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Thursday, September 14, 2017

Citation du 15 septembre 2017

Beauté, raison, bien dire ; on voit qu'en un même homme, les dieux presque jamais ne mettent tous les charmes.

Homère – Odyssée



Qu’on ne prépare pas tout de suite des tomates et les œufs pourris à me jeter à la face : si je prends le portrait de notre Président comme source de réflexion aujourd’hui, c’est parce que, la fascination parfois exercée par ce monsieur tient au fait qu’il apparait comme un homme chéri des dieux, cumulant la beauté et l’intelligence.
Ce cumul qu’on refuse souvent aux femmes n’est pas non  plus insignifiant chez les hommes ; on voudrait bien que leur beauté soit celle d’un fat – ou d’un efféminé. Mais avec le Président, ça ne marche pas : certains s’y sont essayés sans succès (1). On comprend que faute d’arriver à enlaidir le Président, on se soit acharné à montrer que ses propos sont ceux d’un sot – d’un naïf – d’un niais : c’est quand même plus facile à faire.
Bon : je ne suis pas entrain de dire que la politique consiste à tout souiller – encore que. Mais simplement que le propos d’Homère reste dans tous les esprits : on refuse d’admette que des hommes – comme des femmes – puissent être beaux et intelligents. Je me suis souvent demandé pourquoi. J’en ai conclu que la beauté fascine et bloque les ressources de l’intellect. Aurait-on besoin de laideur pour apprécier l’intelligence ?
Sans doute : qu’on se rappelle Socrate.
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1) On se rappelle qu’on a essayé de l’accoupler à Mathieu Gallet, également homme de pouvoir (= PDG de radio-France) et d’une beauté à couper le souffle.



Wednesday, July 06, 2016

Citation du 7 juillet 2016

La beauté du visage est un frêle ornement, / Une fleur passagère, un éclat d'un moment, / Et qui n'est attaché qu'à la simple épiderme.
Molière. Les Femmes Savantes, Acte III., Sc. VI.
Molière se fait l’écho d’une conception fort connue à son époque, popularisée par la Contre-réforme, celle des Vanités qui ravalent la beauté féminine à un trait superficiel et transitoire, origine du péché et qui doit être mortifié (ci dessous sainte Madeleine se flagellant le sein).

Elisabeth Sirani – Sainte Madeleine au désert
Alors, la beauté ne serait qu’une illusion machinée par le démon pour la perte des fidèles ?
N’y a-t-il pas une contradiction qui consisterait à dire : tout ce que l’on peut voir – y compris la beauté des femmes – est éphémère et donc périssable ; la beauté véritable est invisible, seul l’esprit peut la contempler – raison pour la quelle elle est impérissable 
Cela Platon l’avait détaillé et argumenté il y a bien longtemps (1). Pour lui, de même que tout ce qui est sensible – qu’on peut voir, toucher ou sentir – est sans valeur, de même tout ce qui est éternel est invisible insensible. La peau – nous y voilà – est très belle mais elle ne conserve pas ses qualités : la voici qui avec l’âge, s’épaissit, s’avachit et devient grisâtre. Pouah ! Comment pourrait-on aimer toucher et baiser une peau comme celle-là ! Nos élégantes la font retendre, mais cela ne sert à rien : elle est et elle demeure une vieille peau.
Disons, comme Platon, « tout ce que j’aime est invisible, parce que ça n’existe que dans mon esprit ». Ce que disait avec une force exemplaire Claude Simon dans ce passage :
« Cette interminable chevauchée nocturne n'avait eu d'autre raison, d'autre but que la découverte à la fin de cette chair diaphane modelée dans l'épaisseur de la nuit : non pas une femme, mais l'idée même, le symbole de toute femme. » Claude Simon – La route des Flandres – Citation du 11 mai 2015
Mesdames, laissez tomber toutes les onguents de l’Oréal qui vous coutent la peau des fesses pour entretenir celle de votre visage : rappelez  à votre amoureux que votre beauté, c’est dans son subconscient qu’il doit la chercher, pour l’aimer et la caresser. Et s’il vous rit au nez, mettez-le dehors et cherchez un amoureux philosophe.
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(1) Platon – Le banquet, discours de Diotime, 209e-212a

Friday, December 05, 2014

Citation du 6 décembre 2014

Vers quel horizon sublime faut-il lever les yeux ? (…) L’avenir de l'art contemporain (est) dans la recherche d'une expression des nouveaux visages du sacré, de la transcendance dans l'immanence qui seule désormais convient à un monde démocratique.
Luc Ferry, Y a –t-il une beauté moderne ? In La sagesse des Modernes, (A Comte-Sponville et Luc Ferry, Pocket, 1999)

Quand on parle de l’art contemporain, vers quel horizon sublime faut-il lever les yeux ? La question est beaucoup plus évidente qu’il n’y parait : l’œuvre d’art se reconnaît à une profondeur, un éclat, bref : une transcendance sans la quelle elle n’est rien d’autre qu’un banal objet, éventuellement décoratif. La beauté dont on faisait habituellement son exclusivité jouait ce rôle.
Mais, depuis que Duchamp a crayonné des moustaches à la Joconde, plus rien ne vient soutenir cette transcendance. L’art descendu de son piédestal, désacralisé, a perdu toute sublimité. Du coup, les musées d’art modernes en sont venus à accueillir n’importe quoi, à condition que les critiques d’art crient très fort au génie et que ce soit très cher.
Jeff Koons – dont l’exposition à Beaubourg fait polémique.
Bref : comment restaurer cette dimension privilégiée de l’art ? Comme redonner à l’œuvre d’art son aura sans pour autant être obligé de se relancer dans des arguties sur la beauté ?
Il faut re-sacraliser l’œuvre d’art, et cela dans un monde « démocratique » (Luc Ferry) – en tout cas désenchanté pour reprendre l’expression de Max Weber (1).
Luc Ferry répond : transcendance dans l'immanence. Paradoxe, oxymore (2) ? Rien de tout cela ne fait avancer le problème. Sauf qu’on devine (après avoir lu son débat avec Marcel Gauchet (3)) que Ferry fait référence au déplacement du sacré vers l’individu, vers la valeur de l’intériorité et son élargissement vers l’autre dans l’amour. L’homme, non comme essence mais comme individualité, est devenu cet horizon indépassable de valeur dont nous parlions en commençant.
Et l’art dans tout ça ? Suivant la thèse de Luc Ferry, c’est dans l’individu que se trouve la source de la transcendance, de cet espace non-clos dont l’horizon ouvre sur le lointain. C’est donc au créateur que l’œuvre doit sa qualité d’œuvre d’art :  ce qui fait d’une œuvre de Jeff Koons une œuvre d’art, c’est qu’elle nous montre non pas ce que cet homme porte en lui, mais ce qui peut jaillir en lui à titre de nouveauté radicale.
Pour ma part, j’ai un peu de mal à penser la transcendance sur le mode de l’hyper-immanence : mais enfin, libre à  chacun de vivre son œuvre comme ça :
Jeff Koons avec l’une de ses créations
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(1) « Le désenchantement du monde [dans l'esprit de Weber], ce n'est pas seulement la négation de l'interférence du surnaturel dans l'ici-bas, mais aussi : la vacance du sens. » C. Colliot-Thélène, Max Weber et l'histoire, PUF, 1990, p. 66

(2) « Le transcendant est ce qui est au-delà, ce qui dépasse, surpasse, en étant d'un tout autre ordre
Est immanent le principe dont non seulement l'activité n'est pas séparable de ce sur quoi il agit, mais qui le constitue de manière interne. L'idée d'immanence est en corrélation avec celle de transcendance, qui est le fait d'avoir une cause extérieure et supérieure. » Art. Wiki.

(3) Luc FERRY, Marcel GAUCHET, Le religieux après la religion, Paris, Grasset, 2004.

Wednesday, July 09, 2014

Citation du 10 juillet 2014



Sur ce discours louera qui voudra les autres beautés de la dame, comme ont fait plusieurs poètes; mais une belle jambe et un beau pied ont une grande faveur et pouvoir à l'empire d'amour.
Brantôme – Les vies des dames galantes
Louera qui voudra les autres beautés de la dame, comme ont fait plusieurs poètes : on suppose que Brantôme fait ici allusion aux Blasons anatomiques du corps féminin dûs à la plume de Clément Marot et de ses disciples : les petits curieux le liront ici dans l’édition originale agrémentée d’illustrations bien mignonnes.
Reste une certitude : si ce sont la jambe et le pied qui font la beauté, l’originalité de ce critère c’est qu’il est, à l’époque de Brantôme, applicable aux hommes comme aux femmes. Observons qu’il s’agit là sans doute d’un fait unique : car, sans parler des tétins ou du con, qui dirait que la bouche (pour prendre un exemple) est belle de la même façon qu’il s’agisse d’une femme ou d’un homme ? Voyez le début du blason de la bouche féminine : Bouche belle, Bouche bénigne, / Couyrtoise, clere, coraline / Doulce, de myne desirable… (lire le reste ici). Bien entendu on supposera que la belle bouche masculine ne serait pas « coraline » mais plutôt assombrie par la moustache (qu’on songe au héros de l’opéra de Verdi Simon Boccanegra).
Non : s’il est un critère de beauté masculin, jusqu’au 17ème siècle au moins, c’est certainement celui de la jambe. Qu’on regarde ces portraits de Louis XIV : 
Portraits du sacre de Louis XIV 1648 et 1701 (1)
Pourquoi dans cet apparat où tout est fait pour grandir et magnifier le roi, celui-ci montre-t-il ostensiblement sa jambe (jambe droite en 1648, puis gauche en 1701) ? Jambe sûrement idéalisée, car aussi bien en 1648 quand il a 10 ans qu’en 1701 quand il en a 63, il n’avait surement pas la même jambe… On dit aussi que les danses de cour étaient faites alors pour mettre en valeur la jambe des hommes, plus que celles des femmes qui étaient enfouies sous d’amples robes. Comme on le sait, Louis XIV était non seulement un excellent danseur, mais dans sa jeunesse il créait des ballets remarquables avec Lully.
Sans vouloir relancer la polémique à propos des thèses du « gender », il semble quand même que l’homme comme la femme ont eu à différentes époques différentes manières de se faire admirer.
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(1) Noter que Louis XIV fut sacré à Reims en juin 1654

Sunday, June 08, 2014

Citation du 9 juin 2014



La beauté est l’ensemble de ces choses qui nous traversent et nous ignorent, aggravant soudain la légèreté de vivre.
Christian Bobin – L’Enchantement simple, et autres textes
Eloge de l’inquiétude I
L’inquiétude est l’expérience de la transcendance de la valeur, que ce soit celle du sacré ou du beau.
De l’inquiétude nait aussi bien le sentiment religieux que le désir d’extase esthétique.
Sans l’inquiétude, l’homme ne serait qu’un pourceau, tout juste bon à espérer retrouver son auge. C’est l’inquiétude qui le pousse à devenir artiste ou poète, qui relève son visage lorsqu’il sonde du regard le ciel nocturne. C’est l’inquiétude qui fait de lui un métaphysicien….
Christian Bobin nous mène au cœur de cette expérience de l’inquiétude : elle apparait lorsque notre « légèreté de vivre » nous parait être une carence. Et nous éprouvons particulièrement cette insuffisance lorsque nous sommes traversés par la beauté sans pouvoir la retenir, attestant pas là notre manque de densité.
Mais demandons-nous : cette inquiétante légèreté, est-elle la nôtre, ou bien celle de la beauté ? On songe alors à la comparaison avec les neutrinos : ils traversent notre corps à chaque instant par milliards sans même que nous le sachions – mais les physiciens ne songent pas du tout à s’en inquiéter : cette particularité atteste non pas la déficience de la matière dont nous sommes faits, mais bien la quasi immatérialité de cette particule élémentaire.
o-o-o
Pour ma part, je relève quand même dans cette citation que la beauté à la fois nous transperce, mais qu’elle est en même temps insaisissable. Est-elle venue d’un ailleurs transcendant ? Est-elle éphémère – justement comme ces particules qui ne vivent qu’un temps infime ?
Si l’on en croit la citation complète de Bobin (voir Annexe), il n’y pas de doute : la beauté est l’expérience d’une transcendance qui est caractérisée par l’éphémère : c’est par elle que l’extraordinaire éloignement de la beauté peut se révéler.
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Annexe – « À l’enfant qui me demanderait ce que c’est que la beauté – et ce ne pourrait être qu’un enfant, car cet âge seul a le désir de l’éclair et l’inquiétude de l’essentiel – je répondrais ceci : est beau tout ce qui s’éloigne de nous, après nous avoir frôlés. Est beau le déséquilibre profond que cause en nous ce léger heurt d’une aile blanche. La beauté est l’ensemble de ces choses qui nous traversent et nous ignorent, aggravant soudain la légèreté de vivre. » Christian Bobin