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Sunday, November 05, 2017

Citation du 5 novembre 2017

Nous naissons avec tout notre avoir et nous ne changeons jamais. Nous n'acquérons jamais rien de nouveau. Nous sommes complets dès le début.
Hemingway / L'Adieu aux armes
Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais en lisant cette citation je sursaute : comment Hemingway que je respecte si fort par ailleurs, a-t-il pu écrire une pareille ânerie ? Car quand même, la vie n’est-elle pas un long apprentissage, celui de l’individualité que nous parvenons à être ? Au point que certains n’hésitent pas à dire que le vieillissement n’est rien d’autre que le parachèvement de cette différenciation. Or voilà Hemingway qui nous oppose cette affirmation : Nous sommes complets dès le début.
Bien sûr le métier de philosophe habitue à ce genre de réaction et donne pour règle de méthode de ne jamais rien rejeter sans se poser la question : A quelle(s) condition(s) cette affirmation pourrait-elle être vraie ? Ce qui signifie ici : qu’est-ce que le bébé possède dès sa naissance et qui ne variera pas ensuite ? Et évitons de dire que ce sont ses gènes parce qu’alors on englobe tout ce qui ne se manifeste pas à la naissance mais qui va apparaître ensuite – comme la croissance ou la sexualité. Parce qu’alors c’est un peu trop facile et on perd toute la force de la pensée d’Hemingway.
Je suppose donc que ce qui est en jeu ici, ce sont les émotions qui habitent le petit enfant dès sa naissance et qui ne cessera pas de se manifester ensuite, quoique dans des contextes différents. Je lisais que l’enfant qui vient de naitre possède, déjà mature, la zone du cerveau qui sécrète les hormones du stress ; et qu’ainsi il va stresser à plein pot dans des situations qu’il ne contrôle pas – et comme il ne contrôle rien du tout, cette réaction va se déclencher dès qu’il ne trouve pas l’appui qui le sécurise habituellement. Ainsi donc, nous qui sommes devenus bien vieux (enfin, je parle pour moi) nous stressons comme un bébé, mais pas forcément aussi souvent ni aussi longtemps.
Mais pour en finir avec la pensée d’Hemingway, ajoutons que tout ce que nous apprenons par la suite ne modifie pas fondamentalement la réalité de ces émotions. D’où par exemple la douceur de la tendresse dont Freud nous dit que c’est le moment où l’amour nous offre une régression à la petite enfance quand le bébé satisfait enfouissait son petit visage dans le sein voluptueux de sa maman…
Excusez-moi : je dévie un peu, mais c’est sous la force de cette émotion archaïque


Friday, November 04, 2016

Citation du 5 novembre 2016

Avant d'agir, écoute. / Avant de réagir, réfléchis. / Avant de dépenser, gagne. / Avant de critiquer, patiente. / Avant de prier, pardonne. / Avant d'abandonner, essaye.
(Before you act, listen. / Before you react, think. / Before you spend, earn. / Before you criticize, wait. / Before you pray, forgive. / Before you quit, try.)
Hemingway
Cette litanie nous parle d’expérience et de sagesse acquises au contact de la réalité. Banal ?
Voyons ça de plus près. Il y a 6 injonctions : 4 sont facilement identifiables : ce sont des conseils de modération, un peu comme on dit qu’il faut tourner 7 fois sa langue avant de parler.,
Puis il y a la 5ème : Avant de prier, pardonne. Bizarre : prier, pardonner qu’est-ce que ça peut avoir comme rapport ? La prière et le pardon seraient-ils alternatifs ? Oui, s’il s’agit de demander à Dieu de faire ce qu’on ne peut faire soi-même – comme guérir le moribond.  Ou comme pardonner ? Pas si évident : Hemingway nous conseille de le faire nous-mêmes plutôt que de demander l’intercession de Dieu. Quelque chose comme « Pardonnez-vous les uns aux autres ». Ce qui se comprend à condition que l’amour qui soutient ce pardon soit au rendez-vous et que le pardon en question ne requiert pas l’immense amour de Dieu pour ses créatures : deux conditions pas forcément réunies.
Enfin on arrive à la 6ème injonction : Avant d'abandonner, essaye. Là on n’a pas l’impression que Hemingway se soit beaucoup fatigué pour produire ça. C’est même le conseil que les parents doivent le plus fréquemment donner à leur progéniture devenue feignante à force d’avoir pris l’habitude d’être secourue pour n’importe quelle raison.

Becquée de l’hirondelle rustique – Vu ici

L’intérêt de ce passage est de rompre une impression de symétrie qui se révèle simpliste et qui consisterait à recommander de patienter avant d’agir. Ici les petits de l’hirondelle clament famine alors que, vu leur taille, ils pourraient quand même essayer de chasser l’insecte eux-mêmes !

Toutefois, il y a deux sortes d’abandon : l’un qui est comme on vient de le voir l’abandon feignant. Et puis il y  a l’abandon d’échec, celui qui ayant raté 10 fois renonce à tenter le coup une 11ème fois. C’est là peut-être que le conseil de Hemingway trouve son intérêt.

Wednesday, November 02, 2016

Citation du 2 novembre 2016

Ce qui est moral est ce que vous trouvez bon après et ce qui est immoral est ce que vous trouvez mauvais après...
Ernest Hemingway – La mort dans l'après-midi

Selon Hemingway, la morale est une affaire de conscience – d’état de conscience – et non de jugement de valeur. Les affres du dilemme de Rodrigue (1) n’ont donc rien à voir avec cette morale-là, puisqu’il faut avoir déjà agi pour connaitre la valeur de ce qu’on vient de faire.
On pourrait à bon droit s’en offusquer : est-ce qu’Hemingway se moque de nous non seulement en atomisant le bien et le mal, devenus des états affectifs propres à chaque individu, mais encore en suggérant que la morale est du domaine de l’après-coup, quand le mal (ou le bien) est déjà fait. Le mal : culpabilité irrécupérable ; le bien : plaisir peut-être imprévu. Autant jeter toutes les valeurs aux orties et de vivre sans boussole ni retenue.
A moins qu’on soit à un niveau un peu plus sophistiqué : oui, certes, vous allez réfléchir au sens de votre action, et choisir en fonction de valeurs reconnues et révérées par votre conscience. Comme Rodrigue, vous allez dire : « Courons à la vengeance ; /  Et tout honteux d'avoir tant balancé, / Ne soyons plus en peine, / Puisqu'aujourd'hui mon père est l'offensé, / Si l'offenseur est père de Chimène. ».
Mais après ? Je veux dire : la morale n’est-elle pas aussi dans l’après-coup ? L’émotion de l’action n’est-elle pas aussi une évaluation, induisant une ambivalence morale dans la quelle se débat le Cid : fierté d’avoir choisi le camp de la valeur et désespoir d’avoir pour cela renoncé au plaisir.
Faut-il croire que la morale des valeurs et celle des sentiments sont les mêmes ? Il reste toutefois au moins deux différences entre la seconde et la première :
- On ne choisit pas ses sentiments : bonheur ou malheur ils s’imposent à nous. Voici une morale dans la quelle nous n’avons plus à choisir, plus à décider.
- Les sentiments peuvent s’additionner même quand ils sont contradictoires, d’où la confusion du bien et du mal.
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(1) Les stances du Cid, acte 1, scène 6. Comme on le sait Rodrigue, après avoir occis le papa, reçoit du roi l’ordre d’épouser sa  fille – Bonne affaire. Mais il y a une condition : respecter avant consommer un délai d’un an qu’il devra passer à tuer des Maures (=musulmans). Voilà une fin heureuse…

Saturday, October 11, 2008

Citation du 12 octobre 2008


Ernest Hemingway conseillait à l'apprenti écrivain d'omettre dans son récit un point important, que l'auteur connaît mais que le lecteur ignore, de sorte que l'histoire tourne autour de ce point invisible. Ce procédé stimule la curiosité du lecteur et, donc, son attention, et le met à la recherche de la solution du problème dont une donnée importante est absente. Pour le dire autrement, il cherche à résoudre la dissonance cognitive qui provient de la différence entre ce qu'il voit et ce qu'il ne voit pas, mais peut imaginer.

Jean Cottraux – La Répétition des scénarios de vie

Voilà qui devrait guérir les lecteurs que nous sommes de notre admiration idiote pour certains romans et scénarios de films, et pas seulement dans le genre policier, qui utilisent des procédés d’exposition tels que l’énigme artificiellement construite sur un tour de passe passe de la narration..

Je ne crois pas utile de pérorer sur des exemples confirmant la justesse du propos de Hemingway. En revanche, je voudrai souligner que bien souvent nous sommes victimes des stéréotypes de l’auteurs, dont le dispositif décrit ici n’est qu’une variété.

Et c’est vrai que nous sommes fascinée par ces procédés. Ce genre de tache aveugle dont parle Hemingway et dont la présence sert à stimuler l’intérêt n’est en effet qu’une recette parmi d’autres. Je pense que nous devrions être à l’affût de leur présence, même quand il s’agit de « trucs » propres à l’auteur et qui ne se révèlent que par leur répétition de livre en livre. Il en va ainsi du retour, de roman en roman, des mêmes situations, des mêmes personnages, comme, par exemple, les personnages dépressifs et les héros fédérateurs des ouvrages d’Anna Gavalda (1).

On dit que les romanciers passent leur vie à refaire le même livre. Admettons.

Mais alors il y a deux catégories de romanciers : ceux qui réécrivent leur premier livre, et ceux qui de roman en roman poursuivent l’écriture de leur premier et unique livre.

(1) Mon avis sur Anna Gavalda est en réalité très nuancé. En fait même si ses personnages finissent par me porter sur le système nerveux, je dois avouer que j’aimerais savoir écrire comme elle (= avoir autant de choses à dire qu’elle)