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Thursday, June 04, 2015

Citation du 5 juin 2015

La même chose souvent est, dans la bouche d'un homme d'esprit, une naïveté ou un bon mot, et dans celle du sot, une sottise.
Jean de La Bruyère / Caractères

Le sens de notre conduite ou de nos propos dépend essentiellement de l’interprétation qu’on en fait, il est au sens étymologique équivoque ; autrement dit on est sot non pas selon ce qu’on a dit, mais selon la manière dont on est perçu. Du coup, pour échapper à l’accusation de sottise, il suffit de ne pas l’être – ou du moins de ne pas le paraitre. Disons mieux : une fois qu’on a donné de nous une certaine image, tout ce que nous ferons sera porté au crédit de cette apparence. Pour prendre un exemple contemporain de La Bruyère, voyez monsieur Jourdain, le Bourgeois Gentilhomme : il admire au-delà du raisonnable son « Maître de philosophie », qui pourtant débite des platitudes et des sottises

La question qui se pose alors est la suivante : dans l’interprétation de la conduite humaine, qui détient la vérité ? Supposons deux amis discutant des propos entendus de la bouche d'un homme considéré par certains comme un homme d’esprit. L’un dira que c’est une tirade digne de l’esprit de finesse qui sait prendre les choses dans leur origine première ; l’autre que c’est une naïveté indigne d’un homme mûr. Faut-il en tirer une conclusion sceptique ?
Voyez la polémique déclenchée par « Qui est Charlie ? », le livre d’Emanuel Todd. Certains y voient une infamie destinée à discréditer la sincérité de cet élan qui, le 11 janvier, a rassemblé les français autour de la célébration les libertés républicaines. Emmanuel Todd, quant à lui, affirme qu'on a affaire à un rejet de l'islam, et que pour arriver à cette conclusion il s’est contenté de mener une enquête sociologique : si sa démonstration déplaît, elle n’en est pas moins exacte.
Je me déroberai à l’analyse des tenants et des aboutissants de cette polémique. Mais je dirai quand même que s’il y a une chose qu’on ne tolère pas, c’est d’être dépossédé de son pouvoir d’interprétation de sa propre conduite – et de celle des amis avec qui on fait bloc.

La finesse consiste à interpréter les critiques en les intégrant dans la théorie : votre refus s’inscrit alors dans  les résistances prévues par elle. Freud disait que la critique féroce dont la psychanalyse faisait l'objet résultait des mécanismes de défense de l’inconscient.

Monday, April 07, 2014

Citation du 8 avril 2014



Oignez vilain il vous poindra, poignez vilain il vous oindra. («Flattez vilain, il vous piquera ; piquez vilain, il vous flattera »)
Rabelais, Gargantua, chapitre 32
Cet adage est plus convenable qu'un autre, bien plus ancien et donc bien plus rude dans sa forme : "Oigniez a mastin [domestique] le cul, il vous chiera en la paume ".
Commentaire à propos de l’affaire Leonarda
1 – Cet adage nous est rappelé par un commentateur politique moderne, qui critique ainsi François Hollande pour son attitude dans l’affaire Leonarda. Voyez comment on considère la jeune roumaine dans notre pays … dit « pays des droits de l’homme » : à croire que les Roms n’en sont pas.
--> On en pensera ce qu’on en voudra ; reste que Rabelais manie ici la litote – ce qui est sans doute une surprise
2 – Maintenant, n’oublions pas le contexte du chapitre 32 du Gargantua : nous sommes au début de la guerre picrocholine, et le traitre Toucquedillon excite Picrochole par ses propos venimeux. Alors que Grandgousier avec magnanimité avait voulu, en dédommageant les fouaciers, éviter la guerre, il ne récolte que mépris et menaces. (1) Situation que Rabelais commente ainsi : « Voilà ce que c’est, les bons traitements et la familiarité que vous leur avez précédemment témoignée vous ont rendu méprisables à leurs yeux : flattez vilain, il vous piquera ; piquez vilain, il vous flattera. » (Translation en français moderne – Pour le texte original voir ici)
--> Pour avoir la paix il ne suffit pas d’être pacifiste.
3 – On arrive alors à une idée plus évidente et qui est en même temps beaucoup plus générale : il est vrai que la générosité et la familiarité peuvent se retourner contre leur auteur en étant comprises non pour ce qu’elles sont – une pure bonté – mais plutôt comme signe de faiblesse et de médiocrité. Toutefois il s’agit ne pas de les exclure, mais plutôt d’adapter sa conduite à ceux envers qui on l’adopte.
Le principe à retenir est donc le suivant : quelles que soient nos intentions, nous devons savoir que notre conduite sera interprétée selon la nature des gens qui en sont les destinataires. C’est de cette interprétation qu’il faut tenir compte. On dit que cela n’est plus aujourd’hui que l’affaire des « communicants » ; ai-je bien compris ?
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(1) « …Picrochole ne répondit rien d’autre que ces mots : « Venez les quérir,  venez les quérir (les fouaces) ! Ils (= mes gens) ont belle couille et mole. Ils vont vous en broyer de la fouace ! » »
- A noter le jeu de mot : Mole signifie « la meule » et Couille peut aussi vouloir dire « le mortier ».

Saturday, November 06, 2010

Citation du 7 novembre 2010


Lire c'est toujours interpréter.
Henry Miller – Lire aux cabinets
Commentaire II
Après avoir dit que la lecture est prise dans un cercle entre l’apport subjectif et le retour à l’intention signifiante de l’auteur, venons-en au prétentieux adverbe qui orne notre citation : Lire, c’est toujours interpréter.
Car, si interpréter c’est toujours mettre en jeu, dès le début, nos intérêts et nos choix, comment prétendre de n’importe quel texte qu’il puisse donner lieu à interprétation ? N’y a-t-il donc pas des cas où il faudrait lire sans interpréter, des textes qu’il ne faut surtout pas interpréter – jamais !
Bien sûr tout le monde aura ses propres exemples : du mode d’emploi du téléphone au règlement intérieur de l’entreprise, voilà des documents où tout est censé être dit : interdiction de lire entre les lignes et encore plus entre les mots.
Et si vous devez relire plusieurs fois le même texte – par exemple votre contrat d’embauche, ou le bail de votre appartement – c’est précisément pour que chaque lecture neutralise les interprétations qui se seraient involontairement glissée dans une lecture précédente.
Si donc on ne peut pas dire que « lire c’est toujours interpréter », c’est parce qu’il existe une catégorie de textes dont le sens se réfère à un contexte tout à fait artificiel, défini par des conventions strictement définies – comme le sont les énoncés mathématiques que je rajoute à ma liste d’énoncés ininterprétables.
Encouragé par une telle découverte, je me demande à présent s’il n’y aurait pas d’autres textes qu’on ne pourrait interpréter sans en fausser le sens ? Que dis-je fausser ! C’est « sans détruire leur sens » qu’il faudrait dire !
Bien sûr, ces textes existent et ce sont les poèmes. Pas de poésie sans cette frange de sens qui s’épanouit dans un contact direct avec notre sensibilité, avec notre âme, appelez ça comme vous voudrez. Toute interprétation explicite est comme une réduction et une mutilation de sens du poème.
Vous voulez essayer pour voir ? Prenez ce quatrain de Rimbaud : lisez-le, sentez-le.
L'étoile a pleuré rose ...
L'étoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles, / L'infini roulé blanc de ta nuque à tes reins ; / La mer a perlé rousse à tes mammes vermeilles / Et l'Homme saigné noir à ton flanc souverain.
… Et puis maintenant, interprétez-le et voyez ce qu’il en reste. (1)
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(1) Pour les paresseux, qui se refusent à faire le travail par eux-mêmes, voyez le commentaire en ligne ici.

Friday, November 05, 2010

Citation du 6 novembre 2010

Lire c'est toujours interpréter.
Henry Miller – Lire aux cabinets
Commentaire I
Lire c'est toujours interpréter.
Qu’est-ce donc qu’interpréter ? Si on consulte un dictionnaire, on voit qu’il s’agit d’un verbe qui peut avoir plusieurs signification – dont l’une justement, indique qu’interpréter c’est donner du sens à quelque signe, et donc aussi à un texte. Quand on lit on donne du sens à un texte… Monsieur de La Palice aurait su dire ça.
On pourrait aussi en dire autant d’une interprétation musicale, en ajoutant que, pour que l’œuvre existe, il est nécessaire d’y insuffler la vie et la sensibilité d’un artiste exécutant.
On arrive alors au problème soulevé par l’interprétation : il est souligné par la formule artiste exécutant. La subjectivité de l’interprète est à la fois nécessaire pour qu’existe l’œuvre musicale, et en même temps elle doit s’effacer devant la volonté de l’auteur, ne pas prétendre se substituer à lui, délivrer quelque chose qui, sans aller jusqu’à refaire ce que l’auteur a fait (1), lui donne sens et consistance.
C’est quand on se tourne vers les œuvres du passé que le problème se pose réellement : faut-il accepter de moderniser une œuvre pour que son contact soit plus facile – voire même pour délivrer un sens dont on l’estimait grosse et que l’auteur lui-même n’aurait pas pu – pas su ? – délivrer ?
Ça peut consister à jouer Bach sur un Steinway, ou à donner des équivalents pour les jeux de mots d’Aristophane (traduire Lysistrata par Démobilisette par exemple – et certains metteurs en scène de théâtre sont des spécialistes de ces transformations).
Revenons au livre. Le lecteur est dans la position de l’interprète musical, il prête sa vie, son intelligence à l’auteur, il vibre d’amour avec ses héros, ou bien il construit patiemment un système de concepts avec Socrate. Le texte, c’est du papier, et rien de plus. La vie du texte, sa vérité, ne commence qu’avec le lecteur et la lecture ne commence qu’avec sa participation. Mais l’interprétation d’un texte, comme celle du musicien, doit s’effacer devant la volonté de l’auteur, et par un effet de cercle, revenir sur celle-ci et faire coïncider la compréhension avec l’intention du texte.
Interpréter un texte, c’est nécessaire…pour le comprendre.
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(1) L’enregistrement phonographique nous a permis de vérifier que les enregistrements des compositeurs (on a l’enregistrement de presque tout Stravinsky dirigé par Stravinsky) n’épuisent pas les possibilités interprétatives.