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Monday, February 09, 2015

Citation du 10 février 2015

Qu’on loge un philosophe dans une cage de menus filets clairsemés, qui soit suspendue au haut des tours de Notre-Dame de Paris… et si ne se saurait garder que la vue de cette hauteur extrême ne l’épouvante et ne le transisse.
Montaigne - Essais II, 12 (repris par Pascal – Cité ici)
Tout concept, pour pertinent qu'il soit, est le fruit d'émotions singulières dont la confusion fut canalisée par un agir réflexif tout autant singulier et dont il convient par conséquent de relativiser la portée universelle.
La confusion des sentiments – Débat du Café-Psy
Le philosophe a toujours des mots pour dire ce qu’il pense, mais non ce qu’il ressent. Ainsi du vertige qui saisirait un philosophe pendu au-dessus du vide. Seulement, revenu sur terre, cet homme aurait tôt fait d’oublier son trouble en mettant la raison à la place de ses émotions : mais il ne peut rationaliser ces dernières qu’à condition de les dénaturer.
Façon de dire que le philosophe, tout comme le commun des mortels, manque pour l’essentiel  des mots pour dire ses émotions ; il est en situation d’alexithymie.
L’auteur de l’article cité souligne les effets de cette impuissance : les conflits émotionnels se « règlent » alors sans que nous puissions – en tant qu’être conscient et responsable – y prendre part, et souvent au détriment de notre santé. Du coup, la rationalité se révèle donc être une illusion dans la mesure où elle prétend suffire à dire tout ce qui est pensable.

Pourtant, il est faux de dire que le langage est impuissant à dire nos émotions : les mots ont en eux mêmes un potentiel affectif suffisant. En réalité, c’est parce que nous avons appris tout petit (souvent avant même de posséder le langage) qu’il était dangereux de partager ses émotions et qu’il convenait donc de les taire. L’alexithymie serait donc l’effet d’une peur des mots.
La conclusion de l’article du Café-Psy porte un jugement sur le rapport entre philosophie et vécu intime du philosophe : c’est là, dans la retraite où se dissimule l’intimité affective d’un philosophe – c’est à dire d’un homme – que s’ébauche ce système de concepts dont on prétend qu’il contient tout ce qui compte pour l’humanité. Pourquoi le doute cartésien – peut-être par la haine d’un père trop autoritaire ? Et pourquoi Kant veut-il imposer son rigorisme – pour se débarrasser de la responsabilité du choix ? Faudrait-il psychanalyser les philosophes pour débusquer les racines de leur système ?
Certes, ces derniers ont leur fondement ailleurs, dans la raison, dans ce qui se dit sans laisser de non-dit (1). Mais qui nous dira si, bercé par d’autres bras ou né à une autre époque, Descartes aurait choisi la voie du doute et Kant celle du rigorisme.
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(1) On reproche à certains philosophes d’écrire comme des cochons (Kant par exemple) : mais leur style épouvantable ne serait-il pas justifié par la volonté de fabriquer des concepts aux contours clairs et de montrer leurs articulations distinctement ?

Sunday, February 02, 2014

Citation du 3 février 2014

Le vertige, c'est autre chose que la peur de tomber. C'est la voix du vide au-dessous de nous qui nous attire et nous envoûte, le désir de chute dont nous nous défendons ensuite avec effroi.
Milan Kundera – L'insoutenable légèreté de l'être (1984)

Hitchcock – Vertigo (1958)
Tiens ? Encore un escalier ! Et qui plus est : encore un personnage entrain de descendre un escalier… (Voir Post d’hier). Sauf qu’hier on était en bas de l’escalier, ici nous sommes en haut. Hitchcock nous donne une vision vertigineuse de l’espace qui se creuse et tourbillonne presque indéfiniment sous les pas du personnage – celui qui dans ce film souffre de vertige.
L’escalier n’est plus (comme dans notre Post d’hier) le prétexte d’un mouvement (donc la source d’un dynamisme), mais il est un moyen de structurer un espace. D’ailleurs il est probable que nous n’aurions jamais le vertige si nous-mêmes descendions l’escalier, mais seulement dans la vision en perspective de la cascade de ses marches.
Bon – Maintenant le contenu de la citation de Kundera : il reprend une idée bien connue  selon laquelle le vertige n’est pas lié à la peur du vide, mais au désir de s’y jeter.
- Sartre disait déjà que c’est notre liberté qui nous donne le vertige. Oui, je suis libre de me jeter dans le vide, et le vertige est un symptôme de ma liberté : si donc j’étais tenu par une corde, je n’aurais plus la liberté de tomber, donc plus de vertige, alors même que la perception du vide serait strictement la même.
Mais les nuances existent : certes Kundera affirme lui aussi que le désir de se jeter dans le vide n’est pas un état originel. Mais pour lui il n’est pas la conséquence de ma liberté – il est celle d’un envoutement : le vide nous appelle, il exerce sur nous un charme vénéneux au quel nous ne pouvons résister.
Mais, là aussi, Kundera ne fait que reprendre ce que nous connaissions bien : voyez l’épisode du chant des Sirènes dans l’Odyssée.
Résumé : Ulysse sait que le chant de ces enchanteresses va l’attirer irrésistiblement sur les récifs où son bateau va se fracasser. Désireux de connaitre malgré tout ce chant, il se fait attacher au pied de son mat, tandis qu’il bouche les oreilles des marins avec de la cire. Ceux-ci ne peuvent donc entendre ni le chant fatal, ni les ordres d’Ulysse qui les appelle à mettre le cap sur la côte. Ajoutons que ces sirènes-là n’ont pas une queue de poisson mais des ailes d’oiseau.
Image :


Saturday, May 05, 2012

Citation du 6 mai 2012


Nous, qui trouvons aujourd’hui toutes les voies libres, qui pensons que tout est à dire, [nous] sommes pris de vertiges, parfois, devant ces espaces vides qui s’étendent devant nous.
Sartre – M. François Mauriac et la liberté – Situations 1 (1947)
Sartre écrivait ces lignes où il assimile la liberté à l’expérience du vertige en 1947, époque où la contrainte de l’occupation allemande était encore dans toutes les mémoires. Nous qui n’avons plus – Dieux merci ! – ce genre de référence, nous avons encore une expérience de la liberté dans les moments démocratiques que constituent les élections.

Et si nous faisions une « expérience de philosophie quotidienne » (comme le propose Roger-Pol Droit) ?
Aujourd’hui : expérience du vertige de la liberté.
Matériel : un bureau de vote, un isoloir, une carte d’électeur.
Procédure à suivre : Vous vous munissez de deux bulletins de vote et vous pénétrez dans l’isoloir. Et là, avant de glisser l’un des deux bulletins dans l’enveloppe, vous vous dites : « Je suis libre, rien ne peut contraindre ma conduite, je peux mettre dans l’enveloppe le bulletin avec le nom de l’« autre ». Tant que je n’ai pas glissé mon enveloppe dans l’urne, tout reste possible. Tout dépend de moi seul. »
Si vous vous persuadez de l’absolue contingence de votre geste, que rien ne vous contraint, qu’aucun argument (ni aucun sondage) n’a le pouvoir de vous imposer un choix, que votre passé n’est pas non plus déterminant – et que pourtant de votre geste dépend l’avenir de votre pays – vous êtes saisi d’angoisse devant votre écrasante responsabilité, et de vertige devant l’absence de guide balisant votre chemin.
--> L’idée de cette expérience m’est venue en  entendant un électeur dire, lors d’un micro-trottoir, que sa décision de voter pour l’un ou pour l’autre des deux candidats ne serait prise que dans l’isoloir, que quelque chose le déterminerait alors – et seulement alors.
Certes, on se dit que si l’élection dépendait de pareilles situations, il vaudrait mieux tirer l’élu à pile ou face, ce serait plus vite fait.
Mais justement : nous sommes en réalité tous dans la situation de cet électeur :  bien sûr il se trompait en croyant que c’est l’isoloir qui allait lui souffler ce qu’il devait faire ; mais il est vrai que c’est dans l’isoloir qu’il était en situation de faire un choix et de le traduire en action. Et nous, même si nos décisions sont prises en amont du vote, même si nous suivons des arguments rationnels et décisifs – en réalité nous sommes comme lui entièrement responsables de notre choix, nous avons la possibilité de l’inverser – puisque nous sommes des citoyens libres. (1)
Je vous sens un peu angoissés – vous trouvez peut-être que ce n’est pas sympa de vous mettre dans un pareil état un dimanche ?
Allez, je vais vous réconforter : Sartre – toujours lui – nous dit : la liberté, c’est le pouvoir de changer un acte par d’autres actes.
Et donc ?
- Pensons aux législatives qui se profilent maintenant.
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(1) C’est d’ailleurs pour ça que nos Candidats ont mouillé leur chemise dans des meetings jusqu’à la dernière minute.

Tuesday, August 28, 2007

Citation du 29 août 2007

Vertige 3 - Vertige de l’amour

Vertige de l'amour
Désir fou que rien ne chasse
L'cœur transi reste sourd
Aux cris du marchand d'glaces

Vertige de l’amour - Paroles: Boris Bergman. Musique : Alain Bashung

Vertige… Après celui de l’imagination et celui de la liberté, voici celui du désir fou.

Etrange chanson, qui joue entre le registre obsessionnel du désir, le registre angoissant de la réalité, celui de la censure, et pour finir, le registre fantastique du rêve de jouissance. Et c’est là tout ce qui fait son charme : à vivre, à éprouver plus qu’à penser

Pourtant, voici que les questions se pressent : l’amour est-il un vertige ? En quoi consiste-t-il donc ? Est-il dans le jeu entre ces différents plans ou bien dans l’indéfini du fantasme ?

Je l’ai dit, loin de moi la prétention de commenter les paroles de la chanson de Bashung : je risquerais de me mettre moi aussi à la masse (1).

Je me bornerai donc à en évoquer les fantasmes : ils sont vertigineux parce qu’ils sont en mouvement, sans limite ni guide, un peu comme une hallucination, comme quand on voit d’un seul coup les repères réfléchissants de l’autoroute de nuit s’envoler dans l’espace comme pour un jeu vidéo (là, si on est au volant, il vaut mieux s’arrêter et dormir un peu…).

Oui, ici, les fantasmes nous entraînent comme nous le sommes par le grand huit, quand le véhicule que nous ne conduisons pas plonge dans une accélération - vertigineuse, justement. Mais ça ne veut pas dire que ces fantasmes vont n’importe où. Ils suivent la ligne de crête de la jouissance, c’est ça leur guide. Seulement, voilà : la jouissance ne concerne pas la réalité, ni pour y trouver son objet, ni pour se préoccuper de ses conséquences. Si nous avons le vertige, c’est simplement parce que nous cherchons à nous y raccrocher. Un pied dans la réel, et un autre dans le rêve, on est à cheval sur une crevasse qui s’élargit constamment.

Si ça continue j'vais m'découper
Suivant les pointillés yeah !

(1) « Mes circuits sont niqués / D'puis y a un truc qui fait masse… » Voici les paroles. Et puis aussi la vidéo

Citation du 28 août 2007

Vertige 2 - Vertige de la liberté

L’angoisse est le vertige de la liberté.

Sören Kierkegaard - Le concept d’angoisse

Que n’a-t-on pas dit de cette phrase de Kierkegaard ? Sartre aurait même écrit la Nausée rien que pour en illustrer la pensée. Je n’en crois rien, mais reste l’idée que l’angoisse est un vertige issu de la gratuité de l’acte libre : je peux tout faire puisque je suis libre, y compris me jeter dans le vide. Ce vide, c’est en réalité celui des valeurs qui ne peuvent plus me servir de guide puisqu’elles n’existent que par mon choix. Le vertige, ce n’est rien d’autre que d’être dans un espace sans repères.

La liberté serait-elle angoissante ? Faut-il donc rechercher la contrainte et être comme les enfants qu’on conduit en lisère (1) ?

On a vu qu’en réalité ce sont les conditions de la liberté qui sont source d’angoisse : pas de repères, qui signifieraient contrainte. Je suis seul à décider de ce qu’ils doivent être, et j’en suis responsable par rapport au reste de l’humanité (thèse de Sartre, déjà discutée ici).

Mais voilà, justement : ces repères s’ils ne sont pas donnés, peuvent être établis, par moi-même. Autrement dit, à la liberté comme libre-arbitre (= absence de contraintes) doit s’ajouter la liberté morale (= aptitude à se développer soi-même selon ses propres règles). Ce qui veut bien dire que des règles, il y en a ; mais pas tout de suite. C’est le propre de la jeunesse que d’être angoissé par sa liberté. C’est le propre de l’adulte que de savoir où il veut aller et d’y aller. C’est le propre de la vieillesse d’y être.

En espérant ne pas être déçu du voyage.


(1) Autrefois, les petits enfants étaient tenus en laisse comme les animaux. La lisère était le nom donné à cette laisse.

Citation du 27 août 2007

Vertige 1- Vertige du philosophe
Le plus grand philosophe du monde sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n’en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer
Pascal - Pensées frg 41 (1)
Vertige de l’amour… Non, ça c’est pour après-demain (Vertige 3). Aujourd’hui, le vertige n’est rien qu’un exemple, le plus probant peut-être, de la puissance de l’imagination. Cette « maîtresse d’erreur et de fausseté » (2) est ici confrontée à l’orgueilleuse raison, dont Pascal veut rabattre la superbe : le vertige du philosophe est le signe de l’échec de la rationalité qui ne peut rien contre la représentation des choses.
A ceux qui ont le vertige : comment faites-vous pour lutter contre ça ? Ceux qui ne l’éprouvent pas tentent de vous rassurer : ils sautent à pied joint sur la planche de Pascal pour vous montrer qu’elle est solide, ou bien ils vous montrent qu’il y a la place de deux pieds côte à côte là où vous craignez d’en mettre un seul… Peine perdue : ce sont des arguments rationnels, là où l’imagination prévaudra.
Alors bien sûr, Pascal se moque éperdument que vous ayez le vertige, il ne se pose pas la question de savoir comment lutter contre. Nous on a essayé : on a trouvé la thérapie comportementale. Je ne résiste pas au plaisir de vous citer l’essentiel de ce qu’on enseigne aux élèves infirmières à ce sujet : « La thérapie comportementale estime que le symptôme est la maladie. Il faut donc travailler à substituer d’autres symptômes plus opérants que ceux-ci, ou moins handicapants ». (3)
C’est donc l’imagination qui va transformer l’imagination. Tout le problème est de trouver un symptôme moins handicapant que le vertige, et qui puisse néanmoins se substituer à lui.
Supposez que vous êtes dans les bras d’un super beau mec, bien baraqué, qui vous porte pour franchir le passage vertigineux. Ça marcherait peut-être?
Mais si c’est Vanessa Paradis qui vous fait fantasmer, alors là, ça ne marchera pas.
(1) Pascal s’inspire de Montaigne. « Qu’on loge un philosophe dans une cage de menus filets clairsemés, qui soit suspendue au haut des tours de Notre-Dame de Paris… et si ne se saurait garder que la vue de cette hauteur extrême ne l’épouvante et ne le transisse. »
Montaigne - Essais II, 12
(2) Voici un extrait du célèbre fragment 78 des Pensées : « Imagination. - C’est cette partie dominante dans l’homme, cette maîtresse d’erreur et de fausseté, et d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours, car elle serait règle infaillible de vérité si elle l’était infaillible du mensonge. Mais étant le plus souvent fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité, marquant du même caractère le vrai et le faux. Je ne parle pas des fous, je parle des plus sages et c’est parmi eux que l’imagination a le grand droit de persuader les hommes. La raison a beau crier, elle ne peut mettre le prix aux choses. »
(3) Voir ceci
Bon, si vous voulez un peu plus corsé, voyez ça