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Saturday, January 06, 2018

Citation du 7 janvier 2018

Ma devise est : exister, c'est insister !
            Attribué à Johnny Hallyday
Le principe fondamental de l'individu, c'est le conatus, autrement dit, le désir, l'appétit, la puissance d'exister. … Pour Spinoza, le désir est premier, et n'a pas de finalité au départ. Il s'agit juste d'une poussée vers un objet. Je suis d'abord une puissance d'exister.
Forum Digression – Sur le conatus de Spinoza

Passons sur l’attribution hasardeuse à Johnny Hallyday de cette formule qui peut avoir été prononcée par lui… à la suite de bien d’autres. Ce qui compte, c’est qu’elle prenne du sens si on l’imagine régulant la vie d’une star qui se maintient sur le devant de la scène depuis 60 ans.
Mais il ne faudrait pas non plus faire de cette formule une glorification de l’obstination, un déni de l’évolution. Je propose de la relire dans le contexte du conatus de Spinoza (philosophe redevenu très tendance ces temps-ci),  c’est-à-dire dans l’effort de chaque être pour continuer d’exister et surtout – pour développer ses potentialités. De là, Spinoza tire l’idée que ce n’est pas par avidité pour un bel objet qui l’attire que le désir se forme, c’est par besoin de s’extérioriser. Du coup on peut admettre que, quand Johnny bondissait comme un loup sur la scène, c’était l’effet d’une impulsion irrépressible.



Johnny Hallyday sur scène à Lausanne


Alors oui : si Johnny est une bête de scène, ce n’est pas seulement par un don inhérent à sa nature ; c’est aussi l’expression de son conatus. A nous de savoir où le notre peut nous pousser. Moi, c’est devant mon clavier d’ordinateur : moins spectaculaire que pour une rock-star, mais tout aussi impérieux.

Tuesday, May 02, 2017

Citation du 3 mai 2017

L’amour est une joie accompagnée de l’idée d’une cause extérieure
Spinoza – Ethique, III proposition 13, Scolie

Aimer, c’est trouver sa richesse hors de soi.
Alain – Eléments de philosophie

Ce qui surprend quand on retrouve Alain après de longs détours chez les philosophes contemporains, c’est cette liberté qu’il prend d’émettre un avis sur à peu près tout, y compris sur ces sentiments de la vie quotidienne que l’on abandonne habituellement aux psychologues et aux coaches en développement personnel (1). C’est ainsi que cette citation serait attendue écrite sur fond de mains enlacées et de ciel bleu-bleu. Comme ici :


Heureusement, nous savons qu’Alain est tout sauf un gourou à la petite cervelle ; et aussi que Spinoza est sans doute derrière cette citation, comme on peut s’en apercevoir avec cet extrait de l’Ethique, livre 3.
Ne nous méprenons pas sur la pensée de Spinoza : l’amour est d’abord une joie (2) qui, cherchant une cause à son existence, trouve celle-ci dans un objet extérieur – bien sûr sans aucune garantie d’objectivité, et là est tout le tragique de l’amour passion qui idolâtre ce qui ne le mérite pas. Car voilà : si la joie est éprouvée comme amour lorsqu’elle est accompagnée de la représentation d’une cause extérieure, cette concomitance est peut-être accidentelle, comme dans l’histoire de la tortue et du missionnaire (3).

Alors l’image que nous reproduisons a bien quelque chose d’émouvant avec ces doigts qui se croisent et se retiennent – mais sans effort, avec une fragilité que démentent les ancres de marines tatouées sur les doigts enlacés. La force de l’amour, dirait-on vient de l’intérieur des amoureux et pas d’une contrainte extérieure.
Certes ; mais ce qu’on voudrait savoir c’est si l’autre qu’on aime est bien la cause de la joie que nous éprouvons à être avec lui. Et ça, pour Spinoza, l’intuition ne suffira pas : ça demande à être vérifié !
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(1) Ajoutons que cette citation provient des Eléments de philosophie et non des Propos.
(2) Rappelons que pour Spinoza, la Joie est « le passage de l’homme d’une moindre à une plus grande perfection » (III, 2) Sur l’amour chez Spinoza on peut lire ceci.
(3) Une légende raconte qu’un jour une tortue fut capturée par des villageois d’Afrique qui en étaient très friands – et que ce même jour un missionnaire débarqua dans le même village. Du coup les habitants conçurent l’idée que ces deux évènements étaient liés et attendirent impatiemment la venue d’un nouveau missionnaire dans l’espoir de pourvoir capturer de nouveau une tortue. C’est un exemple d’induction hâtive.

Monday, March 13, 2017

Citation du 14 mars 2017

Ce qui est passé nous manque et ce qui dure nous lasse.
Daniel Pennac – Le cas Malaussene (page 284)

Jamais content : voilà la vérité ! Jamais satisfait de son sort, jamais heureux : l’homme grommelle tout le temps – mais, s’il est malheureux, c’est bien fait pour lui : il a tout ce qu’il faut mais il ne sait pas se contenter de ce qu’il a.
Voilà une leçon de sagesse sans doute fort opportune, mais ne va-t-on pas trop vite à la conclusion ? On devrait d’abord se demander pourquoi ce qui nous manque, nous lasse dès lors que nous l’avons ? Devrions-nous en conclure que c’est la durée qui se révèle contradictoire avec le bonheur, et que, si nous nous lamentons de ne pas être heureux, c’est simplement parce qu’on ne peut l’être qu’à condition d’être dans le changement ? On va vite faire appel à un romantisme de la conquête : la belle jeune fille envoute le beau prince charmant qui vient l’enlever sur son cheval blanc… Mais dès lors qu’il l’a mise dans son château, il commence à reluquer la femme de chambre. Triste ? Oui, mais vrai !
Toutefois, là encore on réduit un peu trop vite la situation à quelque chose de particulier.
Spinoza nous avait prévenu : la joie c’est dans le changement que nous l’éprouvons, lorsque nous passons d’un état inférieur à un état supérieur. Voyez plutôt : « J'entendrai donc par joie … une passion par laquelle l'âme passe à une perfection plus grande. » Spinoza – Ethique, Proposition XI, Scholie (1). Idem avec la tristesse : « La tristesse est le passage de l’homme d’une plus grande à une moindre perfection. » Spinoza – Ethique, 3ème partie.
Inutile donc d’espérer être heureux de posséder indéfiniment ce qui a fait notre joie, puisque nous cessons d’en jouir dès lors que nous y sommes accoutumés ?
Pas du tout : c’est simplement que nous avons identifié la joie et le bonheur. Ou plutôt, nous avons cru que c’était le bonheur qui devait être permanent alors que c’est le propre de la béatitude : nous avons manqué une étape, celle de l’édification de la béatitude. Là encore c’est Spinoza faut consulter : « et certes, si la joie consiste dans le passage à une perfection plus grande, la béatitude doit consister pour l'âme dans la possession de la perfection elle-même. » (Ethique, III, prop. 33, scolie)
Celui qui a atteint cette perfection telle qu’un « plus » ne serait pas un « mieux », connait la béatitude, état de complète et permanente satisfaction. Et cet état n’est pas celui d’un surhomme ou d’un saint, mais celui de tout homme qui se sait partie prenante de la vertu divine, émanation de celle-ci, y compris dans sa fragilité et dans son impermanence. « Le propos de Spinoza est de montrer que nous pouvons éprouver une telle joie lorsque nous savons être attentif à la puissance de vie que nous sommes fondamentalement » (Lire ici)
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(1) C’est nous qui soulignons, ainsi que dans les autres citations de Spinoza.

Saturday, January 07, 2017

Citation du 8 janvier 2017

Ce n'est pas parce que nous jugeons qu'une chose est bonne que nous la désirons, mais c'est parce que nous la désirons que nous la jugeons bonne.
Spinoza – Ethique III, prop. 9 et scolie.

Quel est donc le fondement des valeurs ? D’où viennent-elles ? Quelle est leur généalogie ? Qu’est-ce qui leur donne leur force en tant que valeur ? En sommes-nous responsables ? …
Ces questions et bien d’autres encore nous assaillent quand nous nous demandons si nos valeurs reposent sur un socle ferme, ou bien si elles ne sont que du vent ?
Spinoza fonde la valeur non sur un être absolu dont elle serait une manière de paraître (comme chez Platon où le Beau-en-soi est une réalité bien plus authentique que celle de la beauté du bel objet qui n’en est qu’un reflet), mais plutôt sur un rapport particulier à nous-mêmes : rien n’est bon que le bon-pour celui-ci ou pour celui-là. C’est le désir qui fonde la valeur, et le désir lui-même n’est rien d’autre que l’effort pour persévérer dans son être.
- Autrement dit ce que je désire me paraît bon parce que c’est quelque chose qui me permettra d’être plus (ou plus longtemps) moi-même. La valeur est donc l’expression du rapport entre le désirant et le désiré, comme telle elle est parfaitement subjective et parfaitement incontestable – sauf à la considérer comme l’aboutissement d’une illusions sur soi-même, comme l’ivrogne désire boire et qui pense que l’alcool est bon pour lui (1).
Il en résulte que le problème que nous posions tout à l’heure – à savoir : Quel est le fondement des valeurs ? – se résout chez Spinoza exactement comme se résout n’importe quel  problème scientifique. Je veux dire que c’est en terme de vérité et de fausseté que le bon et le mauvais se distinguent. N’est bon que ce qui est réellement adéquat à ma nature, qui lui permet de se déployer sous le signe de la joie (cf. commentaire en note). Ce qui est mauvais n’est pas du tout mauvais en soi, mais c’est quelque chose que je prends fallacieusement comme étant bon (car quiconque rechercherait sciemment ce qui le rend malade serait un fou).
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(1) « Tout ce qui est se caractérise par le conatus c’est-à-dire par la tendance à persévérer dans son être, à affirmer sa vie. L’homme « n’étant pas un empire dans un empire », est exposé à subir des passions et donc à former des idées inadéquates l’égarant dans l’expression de ce qui affirme sa vie. Seule la connaissance du vrai porte le conatus à son plus haut degré de perfection, c’est à dire à une existence se déployant sous le signe de la joie. » Commentaire de Simone Manon à lire ici.

Tuesday, June 28, 2016

Citation du 29 juin 2016

Tromper serait s'accorder /avec les autres hommes/ seulement en paroles et … être en réalité contraires les uns aux autres.
Spinoza, Éthique, 1672, Partie IV, Proposition 72
(Voir en annexe la citation exacte)

- Chérie-amour, tu sais que je rentre tard ce soir ? Tu te rappelles ?
- Mais oui, je sais que tu restes au bureau pour une conférence des managers et qu’il ne faut pas te déranger.
- Voilà… A ce soir mon amour.
o-o-o
Ce petit dialogue fait sourire : le gentille dame croit au mensonge de son mari, qui bien sûr a prévu une partie de pattes-en-l’air avec la nouvelle stagiaire. Elle est bête : ce qui lui arrive, c’est bien fait.
Quant au monsieur c’est un salaud, un menteur et un lâche. S’il avait eu un peu plus de c…, il aurait dit : « Mon amour j’ai une barre à mine dans le calcif depuis que Lola (tu sais la nouvelle stagiaire ?) est arrivée dans le service. Je vais l’inviter ce soir au restau’. Ne m’attends pas pour diner – ni pour te coucher. »
C’est tout ? Et vous ne demandez pas si le mensonge n’aurait quand même pas une vertu réelle : celle de maintenir l’harmonie entre les hommes (et les femmes) ?  Quand Lola aura disparu, mieux vaudrait que madame n’en ait jamais entendu parler ; c’est quand même mieux pour les enfants que leurs parents ne divorcent pas tout de suite.
Spinoza, comme plus tard Kant, estime que mentir à quelqu’un n’est jamais justifié parce que dire la vérité est un commandement de la raison, aussi impératif que tous les autres (ne pas tuer, ne pas voler, ne pas porter de faux témoignage, etc.) Il en déduit qui l’harmonie entre les hommes ne peux se bâtir sur d’autres bases que celles de la vérité.
Certains en douteront ; mais entre le principe de toujours dire la vérité et la pratique qui recommande de ne le faire qu’à la condition que cela permette une meilleure harmonie avec les autres, comment trancher ? Il faut évaluer les risques, mais pour cela ne pas se contenter de mettre dans la balance les inconvénients pour soi-même, mais aussi pour ceux à qui on ment. Et parmi ceux-ci, il y a celui de les considérer comme des gros ballots qui ne méritent pas la vérité.
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Annexe :
« Proposition 72
L'homme libre n'agit jamais en trompeur, mais toujours de bonne foi
 Démonstration
 Si un homme libre agissait, en tant que libre, en trompeur, il le ferait par le commandement de la Raison (nous ne l'appelons libre qu'à cette condition) ; tromper serait donc une vertu et conséquemment il serait bien avisé à chacun de tromper pour conserver son être ; c'est-à-dire (comme il est connu de soi), il serait bien avisé aux hommes de s'accorder seulement en paroles et d'être en réalité contraires les uns aux autres, ce qui est absurde. Donc un homme libre, etc.
C.Q.F.D. 
Scolie (lire ici)

Saturday, April 02, 2016

Citation du 3 avril 2016

Si les choses que Dieu produit immédiatement étaient faites pour atteindre la fin que Dieu se propose, il s'ensuivrait que celles que Dieu produit les dernières seraient les plus parfaites de toutes, les autres ayant été faites en vue de celles-ci.
Spinoza – Ethique appendice du livre 1
Dans sa critique du finalisme (= tout ce qui existe possède une fonction et existe en vue d’un but) Spinoza condamne également l’évolutionnisme parce qu’il suppose le finalisme : par exemple, les états successifs de l’Univers iraient du moins parfait au plus parfait ce qui suppose qu’Il ait créé autrefois comme un brouillon de ce qui est aujourd’hui, ce qui contredit au principe selon le quel un être parfait ne peut créer quelque  des choses également parfaites (1).
A l’encontre de cet évolutionnisme, Spinoza considère que tout ce qui existe est aussi parfait que possible ; appliqué à l’évolution des espèces, cela signifie que tout dans la nature est parfait à sa façon, c’est à dire conforme au milieu dans le quel il vit et ce n'est pas contradictoire avec ce qu'aujourd’hui nous pensons avec Darwin. Nous disons en effet que, si le monde change, alors les espèces vivantes doivent changer également pour s’y adapter. Ainsi de l’être humain : nous savons qu’il a évolué dans le temps et qu’il a eu des formes très différentes de ce qu’il est devenu aujourd’hui. Certains y ont vu la confirmation de la supériorité de la race blanche, supposée d’apparition récente, sur les races de couleur supposées primitives – c’est exactement sur ces bases-là que les doctrines racistes du 19ème siècle ont fonctionné.

Mais comme Spinoza on peut aussi dire que chaque espèce a eu sa perfection, qu’elle a eu sa place dans la nature au moment où elle existait parce qu’elle lui était adaptée : les homo-habilis n’auraient surement pas survécus sans cela. Et d’ailleurs nous-mêmes, homo sapiens, serions-nous capables avec  notre corps grêle surmonté d’une grosse tête de vaincre l’ours des cavernes ?
Et puis, si on déplore « notre corps grêle surmonté d’une grosse tête » – si on considère que l’humanité dégénère, que nos jeunes générations courent moins vite qu’avant et qu’elles trimbalent plus de graisse : considérons que pour triturer un écran de Smartphone, il suffit de ne pas avoir de trop gros doigts. Relisons ce poème prophétique d’Raymond Queneau :
Moi jmégris du bout des douas
Oui du bout des douas
Oui du bout des douas
Moi jmégris du bout des douas
Seskilya dplus diatingié
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(1) Dans l’hypothèse de la création en 7 jours telle que décrite dans la genèse: selon le finalisme Dieu en créant le monde, aurait créé et le monde tel qu’il était il y a 13 milliards d’années et ce qu’il doit à terme devenir, étant entendu que cet état final doit être supérieur à l’état initial. C’est la thèse de Leibniz

Sunday, March 20, 2016

Citation du 21 mars 2016

A chaque seconde sur terre un imbécile voit le jour.
Irvin Yalom – Le problème Spinoza (p.502)
Le temps ne fait rien à l’affaire / Quand on est con, on est con.
Georges Brassens – Chanson
Voilà deux citations frappées au coin du bon sens n’est-ce pas ? Qui donc contesterait que les imbéciles soient tels depuis qu’ils ont vu le jour ? Et que les cons sont des « cons-de-naissance » ?
Mais il faudrait peut-être y réfléchir à deux fois, car ce qu’on affirme alors c’est que l’imbécilité est un attribut de la substance humaine, qu’elle en exprime une certaine essence, (illimitée et infinie pour parler comme Spinoza (1)).
C’est sans doute beaucoup trop dire et on doute fort qu’il faille aller jusque là : qu’un individu soit imbécile – et déjà faudrait-il s’entendre sur le sens de ce terme et sur les critères qui permettent de reconnaître ses manifestations – peut fort bien se comprendre comme une évolution un tournant dans la vie tout à fait ordinaire du personnage en question. Du coup, s’il n’est pas définitivement et irrévocablement imbécile, le voici en revanche devenu responsable de sont état. « Tu étais un homme brave et juste et te voilà devenu imbécile ! C’est ton choix ! »
Brassens a un peu le même préjugé : quand on est con, on est con : rien à dire de plus, pas de circonstances particulières, le con est con de part en part, la connerie est une manière d’être qui ne s’acquière pas, et de même elle n’évolue pas : le petit con d’la dernière averse est de nature identique au grand con des neiges d’antan. Autrement dit, avant d’être un attribut de l’essence humaine, la connerie est elle-même une essence qui se retrouve partout à l’identique. Ce qui, soit dit en passant, dispense de la définir : tous ceux que la connerie indigne seraient offensés qu’on les mette à l’épreuve de la définition : « Comment ? La connerie est tellement énorme, tellement évidente, que vouloir la définir c’est la réduire à un fait banal et minuscule : c’est déjà l’excuser ! »
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(1) Voir ce commentaire de Spinoza par Gilles Deleuze