce qu’il y a d’émouvant dans le choix d’Achille, entre une existence longue et obscure, et la vie brève mais étincelante du héros : sa mort est en réalité une apothéose, comme si tant d’intensité n’avait aucune chance de persister dans le monde des mortels.
Peut-on souhaiter être immortel ? Les grecs imaginaient les immortels « humains » comme des ombres regrettant la chaleur du soleil et de la vie : mieux vaudrait pour eux le néant. C’est qu’on est incapable de penser l’immortalité, pas plus que de penser l’éternité. La vie éternelle, la félicité indéfinie, qu’est-ce que c’est ? Si c’est notre vie terrestre moins la mort, alors quel ennui ! Recommencer indéfiniment la même existence, personne ne peut le supporter, c’est une vie de travailleur à la chaîne. Seul Nietzsche l’a imaginé possible, mais comme la limite qu’il faudrait atteindre pour prouver qu’on possède l’amour absolu de la vie.
Façon de dire que les épicuriens avaient raison : profitons de la vie tant qu’elle est là ; et profiter de la vie, c’est savoir tirer de chaque instant le maximum de plaisir. Y aurait-il donc aussi un parfum de la fleur même fanée ?
Thursday, March 16, 2006
Citation du 17 mars 2006
Wednesday, March 15, 2006
Citation du 16 mars 2006
« Pour examiner la vérité, il est besoin, une fois dans sa vie, de mettre toutes choses en doute autant qu'il se peut. »
René Descartes - Règles pour la direction de l'esprit
Quatre points dans cette citation retiennent l’attention :
1 - Il s’agit d’examiner la vérité, donc de vérifier qu’elle mérite d’être considérée comme telle
2 - Qu’on doit le faire une fois dans sa vie
3 - Que ce doute doit affecter toutes choses (= toute connaissance) quelle qu’elles soient.
4 - Qu’on ne peut douter qu’autant qu’il se peut, autrement dit que le doute n’est pas une attitude mais la conséquence de solides raisons.
En cette période de regret et de débat sur l’affaire d’Outreau, l’évocation de la « culture du doute », nous convie à réfléchir au second point de cette citation.
« Une fois dans sa vie » : pas deux, pas trois, une et puis c’est fini. Le doute, il faut en sortir, sinon on est paralysé par l’hésitation, l’incertitude. Est-ce cela qu’on veut dire quand on parle de culture du doute ? Probablement, car comment des juges dont la fonction est de dire la loi pourraient-ils rester dans l’incertitude qu’ils ont pour métier de dissiper ? Imagine-t-on Salomon disant : « J’ai comme un doute, alors je vais couper l’enfant en deux parce que je ne sais pas à qui le rendre.». Bien sûr Salomon ne savait pas à qui le rendre, mais son célèbre jugement n’était qu’une ruse pour forcer la vérité à se dévoiler, autrement dit pour sortir du doute.
Douter, c’est douter d’abord de l’évidence, voilà ce que Descartes nous enseigne. On doute tant qu’on peut, tant qu’une preuve irréfutable ne nous oblige pas à y renoncer. On doute donc pour prouver.
Prouver, c’est prouver les preuves et, comme on le sait, en matière judiciaire les aveux ne sont pas preuves (sans quoi la torture serait toujours d’actualité). Quand sait-on qu’on a rencontré la preuve qui n’a plus besoins d’être prouvée ? Quand elle résiste au doute, car la vérité, c’est ce qui s’impose à qui ne veut pas la croire. Dans les affaires criminelles les preuves matérielles jouent à peu près ce rôle tant qu’elles existent ; et puis après, … on retrouve l’intime conviction des magistrats. Est-elle probante ?
Descartes quant à lui, avait cru nécessaire d’en appeler à l’infinie bonté divine pour éclairer le chemin de la vérité. Il sera difficile de faire mieux.
Tuesday, March 14, 2006
Citation du 15 mars 2006
« Connais-toi toi-même. Maxime aussi pernicieuse que laide. Quiconque s'observe arrête son développement. La chenille qui chercherait à bien se connaître ne deviendrait jamais papillon. »
Gide - Les nouvelles nourritures
Auguste Comte ironisait sur celui qui voudrait être à sa fenêtre pour se regarder passer dans la rue : cette critique de l’introspection est reprise par Gide, qui l’oriente vers sa nocivité pratique. C’est sûr que la chenille ne se demande pas si elle doit devenir papillon. Mais l’homme ne peut-il quant à lui se demander quel homme il va - il doit - devenir ? Vouloir opposer la spontanéité à la réflexion rationnelle, c’est sans doute intéressant mais est-ce réaliste ?
Bergson disait qu’on ne peut connaître l’avenir parce qu’il n’existe pas, et qu’il n’existe pas parce qu’il nous faut l’inventer. En devenir, nous mouvant sans cesse d’un passé immédiat à un avenir imminent, nous ne formons jamais une réalité stable comme un objet que nous - ou d’autres - pourrions étudier. De ce point de vue le précepte socratique est vain en effet, puisqu’on ne peut connaître ce qu’on est en train de devenir ; aucune essence éternelle à découvrir derrière le rideau des apparences, aucun statut social capable de déterminer notre nature, aucune hérédité pour nous définir.
Mais si nous ne pouvons nous définir du moins devons nous orienter notre évolution en tenant compte de ce que nous sommes devenus. Qui donc pourrait affirmer sans faire rire : « Aujourd’hui, j’étudie la physiologie des bigorneaux, mais hier je m'étais spécialisé en littérature chinoise - époque ming - ; je réfléchis à demain ; peut-être devrais-je faire une recherche sur la technique du béton pré-contraint… ». Même Sartre disant « l’existence précède l’essence » admet tout à fait que l’essence existe. D’ailleurs si la chenille n’a pas besoin de connaître le papillon qu’elle va devenir, celui-ci peut en revanche, réfléchir à sa condition papillonnante.
Le seul problème reste donc de savoir si nous sommes devenus le papillon que nous avons à être.
Monday, March 13, 2006
Citation du 14 mars 2006
"Connais-toi toi-même » et « Sois sage », c’est la même chose.
Platon Charmide
On connaît le paradoxe de la sagesse socratique ; conçue comme savoir indépassable, Socrate, au lieu de lui donner comme objet l’immensité et l’éloignement de l’Univers, lui assigne ce qu’il y a de plus proche de nous-mêmes, à savoir : nous-mêmes.
Science difficile car la proximité est justement ce qui empêche de connaître : où est le miroir qui me permettra de me voir moi-même pour m’étudier à distance d’objet ? Alors qu’Aristote conseillait de trouver un ami, fidèle reflet de nous-mêmes, Platon conseille de se tourner vers Dieu, Ame supérieure qui éclaire les âmes humaines en leur montrant ce qu'elles doivent être.
Car voilà la finesse : la sagesse n’est pas seulement science, elle est aussi art : celui d’agir opportunément par science ; le commandement socratique est au fond une maxime morale. « Connais-toi toi-même pour devenir ce que tu dois être » ; et peut-être même : « Compare donc ce que tu as fait de toi avec ce que tu aurais pu être ». La jeunesse est l’âge des projets les plus fous ; et des abandons encore plus déraisonnables. La sagesse, supposée apanage de la vieillesse est l’âge où la science n’éclaire plus que le chemin … des autres ! Car, si la sagesse et folie vont de paire, la folie du sage ne serait pas n’importe quelle folie : elle serait folie du vieillard qui croirait que le flambeau de la sagesse éclaire sa propre vie, qu’il y a encore un chemin à éclairer devant lui.
Socrate ne cherche donc pas la sagesse pour lui-même, mais pour éclairer les autres. Est-ce plus facile ? En tout cas c’est plus dangereux : qui donc aime savoir ce qu’il aurait dû être ?
A suivre
Sunday, March 12, 2006
Citation du 13 mars 2006
"S'il n'y avait pas la Science, combien d'entre nous pourraient profiter de leur cancer pendant plus de cinq ans ?"
Pierre Desproges - Extrait de Vivons heureux en attendant la mort
La morbidité est le fléau des temps modernes. Des naïfs croient que grâce à la médecine nous allons vivre très vieux et mourir en pleine santé : erreur. Plus on vit vieux, plus on a de « chances » de vivre longtemps en couches culottes, mangeant sa Blédine dans un fauteuil roulant... On demandait un jour au concours d’infirmières de réfléchir à une statistique montrant qu’en 20 ans le nombre des décès à l’hôpital (comparé à celui des décès à domicile) avait augmenté dans des proportions extraordinaires. Une candidate répond : « les gens meurent d’avantage à l’hôpital qu’à leur domicile parce qu’ils sont plus nombreux à mourir malades. C’est un problème de santé publique. » Donc autrefois, on mourait en pleine santé. C.Q.F.D.
Mais sous prétexte de lucidité n’allons pas verser dans un pessimisme encore plus morbide. Pascal comparait l’homme à un condamné à mort attendant dans sa cellule l’heure de son exécution. Mais la vie ne s’épanouit pas sur le terreau de la mort ; l’oubli, force active (Nietzsche), nous propulse vers l’avenir, ou plutôt ouvre le présent sur l’avenir de l’action. Desproges lui-même, son cancer, il en a fait un spectacle, il l’a dominé par son humour, il l’a vaincu en le ridiculisant. Bref il l’a détaché de lui-même, il en a fait une chose. On dit parfois qu’on exorcise nos démons par la parole. Ici on ne les exorcise pas, on les objective, on les englobe pour mieux les dépasser. C’est encore Pascal qui en parle le mieux.
Si le cœur vous en dit, relisez les fragments des Pensées consacrés au « roseau pensant »…