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Wednesday, January 04, 2017

Citation du 5 janvier 2017

…Mes petits enfants, (…) je vous donne un commandement nouveau : Aimez-vous les uns les autres ; comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres
Evangile de Jean 13, v. 33-34
Nous n’arrivons pas à l’humanité par étapes, en traversant la famille et la nation. Il faut que, d’un bond, nous nous soyons transportés plus loin qu’elle et que nous l’ayons atteinte sans l’avoir prise pour fin, en la dépassant. Qu’on parle d’ailleurs le langage de la religion ou celui de la philosophie, qu’il s’agisse d’amour ou de respect, c’est une autre morale, un autre genre d’obligation.
Bergson – les deux sources de la morale et de la religion.

1 – Peut-on aimer sur commande ?
« Aimez-vous les uns les autres » : ce commandement peut quand même surprendre, car il s’agit d’un commandement d’aimer : peut-on aimer sur commande ? Même Kant reconnaît que le devoir d’aimer son prochain nous invite non pas à l’aimer d’un amour de sentiment – charité d’affection – mais à pratiquer envers tout être humain une charité d’action : rendre le bien pour le mal, faire du bien aux autres, un tel amour a sa source non pas dans la sensibilité mais dans la volonté (1).
2 – Pourquoi obéir à ce commandement ?
L’idée simple est que ce commandement émane de Dieu qui est le fondement de toute valeur : il suffit que Dieu existe pour qu’on n’ait pas à se poser la question du « pourquoi ».
- Reste que Jésus ajoute à ce commandement l’invitation à suivre son exemple, celui de sa vie : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé ». Et on peut dire qu’il nous montre ce que c’est qu’aimer les hommes : c’est se sacrifier comme il le fait pour eux tous quels qu’ils soient. Mais, philosophiquement son rôle ne s’arrête pas là : il est un exemple qui nous pousse vers lui, ou plutôt qui nous attire et nous donne la passion de le suivre, passion dont la morale ouverte de Bergson a besoin pour exister (2). Tel est le rôle du « héros » dont l’appel résonne en nous de façon impérative : qu’il soit Jésus ou Socrate, il nous invite à voir en tout être humain, un homme pourvu des qualités de l’humanité, puisqu’il est un enfant de Dieu ou être doué de raison.
3 – Dans quelle mesure l’humanité est-elle digne de respect ?
On peut donc considérer que ce devoir repose sur la reconnaissance de l’autre comme membre de l’humanité dont il partage en totalité la nature. Le croyant qui aime son Dieu aime donc également les hommes qui sont ses créatures. Le philosophe aime les qualités humaines, qu’elles soient incarnées par la raison ou par la sensibilité humaniste. Simplement pour parvenir à voir en chaque humain si cruel ou débauché soit-il un enfant de Dieu et de la Raison, il faut d’abord avoir pris conscience que l’humanité est la valeur suprême, intuition que ne résulte pas d’une addition des individus mais bien que, d’un bond, nous l’ayons atteinte sans l’avoir prise pour fin, en la dépassant.
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(1) Le texte de Kant (Critique de la raison pratique), assorti d’un commentaire éclairé est cité ici. (Blog de Simone Manon)

(2) Sur la morale ouverte on peut poursuivre la lecture de  ce commentaire également de Simone Manon. N’oublions pas, soit dit en passant, la religion ouverte.

Monday, November 24, 2014

Citation du 25 novembre 2014

Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit.
Si le grain de froment ne se pourrit en terre, / Il ne saurait porter ni feuille ni bon fruit: / De la corruption la naissance se suit, / Et comme deux anneaux l'un en l'autre s'enserre.
Ronsard –Epitaphes (Sonnet)  « A lui-même »

De la Corruption II
Si le grain ne meure… La corruption de la graine est la condition pour que naisse une plante nouvelle. Cette parabole, Jésus la prononce pour faire comprendre à ses disciples que son sacrifice porte l’espérance de la résurrection et de la rédemption.
Voici une caractéristique bien embarrassante de la corruption : frein mortifère au développement (comme on l’a vu récemment), elle peut aussi se révéler nécessaire et même bénéfique dans les sociétés où elle se manifeste.
En fait, cela nous permet de mieux comprendre ce qu’est la corruption qui mine nos sociétés.
Car il y a trois sortes de corruptions :
            - Celle qui détruit sans aucune compensation.
            - Celle qui ne détruit qu’en faisant apparaître une nouvelle vie : c’est le grain qui meurt pour que naisse une plante. Parabole sociale, c’est le cas des révolutions ou des réformes décisives.
- Et puis, entre les deux, il y a la corruption qui retient la vie dont elle tire sa substance : c’est la corruption parasitaire, comme celle du gui qui ne doit pas épuiser entièrement l’arbre sur le quel il pousse et qui alimente sa vie.

C’est ce parasitisme qu’on reproche volontiers au racket des mafieux. Car ils doivent faire en sorte, pour que le négoce dont ils tirent profit continue, que des bénéfices soient réalisés afin que leur racket puisse fonctionner. Cette corruption répond d’avantage au modèle du parasitisme qu’à celui de la décomposition ; on pourrait même avancer qu’une telle corruption n’est que morale. En revanche elle doit faire en sorte que les ressources qu’elle pille se renouvellent et donc que ceux qui les produisent soient protégés – un peu comme le maitre protégeait ses esclaves pour qu’ils continuent de travailler et de l’enrichir.

Sunday, July 16, 2006

Citation du 17 juillet 2006

Parce que tu m’as vu, tu as cru : bien heureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru.

Evangile selon Jean - 20, 29

C’est Jésus le Ressuscité qui parle. Thomas, l’apôtre sceptique a demandé à enfoncer ses doigts dans les plaies du Christ avant de croire au Miracle de le Résurrection.

Avait-il tort, Thomas de refuser de croire le récit de Marie qui a vu le tombeau vide? Avec les autres disciples elle a vu le Christ ressuscité, il leur a montré ses plaies… Ils ont tous raconté à Thomas ce qu’ils venaient de voir. Mais Thomas ne croit pas leur récit : il veut voir par lui-même. La parole peut être creuse, la réalité est pleine : pas de vérité qui ne soit un accord observable entre ce qui est dit et ce qui est. Thomas a donc raison, et d’ailleurs le Christ lui-même a présenté ses stigmates aux disciples pour les persuader de son identité. Alors, pourquoi lui reprocher son exigence ?

En fait nous sommes ici dans cette catégorie de vérité qu’on appelle « vérité de témoignage » : tous les jours nous croyons ce que nous lisons dans les journaux alors que nous ne pouvons pas vérifier l’exactitude de ces informations. Simplement nous ne croyons pas n’importe quelle source ; nous avons choisi un journal pour la fiabilité et le sérieux de ses reporters. Donc : Thomas ne croit pas les autres apôtres. Seulement il doit croire le Fils de Dieux lorsqu’il dit « Je suis ressuscité » ; comme on dit, c’est « parole d’Evangile ». La source est ici garantie absolue d’absolue vérité. Telle est l'origine de la Foi.

S’agit-il de définir, comme le faisait Alain, la foi par la croyance (1) ? La parole de Dieu est vérité. Ceux qui possèdent la foi rencontrent Dieu dans la certitude qu’ils éprouvent de l’évidence que ces vérités émanent de Lui. Pour la Foi, pas de preuves : la vérité fait partie d’une expérience mystique. Voilà pourquoi, « ceux qui, sans avoir vu, ont cru », sont des « bien heureux ».
Au pire, Thomas n'est pas à blâmer, mais à plaindre, car il n'a pas la foi.

(1) La foi consiste à « croire sans preuve, et même contre les preuves » dit Alain

Thursday, April 13, 2006

Citation du 14 avril 2006

« Vous n’y comprenez rien et vous ne comprenez pas que c’est votre avantage qu’un seul homme meure pour que la nation ne périsse pas toute entière . »

Evangile selon Jean – 26, 49-50

Le choix du Caïphe, ça vous dit quelque chose ? Non ? Vraiment rien ? Bande de mécréants, alors c’est moi qui doit vous l’expliquer ? On aura tout vu…

Voilà. Jésus fait beaucoup d’adeptes et certains juifs vont trouver les grands prêtres pour leur raconter ce qu’il a fait. Ceux-ci se réunissent en Conseil, et s’inquiètent : si les Romains croient qu’il menace leur autorité, ils risquent de détruire le Temple et même le peuple juif tout entier. C’est alors que le Grand Prêtre, nommé le Caïphe, se lève et déclare qu’il faut sacrifier Jésus en le dénonçant au Romains, pour le bien du peuple. Voir citation.

N’allez pas imaginer que je vous prépare à faire vos Pâques ! Il s’agit en fait d’un dilemme moral : peut-on, en calculant le plus grand bien réalisable, sacrifier un innocent, ou bien la vie d’un seul innocent est-elle sacrée quoiqu’il en coûte en perte d’autres vies innocentes ?

- Si vous faites le premier choix, vous êtes conséquentialiste : vous pensez qu’il faut accroître le bien et diminuer le mal globalement dans le monde ; et donc, dans certains cas il est possible de transgresser l’interdit moral (dénoncer un innocent), dans l’espoir d’en tirer profit pour un plus grand bien pour tous. Je respecte l’interdit « Tu ne tueras point » ; mais je le ferais si je sauve ainsi la vie de nombreux innocents.

- Si vous faites le second choix, vous êtes déontologiste : le devoir de respecter les valeurs est inconditionnel, et il est même inconcevable de faire un calcul rationnel là où la puissance de la valeur s’impose par le respect qu'elle inspire à notre conscience. « Il faut parce qu’il faut » disait Kant. Et donc je refuserai de dénoncer un innocent, même s’il en coûte un massacre des innocents. Car je resterai innocent moi-même.

Vous trouvez très ennuyeux de faire un tel choix ? C’est parce que vous n’êtes pas habitué : la vie morale, ça n’a rien à voir avec la gestion des conflits !