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Saturday, December 16, 2017

Citation du 17 décembre 2017

Il ne faut pas toujours croire que le sentiment soit tout. Dans les arts, il n’est rien sans la forme.
Flaubert – Pensées (Compilées par sa nièce Caroline Franklin Grout en 1914)


À droite : Claude Monet – Printemps à Giverny

Supposons que vous éprouviez des émotions particulières qui accompagnent les effluves et les lumières du printemps. Comment allez vous les transmettre : en représentant le plus fidèlement possible un de ses éléments, comme la photo de gauche ? Ou bien en créant un tableau qui réinvente ces couleurs et ces formes en les mariant de telle façon qu’aucun photographe ne saurait capter – comme à droite ?
Je n’en dirai pas plus car c’est un poncif de dire que l’art photographique est parfois un art bien plus difficile à maitriser que celui du peintre qui peut imaginer librement alors que le premier est limité par le réel.
Par contre je retiens la remarque de Flaubert sur l’insuffisance du sentiment dans l’art. Capter un sentiment et faire le nécessaire pour produire ce qui va le reproduire : c’est possible et ça s’appelle  le kitsch.


D’où l’étrange contradiction où l’on se trouve devant certaines œuvres : à la fois émus – jusqu’aux larmes – et en même temps furieux que cette image soit l’énième représentation de la même scène et toujours sans le moindre intérêt artistique. Car en art la reproduction d’une émotion n’est pas un objectif.
On ne peut reproduire une émotion qu’en la ressuscitant, en usant des charmes de la représentation (des formes, des couleurs, de la mélodie ou du timbre musical, des rythmes, des mots comme dans la poésie,  etc.). Or il faut, dit Flaubert, qu’il y ait aussi une forme, quelque chose d’organisé selon des règles explicites ou non, voire même qui soit institué par l’œuvre elle-même (on pense au style).
Dernière remarque : à cette question irritante : « Comment savoir si ce qu’on nous présente comme une œuvre d’art en est bien une ? Quel est le critère minimum de l’existence de l’art ? », il y a plusieurs réponses :
            - Flaubert répond : la forme.
            - Kant répond : le sentiment esthétique du beau

Wednesday, March 15, 2017

Citation du 16 mars 2017

Le nombre des écrivains est déjà innombrable et ira toujours croissant, parce que c'est le seul métier, avec l'art de gouverner, qu'on ose faire sans l'avoir appris.
Alphonse Karr
Alphonse Karr – 1808-1890. Un siècle entier nous sépare de cet homme, et ça se sent. Car voilà : de nos jours il y a des coaches pour absolument tout dont le rôle est justement de nous apprendre à faire tout ce que  nous souhaitons. On peut ainsi apprendre à maigrir, à être heureux, à être un bon politicien – oui, et il y a même une école pour ça : l’Ecole Nationale d’Administration. Quant  l’art d’écrire dont parle notre auteur, on a inventé des ateliers rien que pour ça : Alphonse Karr serait bien étonné s’il revenait de nos jours.
Admettons qu’il ait quand même raison, et que l’art d’écrire comme l’art de gouverner soit un art, justement parce que c’est une chose qui ne s’apprend pas (1). Alors qu’est-ce que signifie ce besoin de nous en remettre à autrui pour apprendre ce qui ne s’apprend pas ? Besoin d’aller très vite, parce que, si on paye très cher – par exemple un stage de poésie – autant que ça ne dure pas trop : en plus, ça va vite et plus c’est efficace – du moins, c’est ce qu’on espère... Apprendre à écrire un scénario en 8 jours, voilà qui nous parait signe d’efficacité.

Revenons sur terre – et au propos de Karr : on veut croire que l’écriture à présent, ça marche comme ça – mais en réalité ça ne marche pas comme ça. On restera aussi lamentablement incompétent après qu’avant : alors où est la différence entre celui qui a appris ce qui ne sert à rien et celui qui n’a pas appris ? La différence est dans la légitimité dont on se sent revêtu pour avoir accompli un stage tel ceux dont nous parlons ici.
Oui, si j’ai suivi une séquence dans un atelier d’écriture, alors je peux me sentir légitimé à produire un récit et à le faire éditer. D’ailleurs, honnêtement, c’est seulement cela que nous promettent les coaches en écriture : «  Vous pourrez, grâce à nos conseils, vous faire éditer ! »
Admettons ; mais pour l’art de gouverner, le « hic » c’est que la légitimité ne vient que des urnes, et non du sentiment qu’on a d’être l’homme providentiel. Raison peut-être pour la quelle tout le monde a ses chances (oui, vraiment tout le monde : nous en avons la preuve grâce au peuple américain…)

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(1) Selon Kant, « ce que l’on peut (faire), dès lors qu’on sait seulement ce qui doit être fait, et que l’on connaît suffisamment l’effet recherché, ne s’appelle pas de l’art » - Critique de la faculté de juger § 43 (lire ici)

Sunday, August 07, 2016

Citation du 8 aout 2016

L’art a toujours été ceci – interrogation pure, question rhétorique moins la rhétorique.
Samuel Beckett
Soit un tableau, c’est à dire une œuvre qui serait de l’art et non un simple élément de décoration. Admettons qu’il s’agisse d’une œuvre figurative qui nous présente une vision du monde, et non d’une œuvre non-figurative, qui constituerait plutôt un « starter » d’émotions.
Maintenant, suivons Beckett : L’art est interrogation pure, question rhétorique moins la rhétorique :
- D’abord, on reste un peu perplexe : comment une interrogation pure serait-elle une question rhétorique, puisqu’alors cette question serait en même temps  affirmation de la réponse ? (1)
- D’ailleurs que serait une question rhétorique moins la rhétorique ? Certes, on dira que ce qui reste, c’est le bon sens – à moins qu’on préfère dire (comme le fait Yves Bonnefoy à propos de la poésie) que la rhétorique relève d’une certaine logique du langage qui exclut à l’avance toute possibilité de création artistique. 
- On retiendra alors que l’œuvre d’art nous pose une question à la quelle nous ne savons pas répondre mais qu’on ne peut évacuer parce que nous savons que la réponse existe bel et bien – mais qu’elle est inaccessible comme dans une énigme, comme il se doit d'ailleurs si la question est pure. Tout cela excluant bien sûr à l’avance la réduction de l’œuvre au discours rationnel.

Vous me suivez ? C’est un peu embrouillé ? Reprenons :
Qu’est-ce donc qu’une œuvre d’art ? Selon Beckett, c’est d’abord une interrogation qui nous met à distance de la réalité. A la question : « Qu’est-ce que l’artiste a voulu nous montrer ? » la réponse sera que cette question n’est pas la bonne ; que l’œuvre nous étonne, voire même nous choque, c’est normal ; mais qu’elle apporte ou non une réponse est secondaire : car l’œuvre sera toujours en excédent par rapport à explication qu’on découvrira. Si l’œuvre nous surprend, c’est qu’elle nous invite au renouvellement de notre regard, qu’elle nous fait prendre conscience qu’il y avait tant à voir et tant à comprendre – tant à ressentir – et tant à s’interroger.

Concluons : les œuvres les mieux perçues comme œuvre d’art sont celles qui nous tiennent à distance non par un discours, puisqu’elles ne possèdent pas le langage rhétorique, mais par une énigme constituée par la profusion des significations possibles. L’exemple le plus connu en est la Joconde de Léonard de Vinci. 
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(1) « Question rhétorique » – Affirmation énoncée sous la forme d'une question. Puisqu'il s'agit en réalité d'une affirmation qui ne fait que prendre la forme d'une question, la question rhétorique n'attend évidemment aucune réponse de la part de l'interlocuteur. » (Art. Wiki)

Thursday, April 14, 2016

Citation du 15 avril 2016

Un homme parfaitement heureux, quelque doué qu'il soit, ne créerait pas.
Bernard Grasset – Rilke et la vie créatrice

Les poètes et les artistes ont valorisé la souffrance comme une des conditions de possibilité de la création : pour créer il faut être au minimum dans l’inconfort de la vie, ce qui signifie que le bonheur est stérilisant. On imagine l’artiste qui a connu la gloire et la fortune et qui s’enlise dans les délices de la jouissance ; dans le bonheur, plus de projet, rien que l’instant présent supposé capable de se reproduire indéfiniment. Erreur, comme on le dit à propos des Délices de Capoue, lorsque l’armée d’Hannibal ayant vaincu les romains se vautre dans les jouissances de toutes sortes, oubliant que Scipion reste là, qu’il reconstitue ses forces et se prépare à battre les carthaginois à Zama.
Voilà donc la leçon : l’inquiétude et la souffrance – du moins la crainte de l’éprouver – est l’aiguillon qui dans l’art comme ailleurs fait progresser les hommes. Quelques soient leurs dons ils resteraient inemployés sans cela.
Admettons que l’art soit la seule consolation que les hommes parviennent à s’offrir : comment ça marche ? Si l’on consulte Schopenhauer sur ce sujet, il nous dira que faire œuvre d’art est le seul moyen d’échapper à l’ennui ou à la souffrance. Créer, dans le domaine de l’art, c’est produire une représentation qui sort entièrement de l’esprit humain – qui jouit ainsi de lui-même et de son propre projet, au lieu d’être le jouet de la nature et de l’espèce.

Faut-il donc se faire souffrir volontairement, jeter sa carte bancaire au caniveau pour devenir artiste ? Inutile de se donner tant de peine : le malheur est dans notre nature, et ce qu’il faut réfuter c’est la prétention de notre citation-du-jour à affirmer que nous pouvons être « parfaitement heureux ».

Friday, December 05, 2014

Citation du 6 décembre 2014

Vers quel horizon sublime faut-il lever les yeux ? (…) L’avenir de l'art contemporain (est) dans la recherche d'une expression des nouveaux visages du sacré, de la transcendance dans l'immanence qui seule désormais convient à un monde démocratique.
Luc Ferry, Y a –t-il une beauté moderne ? In La sagesse des Modernes, (A Comte-Sponville et Luc Ferry, Pocket, 1999)

Quand on parle de l’art contemporain, vers quel horizon sublime faut-il lever les yeux ? La question est beaucoup plus évidente qu’il n’y parait : l’œuvre d’art se reconnaît à une profondeur, un éclat, bref : une transcendance sans la quelle elle n’est rien d’autre qu’un banal objet, éventuellement décoratif. La beauté dont on faisait habituellement son exclusivité jouait ce rôle.
Mais, depuis que Duchamp a crayonné des moustaches à la Joconde, plus rien ne vient soutenir cette transcendance. L’art descendu de son piédestal, désacralisé, a perdu toute sublimité. Du coup, les musées d’art modernes en sont venus à accueillir n’importe quoi, à condition que les critiques d’art crient très fort au génie et que ce soit très cher.
Jeff Koons – dont l’exposition à Beaubourg fait polémique.
Bref : comment restaurer cette dimension privilégiée de l’art ? Comme redonner à l’œuvre d’art son aura sans pour autant être obligé de se relancer dans des arguties sur la beauté ?
Il faut re-sacraliser l’œuvre d’art, et cela dans un monde « démocratique » (Luc Ferry) – en tout cas désenchanté pour reprendre l’expression de Max Weber (1).
Luc Ferry répond : transcendance dans l'immanence. Paradoxe, oxymore (2) ? Rien de tout cela ne fait avancer le problème. Sauf qu’on devine (après avoir lu son débat avec Marcel Gauchet (3)) que Ferry fait référence au déplacement du sacré vers l’individu, vers la valeur de l’intériorité et son élargissement vers l’autre dans l’amour. L’homme, non comme essence mais comme individualité, est devenu cet horizon indépassable de valeur dont nous parlions en commençant.
Et l’art dans tout ça ? Suivant la thèse de Luc Ferry, c’est dans l’individu que se trouve la source de la transcendance, de cet espace non-clos dont l’horizon ouvre sur le lointain. C’est donc au créateur que l’œuvre doit sa qualité d’œuvre d’art :  ce qui fait d’une œuvre de Jeff Koons une œuvre d’art, c’est qu’elle nous montre non pas ce que cet homme porte en lui, mais ce qui peut jaillir en lui à titre de nouveauté radicale.
Pour ma part, j’ai un peu de mal à penser la transcendance sur le mode de l’hyper-immanence : mais enfin, libre à  chacun de vivre son œuvre comme ça :
Jeff Koons avec l’une de ses créations
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(1) « Le désenchantement du monde [dans l'esprit de Weber], ce n'est pas seulement la négation de l'interférence du surnaturel dans l'ici-bas, mais aussi : la vacance du sens. » C. Colliot-Thélène, Max Weber et l'histoire, PUF, 1990, p. 66

(2) « Le transcendant est ce qui est au-delà, ce qui dépasse, surpasse, en étant d'un tout autre ordre
Est immanent le principe dont non seulement l'activité n'est pas séparable de ce sur quoi il agit, mais qui le constitue de manière interne. L'idée d'immanence est en corrélation avec celle de transcendance, qui est le fait d'avoir une cause extérieure et supérieure. » Art. Wiki.

(3) Luc FERRY, Marcel GAUCHET, Le religieux après la religion, Paris, Grasset, 2004.