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Sunday, November 27, 2016

Citation du 28 novembre 2016

Les choses n'ont pas de signification : elles ont une existence.
Pessoa – Le Gardeur de troupeaux et autres poèmes
Quand donc une chose a-t-elle une signification ? Quand on peut la rapporter à autre chose. Une chose a autant de significations différentes que de mises en rapports différents avec différentes choses : l’écurie a une signification  pour le cheval et une autre pour le voyageur.
Logiquement, les choses pour autant qu’elles existent ont banalement une existence, mais pas forcément de signification. On objet quelconque que je ne rapporte à aucune fonction ni à aucun usage, ne cesse pas d’exister pour autant ; simplement il est rétrogradé au stade du caillou dans le désert.
Donc contrairement à ce que dit Fernando Pessoa, les choses ont une signification dès lors qu’une conscience s’en empare et établit une liaison avec d’autres choses : un paysage c’est un ensemble de choses que mon regard prend comme un tout, même si chacun des éléments pourrait fort bien être totalement indépendant des autres. On peut dire que les planètes qui roulent dans le cosmos n’ont aucune signification dès lors que nous ne les voyons pas, que nous ne pouvons leur attribuer une signification.
Voyez Pluton :

« Quelle étrange planète, dites-moi ? Qu’est-ce que c’est que ce cœur ? Quel sens cela peut-il bien avoir ? Y a-t-il là-bas un amoureux qui passe l’éternité à écrire son amour sur la glace, un peu comme nous sur le tronc des arbres ? » Et pourquoi pas, mais aussi acceptons de dire qu’avant qu’un engin fabriqué par les hommes aille photographier tout ça, ça existait déjà, mais ça n’avait pas reçu de sens – car interroger sur le sens c’est déjà en avoir.


Pessoa imagine notre monde comme une planète sans observateur. Il aura raison dans … quelques milliers de siècles, quand nous aurons fini de cramer toutes les ressources de notre bonne vieille terre et que la dernière conscience aura fermé les yeux.

Wednesday, May 07, 2014

Citation du 8 mai 2014



Il paraît que des hommes regardent les hanches des femmes pour savoir si elles feront de bonnes génitrices. D’autres fixent les yeux pour deviner si elles feront des amantes captivantes. D’autres estiment la longueur des doigts pour se faire une idée de leur sensualité. Certains coulent des regards identiques sur la géographie.
Sylvain Tesson – Dans les forêts de Sibérie
La géographie gagnerait sans doute bien des adeptes si elle se présentait comme un inventaire de formes articulées à la façon des zone du corps humain – principalement féminin, mais pas que.
Si on lit avec attention la citation de Sylvain Tesson, on remarque en effet que les parties du corps féminin sont articulées autour d’un pôle qui détermine sa fonction principale : les hanches pour la génitrice, les yeux qui expriment la personnalité féminine, les doigts prometteurs de sensualité et de caresses (1).
- Eh bien, faisons de même avec les paysages. Les géographes sont d’abord des lecteurs passionnants de paysages : devant eux, ceux-ci dévoilent bien des secrets, qui résultent de l’activité des hommes aussi bien que la nature géologique du terroir.


Lisons ce « Paysage de Champagne » (2) : Le village regroupé autour de son église dans le creux du vallon, là où l’eau affleure. Le chemin blanc de craie révèle que la vigne qui s’épanouit au premier plan s’enracine dans le calcaire. La courbe douce du flanc de la colline expose à un soleil sans doute parcimonieux le vignoble de Champagne.
Bien sûr, certains oublieront la leçon des géographes pour suivre l’invitation de Sylvain Tesson à érotiser le paysage.
Les Paysages de Champagne susciteront chez eux des rêves un peu fous : ils s’extasieront devant le clocher roidement érigé au-dessus des toits du village ; leur regard suivra les lignes sensuelles que dessinent les croupes des collines ; ils seront impatients de s’enfoncer dans la toison moutonnante des forêts du lointain.
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(1) Bien sûr la géographie du corps féminin recèle bien d’autres régions que nous ne citerons pas ici simplement parce que  notre auteur n’a pas cru utile de le faire.
(2) Comme le révèle cette image, la Champagne est candidate pour faire classer ses paysages « Patrimoine mondial » par l’UNESCO

Monday, July 21, 2008

Citation du 22 juillet 2008

Hokusai et nous (2)

Paul Claudel – Cent phrases pour éventail (phrase 60)

Kenji : Subete : tout ; tomaru : cesser.

Hokusai – Sous la vague au large de la côte à Kanagawa (Extrait de la série : 36 vues du mont Fuji)

Si je vous parle d’Hokusai, forcément vous pensez à cette vague dont l’écume se transforme en doigts crochus menaçants comme les serres d’un oiseau de proie.

… Et forcément vous oubliez ce qui se dresse au centre de l’image et que vous prenez peut-être pour un vague lointaine : c’est en réalité le mont Fuji dont la neige fait écho à l’écume de la mer.

Claudel pensait-il à cette estampe en écrivant cette phrase pour éventail ?

Peut-être, mais surtout il oppose l’existence de la mer au néant de la terre dont la montagne est l’ultime aboutissement ; mieux que le cap ou la presqu’île, le mont Fuji est la véritable fin de la terre.

Mais pourquoi faudrait-il expliquer le poète ? Et pourquoi commenter Hokusai ?

J’avoue que ce rapprochement est pour moi l’occasion de retrouver le thème du paysage qui comporte en son sein le point saillant/dominant, promontoire où situer l’observateur en contre champ (voir post du 17 août 2007).

Et j’imagine Claudel, perché là haut, tout là haut sur le mont Fuji. Sauf qu’au lieu de regarder la vague là-bas, au large de Kanawaga, il contemple le ciel.

Ces poètes sont vraiment surprenants.

Thursday, August 16, 2007

Citation du 17 août 2007

Définition - Un paysage est une partie de l’espace qu’un observateur embrasse du regard en lui conférant une signification globale et un pouvoir sur ses émotions.

Michel Baridon - Télérama N° 3003-3004

Qu’est-ce qu’on n’a pas dit de ce démon juché sur le parapet d’une des tours de Notre-Dame de Paris et contemplant la ville à ses pieds ? Que Viollet-le-Duc suggérait que les forces du mal allaient triompher ? Ou bien qu’il avait ajouté ce diable dans un élan d’amour pour les fantasmagories médiévales ? Ou tout simplement qu’il s’était adjugé le pouvoir de marquer son passage dans la restauration de la cathédrale, comme ailleurs il s’était portraituré lui-même parmi les prophètes ou les rois de Judée ?

Voilà la réponse juste : : « Un paysage est une partie de l’espace qu’un observateur embrasse du regard ». Donc, un paysage n’est pas simplement un espace rempli d’objets ; pour faire un paysage, il faut en plus un point de vue sur lui. Pas de point de vue sans un observateur. Ce diable-observateur nous signifie donc que Paris est un paysage.

Mais il y a plus. Les cinéastes ont coutume dire que dans un plan de paysage, pour qu’il ait une consistance, il faut sur la ligne d’horizon une point saillant (colline, immeuble, tour, mirador…) susceptible de servir pour le contre-champ : comme chez Michel Tournier, la réalité est faite du croisement de plusieurs point de vue (1). Vous l’avez déjà compris : le contre-champ est suggéré par la Tour Eiffel, juste au milieu du cliché. Ce que voit le Diable, on pourrait le voir aussi en étant un observateur juché sur la Tour Eiffel, et Paris c’est ce paysage compris entre ce deux points de vue.

J’en connais qui ont assez mauvais esprit et qui vont dire que mon argument ne vaut rien parce que, quand Viollet-le-Duc a placé son Diablotin, la Tour Eiffel n’existait pas. Oui.

… et pourquoi croyez-vous qu’on l’a construite ? Hein ? (2)

(1) Voir Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique : l’île de Speranza où a échoué Robinson se désagrège peu à peu à ses yeux, parce qu’il n’y a personne d’autre pour contempler ses falaises et ses forêts. Voir aussi le commentaire qu’en fait Gilles Deleuze « Un monde sans autrui ». Et mon Post du 24 août 2006.

(2) Ceci n’est pas une plaisanterie : la Tour Eiffel a été conçue pour servir de plate-forme pour voir Paris du ciel. On n’avait pas Yann Arthus-Bertrand à l’époque.

- Et maintenant qu’on l’a, le Arthus-Bertrand, on peut la démolir, la Tour Eiffel ?