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Tuesday, February 07, 2017

Citation du 8 février 2017

(…) Copernic voyant qu’il ne pouvait venir à bout d’expliquer les mouvements du ciel en admettant que toute la multitude des étoiles tournait autour du spectateur, … chercha s’il n’y réussirait pas mieux en supposant que c’est le spectateur qui tourne et que les astres demeurent immobiles.
Kant – Critique de la raison pure, préface à la seconde édition (cf. citation complète en annexe)
Actualité d’Emmanuel Kant 1
Les médias sont une source inépuisable d’étonnement : eux qui méritent souvent le reproche de superficialité et d’ignorance, les voici qui citent à tout bout de champ la philosophie de Kant – et pas n’importe quel passage : il s’agit de la révolution copernicienne, qu’on trouve dans la seconde préface de la Critique de la Raison pure, ouvrage fort complexe dont on dit qu’en avoir lu la table des matières est déjà un exploit remarquable.
Il est vrai qu’on a gauchi le contenu : on prend la formule de Kant comme synonyme de bouleversement total de point de vue, insistant probablement sur la notion de « révolution ». Kant, quant à lui, considérait de façon beaucoup plus littérale cette image. Il s’agit selon lui d’opérer un renversement de point de vue en considérant comme Copernic que les choses ne sont pas telles que nous les voyons, mais que c’est seulement notre perspective sur elles qui les explique. Point de départ de l’idéalisme transcendantal, la révolution copernicienne explique que la science ne consiste pas à connaître les choses telles qu’elles sont réellement mais  seulement telles qu’elles nous apparaissent – et donc que la philosophie doit se limiter à l’étude des conditions auxquelles nous pouvons les connaitre.
Un exemple ? Lorsque notre train démarre silencieusement, la révolution copernicienne consiste à se dire que ce n’est pas le quai qui bouge, mais nous mêmes.
Aurions-nous d’autres exemples susceptibles de nous faire comprendre ce qu’est la « révolution copernicienne » dans l’actualité politique d’aujourd’hui ?
            - Pour faciliter l’embauche : il faut faciliter les licenciements.
            - Pour réduire la pauvreté, il faut supprimer les salaires plancher.
            - Pour faciliter l’intégration des étrangers il faut les refouler aux frontières.
            - Pour sauver la sécu, il suffit de la supprimer…
…J’arrête là, vous avez compris le mécanisme et vous êtes capable dès lors de fabriquer un bon programme pour être élu Président de la République. (1)
Alors, qu’est-ce qu’on dit ?
Merci Emmanuel !
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(1) Les exemples ci-dessus illustrent la révolution copernicienne de droite. L’éditorial de Pierre Ivorra sur Médiapart donne ici une liste de ces renversements en rapport avec un projet de loi du Front de Gauche qui ouvre une perspective sur la révolution copernicienne de gauche. On s’y reportera.
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Annexe. – « Que l'on cherche donc une fois si nous ne serions pas plus heureux dans les problèmes de la métaphysique, en supposant que les objets se règlent sur notre connaissance, ce qui s'accorde déjà mieux avec ce que nous désirons démontrer, à savoir la possibilité d'une connaissance a priori de ces objets qui établisse quelque chose à leur égard, avant même qu'ils nous soient donnés. Il en est ici comme de la première idée de Copernic: voyant qu'il ne pouvait venir à bout d'expliquer les mouvements du ciel en admettant que toute la multitude des étoiles tournait autour du spectateur, il chercha s'il n'y réussirait pas mieux en supposant que c'est le spectateur qui tourne et que les astres demeurent immobiles. »

Kant – Critique de la raison pure, préface à la seconde édition

Thursday, October 09, 2014

Citation du 10 octobre 2014



On pense aujourd’hui à la révolution, non comme à une solution des problèmes posés par l’actualité, mais comme à un miracle dispensant de résoudre les problèmes.
Simone Weil (1) – Oppression et liberté (1933-1943) [p. 127 de l’édition numérique (voir ici)]

Le monde où se déroulent les révolutions n’est pas le monde réel. C’est un monde imaginaire où les problèmes se résolvent comme par miracle. Du coup, on comprend que dans le monde réel, les révolutions non seulement ne résolvent rien, mais qu’elles dispensent de chercher à résoudre les vrais problèmes. Les révolutions sont des fabriques à illusions, comme les mirages qui donnent à croire qu’il y a des fontaines dans le désert.
Malheureusement, Simone Weil avait raison et au-delà peut-être de ce qu’elle croyait.
Dans son texte, elle évoque les incantations qui, comme des prières religieuses, appellent la Révolution comme un secours occulte et attendent d’elle qu’elle  balaie les affameurs du peuple (2).
Oui, mais : en 2014, la Révolution c’est une très vieille lune dont on a appris à se passer depuis longtemps.
Quoique… On a peut-être appris à se passer de l’espoir dans la Révolution, mais sûrement pas à renoncer au « miracle dispensant de résoudre les problèmes », comme en témoignent les atermoiements de nos dirigeants devant les « douloureuses réformes » qui seraient nécessaires pour résoudre les problèmes justement.
o-o-o
Du coup, me voici envahi par une image dont je n’arrive pas à me défaire : je vois notre Encore-Actuel-Président dans sa chambre Elyséenne. Il est à genoux au pied de son lit-de-Président, et il prie : « Mon Dieu, faites que la Reprise vienne, que les Français se décident à vider leur bas-de-laine, que l’Europe nous aime… »
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(1) On ne confondra pas avec Simone Veil, femme politique bien connue, à l’Académie française depuis 2008
(2) « On attend qu’elle tombe du ciel ; on attend qu'elle se fasse, on ne se demande pas qui la fera. » : c’est pourquoi j’ai écrit « appellent la Révolution » et non « appellent à faire la Révolution ».

Sunday, September 07, 2014

Citation du 8 septembre 2014



La France est en fermentation ; donnera-t-elle du vinaigre ou du vin, on l'ignore encore. 
Georg Christoph Lichtenberg (1742-1799) –  Aphorismes

La France est en fermentation : vinaigre ou vin ? Quand Lichtenberg écrit cela, on est dans la période révolutionnaire, et ce serait aux historiens de répondre aujourd’hui. D’ailleurs pas si facile que ça : la Révolution s’est-elle achevée à l’Empire ? = Vinaigre ou vin ? Et si l’Empire fait encore partie de la Révolution (qui finirait vers 1815), la Restauration = vinaigre ou vin ? Et puis, la Révolution française, n’a-t-elle pas duré pendant toutes ces révolutions qui ont jalonné le 19ème siècle ? Et donc jusqu’à la Commune ? --> 3ème République = vinaigre ? = Vin ?
… Tout cela c’est un jeu de l’esprit, car ce qui compte, c’est ce qui se passe aujourd’hui, et s’il y a une chose dont on est certain aujourd’hui, c’est que la France n’est plus en fermentation. Certains il est vrai font mine de reprendre la ton des tribuns d’autre fois :
Oh, mes camarades, voyez ces exploiteurs sanguinaires qui vont sucer toutes vos forces et qui vont vous jeter comme l’écorce du citron pressé. Vous êtes le peuple, ils ne sont rien que des parasites accroché à votre dos. Lève-toi, peuple de France !

Oui, mais ça, c’était avant (comme dit la pub) : aujourd’hui, ça ne marche plus. La France n’est plus en fermentation. Du coup, voyez les sondages : les gens sont d’accord pour tout changer – même pour la suppression des 35 heures ? – Oui ! Et le Droit du travail ? Par-dessus bord ! Et les indemnités chômage ? Bonnes pour les feignants ! Et le SMIC, le RSA, les RTT ? Plouf dans l’eau !
Une seule condition : que ça marche ! Et pour ça, que ça aille vite fort et loin. Citius, Altius, Fortius : Plus vite, plus fort, plus loin, comme on dit chez les sportifs.
Le but ? Il ne s’agit pas comme le disait notre ex-Président de vouloir gagner plus (beuark !) mais de faire gagner notre Entreprise.
Parce que, notre Entreprise, nous on l’aime.

Monday, May 26, 2014

Citation du 27 mai 2014



[Le fascisme] garde … toutes ses chances, face à  des adversaires qui s’opposent à lui au nom du progrès, compris comme une norme historique.
Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire (1940)
Des jeunes gens antisémites, ça existe donc, cela ? Il y a donc des cerveaux neufs, des âmes neuves, que cet imbécile poison a déjà déséquilibrés ? Quelle tristesse, quelle inquiétude, pour le vingtième siècle qui va s'ouvrir !
Emile Zola – Lettre à la jeunesse (cité le 24/11/2009)
Tant d’horreurs [= de la Grande guerre] n’auraient pas été possibles sans tant de vertus. Il a fallu, sans doute, beaucoup de science pour tuer tant d’hommes, dissiper tant de biens, anéantir tant de villes en si peu de temps; mais il a fallu non moins de qualités morales.
Paul Valéry – La crise de l’esprit (Première lettre) – 1919 (cité le 26/10/2009)

Ils sont de retour ! La bête immonde renait ! Au secours, l’extrême droite revient !
Réfléchissons un peu SVP.

Comme s’il répondait à l’étonnement de Zola et aux lamentations de Valéry, Walter Benjamin nous assène à son tour cette évidence : l’histoire existe, mais ne comptez pas sur le progrès de la civilisation pour la faire avancer.
C’est en 1940, peu de temps avant de se suicider que Benjamin écrivit ces lignes ; elles ne sont pourtant pas l’expression d’un pessimisme dépressif. Il ne s’agit pas non plus d’une rumination morose sur le thème du Déclin de l’occident, cher à Oswald Spengler. C’est bien au contraire un appel à la révolution, ou si l’on préfère, à la rupture qui seule peut faire avancer l’histoire.
Exit donc l’espérance dans le progrès : celui-ci n’a jamais servi qu’à donner des armes nouvelles aux puissants pour asservir les faibles. Le maitre de l’esclave romain est resté loin derrière le patron de l’usine où l’on exploite une main d’œuvre affamée (in memoriam Rana Plazza au Bangladesh) ; le marteau qui forge le glaive est risible comparé l’usine où l’on monte les Rafales. Le raffinement de nos arts n’est certes pas l’indice d’un déclin (comme le voulait Rousseau) ; mais il ne peut rien contre la barbarie humaine.
Ne comptez donc pas sur l’histoire pour empêcher le retour des dictateurs fous, des tyrans sanguinaires, des foules fanatisées.
Comment en sortir ? Benjamin est explicite : seule la révolution, entendue comme rupture radicale, comme renversements des anciens rapports sociaux, comme oubli de l’histoire peut nous donner l’occasion d’espérer.
Bon : nous voilà prévenus. Mais que faut-il faire pour révolutionner la France ? Où sont les fusils et les canons pour tirer sur… sur quoi au fait ? Sur la Bourse ? Inutile de sortir l’artillerie ! Il suffit de déclarer la France en défaut de paiement.
Et boum !

Tuesday, October 08, 2013

Citation du 9 octobre 2013


Jadis, le passé était voué à éclairer l’avenir en fournissant des exempla. La Révolution aurait au contraire cherché dans l’avenir la signification rétrospective de l’Histoire en fixant à celle-ci une finalité. Et notre temps a sombré dans le « présentisme » : le règne d’un présent tout puissant sans perspective d’avenir clairement définissable.
Jean-Noël Jeanneney – La Grande Guerre, si loin, si proche
Commentaire 2
- Seul l’avenir peut donner du sens au présent et au passé.
Nous voici aujourd’hui en présence d’une conception révolutionnaire de l’histoire : tout ce qui s’est passé dans le passé, et tout ce que nous faisons dans le présent n’a de sens que rapporté à un avenir qui doit advenir – inéluctablement.
Cette conception du temps est celle qui fait le  plus frémir : que d’horreurs n’a-t-on pas commises pour qu’advienne cet « avenir radieux » ? Ceux qui les commettent estiment en effet que les crimes les plus abominables ne sont abominables que rapportés à un présent qui ne peut suffire à en délivrer le sens : rapportés à l’avenir, ils deviennent des actes vertueux et louables, puisque nécessaires à cette épiphanie.
Epiphanie : on l’aura compris, cette conception de l’avenir est strictement religieuse, et les actes fanatiques qui ensanglantent nos faits divers en cherchant à débarrasser le monde des infidèles, prouvent qu’aujourd’hui même rien n’a vraiment changé depuis les lointaines périodes moyenâgeuses.
- On objectera que rien, pas même le moindre projet de vacances ne peut avoir de réalité s’il n’influe pas sur le présent : il nous faut sortir des limites de l’instant – en sortir « vers l’avant ». Alors, comment aurait-on le droit de condamner ceux qui, animés du plus haut projet qui soit (accomplir la volonté de Dieu sur terre (1)), commettent des actes à la hauteur de cet espoir ?
Le fanatisme consiste à parier que rien du monde dans lequel on vit actuellement ne doit survivre dans l’avenir : il faut tout détruire, car rien ne sera sauvé.
Tel est l’esprit révolutionnaire. Le réformisme par contre estime que l’avenir doit être une transformation du présent. Qu’on doit donc, par un va et vient présent/avenir évaluer non seulement les conséquences de nos actes pour transformer le monde, mais aussi pour le conserver au moins tant que l’avenir n’est pas réalisé.
Et tant pis s’il est moins « radieux ».
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(1) Version laïque : réaliser l’essence de l’Homme.