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Sunday, September 19, 2010

Citation du 20 septembre 2010

Vouloir se confiner dans les buanderies de la chair, rejeter le suprasensible, dénier le rêve, ne pas même comprendre que la curiosité de l'art commence là où les sens cessent de servir!

Joris-Karl Huysmans – Là-bas (1891)

Eloge du lard 3

Sortez des buanderies de la chair, car l’art commence là où finit le lard.

On dirait que je n’ai plus qu’à remballer ma prétention à faire l’éloge du lard…

- Voyons ça de plus près.

Selon ce que je sais, Huysmans critique ici Zola et son réalisme : les femmes de ses romans sont faites de viande, de muscle bandés par l’effort, leurs seins sont pleins de lait et leurs ventres pleins d’enfants. L’amour se fait dans la paille et la bouse (à moins que ce ne soit sous le comptoir de l’estaminet, dans la sciure de bois), et il obéit aux lois du rut bien plus qu’à celles du Roman de la Rose…

Si l’art doit se détourner de la Réalité pour exister, il faut aussi mettre à l’écart la prétention de nos sens à le soutenir – voire même à en être l’aune (1). Un peu comme chez Platon où la Beauté pour exister a besoin de l’élévation de notre âme qui ne s’obtient qu’en se détournant de la réalité sensible.

Panofsky rappelait (Idea – 1ère partie) le débat antique sur les modèles de l’Aphrodite du sculpteur :

- ou bien elle doit être copiée sur les plus belles femmes de la ville, chacune servant de modèle pour une petite partie du corps de la déesse – de sorte que la statue d’Aphrodite sera comme une chimère composée d’éléments épars dans la réalité (2)

- ou bien il faut imaginer la beauté idéale pour ensuite la modeler selon le corps d’une femme en sorte que la statue ne ressemble à aucune femme réelle.

De toute façon, l’Aphrodite en statue n’est pas faite de lard, ni de marbre, mais bien se pensée et de spiritualité.

Oui, mais, un art désincarné peut-il encore intéresser le spectateur ? Dans ces œuvres spiritualisée y a-t-il à voir autre chose que les obsessions de l’artiste, orgueilleusement brandies comme des étendards aux quels on est prié de se rallier ?

Pour ma part, je veux bien sortir des buanderies de la chair, mais à condition d’emporter le lard avec moi.

Et pourquoi pas ?

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(1) Du moins, dans leur banalité et leur normalité. Il faudrait faire appel à une perception pathologique pour qu’ils puissent ouvrir carrière à la création esthétique. C’est ce que dira Huysmans.

(2) « … on rassemble en un seul et même objet ce qui se trouvait dispersé en plusieurs. » Aristote – Politiques III, 2

Saturday, September 18, 2010

Citation du 19 septembre 2010

O dieux desses celestes, que heureux sera celluy à qui ferez ceste grace de vous accoller, de vous bayser, & de frotter son lart avecques vous.
Rabelais – Pantagruel chapitre 21
[Translation : «O dieux et déesses célestes, qu’il sera heureux celui à qui vous accorderez la grâce de prendre dans ses bras cette femme, de l’embrasser et de frotter son lard contre le votre. »] (1)
Eloge du lard 2
Se frotter le lard… Nous avions rencontré cette expression en commentant Anaïs Nin (voir ici), mais aujourd’hui, l’énergique formule de Rabelais nous invite plutôt à repenser le contact physique et amoureux entre deux êtres humains.
En effet, on a coutume de dire que l’amour, c’est d’abord le contact de deux épidermes. Nous avions commenté ici même cette formule de Thomas Overbury : Et toute la beauté charnelle de ma femme / N'a que la minceur de la peau.
Hé bien, écoutons Rabelais : ce n’est pas la peau qui compte – c’est le lard.
Ou plutôt, il faudrait distinguer entre :
- la peau qui constitue la mince et presque évanescente surface du corps, qui est supposée capable d’en exprimer la beauté justement parce que, dans son peu de matérialité, elle est devenue quasiment spirituelle.
- et le lard qui forme la couche dense du corps, la matière charnelle qu’on peut saisir à pleine main, pétrir etc…
L’amour physique a besoin de la densité du lard, il ne peut se contenter de la minceur de la peau. D’ailleurs, les anglais désignent une fille maigre par le terme de skinny, celle qui n’a que la peau sur les os. Et ça n’est pas vraiment un compliment.
C’est à juste titre qu’on qualifie le bourrelet qui entoure l’estomac des messieurs de poignées d’amour.
Messieurs, ne faites pas fondre vos poignées d’amour. Demandez plutôt à vos épouses d’en développer pour elles-mêmes.
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(1) Pour les curieux : j’ai découvert cet étonnant Glossaire des expressions érotiques de Rabelais dans une éditions des œuvres de François Rabelais datant de 1832

Friday, September 17, 2010

Citation du 18 septembre 2010

Proclamons les princip's de l'art! / Que tout l' mond' s'entende! / Les contours des femm's, c'est du lard, / La chair, c'est d'la viande.

Charles Cros - Le Coffret de santal, Chanson des sculpteurs

Lady Gaga aux MTV Music Awards de Los Angeles

Eloge du lard 1

On a l’impression que Lady Gaga – dont le monde entier parle, et pourquoi pas nous ? – en montant sur scène avec sa robe de barbaque a eu l’intention de traduire dans les faits ces vers de Charles Cros (1)

Bien sûr, ce projet est sans rapport avec la réalisation qui nous est présentée ici : le contraste entre la matière brute (la « barbaque ») et la sophistication des bijoux (bracelet très apparent), ainsi que l’érotisme de la fesse entra-aperçue sous le voile de viande (= sous le lard, la chair) constitue plus un obstacle qu’une illustration à la pensée de Charles Cros.

Car à lire le poème de Charles Cros, on voit bien que dans leur chanson, les sculpteurs nous expliquent quelles sont les propriétés des matières utilisées pour leurs créations : le marbre ; la terre glaise ; le bronze : le plâtre. Et puis le lard – et la viande – des femmes.

On va revenir dans les jours prochains sur cette assimilation de la réalité humaine à la matière brute. Mais occupons nous un instant de cette identification de corps à la statue. Au fond l’impression qui domine dans ce poème, c’est que les frontières doivent être effacées non seulement entre la matière transfigurée par l’art et la matière brute, mais aussi entre la réalité vivante (le corps des femmes) et l’œuvre d’art sortant des mains du sculpteur.

La femme est une statue… de viande.

D’où l’inutile redondance de la robe de bidoche : Lady Gaga n’avait qu’à venir à poil.

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(1) « Cette pièce, que Charles Cros lui-même mit en musique, était chantée «avec des cris farouches de Gaulois exaspérés» (Félix Fénéon) aux soirées des Hydropathes »