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Monday, November 21, 2016

Citation du 22 novembre 2016

Les Etats-Unis sont bornés au Nord par le pôle, au Sud par l'Antarctique, à l'Est par le premier chapitre de la Genèse, et à l'Ouest par le Jour du Jugement dernier.
Arthur Bird

- Encore des frontières ! En a-t-on pas eu assez hier avec ce micmac d’intérieur-extérieur et ce ruban qui n’a qu’une face, même que Lacan il y comprenait rien du tout !
Et maintenant ce charabia imbitable de frontières qui vont d’un pôle à l’autre et puis d’un bout de la Bible à l’autre…
- On se calme !... Reprenons :
On pourrait lire cette citation comme une métaphore de la prétention d’un pays, entièrement soutenu par sa foi dans le Dieu de la Bible, à coloniser la terre entière. C’est possible, mais on peut aussi y lire une curieuse représentation de l’espace géographique, qui condense deux conceptions : l’une propre aux géographes, qui balise la terre selon des point cardinaux à partir du mouvement du soleil et du pôle magnétique; et l’autre, venue du moyen-âge, qui construit la représentation du monde selon des lieux strictement sacrés.
Pour faire simple, voici le condensé d’un Post que je consacrais à ce sujet en mars 2006 :
«  Au moyen-âge le centre de référence permettant de représenter l’espace géographique ce n’est pas mouvement du soleil, c’est Jérusalem, plus précisément, c’est le Christ en croix. Le Christ a été crucifié face à l’ouest ; il est mort pour la rédemption l’humanité : donc il est tourné vers ceux qui méritent la rédemption : les hommes de l’Europe (= devenus chrétiens). Il est dos à l’est : les asiatiques ne méritent pas d’être sauvés (= ce sont des payens). A sa droite (le nord) : les bons, comme les vikings (= devenus chrétiens). A sa gauche (le sud), les mauvais : les africains (= payens). »

Alors, notre Auteur-du-jour n’entre pas dans ces détails, mais il les suppose connus. Façon de dire qu’il faut cumuler l’ensemble des représentations de la Terre pour comprendre que les Etats-Unis n’ont d’autres frontières que celle du Monde.

Sunday, November 20, 2016

Citation du 21 novembre 2016


Un trait fondamental de la modernité : les barbares sont au-dedans. Le dehors est devenu interne.
Roger-Pol Droit – Généalogie des barbares
Une frontière est inversée quand les barbares sont à l’intérieur.
--> On constate que l’inversion des frontières ne les supprime pas pour autant, puisque subsistent l’extérieur et l’intérieur. C’est d’ailleurs essentiel : la frontière est une ligne qui permet de séparer les bons des mauvais, les civilisés des barbares, et chacun sait que ces oppositions persistent même dans notre monde « mondialisé ».
Toutefois, ce n’est pas neutre de dire « les barbares sont au-dedans » et « le dehors est devenu interne. ». Ça porte un nom : c’est l’invasion.
Rappelez-vous : les années 30, la ligne Maginot, la forteresse France, « On ne passe pas ! »
C’est que le barbare c’est le voisin, le boche, et il est de l’autre coté de la frontière.
A présent, le barbare, c’est toujours l’autre, oui, mais l’« autre qui vit chez nous », dans nos banlieues, dans nos quartiers – on le rencontre même parfois dans nos centre-ville.
On dira :
- A quoi bon une frontière, si elle en sert pas à refouler les indésirables ?
La réponse consistera simplement à dire que ça permet déjà de souligner le caractère insupportable de la situation : « On n’est plus chez nous ! »
On demandera aussi :
- Pourquoi tolérer que ces sauvages vivent en France ? Et aussi : pourquoi supporter qu’ils soient français ?
Ah… La déchéance de nationalité ! On a bien essayé, mais comme vous le savez, personne n’a voulu voter ça : on aurait créé des apatrides, ce qui est formellement interdit par les traités internationaux. Mais pourquoi pas, après tout ? Un apatride c’est quelqu’un qui n’est nulle part : il est à l’extérieur sans jamais pouvoir réintégrer un intérieur – et basta !
Quoique… L’extérieur sans intérieur ça n’existe pas. L’extérieur de nos frontières c’est l’intérieur d’autres frontières. En la matière, il n’y a pas d’extérieur absolu, parce que les pays sont jointifs, que la frontière d’un pays c’est aussi celle d’un autre
Des petits malins vont me dire : il y a bien moyen de résoudre ce problème : faisons des frontières en forme d’anneau de Möbius, cette figure qui ne comporte qu’une seule face.


Anneau de Möbius

Imaginer une frontière ayant la forme de ce ruban qui n’a pas d’extérieur, ça doit être possible, non ?
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N.B. Il y en a peut-être qui résistent à cette idée qu’il puisse exister une surface n’ayant qu’un seul côté : « C’est comme si on disait qu’on peut découper le recto d’une feuille de papier sans découper en même temps le verso. Absurde ! »
- Qu’ils imaginent donc une mouche qui se balade sur un tel ruban : elle passera de « l’extérieur » à « l’intérieur » sans changer de côté.

Sunday, September 04, 2016

Citation du 5 septembre 2016

Ils paieront, croyez-moi, même s’ils ne le savent pas encore
Donald Trump – En Meeting à Phoenix, Arizona, le mercredi 31 aout 2016

Le candidat républicain parle ici du financement du mur de frontière qu’il veut construire entre les E-U et le Mexique pour arrêter la migration clandestine. (1)
Mais plus généralement, voilà une affirmation qui donne à réfléchir : chacun d’entre nous n’a-t-il pas à payer une dette dont il croyait pouvoir s’affranchir, et qu’il devra acquitter finalement ? D’ailleurs, sur un plan spirituel, les religions ne sont-elles pas justement fondées sur le dogme que nos actes seront rétribués selon leur valeur, les bons pour lesquels on espère une récompense, comme les mauvais pour les quels on espérait pourtant passer inaperçu ? Comme on dit « Tu ne l’emporteras pas au Paradis ! » et le mendiant « Dieu vous le rendra ! », on sait bien que, volens nolens, tout se paie.
Alors, voilà Donald Trump qui s’offre le plaisir de camper sur le trône du Seigneur-Dieu, veillant à ce que les dettes soient honorées. Pouvoir du riche sur le pauvre, du puissant sur le faible, de la première puissance mondiale sur une puissance mineure – Méfiez-vous parce que, même en France, l’Oncle Sam pourrait bien vous faire le même coup !

Ne s’agit-il pas d’une fanfaronnade de plus, de la part de ce clown bouffi d’orgueil ? Toutefois sa popularité n’est pas rien : elle tire son origine de ce sentiment de puissance qu’il manifeste en tribune et qu’il insuffle à son public ; ça pourrait être la même chose pour nous également.
- Toutefois : à supposer qu’il soit possible aux Etats-Unis de construire ce mur frontière – quitte à contraindre le Mexique de le payer – les décideurs américains le souhaiteraient-ils ? On sait que les banques suisses on mis fin au secret bancaire qui faisait leur réputation parce que le Trésor Américain, qui en avait assez de voir tous ces beaux dollars d’impôts lui échapper, a fait des menaces très efficaces. Mais qu’en serait-il de ce mur ? Et d’abord il s’agit, ne l’oublions pas, d’empêcher les travailleurs clandestins mexicains venir sur le marché de l’emploi américain : qui va souscrire à un tel programme ? – Les chômeurs américains ? Pourquoi pas. Mais qui bénéficie de cette main d’œuvre sous payée et facile à manœuvrer ? – Les entreprises. Et qui finance les campagnes électorales ? – Celles-ci justement, du moins les plus puissantes d’entre elles. Conclusion ?
On objectera sûrement que Trump, surnommé « le Milliardaire », clame qu’il se finance lui-même et donc qu’il garde son indépendance. Là, pour le coup, voilà une fanfaronnade qui ne trompe personne : garder son indépendance financière pour les primaires, soit. Mais autofinancer la campagne présidentielle américaine, c’est impossible.
D’ailleurs on peut vérifier l’exactitude de cette thèse dans certains articles de presse.
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(1) « Son colistier, Mike Pence, a évoqué un paiement indirect en réduisant l’aide financière au Mexique. Mais avec un coût du mur estimé entre 10 et 35 milliards de dollars, il faudrait plusieurs dizaines d’années pour que les comptes soient équilibrés. » 

Thursday, October 08, 2015

Citation du 9 octobre 2015

Le mur interdit le passage; la frontière le régule. Dire d'une frontière qu'elle est une passoire, c'est lui rendre son dû: elle est là pour filtrer.
Régis Debray – Eloge des frontières (2010)

Dessin de Willem – Libération du 6 octobre 2015

On retrouve dans ces deux citations (je compte en effet le dessin de Willem) les deux conceptions de la frontière : le filtre et le rempart.
Régis Debray d’abord : il apporte l’éclairage de l’historien : les frontières ont d’abord été destinées non à empêcher, mais à contrôler le passage entre le territoire national et l’extérieur. On dit même qu’elles furent d’abord instituées pour vérifier que ceux qui sortaient du pays avaient bien acquitté leurs impôts ; comme quoi l’évasion fiscale ne date pas d’aujourd’hui ! L’expression « frontière passoire » n’est en effet péjorative que si on entend le terme de « frontière » dans son sens de rempart.
Willem ensuite : les frontières y sont celles de la peur – peur des autres qui eux mêmes ont peur de nous, etc. Pas besoin de beaucoup de réflexion pour saisir que ces frontières-là fragmentent, qu’elles isolent mais qu’elles ne relient pas. La représentions la plus claire des frontières est alors le domicile privé, porte fermée, volets clos et police dans la rue pour s’assurer qu’elle est bien déserte – ou comme dans le dessin de Willem, chacun enfermé dans une tôle roulée serrée autour de lui.
--> Est-ce bien ça que nous voulons ? Si on n’est pas trop pointilleux pour définir le « nous » en question, je répondrai: plus ou moins, mais l’important est de comprendre de qui avons-nous peur ?
La frontière nous protège des étrangers, ce sont eux qui font peur,  parce qu’il y a trop d’étrange dans l’étranger ; parce que, comme disait Freud, il y a une « inquiétante étrangeté » (Das Unheimliche).
Une anecdote que Freud nous raconte pour expliquer cette inquiétude devant l’étranger : « Alors qu’il voyageait dans un train, il se leva de sa banquette pour interpeller le contrôleur. Lorsqu'il se leva, il vit un homme, à l'extérieur de son compartiment, à la silhouette antipathique, désagréable, voire inquiétante. Cet homme qu'il apercevait sans réellement distinguer ses traits était en fait son reflet que lui renvoyait la vitre de la porte. »

Et alors ? Peut-être avons-nous raison de nous méfier des étrangers dans la mesure où ils sont des hommes comme nous « Il n’y a point de bête au monde tant à craindre à l’homme que l’homme. » disait Montaigne (Essais II, 19)

Mais ça, c’est une autre histoire…

Saturday, September 12, 2015

Citation du 13 septembre 2015

Le risque est grand de voir les gardes-frontières qui entreprennent de défendre l’Europe contre la barbarie montante devenir à leur tour des fascistes.
Imre Kertész – Le Monde, 28 janvier 2015

A quoi reconnaît-on qu’on pouvoir est entrain de devenir fasciste ? Au fait qu’il se transforme en garde-frontière.
Notons (1) que Kertész est hongrois et qu’il sait de quoi il parle quand il parle de fascistes ; voici donc que le gouvernement hongrois a fait édifier en toute hâte à la frontière du pays une barrière de barbelés pour empêcher de passer les migrants venus des Balkans en transitant par la Serbie. (Lire ici)
N’oublions pas qu’il y a deux sortes de mur : ceux qui empêchent de sortir (comme le Mur de Berlin) et ceux qui empêchent d’entrer (comme en Israël ou le long de la frontière américano-mexicaine). Le mur Hongrois est de cette seconde sorte et son rôle est d’éviter l’invasion de la barbarie montante. Tout est là : le fascisme se définit comme possesseur d’une civilisation d’un degré supérieur, et il se sent assiégé, comme dans les mécanismes sectaires ;  ceux qui sont de l’autre côté de sa frontière sont des hommes d’une qualité inférieure et la menace est de les voir déferler et piller, souiller, avilir la Civilisation dont ils sont détenteurs.
Cette clé d’analyse est un peu sommaire, c’est vrai ; il y a bien d’autres signes de la fascisation du pouvoir, c’est vrai également ; le terme de fascisme, galvaudé au-delà du raisonnable pourrait être avantageusement remplacé par d’autres, tels intégrismes, extrémisme, nationalisme  – que sais-je ? – et c’est encore vrai. Mais il y a tout de même quelque chose qui devrait nous alerter : car à part la frontière qu’on trace, il y a la définition du trésor qu’on veut préserver. Certains veulent sauver leur prospérité menacée par les étrangers : on ne partagera pas ! C’est terrible, mais c’est un moindre mal. Mais il y a aussi ceux qui veulent sauver la Civilisation, comme ce maire qui dit : « J’accepte de recueillir des réfugiés à une condition : qu’il soient chrétiens. »
Le maire de Roanne veut vérifier que les réfugiés qui arrivent chez lui sont bien chrétiens – et surtout pas musulmans. Il se propose de « leur poser deux ou trois questions sur le christianisme pour vérifier » (voir ici).
Finalement ce n’est pas si extraordinaire que ça : les islamistes demandent aux otages qu’ils ont raflé au hasard de réciter leur prière coranique : ils égorgent ceux qui ne savent pas le faire.
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(1) Imre Kertész né le 9 novembre 1929 à Budapest, est un écrivain hongrois, survivant des camps de concentration et lauréat du prix Nobel de littérature en 2002 (Art. Wiki) – Voir ici.