Showing posts with label ¤ Camus. Show all posts
Showing posts with label ¤ Camus. Show all posts

Thursday, January 04, 2018

Citation du 5 janvier 2018

Toutes les infortunes sont sœurs, elles ont le même langage, la même générosité, la générosité de ceux qui, ne possédant rien, sont prodigues de sentiments, payent de leur temps et de leur personne.
Honoré de Balzac – La peau de chagrin (1831)

La pauvreté est un état dont la vertu est la générosité.
Albert Camus – Carnets II (janvier 1942 - mars 1951)

De la générosité III
La générosité a un signe distinctif : elle donne sans compter, mais du coup on se demande si elle est à la portée de tout le monde : le nécessiteux qui fait appel à la générosité des autres peut-il à son tour être également généreux ? Et si oui, qu’a-t-il à donner ?
Si nous suivons nos Citations-du-Jour, nous pourrons répondre affirmativement car il peut donc y avoir toute sorte de générosités, et même ceux qui ne possèdent pas de ressources financières peuvent encore être généreux :
            - parce que même dans le dénuement, on a encore quelque chose qui est du temps, de la durée ; le retraité passe bénévolement une après-midi entière à trier le courrier pour l’Assoc’.
            - parce qu’étant vivants, les pauvres peuvent encore prodiguer leurs sentiments, comme pour la compassion ou les prières des dames patronnesses.
            - Albert Camus note pour sa part que la générosité est plutôt une vertu qu’un acte simplement objectif. La générosité réside dans la façon de donner plus que dans l’acte : on peut donner de son temps ou de son attention de plein de façons différentes, par ouverture aux autres – mais aussi par désir égoïste de se faire admirer.
Par nature la générosité consiste à ne pas distinguer le « mien » du « tien », mais il y a aussi des manières fort peu généreuses de donner à tout vent : le riche qui distribue des billets de banque fait peut être simplement preuve de prodigalité ; la belle femme ne ferme pas tout à fait la porte de la salle de bain est peut être exhibitionniste…


Simone de Beauvoir – Voir ici

Tuesday, April 18, 2017

Citation du 19 avril 2017

Le journaliste est l'historien de l'instant
Albert Camus – Editorial de Combat, 1er septembre 1944.

Lisons le texte de Camus (rapporté in extenso en annexe) et commentons-le chemin faisant :
« (Un journaliste), c’est … un historien au jour le jour, et son premier souci doit être de vérité. Peut-on dire aujourd’hui que notre presse ne se soucie que de vérité ? »
Ici, Camus pose la question, mais il considère que la réponse est suffisamment évidente : ne dit-on pas en effet que « Thucydide écrivait la guerre du Péloponnèse alors qu’elle se déroulait. » ? (1)

Il change alors de registre : le journaliste, c’est aussi celui qui veut être le premier à relater un événement : « Comme il est difficile de toujours être le premier, on se précipite sur le détail que l’on croit pittoresque ; on fait appel à l’esprit de facilité et à la sensiblerie du public. »
- Détaillons ce que nous venons d’apprendre : pour être le premier, le journaliste s’attache aux détails, à ce que ses confrères ont négligé de rapporter. Mais ça ne suffit pas : il faut aussi valoriser ces détails en montrant leurs aspects pittoresques – et si ça ne suffit pas encore : émouvants. Mais comment être particulièrement apprécié du public avec ça ? En étant le plus facile à lire et à comprendre. Et comme ça risque de n’être toujours pas suffisant, on va manipuler la sensibilité du public, de façon à ce que le détail émouvant émeuve (sic). « On crie avec le lecteur, on cherche à lui plaire quand il faudrait seulement l’éclairer. »

- Bon : où est le problème ?
Le problème dit Camus c’est que tout ça « donne toutes les preuves qu’on (= le journaliste) le méprise (= le public) » On a compris que Voici méprise ses lecteurs en les nourrissant avec de la pâté pour les cochons.
- Il ne reste plus qu’à dérouler la suite : « L’argument de défense est bien connu : on nous dit, « c’est cela que veut le public ! ». Non, le public ne veut pas cela ; on lui a appris pendant vingt ans à le vouloir, ce qui n’est pas la même chose. »
Et même c’est le moment, dit Camus de créer enfin la presse responsable de demain : « [De nos jours] (= 1944) une occasion unique nous est offerte au contraire de créer un esprit public et de l’élever à la hauteur du pays lui-même. »  Albert Camus,
-----------------------------
(1) Nicole Loraux – Thucydide a écrit la Guerre du Péloponnèse (Article de la revue Mètis 1986)
=================
Annexe :  « Qu’est-ce qu’un journaliste ? C’est un homme qui d’abord est censé avoir des idées. C’est ensuite un historien au jour le jour, et son premier souci doit être de vérité. Peut-on dire aujourd’hui que notre presse ne se soucie que de vérité ? Comme il est difficile de toujours être le premier, on se précipite sur le détail que l’on croit pittoresque ; on fait appel à l’esprit de facilité et à la sensiblerie du public. On crie avec le lecteur, on cherche à lui plaire quand il faudrait seulement l’éclairer. A vrai dire on donne toutes les preuves qu’on le méprise. L’argument de défense est bien connu : on nous dit, « c’est cela que veut le public ! ». Non, le public ne veut pas cela ; on lui a appris pendant vingt ans à le vouloir, ce qui n’est pas la même chose. [De nos jours] une occasion unique nous est offerte au contraire de créer un esprit public et de l’élever à la hauteur du pays lui-même. »

Albert Camus, éditorial de Combat, 1er septembre 1944.

Wednesday, March 23, 2016

Citation du 24 mars 2016

Celui qui accepte de mourir, de payer une vie pour une vie, quelles que soient ses dénégations, affirme du même coup une valeur qui le dépasse lui-même.
Camus – L’homme révolté

L’attentat terroriste est justifié /pour Camus/, si le meurtrier offre sa propre vie en compensation de celle qu’il arrache, au nom de valeurs qui le dépassent.
Brice Couturier – Les Idées claires Mourir pour des idées...
Les attentats terroristes soulèvent une horreur unanime et c’est à peine si ceux qui les commettent nous paraissent être des humains comme nous. Pourtant il y eut un philosophe pour justifier de tels attentats – du moins ceux qui sont commis par des « kamikazes » : c’est Albert Camus, dans L’homme révolté. Il y a deux ans, Brice Couturier consacrait à cette question cette chronique sur France culture. (1)
o-o-o
On peut lire ci-dessus une citation extraite du commentaire de Brice Couturier ; il y ajoute cette autre citation de Camus : « La révolte n’a qu’une manière de se réconcilier avec son acte meurtrier s’il s’y est laissé porter : accepter sa propre mort et le sacrifice. » (L’homme révolté, p. 252).
Bien sûr cette thèse entre en résonance avec les attentats djihadistes de Bruxelles, comme avec les autres attentats qui au Moyen-Orient tuent des quantités invraisemblables de pauvres gens innocents. Quoique ces victimes innocentes fassent saigner nos cœurs, ces attentats seraient justifiés à une condition : que le terroriste se constitue en martyre  de sa cause, c’est à dire, comme le souligne Camus, qu’en choisissant cette mort, il affirme du même coup une valeur qui le dépasse lui-même.
Nous sommes révoltés à l’idée que quelque chose puisse justifier ce qui nous paraît justement injustifiable. Qu’on puisse dire : « votre vie ne vaut rien ; elle n’est là que pour rendre plus extraordinaire le sacrifice que je fais de ma propre vie » c’est cela qui est horrible. On pourrait dire au terroriste : « Les bonzes du Vietnam se sont immolés par le feu sans tuer personne. En sacrifiant leur vie ils se sont comportés en martyrs montrant que leurs valeurs religieuses sont bien plus importantes que leur existence – mais ils n’ont pas cru nécessaire d’entrainer des innocents dans leur mort ».
Mais les kamikazes djihadistes nous mettent au défi : « Vous tremblez par peur de mourir ? Vous refusez de mourir pour vos valeurs ? Comparez à notre mort triomphante : mourir en martyr est bien plus souhaitable que continuer de vivre dans ce monde d’infidèles.
Convertissez-vous ! »
--> Nous pousser à renoncer à nos valeurs, là est la victoire du terroriste.
Camus ne l’a je crois pas dit, peut-être parce qu’il n’a pas connus nos terroristes : aujourd’hui, ce renoncement commence avec la haine des autres.
-------------------------------

(1) On y trouve cette remarque, que je livre à votre réflexion : « Et aujourd’hui, existe-t-il des causes pour lesquelles nous serions prêts à mourir ? Telle est la question posée par l'enquête de Radio France. On a bien peur de devoir répondre par la négative. »

Sunday, November 08, 2015

Citation du 9 novembre 2015

N’attendez pas le Jugement dernier. Il a lieu tous les jours.
Albert Camus
Vous parliez du Jugement dernier. Permettez- moi d'en rire respectueusement. Je l'attends de pied ferme: j'ai connu ce qu'il y a de pire, qui est le jugement des hommes. Pour eux, pas de circonstances atténuantes, même la bonne intention est imputée à crime.
Albert Camus
Si vous furetez sur le Net à la recherche de citations de Camus, vous tombez sur celle-ci : « N’attendez pas le Jugement dernier. Il a lieu tous les jours » qui est reprise maintes et maintes fois, y compris sur des T-shirts, sous le portrait du philosophe. Et du coup nous voilà un peu embarrassés, car il est exclu que le Jugement dernier, qui fait le bilan de votre vie – je dirais même l’ultime bilan, le bilan des bilans – puisse revenir chaque jour.
Heureusement, Camus a pris la peine de nous l’expliquer (citation suivante) : le Jugement dernier dont il parle est ce moment où les âmes après la pesée de leurs mérites et démérites voient les portes du Paradis ou le gouffre de l’Enfer s’ouvrir pour elles.

Jugement dernier – Ecole des Pays-Bas méridionaux 15ème siècle
Et ce n’est plus l’archange Gabriel qui préside à ce choix : ce sont nos frères humains. Ici, comme le montre ce triptyque, pas de salut à espérer : nous voici voués aux flammes de l’enfer sous la gardes de démons cornus – qui ne sont autres que nos semblables.
Bref, Camus retrouve la thèse de Sartre : l’enfer, c’est les autres. Mais il précise le sujet : même la bonne intention est imputée à crime. Lisant cela, je pensais à nos ministres qui sont chaque jour voués à l’enfer des commentaires pour tel ou tel propos, telle ou telle action (1). Quoiqu’ils fassent ils savent qu’ils seront critiqués. Et ceux qui les critiquent le font même quand ils savent que s’ils avaient le pouvoir ils feraient comme les ministres incriminés.
Car  ce qui compte, c’est justement de posséder le pouvoir.
--------------------------------------------

(1) Cf. la récente interview de Myriam el Khomeri crucifiée par Jean-Jacques Bourdin pour avoir ignoré le nombre de renouvellement possible d’un CDD… alors qu’elle est ministre du travail.

Monday, April 20, 2015

Citation du 21 avril 2015

… je ne sais pas posséder. Ce que j’ai, et qui m’est toujours offert sans que je l’aie recherché, je ne puis rien en garder. Moins par prodigalité, il me semble, que par une autre sorte de parcimonie : je suis avare de cette liberté qui disparaît dès que commence l’excès des biens.
Albert Camus – Préface de L'Envers et L'Endroit
Commentaire II
« Ce que j’ai, et qui m’est toujours offert sans que je l’aie recherché » : je force un peu le propos et je comprends : tout ce que je reçois est don et jamais dû.
Voilà une occasion de dire que tel est ma disposition d’esprit, et que je considère que c’est une vertu que la nature m’a généreusement accordé à la naissance et qui ne m’a jamais quitté depuis.
Peut-être, cher lecteur, sursautes-tu en lissant cela. Peut-être estimes-tu que celui qui affirme une pareille chose est un pigeon, qu’on peut le dépouiller ou du moins le priver de ce à quoi il a droit, puisque rien ne lui est dû. Voilà me dira-t-on : tu travaille dur pour celui qui t’a embauché – et au moment de te payer il te donne le tiers de ce qui avait été convenu et il te chasse si tu réclames. Est-ce une vertu que te partir le cœur léger ? Les ouvriers népalais sur les chantiers Qatari ont subi ce sort et on les considère comme victimes d’un esclavage moderne.
Qu’on s’entende bien : comme Camus, c’est d’abord par désintérêt pour la propriété  que je pense qu’on ne me doit rien : en clair je ne subordonne pas l’intérêt de ma tâche à l’argent qu’on veut la payer. Malgré tout, il ne s’agit pas de tenir pour rien le contrat qui me lie aux autres par le travail : si on a dit que ce travail-ci vaut tant, eh bien qu’on ne me refuse est scandaleux. Ce dont je parle concerne plutôt des dons que la vie accorde – ou refuse – pendant notre existence. L’amitié, l’intérêt pour mon travail (en dehors de la question du salaire comme on vient de le dire), la preuve d’affection, je reçois tout cela comme une grâce et non comme quelque chose qui va de soi.

Ne pas le recevoir est moins bien mais ce n’est pas une tristesse ; le recevoir est un bonheur. Du point de vue épicurien une telle disposition est bien une vertu.