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Sunday, April 17, 2016

Citation du 18 avril 2016

Y a des gens absolument insurmontables. Ça te gêne de les savoir mammifères à part entière. Tu les préférerais reptiles ou batraciens pour bien justifier ta répulsion.
San Antonio
Qu’est-ce que le dégoût des autres (de certains autres du moins) manifeste ? Au moins deux choses :
- D’une part ils sont répugnants parce qu’ils sont radicalement différents de  nous au point qu’on ne les considère pas comme faisant partie de notre espèce. C’est donc qu’il est « normal » de détester le radicalement différent – plus normal que de haïr un des nôtres, sans doute parce qu’en le détestant on se détesterait un peu soi-même.
- Toutefois, cette sensation d’horreur peut aussi être éprouvée à l’encontre d’hommes ou de femmes dont on admet qu’ils font bel et bien partie de l’humanité. Détester un homme qui pourtant ne nous fait pas penser à un animal répugnant c’est plus grave et surtout plus culpabilisant que de le détester parce qu’il ressemble à une hyène.

Mais peut-être ne le faudrait-il pas. Pourquoi certains animaux (comme les reptiles ou les batraciens, cités ici) sont-ils jugés répugnants ? Peut-être est-ce qu’à l’inverse de ce que nous avons supposé, nous n’avons ces animaux en aversion seulement parce qu’ils sont une représentation symbolique de certaines personnes qui nous font horreur – au point que penser à elles, telles qu’elles sont en réalité, nous est insupportable et que nous tolérions mieux cette pensée en les imaginant sous forme d’animaux symboliques ? Les zoophobies sont couramment interprétées ainsi par les psychanalystes qui s’en servent pour décrypter les traumatismes infantiles.
Moyennant quoi le dégoût des hommes ou des femmes viendrait de l’absence de transfert, d’un défaut de refoulement, où tel personnage humain viendrait prendre en charge la sensation de rejet de façon moins déformée que si elle était représentée par un animal.

On peut même supposer que cette évocation non symbolique est la preuve que le traumatisme est moins important ; alors si la maitresse fait peur à l’enfant c’est un peu moins grave que s’il a la phobie des araignées.

Saturday, March 14, 2015

Citation du 12 mars 2015

Mais je vous dis, à vous qui m’écoutez : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous maltraitent.
Si quelqu’un te frappe sur une joue, présente-lui aussi l’autre. Si quelqu’un prend ton manteau, ne l’empêche pas de prendre encore ta tunique.
Luc 6, 27-29
La haine est sainte. Elle est l'indignation des cœurs forts et puissants, le dédain militant de ceux que fâchent la médiocrité et la sottise.
Emile Zola – Mes haines (Voir aussi cette citation)
L’amour du prochain, pour un chrétien est une évidence. Evident aussi le rejet de la haine. Haïr, c’est renoncer à éprouver cet amour, chaud et vital. Raison pour la quelle l’indignation militante avec tout ce qu’elle comporte de puissance et d’élan ne peut être abordé de ce côté ci.
Selon saint Paul on ne devrait jamais s’indigner puisque l’indignation est propice à la haine – du moins au rejet et à l’oubli de l’amour du prochain. Aimer le prochain, ce n’est pas simplement aimer les héros et les bienfaiteurs de l’humanité. C’est aimer justement aussi ceux qui le méritent le moins.
On se rappelle du mouvement LosIndignados espagnols et du dégoût que la classe politique corrompue leur a inspiré : que fallait-il faire ? Puisqu’ils nous volent,  fallait-il avec saint Paul leur ouvrir sa bourse pour leur permettre de piocher dedans plus commodément ? Et du coup, s’en remettre à Dieu pour régler le sort politique du pays, rétablir la justice sociale – sinon préparer une vaste place au Paradis pour les victimes de ces politiciens pourris ?

La haine est un sentiment – ou plutôt une passion – qui abime l’âme de celui qui l’éprouve, dit-on. C’est peut-être vrai quand elle se développe dans le sillage de l’échec, quand elle accompagne l’amertume de l’impuissance. Mais comme n’importe quelle autre passion, elle apporte une force extraordinaire, qui soulève des montagnes – à condition de la diriger dans la bonne direction, et ça, ce n’est pas plus facile à faire avec la haine qu’avec l’amour

Tuesday, May 27, 2014

Citation du 28 mai 2014



Que serions-nous sans nos  haines ? Ce sont elles qui nous promettent la victoire.
Dialogue du film « Le miroir magique » de Manoel de Oliveira (2005)

Cette citation a été cueillie parmi une quantité d’autres possibles dans ce film si puissant (la puissance calme d’un réalisateur presque centenaire à l’époque où il réalisa ce film). Je renonce à en parler, d’autres l’ont fait il y a déjà longtemps (voir ici).

On sait que la haine est un puissant adjuvant de l’instinct de survie lorsque les conditions en sont très dégradées. On pense en particuliers aux détenus, emprisonnés pour de longues peines, sans autre horizon que l’espoir de se venger de ceux qu’ils estiment responsables de leur malheur. (1)
Pour le prisonnier, la haine est alors plus qu’un sentiment, plus qu’un désir : elle est le metteur en scène qui donne à vivre ce moment où les portes de la prison se refermeront derrière lui.
En évoquant le rôle d’un metteur en scène, on pense inévitablement à ces films qui ont exploité cet espoir, en particulier le western ou le film noir américain. Il s’agit à chaque fois de montrer l’épisode  de la vengeance, un peu comme le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas.
Mais ce n’est pas tant à cela que nous pensons aujourd’hui : il s’agit moins de la vengeance réelle que du fantasme qui la précède.
De même, nous éviterons d’évoquer cet aspect de la haine qu’on résume parfois par cette expression issue du parler-banlieue : « j’ai la haine ». Il ne s’agit pas en effet de cette boule psycho-physiologique qui place notre haine dans notre estomac, telle une pierre que nous aurions avalée et qui y resterait. (2)
Qu’est-ce que la haine apporte donc au malheureux prisonnier ? Comment est-elle capable de soutenir cet homme victime de toutes sortes de privations durant de si longues années ? C’est qu’en lui promettant de revivre cette fois victorieusement l’épisode de la trahison, la haine lui promet la victoire.
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(1) Nous parlons essentiellement du prisonnier enfermé pour une longue peine. Mais il va de soi que tout homme qui a subi un grave échec qu’il estime l’effet d’une trahison est concerné.
(2) Il faudrait faire une place à part au film de Mathieu Kassovitz : voir ici.

Sunday, August 26, 2012

Citation du 26 août 2012


Vous êtes son amour, craignez d'être sa haine.
Corneille – Tite et Bérénice

Nous avons déjà évoqué les différences – et les ressemblances – entre l’amour et la haine, nous n’y reviendrons pas ici.
D’autant que ce vers de Corneille nous invite à un autre étonnement : celui du retournement de l’amour en  haine. Comment celui qui aimait, au comble de la passion, peut-il d’un coup se mettre à haïr l’être qu’il chérissait l’instant d’avant ? Y aurait-il un « coup de foudre de la haine » comme il y en a un pour l’amour ?
Le coup de foudre amoureux survient dans un contexte neutre : l’instant d’avant je n’avais jamais vu cette personne. Je l’aperçois. J’en tombe raide-dingue. Ça, c’est le coup de foudre amoureux.
Vous êtes son amour, craignez d'être sa haine : cette haine soudaine survient dans un contexte un peu plus compliqué, qui suppose qu’avant d’abominer cette personne, nous la chérissions.
Et s’il fallait d’abord aimer avant de haïr ? Si la haine, pour se déclencher nécessitait une atteinte au plus profond de notre âme, quelque chose que ne peut réaliser que la personne à qui nous avions donné une place au tréfonds de notre cœur ? On connait la prière : Seigneur, protégez-moi de mes amis ! Il faudrait peut-être ajouter : … et de mes amours.
L’idée que suggère le vers de Corneille est donc que la haine des amants est plus terrible que celle de l’inconnu qui vient – on ne sait pourquoi – à nous détester. On vient de voir que cette haine est plus violente, plus implacable – à la hauteur de la blessure qui l’a provoquée. Mais il faudrait dire aussi qu’elle est sans doute plus efficace. L’inconnu qui veut me faire mal va m’ajuster de sa hargne un peu au hasard, il va tirer au jugé, comme on ferait sur une ombre dans la nuit.
Par contre l’amoureux déçu, lui, connait tout de mes faiblesses, la moindre faille, la moindre cicatrice mal fermée : c’est là qu’il va appuyer, enfonçant son poignard juste dans le défaut de la cuirasse. (1)
Il ne suffit pas de vouloir faire souffrir – il faut encore savoir le faire. L’amoureux trahi devenu haineux, lui (et lui seul), saura faire.

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(1) On parle parfois de la nécessaire empathie du bourreau pour sa victime

Thursday, May 19, 2011

Citation du 20 mai 2011

Haïr, c'est aimer, c'est sentir son âme chaude et généreuse, c'est vivre largement du mépris des choses honteuses et bêtes...

Emile Zola – Mes haines

Haïr, c'est aimer… Ce paradoxe a un petit côté Novlangue (pour faire référence à au Meilleur des mondes où Huxley montre qu’un pouvoir totalitaire est capable d’aller jusqu’à la manipulation du langage).

Tentons néanmoins de prendre au sérieux cette phrase d’Emile Zola. Elle nous dit que la haine est une bonne chose et qu’elle serait mieux appropriée que l’amour, et qu’on pourrait donc remplacer le commandement christique de l’amour du prochain par : haïssez-vous les uns les autres…

Scandaleux ? Peut-être. Mais on aura observé que la citation de Zola ne fonctionne quand même pas si mal que ça. Car ce que Zola nous donne ici, c’est une idée développée de ce qu’il appelle amour, et donc un moyen de comprendre ce qu’est la haine telle qu’il l’entend.

- Aimer, c’est sentir son âme chaude et généreuse : qui donc le nierait ? Aimer, c’est être la source d’où s’écoule notre âme entière un peu comme l’Univers procède chez Plotin de l’Un primordial. Par l’amour nous rayonnons comme la chaleur et la lumière rayonnent du soleil.

Donc tout cela, la haine nous le procure aussi ? Comme l’amour nous fait vivre de l’adoration de la beauté et de l’intelligence, la haine nous fait vivre du mépris des choses honteuses et bêtes ?

Peut-être… Mais je ne peux m’empêcher de penser que la joie que nous donne la haine est une joie un peu limitée, car elle ne s’apparente à l’amour que par le narcissisme. La haine, c’est en effet la jouissance de la distance qui me sépare de ce qui est haïssable. La détestation de ce qui est méprisable me donne un point de vue révélateur de ma hauteur. Puisque je déteste ce qui est bas, c’est que je suis haut.

Il n’y a quand même pas de quoi remplir une existence de félicité. Juste de quoi échapper à la détestation morose. C’est déjà ça.