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Monday, April 11, 2016

Citation du 12 avril 2016

Mlle Anders, je ne vous avais pas reconnue toute habillée.
Roger Moore – Réplique du film L'Homme au pistolet d'or
Voici l’occasion de poser la question qui paraît trop banale pour qu’on l’ose : les vêtements, qu’est-ce que ça change ? Paradoxalement : Est-ce que le vêtement cache, ou bien est-ce qu’il montre ?


Voyez cette jeune fille : si vous la croisiez habillée, est-ce qu’elle retiendrait votre regard – ou, plutôt : est- ce que vous auriez le même jugement sur elle que si vous la voyiez nue comme à droite ? De même s’agissant du monsieur. Bien sûr il faudrait imaginer que cette image nue soit perçue comme étant banale, sur une plage (agrémentée d’un joli maillot de bain) ou bien dans un village naturiste. Mais je pense qu’il faut oser aller jusqu’à cette nudité frontale que montre nos images pour évaluer l’importance du vêtement.

Revenons à notre question : le trouble ressenti à la vue de la nudité empêche-t-il de voir l’essentiel, ou bien le révèle-t-il ? Les femmes en jugent-elles comme les hommes ? Pour ma part, je refuse de considérer le vêtement simplement comme ce qui couvre le corps de la femme (ou de l’homme), lui permettant d’être « pudique ». De même qu’une femme peut révéler certains traits de sa personnalité en se montrant nue, de même certains vêtements lui permettent de rendre visible cette personnalité. Non seulement voir le vêtement uniquement dans l’alternative pudique/impudique, c’est se montrer obsédé par le corps sexué, mais encore c’est oublier une chose essentielle : le vêtement est comme le masque ; tantôt il cache le visage de celui qui le porte ; tantôt il montre un autre visage – et il fait parfois les deux en même temps.
Maintenant puis que la polémique lancée par la ministre du droit des femme contre les collections de « vêtements pudiques » a mis l’affaire au premier plan, on peut admettre que ces vêtements revus par des grands stylistes permettent aux musulmanes de tirer parti de leurs vêtements qui alors montrent au lieu de cacher. Pourquoi pas ? Sauf que je me demande jusqu’à quel point les religieux vont laisser passer ça.

Ligne de hijabs de la marque Dolce & Gabbana.

Tuesday, April 02, 2013

Citation du 3 avril 2013



 Sur ses formes parmesanes, le peignoir de soie violette a des froissements pareils à des moues de lèvres, à des caresses timides et effleureuses
Péladan – Vice suprême – 1884

J’avoue humblement ne pas savoir exactement en quoi consistent les « formes parmesanes ». Je les suppose, sans prendre beaucoup de risques, plantureuses.
Restent les froissements du peignoir de soie, que j’essaie d’imaginer à l’aide de l’image ci-contre.
L’originalité de la citation de Péladan est de faire du tissu tantôt une expression du corps de la femme, devenant sa bouche, et même ses lèvres boudeuses. Et tantôt la main de l’homme qui timidement et en l’effleurant à peine, caresse cette peau de soie.
Tel est le pouvoir de la soie : être à la fois une seconde peau et la caresse qui la frôle.
Qu’on cherche bien : aucun autre textile – et surtout pas la fibre synthétique – n’est capable d’une telle prouesse : être l’exact symétrique de la tunique de Nessus (dont on rappellera qu’elle fut le vêtement empoisonné qui causa la mort d’Hercule et qui une fois enfilé ne fit qu’un avec son corps de sorte qu’il ne put jamais retirer cette seconde peau mortifère).
Maintenant, nous n’oublierons quand même pas les formes parmesanes. Portée par une femme qui fait du 36, jamais un peignoir de soie ne pourrait accomplir les prodiges que nous venons de détailler.

Friday, November 25, 2011

Citation du 26 novembre 2011

Chaque jour, nos vêtements épousent plus exactement notre personnalité, recevant la marque du caractère de celui qui les porte, si bien que nous hésitons à les laisser de côté, retardant le moment de le faire, leur administrant des soins médicaux et entourant leur départ de quelque solennité, comme nous le faisons pour notre corps.

Henry D. Thoreau – Walden ou la vie dans les bois (1854)

Récemment, répliquant à Céline, nous étions arrivés à l’affirmation que nos vêtements disent quelque chose de nous.

Oui, mais quoi ? Et comment ?

Thoreau nous l’explique : le vêtement prend progressivement les plis et la forme de notre corps, il l’exprime, il l’épouse, il devient peau et muscles, os et stature aussi bien que lui. A condition de le porter assez longtemps (et on devine que l’anti-consommateur qu’était Thoreau ne devait pas changer de chemise aussi souvent que nous) notre vêtement va prendre peu à peu la forme de notre personnalité.

Oui, vous avez bien lu : de notre personnalité, voilà ce que dit notre citation. Notre tempérament, nos sentiments, la coloration de notre humeur, tout cela s’imprime dans nos vêtements, on dirait même qu’on les y retrouve encore quand ils sont posés le soir, sur la chaise au pied du lit.

--> Telle est l’idée illustrée par Van Gogh avec sa célèbre paire de souliers (tableau commenté ici par Heidegger)

(On pourrait aussi évoquer la décoloration du tissu due à la transpiration du travailleur, l’usure aux genoux du pantalon du jardinier, les déformations de la robe de la femme de ménage. Mais aussi, la couleur du vêtement qui marque notre caractère – à moins que ce ne soient les coutumes de notre pays : le noir de la veuve, le blanc de la jeune fille, etc.)

Bref : tout ça pour en arriver à demander : qu’est-ce qui se passe quand vous mettez à la poubelle un vieux vêtement ? (1) Est-ce que ça vous gêne de perdre ainsi une part de vous-même – peut-être même était-ce un vêtement qui vous a bravement suivi dans les épreuves de la vie (comme la chemise-qui-fait-réussir de nos lycéens qui vont passer le bac ou le permis de conduire) ?

Ou alors, cherchez-vous à changer de caractère en changeant de chemise, ce qui reprend la pensée de Thoreau mais en l’orientant vers une nouvelle solution ?

Dans ce cas, n’attendez pas les soldes : filez chez Kiabi, la-mode-à-petit-prix !

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(1) D’ailleurs, le mettez-vous à la poubelle ? Ne faites-vous pas partie plutôt de ces gens qui, comme à l’égard des livres, se sentent mal de mettre leurs vieux vêtement dans une poubelle ? N’allez-vous pas les placer dans un conteneur qui en promet la réutilisation ? A moins que vous n’en fassiez des chiffons pour faire le ménage (Quoique ce ne soit pas gagné : j’ai eu une femme de ménage qui refusait de prendre nos vieux sous-vêtements, pourtant soigneusement lavés, pour nettoyer les carreaux – je n’ai jamais su quoi en penser).

Wednesday, November 16, 2011

Citation du 17 novembre 2011

Et puis je m’imaginais [le curé] pour m'amuser, tout nu devant son autel... Rien ne résiste à cette épreuve. On s'y retrouve instantanément. Il ne reste plus que les idées, et les idées ne font jamais peur. Avec elles, rien n'est perdu, tout s'arrange. Tandis que c'est parfois difficile à supporter le prestige d'un homme habillé. Il garde des sales odeurs et des mystères plein ses habits.

Louis-Ferdinand Céline – Voyage au bout de la nuit (1932)

Céline considère l’habit comme un masque – disons plutôt comme une façon de s’approprier une autorité sociale : c’est lui qui fait le curé. Du coup, la nudité n’est pas une nouvelle façon d’exister pour les autres, mais plutôt une manière de démasquer la réalité humaine.

Pourtant… Vous qui, étant enfant, avez maté sous les jupes de la maitresse, ou bien un peu plus grand dans le décolleté de la boulangère (ou qui avez flashé sur les biceps du maçon qui porte 2 parpaings dans chaque main) – oui, vous tou(te)s qui êtes troublé(e) par le corps humain, seriez-vous prêt à souscrire au jugement de Céline qui affirme que dénudé, l’autre parait enfin dans sa vérité, et que nul obstacle ne s’interpose alors entre ses idées et les nôtres ?

Et aussi, le vêtement n’est-il pas une façon de rencontrer les autres, et non pas de se dérober à eux ?

Je me rappelle d’une émission de critique littéraire animée par Frédéric Beigbeder qui avait pris le parti, pour une fois, de paraitre ainsi que ses invités nus sur le plateau de télé (1). Le fait qu’on ne l’ait pas rééditée atteste que l’idée n’était pas si bonne qu’on l’aurait cru.

Au fond, plutôt que de cacher, le vêtement dit quelque chose de nous, comme ces sociétés amazoniennes ou océaniennes où les hommes, entièrement nus, ne se montreraient pourtant pas sans un étui pénien qui donne à leur organe une forme très suggestive.

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(1) L'émission fit parler d'elle le dimanche 3 mars 2002 lors d'une édition spéciale "nu". Frédéric Beigbeder, les invités Noël Godin (l’Entarteur) et Guillaume Dustan (L’« Autopornographe »), ainsi que le public firent l'émission entièrement nu, avec pour thème d'émission "La provocation".

Sunday, January 25, 2009

Citation du 26 janvier 2009

La nudité, c'est pire qu'indécent, c'est bestial ! Le vêtement, c'est l'âme humaine.

Michel Tournier – Le fétichiste, p.309, in Le Coq de bruyère

Le problème, voyez-vous avec ce genre de citations, c’est qu’elles sont piquantes et évidentes. Tant et si bien qu’on les colporte sans trop se demander si on a raison de le faire.

Car enfin, si Tournier a raison, l’âme humaine est :

- visible ;

- interchangeable (on en change comme de chemises) ;

- facultative (elle disparaît avec la nudité)…

Et réciproquement, la nudité c’est :

- l’animal humain, c'est-à-dire un corps sans âme ;

- ce qui prive l’homme de son humanité ;

- s’exhiber sans vêtements c’est une injure faite aux autres.

Nous avions déjà abordé la question du vêtement il y a bientôt trois ans (déjà !), pour conclure qu’il avait juste l’inconvénient de n’exprimer que ce que la mode a retenu comme signe intéressant à manifester. Exit l’âme dans ce qu’elle a de personnel, et bonjour le stéréotype…

Alors, bien sûr tout le monde n’est pas une fashion victime… Il y a tous ceux qui choisissent leur habillement pour exprimer ce qu’ils veulent faire apparaître d’eux-mêmes. Leur vêtement est un discours, une déclaration concernant ce qu’ils sont.

Mais vous n’empêcherez pas les gens de la rue de décoder votre tenue d’abord en fonction de l’écart qui la sépare de la tenue à la mode.

Car le vêtement est un signe, et le signe fonctionne à partir des autres signes qui auraient pu figurer à sa place. Le petit chandail en cachemire à la place du pull à col cheminée de chauffeur poids lourds.

Dans la langue, tout n’est que différence, disait Saussure. Dans la mode aussi.

Sunday, July 06, 2008

Citation du 7 juillet 2008

Il n'y a plus de mode, rien que des vêtements.

Karl Lagerfeld – Extrait d'une Interview

La citation du jour, dans un souci de civisme, offre gracieusement cette promotion du gilet réfléchissant (du moment que quelque chose se met à réfléchir, on est pour).

Qu’est ce que la mode si ce n’est pas du vêtement ?

Réponse avec la promo du « gilet-jaune » : si c’est Karl Lagerfeld qui assure cette promo, c’est pour souligner le contraste entre l’utilité (ça peut vous sauver la vie), et le style : porter des lunettes de soleil la nuit (on comprend que le gilet jaune n’aille pas avec).

La mode, c’est le style, c’est ce qui n’a pas besoin d’être utile, c’est peut-être même ce qui se doit d’être inutile. D’ailleurs les fashion victims ne me démentiront pas.

…Je sens la contestation monter, et pas seulement du coté de ces pauvres victimes : la mode est utile, et il faut être singulièrement borné pour croire que les fringues n’ont pour fonction que de nous habiller pour nous protéger du froid (ou des autres). Les articles de mode (pour exclure le terme méprisable de « vêtement », et pour inclure les « accessoires ») jouent aussi le rôle de signe de ralliement. Car si le style était le seul critère de la mode, alors à chacun sa mode comme à chacun son style. C’est vrai de Karl Lagerfeld, car personne ne s’habille comme lui. Seulement, le beau Karl, il ne ferait pas une thune si chacun s’habillait comme bon lui semble plutôt que d’acheter sa griffe.

Non, nous avons besoin de marqueurs sociaux – ou esthétiques – et la mode en tient lieu, même si elle n’en est qu’un élément (ajoutons la voiture et les gadgets pour faire bonne mesure). Ceux qui pratiquent le nudismes le savent : il faut se retrouver dans des endroits bien spécifiques – telle plage privée par exemple – pour retrouver ces marqueurs.

Même les sauvages qui vont tout nus, ne sont pas si nus que ça : certains ont des peintures sur le corps pour se différencier des autres tribus ; d’autres ont des étuis péniens ou des ceintures à la quelle attacher leur zizi.

Moi, je rêve d’un défilé de mode chez les Nambikwaras

Friday, March 24, 2006

Citation du 25 mars 2006

« Le moi se compose d'une âme, d'un corps et d'un vêtement. »

William James

Bonjour les fashion victimes ! C’est à vous que s’adresse la Citation du jour. A vous les toxicos de la fringue, à vous les damnés de l’accessoire et de la fripe, vous qui désespérez de vous délivrer un jour de votre addiction : voici William James - soi-même - qui vient vous réconforter.

Qu’est-ce que le moi ? C’est la conscience que j’ai de moi-même. Bon. Je suis donc une âme et un corps. Oui, mais je suis aussi ce que les autres voient de moi ; et pour autant que nos sociétés le permettent, je peux tenter de traduire cette intuition dans cette apparence. Et cette apparence, c’est le vêtement.

En m’habillant, certes, je me cache : je me protège des intempéries, et je dissimule aux autres ce que ma maman m’a appris à dissimuler. Mais je ne me contente pas de cela : en m’habillant, je me montre aussi.

Alors bien sûr cette exhibition peut être dissimulation : l’habit ne fait pas le moine. Elle peut encore être une dénaturation contre laquelle a été inventée la pratique du vendredi libre (où l’on s’habille un jour par semaine comme bon nous semble). Mais elle est aussi une traduction en terme de formes de couleurs etc. de cette personnalité que nous voulons être. Et pas seulement pour moi : aussi pour les autres - surtout pour les autres.

Alors vous, les fashion victimes, qu’est-ce qui fait de vous des victimes ?

C’est le changement permanent de la mode. Depuis longtemps on l’a dit : la mode, c’est ce qui se démode. D’où la nécessité de renouveler des vêtements encore utilisables ; ruineux, mais banal. Mais surtout la mode c’est ce qui fabrique, de façon collective, une personnalité, un moi vestimentaire. Et là le changement, incontrôlable par l’individu, devient très gênant ; je ne peux plus me « traduire » dans le vêtement. Bien au contraire : c’est lui qui me traduit, c’est à dire qui me transpose dans un style qui ne m’appartient pas, qui m’est imposé, qui devient une marque d’appartenance à un groupe (par exemple celui des Djeun’z ou des Seniors ou des Ménagères de moins de 50 ans (non, là je blague)).

Bref, voilà le diagnostic : les fashion victimes ont un nous à la place du moi.

Vous le saviez déjà ? Bon je ferai mieux demain.