Du moins, si
nous ne faisons rien de bon, aurons-nous, peut-être, préparé et amené une
génération qui aura l’audace (je cherche un autre mot) de nos pères avec notre
éclectisme à nous. Ça m’étonnerait : le monde va devenir bougrement bête.
D’ici à longtemps ce sera bien ennuyeux.
Flaubert –
Pensées (Compilées par sa nièce Caroline
Franklin Grout en 1914)
« le monde va devenir bougrement bête. D’ici à
longtemps ce sera bien ennuyeux. » Cette prophétie de Flaubert,
prononcée avant 1880 (date de sa mort) pourrait bien s’être confirmée
depuis : quant on observe certains hommes politiques de premier plan, on
se dit qu’on n’accepterait sûrement pas de partir en vacances avec eux. Je ne
donnerai pas de noms, il suffit que chacun imagine la chose.
- Flaubert
ne s’interroge pas seulement sur les gens qui sont « bêtes » mais
plus généralement sur la bêtise. Ce qu’il veut ce n’est pas l’analyser, mais la
décrire : Bouvard et Pécuchet sont
à ranger dans ce projet, et bien sûr également le Dictionnaire des idées reçues.
Car en effet,
analyser la bêtise est impossible : elle est d’un bloc, indécomposable en
éléments simples, entièrement prise dans un jugement, une affirmation, une
opinion. Tout ce qu’on peut faire c’est la désigner, la montrer. La bêtise,
c’est ce que dit l’autre, et on n’est jamais assez intime avec elle pour en
expliquer les rouages.
Écoutons
Michel Adam, auteur d’un passionnant article sur le sujet : « Ainsi
la bêtise sera toujours illic, là-bas,
à distance. Elle sera principe d’emportement, car on posera qu’on n’y peut rien
faire, puisque précisément elle est là-bas. On ne peut la prendre à
bras-le-corps ; il faut cracher dessus : « tout cela dans l’inique but de cracher sur mes contemporains le
dégoût qu’ils m’inspirent. Je vais enfin dire ma manière de penser, exhaler mon
ressentiment, vomir ma haine, expectorer mon fiel, éjaculer ma colère, déterger
mon indignation – et je dédierai mon bouquin aux mânes de saint Polycarpe. »
- Lettre à Mme Brainne, 5 octobre 1872. (Michel Adam – Flaubert et la bêtise)
On comprend
que pour Flaubert l’impuissance à changer la bêtise en intelligence ou tout
simplement à la réduire au silence n’est pas un embarras : c’est même la
condition pour que le dégoût misanthropique des hommes puisse s’expectorer,
s’éjaculer, etc…
Bref :
c’est la condition d’une jouissance.