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Thursday, June 23, 2016

Citation du 24 juin 2016

Je maintiens qu’il faut qu’il y ait des malheureux dans le monde, que la nature le veut, qu’elle l’exige, et que c’est aller contre ses lois en prétendant remettre l’équilibre, si elle a voulu du désordre. […] L’univers ne subsisterait pas si la ressemblance était exacte dans tous les êtres ; c’est de cette dissemblance que naît l’ordre qui conserve et qui conduit tout.
Sade – Les 120 journées de Sodome
Commentaire 1 –
A la question « Faut-il qu’il y ait des malheureux dans le monde ? » (1) beaucoup répondront par la négative, mais ils ajouteront que le monde continue de tourner pourtant, bien qu’il y en ait beaucoup. Si la nature le veut, et même si c’est mal, laissons faire – de toute façon nous n’y pouvons rien – rien d’autre que bouleverser et rendre pire ce qui est déjà mauvais. Un exemple ? Donnez des médicaments aux africains subsahariens ; sauvez les lépreux et les tuberculeux ; éradiquez les épidémies et les moustiques ; évitez aux bébés de mourir en bas âge et aux femmes en couches de se vider de leur sang. Maintenant que se passe-t-il ? Les populations s’accroissent, les bouches à nourrir se multiplient – mais les ressources s’accroissent-elles ? Avez-vous les moyens de fertiliser les déserts ? D’enrichir le peuple pour qu’il achète au loin de quoi survivre ?
Bon : laissons faire et donnons des sous à Médecins sans frontières…
- Mais nous n’avons pas encore tout lu dirait-on : car ce que dit Sade, c’est il faut qu’il y ait des malheureux parce que la Nature le veut ! Qu’importe que ce soient les africains ou les chinois – ou nous mêmes ? La nature a horreur de l’uniformité : que tout le monde soit également heureux, et c’est le désordre.
Vous ne croyez pas Sade ? Regardez un peu : si tous les chinois et tous les indiens veulent avoir leur auto, imaginez un peu ce que ça va faire à la Planète ? Alors, pensez : si les africains subsahariens s’y mettent !
La suite à demain, si vous le voulez bien…
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(1) A ma connaissance cette question n’a pas été soumise à la sagacité des nos candidats bacheliers. C’est un tort.

Tuesday, March 08, 2016

Citation du 8 mars 2016

Il y a un principe bon qui crée l'ordre, la lumière et l'homme. Il y a un principe mauvais qui crée le chaos, les ténèbres et la femme.
Pythagore

Quel philosophe êtes-vous ? Celui qui dit : Ah… Pythagore ! En voilà un qui connaissait bien les femmes ! Ou bien celui qui remarque : Tiens, Pythagore est manichéen ?
Vous avez vu le calendrier ?


Bon oublions sa remarque sur les femmes – donc : Pythagore était manichéen ?
Selon les manichéens, et selon Pythagore, deux principes sont nécessaires pour expliquer le monde tel qu’il existe : une matière première inorganisée et des rapports géométriques qui vont en l’organisant porter à l’existence tout ce que nous voyons. Dont acte. En passant, Pythagore fonde les principes de la numérologie dont beaucoup de nos contemporains sont friands.
Pythagore est donc non seulement un homme qui connaît bien les femmes, mais encore un fondateur de la numérologie. What else ?
Eh bien Pythagore est aussi le précurseur du mouvement vegane. Ecoutez ce qu’en dit Ovide : « /Pythagore/ fit un crime à l’homme de charger sa table de la chair des animaux : « Cessez, mortels, de vous souiller de mets abominables ! Vous avez les moissons ; vous avez les fruits dont le poids incline les rameaux vers la terre, les raisins suspendus à la vigne, les plantes savoureuses et celles dont le feu peut adoucir les sucs et amollir le tissu ; vous avez le lait des troupeaux, et le miel parfumé de thym ; la terre vous prodigue ses trésors, des mets innocents et purs, qui ne sont pas achetés par le meurtre et le sang. (...) Chose horrible ! des entrailles engloutir des entrailles, un corps s’engraisser d’un autre corps, un être animé vivre de la mort d’un être animé comme lui ! » - Ovide
Eh bien ? Vous  vous déclarez prêt à lire les œuvres complètes de Pythagore ? Vous tombez bien : il n’a rien écrit.



Thursday, November 19, 2015

Citation du 20 novembre 2015

Dieu n’existe pas, ou bien il n’en vaut pas la peine.
Christiane Taubira – Interview de Télérama n° 3436 (p. 157)
Et Jésus dit: Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font.
Luc 23 :24
Alors, on veut bien croire que le Bataclan n’est pas un endroit que doit fréquenter Dieu, mais quand même : que faisait-Il vendredi dernier à 21h20 ? A moins de supposer qu’Il ait cédé la place à Allah le Très-Grand venu châtier les infidèles idolâtres ?

…Nous voici en présence d’un thème fréquemment abordé, celui de l’invraisemblance du mal dans un monde gouverné par la puissance du bien. Sommes-nous comme le pauvre Job mis à l’épreuve du mal afin de prouver notre foi en la Toute-puissance de Dieu, même incompréhensiblement injuste ?
Nous laisserons à d’autres le soin de théologiser sur le sujet, et nous nous en tiendrons à notre propre expérience existentielle : notre raison vacille devant cet exemple de fureur assassine, qui tue de sang-froid, voire même avec amusement et détachement. Ces hommes ne sont pas ivres, ils ne sont pas drogués (du moins on le supposera), et ils nous terrorisent par leur humanité tranquille ; ils n’en tirent même pas une jouissance sadique. S’agit-il d’une manifestation du mal absolu, celui que Kant croyait inaccessible aux hommes parce qu’il suppose qu’on fasse le mal par devoir, sans en tirer aucun plaisir ? (1)
- La Bible répond que nous devons nous incliner devant le mal parce que Dieu a ses raisons qui nous sont inaccessibles. Il nous faudrait alors avoir la foi du charbonnier. – Mais si la fille du charbonnier était allée danser au Bataclan vendredi dernier, qu’est-ce qu’il en penserait aujourd’hui ?
- Jésus demande de pardonner aux criminels : ils ne savent pas ce qu’ils font.
Peut-on plutôt plaider l’ignorance ? Comment est-ce possible ? L’inconscience ne convient pas bourreaux lorsqu’ils revendiquent les horreurs qu’ils commettent affirmant que ce qu’ils font est le bien.
- Les pires criminels font le mal en disant que c’est le bien.
Ainsi entre le Bien et le Mal il n’y aurait que la différence d’un jugement. Moyennant quoi on rejoint l’affirmation de Jésus : On peut faire le mal sans savoir qu’on le fait.
Mais aussi c’est très inquiétant : nous mêmes, supposons qu’on nous ait livré  Abaaoud vivant. L’aurions-nous livré aux juges, ou bien l’aurions nous attaché tout vif à l’arrière du 4x4 pour lui montrer ce qu’il a fait subir aux infidèles ?
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(1) Pour Kant le Mal absolu consisterait à faire le mal pour le mal, sans croire que c’est le bien et sans en tirer un plaisir particulier;

Friday, August 24, 2012

Citation du 24 août 2012


Le bien et le mal n'existent pas. Le bien et le mal sont les deux faces inversées d'un même principe. Au fond, ce n'est que des mots. On s'en sert pour qualifier les forces qui façonnent le monde. Elles ne sont pas antagonistes mais complémentaires. La seule différence est que ce qu'on appelle le mal est plus avantageux que le bien, ou mieux rémunéré.
Jean Dutourd – Journal intime d'un mort


Houlà ! Ça confusionne pas mal ici ! Car, le Bien et le Mal, ou bien ils existent, ou bien ils n’existent pas ; et s’ils n’existent pas ils ne peuvent en tout cas pas être complémentaires. Et encore moins être des forces qui façonnent le monde.
En plus : si le mal est le plus avantageux, pourquoi n’est-il pas alors défini comme étant le bien ?
On peut pardonner à Jean Dutourd la confusion de sa pensée en disant qu’il ne s’agit après tout que d’un journal. On peut admettre en effet que dans l’extrait d’un Journal intime, il puisse y avoir des trous, des sous-entendus, et qu’il suffit de restituer tout ça pour que ça marche. Essayons.
1 – On supposera donc que ce qui n’existe pas, c’est le Bien et le Mal absolus, métaphysiques, avec des qualités opposées qui en font de l’un un Etre et de l’autre un Non-Etre. Le Bien et le Mal dont parle Dutourd existent bien, non pas certes l’un par rapport à l’autre, mais l’un et l’autre par rapport à un jugement extérieur.
2 – Ce jugement porte sur leur caractère avantageux. Le cynisme qui consiste à dire que le Bien – comme le Juste (cf. Platon) – c’est ce qui nous est avantageux, est ici évité par une simple inversion : c’est ce qu'on appelle le Mal qui est plus avantageux que le Bien. On veut dire alors que le Bien est ce qui couronne l’effort et la constance dans l’effort. Ce jugement est un jugement moral, dans le genre de l’aphorisme de Kierkegaard : Ce n'est pas le chemin qui est difficile, c'est le difficile qui est le chemin. (Cité le 8 septembre 2006).
3 – Toutefois, la subjectivité ne suffit pas totalement à établir le Mal et le Bien. Si le Mal est l’« avantageux » alors il n’est pas une illusion, car il implique des forces efficaces, agissant dans le monde. Le Mal et le Bien, constituent les forces qui façonnent le monde.
4 – Et donc il est néfaste de vouloir chasser le Mal : puisque le Bien et le Mal sont des forces indispensables du monde réel, vouloir déraciner le Mal, c’est aussi vouloir détruire le monde.
… Un peu comme avec cette fable africaine (que je cite de mémoire) : il y avait un arbre qui donnait deux fruits d’apparence identique, mais différents en nature : l’un était succulent  et bon pour la santé ; l’autre était un poison violent. Un homme cueillit un de ces fruits, et malgré le danger il y mordit. Il fut rassasié, car il était tombé sur le bon fruit.
Le lendemain l’arbre était mort.

Thursday, August 25, 2011

Citation du 26 aout 2011

Rappelle-toi cette maxime quasi évangélique : Fais aux autres ce que tu ne veux pas qu’ils te fassent ; avec cette maxime tu iras loin.

Huysmans – A rebours, ch. 6 (p.120)

D’où vient qu’on imagine que les maximes nous inciteraient uniquement à faire le bien d’autrui ?

Des Esseintes, le personnage central de A rebours, aime la dégénérescence et il en tire cette maxime qui va dans la direction du mal : c’est par là qu’on ira loin, même si on prend le chemin qui va à rebours des autres.

L’idée dont il faut se défaire, c’est qu’une maxime devrait être strictement morale ; contre quoi il convient d’évoquer Kant : Une maxime est un principe choisi librement par un individu et d'après lequel il dirige sa conduite (1). Rien de plus.

Si nous nous en tenons maintenant au contenu pratique de la maxime citée aujourd’hui, on voit que les rapports à autrui sont placés sous le signe de l’anticipation. Partant de l’idée que les autres veulent me faire ce qui ne me conviendrait pas, la sagesse consiste à anticiper en le leur faisant subir en premier.

On reprochera au héros de Huysmans de se situer strictement et uniquement dans un monde qui s’achève : quel avenir si l’on doit renier amour, générosité, plaisir de la confiance et de l’amitié ? Plus d’amour du prochain ? Plus de joue droite tendue au soufflet que vient de recevoir la joue gauche ? Quel est donc ce monde de haine et de violence assumées ?

On se rassurera : ce monde n’est pas le nôtre, il n’existe que dans les romans. Soit.

… Mais n’y a-t-il pas quel que part, dans notre monde même, une région où la maxime de Huysmans à cours ?

Un exemple ? Voyez cette autre maxime, empruntée aux économistes américains : Concevez, disent-ils, vos partenaires comme étant égoïstes et rationnels. Je ne vois pas où est la différence qui distinguerait cette maxime de celle de Huysmans.

Si vous voulez savoir maintenant si vous appartenez au clan des optimistes ou à celui des pessimistes, voyez comment vous allez vous débrouiller pour articuler la formule quasi-évangélique (= Huysmans) avec la formule évangélique.

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(1) On ajoutera que chez Kant, ce n’est pas la maxime qui est morale, mais la loi.

Sunday, July 25, 2010

Citation du 26 juillet 2010

Donner un verre d'eau en échange d'un verre d'eau n'est rien ; la vraie grandeur consiste à rendre le bien pour le mal.

Gandhi – Discours et écrits

Mais moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l’autre.

Evangile de Matthieu 5:39.

Question à 500 millions d’euros : Dans le Sermon sur la montagne, Jésus affirme que si on vous frappe sur la joue droite, vous devez :

Réponse A – Gifler l’adversaire sur la même joue.

Réponse B – Tendre la joue gauche.

Réponse C – Lui donner un coup de pied dans les parties génitales.

Réponse D – Lui faire une caresse.

…

Aujourd’hui, tout le monde sait lire, donc tout le monde a lu le Sermon sur la montagne.

Mais tout le monde n’a pas forcément lu Gandhi.

En apparence, Gandhi s’inscrit dans une autre perspective que celle de Jésus : il s’agit de l’échange du bien contre le mal.

Car, tendre la joue gauche après avoir été frappé sur la droite, c’est simplement signifier « je ne résiste pas aux méchants », parce que pour leur résister il faudrait être méchant à son tour.

Par contre, rendre le bien pour le mal, c’est signifier non pas simplement que la résistance n’est pas de mise, mais aussi que le mal est inférieur au bien.

Pourtant, entre Jésus et Gandhi, il n’y a qu’une différence de stratégie. Etant donné que le mal se manifeste ici par la violence, la seule question est de savoir comment lutter contre la violence.

- Soit en ne lui résistant pas

- Soit en adoptant une conduite qui manifeste son inanité.

… Tant qu’à faire de donner une réponse à notre Question à 500 millions, j’opterai pour la Réponse D. – C’est mon dernier mot.

Car, au fond, celui qui ne résiste pas ne montre pas grand-chose : après tout, peut-être est-il faible et incapable de toute façon de résister.

Voilà pourquoi Gandhi affirme que rendre le bien pour le mal prouve non seulement l’inanité du mal, mais encore la grandeur de celui qui adopte une telle conduite.

Friday, May 07, 2010

Citation du 8 mai 2010

Nul n’est méchant volontairement.

Platon

Personne, donc, Ménon, ne veut ce qui est mauvais, s'il est vrai qu'il refuse d'en être réduit là. Etre malheureux, en effet, qu'est-ce d'autre que désirer ce qui est mauvais et l'obtenir.

Platon – Menon 78a

N’est-il pas vrai, repris-je, que personne ne se porte volontairement au mal ou à ce qu’il prend pour le mal, qu’il ne paraît pas être dans la nature de l’homme de se résoudre à chercher ce qu’il croit mal plutôt que ce qui est bien, et que, quand on est forcé de choisir entre deux maux, il n’est personne qui choisisse le plus grand, s’il peut prendre le moindre ?

Platon – Protagoras 358 c-d

Nul n’est méchant volontairement.

Précepte moral que bien des apprentis philosophes de la classe de terminale ont ruminé, suite à un sujet de dissertation ou – mieux – à une discussion avec des copains-copines.

Observons donc avec soin et sans pédanterie cette formule. D’abord il semble bien qu’elle soit un résumé de la pensée de Platon plus qu’une formule effectivement écrite. En tout cas on ne la retrouve pas exactement dans les passages où il aborde de sujet (voir citations ci-dessus), et certains contestent même l’usage du terme de méchant, puisque Platon parle de ceux qui recherchent les mauvaises choses, sans qu’on sache s’il s’agit essentiellement des fautes morales. On pourrait dire que ceux qui recherchent ce qui nuit à leur santé recherchent non leur malheur mais leur plaisir (par exemple fumer).

D’ailleurs les petits textes que nous citons montrent qu’on est bien dans une critique de l’hédonisme. Par exemple Socrate explique à Ménon que l’on ne peut vouloir ce qui est mauvais, en employant le syllogisme suivant (dont la majeure manque il est vrai) :

- Ce que tout homme désire c’est d’être heureux.

- Or, ce qui est mauvais rend malheureux.

- Donc on ne peut vouloir ce qui est mauvais.

Mais, la coutume est plus forte que la vérité. La méchanceté morale est bien ce qui nous soucie plus que tout le reste, et plutôt que de se demander si on peut vouloir son propre malheur, on se demande si on peut faire le mal pour le mal (et non pour le plaisir du mal).

Autrement dit, on retrouve la problématique kantienne du mal radical : pour Kant, le mal radical est le penchant à dévier de la maxime de la moralité. Le mal n’est pas voulu comme un bien, mais comme l’opposé de la loi morale. Etre méchant volontairement, c’est une perversion du cœur qui fait vouloir l’opposé de ce que notre devoir nous impose.

Celui qui est absolument et purement méchant a choisi de refuser de faire le Bien pour le bien. Et donc si ce Bien absolu est inaccessible, impensable, alors le Mal absolu l’est également.

Voilà qui réconforte…