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(1) Selon Kant, « ce que l’on peut (faire), dès lors qu’on sait seulement ce qui doit être fait, et que l’on connaît suffisamment l’effet recherché, ne s’appelle pas de l’art » - Critique de la faculté de juger § 43 (lire ici)
De Platon à San Antonio, toutes les citations que vous aimez, avec en prime le commentaire du philosophe.
Chaque homme a trois caractères : celui qu'il a, celui qu'il montre et celui qu'il croit avoir.
Alphonse Karr
Nous avons donc trois caractères et non pas deux (le réel et l’apparent) comme nous serions tentés de le croire ? C’est qu’Alphonse Karr subdivise en réalité le caractère apparent en deux : celui qu'on montre et celui qu'on croit avoir.
Pour dire les choses autrement : ce que nous paraissons ne serait conforme ni à notre réalité ni à ce que nous croyons être.
Pour comprendre l’intrication de ces trois caractères, prenons l’exemple d’un personnage que nous pourrions examiner en surplomb, comme si nous bénéficiions du « point de vue de Sirius ».
1 – Voilà donc notre individu, je vous le présente :
--> Il est représentant de commerce en fournitures pour loisirs créatifs. Son rêve secret a été d’intégrer les Beaux-arts, mais il a échoué à l’entrée : « Je suis trop révolutionnaire pour ces vieux barbons » s’est-il dit.
Donc, c’est un type un peu raté, mais qui refuse de l’admettre et qui cherche une revanche sur la vie.
2 – Voilà maintenant comment il se montre aux autres :
--> Pour parfaire sa technique de vente il a choisi de surprendre ses clients – « les marchands de couleurs » - en arborant une tenue un peu négligée, mais suffisamment reconnaissable. C’est la tenue du rapin d’autrefois (1), légèrement crasseux, juste ce qu’il faut pour montrer qu’il est un artiste fauché – c’est-à-dire méconnu.
3 – Et qu’est-ce qu’on voit ?
--> Seulement, voilà : il ne réalise pas que ce qu’il montre ce n’est pas tout à fait ça. A lieu de voir l’artiste bohème, ses clients voient plutôt un marginal un peu bizarre, un peu raseur, un peu prétentieux. Aussi ne lui achètent-ils que s’ils ne peuvent faire autrement, et sa clientèle s’étiole…
Bref, non seulement ils ne comprennent pas son intention, mais encore ils ne comprennent même pas du tout comment l’interpréter.
Trois caractères : un de trop.
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(1) Le mot du jour : Rapin. Nom masc. – Terme familier. Se dit, dans les ateliers de peinture, d'un jeune élève que l'on charge des travaux les plus grossiers et des commissions.
Je sais telle personne que j'ai vue tous les jours pendant douze ans, et qui, grâce à une charmante vivacité d'esprit, ne m'a jamais laissé terminer une phrase. - Les personnes de ce caractère croient qu'elles devinent aux premiers mots ce que vous voulez dire ; alors, sans attendre plus longtemps, elles vous coupent la parole, et répondent avec ardeur et véhémence à ce que vous n'avez ni dit, ni voulu dire, ni pensé.
Alphonse Karr – Une poignée de vérités
Dans la série « Les gens qui vous horripilent » : les coupeurs de parole.
Nous connaissons tous – comme Alphonse Karr – des gens qui nous coupent la parole pour nous répondre avant que nous ayons eu l’occasion de terminer notre phrase. Et on pense aujourd’hui à ces débats stériles dont la radio ou la télé nous abreuvent, où chacun essaie de parler « sur » l’autre, non seulement pour l’empêcher de s’exprimer, mais encore pour phagocyter son temps de parole pour profiter d’un plus grand délai pour s’exprimer.
Oui. Mais il y a pire : il y a ceux qui vous coupent la parole pour terminer votre phrase, à votre place, manifestant ainsi avec vous un centre d’intérêt commun, une complicité, une communauté de pensée.
Ceux-là malgré leur intention qu’on suppose amicale sont les pires, non seulement parce qu’ils peuvent se tromper – j’avoue prendre un malin plaisir à poursuivre mon propos sur un chemin qui n’est pas le leur et jouir ainsi de leur mine déconfite – mais parce qu’en disant ce que nous-mêmes nous allions dire, ils prennent un ascendant sur nous, ils se mettent en surplomb par rapport à nous, ils englobent notre pensée dans la leur.
Autrefois, on disait aux petits enfants : « On ne parle pas pendant les repas ! », laissant ainsi aux adultes le droit d’exercer seuls le pouvoir de parler. Et puis il y a eu la révolution éducative, et l’enfant roi, celui qui parle étourdiment en même temps que vous, qui vous coupe la parole parce qu’il n’écoute pas ce que vous dites et que son avis lui paraît plus important que tout.
Mais j’ai connu des enfants encore plus exigeants, qui piquaient des crises de rage quand on ne leur laissait pas terminer leurs phrases. Ceux-là exprimait en toute naïveté ce que nous n’osons plus dire ouvertement : les coupeurs de parole portent atteinte à notre droit à la parole, c'est-à-dire à la libre pensée
Les latins disaient : la faim de l'or, auri fames. Nous, plus énergiquement, la soif de l'or. La soif est en effet un besoin plus violent et dont la satisfaction cause l'ivresse.
Alphonse Karr
Quel est le besoin qui sert à mesurer tous les autres ? Celui dont l’intensité évoque un maximum indépassable ? L’étalon du désir ?
Curieusement le besoin sexuel n’est jamais évoqué. Du genre : j’ai une envie de cette petite robe, qui est aussi forte que celle que j’éprouve quand je n’ai pas fait l’amour depuis un an six mois ; d’ailleurs voyez comme l’absence de formule toute faite entraîne des phrases un peu longuelettes.
Soyons sérieux : ainsi que le dit Alphonse Karr, c’est la faim ou la soif qui permettent d’étalonner nos envies. Or comme on vient de s’en mettre jusque là, aussi bien dans des agapes que dans les beuveries de fin d’année, on va pouvoir y réfléchir.
D’abord je tiens pour erroné l’affirmation que la différence entre boire et manger soit l’ivresse : les ethnologiques qui ont séjourné dans des tribus de chasseurs ont constaté que quand la chasse avait été bonne, l’abondance de nourriture provoquait pour ces gens affamés chroniques une véritable ivresse.
Ensuite, on devrait parler du besoin plutôt que de la satiété. La soif est-elle un besoin plus fort que la faim ? Je n’en suis pas sûr. En tout cas j’ai constaté quelque chose de bien général, c’est que la faim entraîne une agressivité que la soif ne provoque pas. L’assoiffé se plaint de sa soif. L’affamé se querelle avec tout le monde.
Ajoutez à cela que si la soif est intense elle provoque des troubles « seulement » physiologiques, alors que la faim, même légère, provoque une obsession qui chasse toute autre préoccupation : ventre affamé n’a pas d’oreilles dit le proverbe. Quiconque a fait la classe à des enfants – même déjà grands – sait qu’après 11 heures du matin, il ne faut plus compter sur l’attention des élèves : ils ont faims (d’où l’idée de les nourrir à 10 heures : voir le verre de lait de Mendès-France (1)
(1) On se rappelle que cette distribution de lait aux enfants des écoles avait été ordonnée par Pierre Mendès-France, alors président du conseil, pour lutter contre la dénutrition et l’habitude qu’avaient les parents de donner aux enfants du vin en guise de nourriture. Pierre Mendès-France a pendant un an réalisé le miracle des Noces de Cana, transformant non pas l’eau en vin, mais le vin en lait.