Tuesday, May 22, 2012

Citation du 23 mai 2012


C’est étonnant que ce qui est normal puisse étonner.
Michel Sapin (Ministre et ami du Président-Normal) – Interview sur Europe 17-5-2012

Dialectique de la normalité.
Que faut-il faire pour être normal ? Etre conforme à ce qui se fait ? Ou bien à ce qui devrait être ? Etre normal, ne serait-ce pas plutôt ressembler à tout le monde ?
Oui, n’est-ce pas, s’il est péjoratif d’être simplement normal, c’est bien parce que la normalité correspond à la moyenne des cas, qu’être normal c’est donc – au sens étymologique – être médiocre.
Maintenant, si l’on s’en tient à notre citation, on devine qu’être normal est une situation qui n’est pas si commune que ça – d’où le paradoxe. Comment cela se fait-il ? N’est-ce pas parce que personne ne souhaite être normal, s’il est vrai que c’est en même temps être fondu dans la masse, rentré dans le rang, simple numéro interchangeable avec n’importe quel autre ?
- Parlons avec l’actualité : le Festival de Cannes est un spectacle dont beaucoup sont friands, sans doute parce que les gens qu’on y voit sont tous plus excentriques les uns que les autres. Pas un qui ressemble au quidam qu’on croise dans la rue (1).
Dans cette foule c’est le type normal qui étonne et qui détonne. Lui, qui ne se remarquait pas, le voilà qui devient différent – la différence, c’est lui ! Il y a donc en effet une dialectique de la normalité.
- Vérification : Vous avez remarqué Mark Zuckerberg ? Son survêtement à capuche, voilà ce qui est le plus banal et le plus « normal ». Mais, porté en toutes circonstances, y compris en négociation avec les milliardaires, voilà ce qui a fait couler beaucoup d’encre.

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(1) Mais bien sûr l’a-normalité s’use très vite : la mode s’en empare et c’est fichu.
- Souvenir de jeunesse : pour faire les originaux, certains de mes camarades de lycée avaient retourné leur veste (au sens propre) et la portaient avec l’étiquette du fabricant à l’extérieur. Succès garanti ! Bien vite les fabricants ont sortis des vêtements avec l’étiquette apparente.

Monday, May 21, 2012

Citation du 22 mai 2012


Ce qui irrite dans le désespoir, c'est son bien-fondé, son évidence, sa "documentation" : c'est du reportage. Examinez, au contraire, l'espoir, sa générosité dans le faux, sa manie d'affabuler, son refus de l'événement : une aberration. une fiction. Et c'est dans cette aberration que réside la vie, et de cette fiction qu'elle s'alimente. »
Cioran – Syllogismes de l'amertume

Bonjour mes amis ! Si vous me lisez ce matin c’est que vous ne vous êtes pas suicidé hier après avoir lu mon Post-du-lundi ! Tant mieux.
Parmi les gens qui excellent à vous scier le moral, la palme revient sans conteste à Cioran : que ceux qui en douteraient encore lisent notre Citation de ce jour.
Tous les pessimismes se fabriquent de la même façon : avec les évidences de l’observation.
Voyez Schopenhauer : si vous croyez, nous dit-il, que le pire n’est pas dans la condition humaine, allez dans les hôpitaux écouter les râles des malades ; ou sur les champs de bataille, afin d’observer les spasmes mourants et des blessés. Nous venons à l’existence en pleurant ; nous la quittons en souffrant. C’est là que Cioran prend son inspiration.
Alors, donnons la parole aux optimistes ! Eux vont nous dire : « regardez ce jour de printemps ; contemplez ce vol d’hirondelles criardes, ces fleurs dans le pré, les cris de joie du jeune enfant qui court après les papillons. Sa mère le contemple l’œil humide de bonheur ; son père se repose sur le manche de sa bèche pour le suivre du regard. »
Les religions/philosophies orientales dont Schopenhauer s’est largement inspiré nous disent : « N’oubliez pas que le bonheur comme le malheur sont les échos dans notre âme des illusions du réel. Nous sommes dans les plis du voile de Maya. Le seul moyen d’en sortir, c’est de rechercher l’extinction à la fois du désir et de l’amour de notre individualité. »
Donc, le désespoir est aussi trompeur que l’espoir : il ne devrait y avoir rien de désespérant pour qui sait qu’il n’y a personne à désespérer.

Sunday, May 20, 2012

Citation du 21 mai 2012


Y a-t-il plus de noblesse d'âme à subir/ La fronde et les flèches de la fortune outrageante, / Ou bien à s'armer contre une mer de douleurs / Et à l'arrêter par une révolte? Mourir... dormir, / Rien de plus;... et dire que par ce sommeil nous mettons fin / Aux maux du cœur et aux mille tortures naturelles / Qui sont le legs de la chair: c'est là un dénouement / Qu'on doit souhaiter avec ferveur. Mourir... dormir,
Shakespeare – Hamlet, Acte III, scène 1
Hier, c’était dimanche, jour d’insouciance. Aujourd’hui, c’est lundi, jour de lucidité.
Dans son célèbre monologue Hamlet s’étonne : comment se fait-il que les hommes supportent tant de maux sans se suicider ; mourir, c’est si simple et si indolore (To die : to sleep). On meurt comme on s’endort, et rien d’autre.
La mort n’est pas un problème, car elle est un mystère ; elle est ce qu’on ne peut contempler en face (1), tout simplement parce qu’on n’est jamais en face – pas plus qu’on ne peut imaginer l’intérieur d’un trou noir. Elle est l’impensable par excellence. Tout ce que nous savons de la mort, c’est ce qu’on en observe – chez les autres. Et là, il se peut que mourir apparaisse comme un simple endormissement.
C’est notre crainte de la mort qui fait question, parce que ça, on le vit pleinement.
Quel est donc l’effet de cette crainte ? S’il faut croire Hamlet, on dira que l’angoisse de mourir est comme l’angoisse du soir, celle qui nous prive du sommeil.
Mais alors, de même qu’il suffit d’être tranquille pour s’endormir – suffirait-il de cesser de redouter la mort, suffirait-il de croire qu’elle n’est qu’un paisible sommeil sans fin pour basculer … dans le néant ?
Il serait terrible de penser que c’est justement l’angoisse de vivre qui nous maintient en vie !
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 (1) La Rochefoucauld : « Le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face »

Saturday, May 19, 2012

Citation du 20 mai 2012


C'est pourquoi il [Zeus] donne à l'homme l'Espérance : elle est en vérité le pire des maux, parce qu'elle prolonge les tortures des hommes.
Nietzsche –  Humain, trop humain. (Lisons en annexe le texte complet de Nietzsche : il nous parle du mythe de Pandore, qui ne ouvrant la boite, libéra les maux qui accablent l’humanité, mais laissa enfermé l’espoir)
… notre unique peine / est que sans espoir nous vivons en désir.
Dante – La divine comédie – L’Enfer chant IV, vers 41-42

 
Pandore, par Jules Joseph Lefebvre, 1882, (Détail)

--> Le dilemme du jour : savoir si l’espoir est un supplice ou au contraire notre seule consolation dans la vie.
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Stop ! Aujourd’hui c’est dimanche, jour du repos et de la sérénité : pas de travail ; l’aspirateur est rangé et l’hyper marché fermé. Au stade de foot on balaie les détritus de la veille. On peut faire tranquillement son barbecue en sirotant son rosé, ou bien aller jogger dans la nature avec Roger et se faire quelques Kro bien fraiches ensuite.
Alors, pourquoi Nietzsche vient nous casser le moral avec cette pauvre Pandore, qui a l’air gourde comme c’est pas possible, qui est à poil on ne sait pas pourquoi et qui tient un coffret où elle a sûrement rangé ses strass et ses fausses perles ?
Observons mieux : cette boite est fermée, et c’est très bien comme ça. Car l’espérance, qui est bloquée tout au fond n’a pas sa place le dimanche.
- En effet : l’espérance c’est ce qui fait qu’aujourd’hui (dimanche) est forcément moins bien que demain. A moins qu’on attende ce lundi en espérant qu’il ressemblera au dimanche – comme lors des vacances.
Bref : normalement le dimanche devrait être un jour sans lendemain. Dimanche, c’est ce jour qui n’a pas d’horizon derrière lequel se profilerait autre chose ; c’est le jour qu’on vit comme s’il ne devait jamais finir, et c'est justement pour ça qu’il n’a pas de lendemain - ni à espérer ni à craindre.
On trouve au cinéma des scènes d’amour extrêmement prenantes : il s’agit d’une nuit dans laquelle les amoureux se retrouvent et s’aiment sans penser que le matin viendra et que le chant des oiseaux sera peut-être leur chant du cygne.
Eh bien, le dimanche, c’est comme cette nuit d’amour sans lendemain. Du coup, le barbecue et le rosé à l’ombre de la tonnelle, c’est bien – mais la sieste crapuleuse : c’est mieux.
Mais voilà ! C’est pour ça que Pandore est à poil ! Je comprends mieux maintenant…
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« L'Espérance. - Pandore apporta la boîte remplie de maux et l'ouvrit. C'était le présent des dieux aux hommes, un présent beau d'apparence et séduisant, surnommé la "boîte à bonheur". Alors sortirent d'un vol tous les maux, êtres vivants ailés : depuis lors ils rôdent autour de nous et font tort à l'homme jour et nuit. Un seul mal n'était pas encore échappé de la boîte : alors Pandore, suivant la volonté de Zeus, remit le couvercle, et il resta dedans. Pour toujours, maintenant, l'homme a chez lui la boîte à bonheur et pense merveilles du trésor qu'il possède en elle, elle est à sa disposition, il cherche à la saisir quand lui en prend l'envie ; car il ne sait pas que cette boîte apportée par Pandore est la boîte des maux, et tient le mal resté au fond pour la plus grande des félicités - c'est l'Espérance. Zeus voulait en effet que l'homme, quelques tortures qu'il endurât des autres maux, ne rejetât cependant point la vie, continuât à se laisser torturer toujours à nouveau. C'est pourquoi il donne à l'homme l'Espérance : elle est en vérité le pire des maux, parce qu'elle prolonge les tortures des hommes. » Nietzsche –  Humain, trop humain

Friday, May 18, 2012

Citation du 19 mai 2012


Le spectacle de la machine qui produit du sens dispense l’homme de penser.
Jean Baudrillard
La machine et la pensée – II
Aujourd’hui nous disperserons le préjugé de Baudrillard en montrant que certaines machines ne nous donnent pas  seulement à penser : elles agissent sur la source même de nos pensées, je veux dire : notre inconscient.


Claude Shannon – The ultimate machine

Telle est cette machine, qu’on voit fonctionner ici (attention, restez vigilant : un battement de cil et vous avez raté l’essentiel). Pour l’essentiel, elle consiste en un interrupteur qui déclenche la mise en route d’un bras qui l’éteint aussitôt.
On a employé à son propos d’expressions telles que : machine ultime, voire même de machine métaphysique. Poussé par la curiosité, j’ai recherché si le Net avait d’autres réflexions à me suggérer, et là, je me suis embourbé dans des sites innombrables consacrés à la console de jeu Nintendo et au comportement des Nintendo’s kids. Bizarre…
Plus sérieusement c’est une machine métaphysique en ce sens qu’elle montre l’essentiel de l’existence : toute existence tend vers sa propre disparition. Non pas en ce que, arrachés au néant, de multiples forces extérieures s’appliquent à nous y renvoyer. Mais bien parce que l’existence par elle-même vise son propre anéantissement. C’est une machine « métaphysique » sans doute parce qu’elle montre que l’existence a pour but l’inexistence et que, pour paraphraser Hamlet, on devrait dire : « To be for not to be ».
On peut vouloir échapper à cette effroyable conclusion en disant que Shannon a modélisé un type de comportement très banal et bien connu, comme la dissuasion nucléaire, la Bombe qui n’existe que pour qu’on n’ait pas à s’en servir.
… N’empêche : quand je vois la main s’abattre sur l’interrupteur, il y en moi un petit frisson – c’est Thanatos (1) qui ricane.
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 (1) « Deuxième théorie des pulsions
…Les pulsions de mort et de destruction, ou thanatos ont pour but la dissolution des assemblages, le but dernier de tout être vivant étant le retour à l’inorganique. » Si nécessaire : lire ici

Thursday, May 17, 2012

Citation du 18 mai 2012


Le spectacle de la machine qui produit du sens dispense l’homme de penser.
Jean Baudrillard
La machine et la pensée – I
La machine qui  produit du sens, c’est bien sûr l’ordinateur – mais n’oublions pas aussi ses ancêtres (1) ; la machine est depuis très longtemps considérée comme ce qui dépossède l’homme de ce qu’il a de meilleur : la pensée.
Pour aujourd’hui, je contournerai le débat sur la nature et l’origine du sens, ainsi que sur la possible évolution des machines vers la possession d’une conscience (2). Par contre je montrerai que la machine peut aussi donner à penser, à condition qu’elle soit faite exprès pour ça.
Car, il existe des machines qui ne produisent absolument rien d’autre que du sens et de la pensée chez ceux qui les observent.
Le cas le mieux connu est Tinguely et ses fameuses machines :
En général les machines de Tinguely « fonctionnent », entendez que leurs rouages tournent et que leurs bielles vont et viennent – tout cela dans un grincement agaçant.
On voit bien que ces machines ne produisent rien – absolument rien – mais qu’elles ne sont pas seulement des sculptures animées. Elles sont aussi une représentation de la machine, ou si on veut, elles nous donnent aussi à penser ce qu’est l’essence de la machine : un objet absolument inutile (après tout l’humanité s’en est passé pendant des millénaires) mais qui peut, comme toute création humaine, avoir un intérêt esthétique.
Voilà pourquoi les machines de Tinguely nous invitent à voir toutes les machines qui nous entourent sous cet angle.
Et aussi pourquoi les machines d’aujourd’hui font tout ce qu’elles peuvent pour nous faire oublier qu’elles en sont : plus de rouages ; plus de grincement – et on peut même leur parler !
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(1) Voir Pascal : « La machine d'arithmétique fait des effets qui approchent plus de la pensée que tout ce que font les animaux ; mais elle ne fait rien qui puisse faire dire qu'elle a de la volonté, comme les animaux. » Pensées - N° 627 (cité ici)
(2) Qui faisait l’objet du Post référencé ci-dessus.

Wednesday, May 16, 2012

Citation du 17 mai 2012


Chaque objet est le miroir de tous les autres.
Maurice Merleau-Ponty – Phénoménologie de la perception
… Et comme une même ville regardée de différents côtés paraît tout autre et est comme multipliée perspectivement, il arrive de même que par la multitude infinie des substances simples, il y a comme autant de différents univers qui ne sont pourtant que les perspectives d’un seul selon les différents points de vue de chaque monade.
Leibniz – Monadologie – Article 57
J’ai repêché cette citation de Merleau-Ponty que j’avais rappelée récemment, parce que je n’y rendais pas vraiment compte de la pensée du philosophe. Occasion de me racheter, même si on risque de mettre les pieds dans de la gross Metaphysik…
L’idée c’est que chaque réalité est un point de vue sur l’ensemble de ce qui existe : ce qui est relativement évident s’agissant des hommes. Par exemple, comme le dit Merleau-Ponty, ce paysage qui est devant nous, nous paraitra différent selon notre actualité, nos soucis, nos désirs. La montagne est escarpée de différente façon,  selon que je pense à l’escalader, ou que je remarque comment ses plans s’articulent pour un tableau que je cherche à peindre. 

Cézanne – La montagne Sainte-Victoire vue de Lauves
Seulement, voilà : il s’agit de faire le même constat pour chaque objet qui du coup est supposé être la source d’un point de vue sur le monde : un peu comme les monades de Leibniz, chaque objet pour Merleau-Ponty forme un système relié à sa façon à tout le reste, et si nous l’oublions facilement c’est que nous croyons qu’il n’y a qu’un seul point de vue : le nôtre.
Les Chrétiens (ceux d’autrefois du moins) pensaient que tout dans la nature était l’expression de la volonté divine et devait s’interpréter de ce point de vue. Les « Indiens » d’Amérique, eux, considéraient tout ce qui existe comme l’expression d’une intention de la nature qu’il s’agissait de ne surtout pas déranger ; Leibniz comme on vient de le voir croyait que chaque objet constituait un foyer de perspective sur tout le reste. C’est plus compliqué, certes – mais c’est aussi un peu plus excitant.
Qui donc a gâché cette joyeuse poésie du réel ?
Selon Heidegger, c’est la technique pour la quel il n’y a qu’un point de vue : le nôtre, pour lequel la nature n’est qu’un stock de ressources à gérer.
C’est ce qu’il appelle « l’oubli de l’être ».
Quand je vous disais qu’on allait mettre les pieds dans de la gross Metaphysik…
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N.B. On peut contester l’emploi de la langue allemande pour évoquer la métaphysique.
Je me bornerai à rappeler cette citation que je commentai (ici) il y a trois ans :
« La philo n'est pas mal non plus. Malheureusement, elle est comme la Russie : pleine de marécages et souvent envahie par les Allemands. » (Roger Nimier – Le Hussard bleu (1950))

Tuesday, May 15, 2012

Citation du 16 mai 2012


Les événements effacent les événements ; inscriptions gravées sur d'autres inscriptions, ils font des pages de l'histoire des palimpsestes.
Chateaubriand – Mémoires d'outre-tombe
Dans la série les inventeurs visionnaires – Aujourd’hui : le buzz.
Le mot palimpseste désigne :
            - soit une technique visant à réutiliser un parchemin déjà écrit en le lessivant,
            - soit (par métonymie) les vieux textes qui ressurgissent à un examen attentif sous les nouvelles inscriptions, permettant par exemple de ressusciter des pages de Cicéron qu’on croyait à tout jamais perdues.
Chateaubriand prend le premier sens : le palimpseste est une figure de la succession des événements. En effet, l’événement peut être considéré comme faisant partie d’un enchainement par lequel il vient à l’existence en remplaçant un événement antérieur ; mécanisme qui fera qu’il sera à son tour supplanté par un événement ultérieur.
Tout événement qui apparait ne peut le faire qu’en chassant de l’actualité un événement antérieur.
Nuance : le palimpseste comme on l’a dit, est un traitement du parchemin qui régénère sa virginité (1). L’événement selon Chateaubriand est nécessaire à la fois pour faire disparaitre un événement antérieur et pour faire apparaitre le nouvel événement. Autrement dit dans l’actualité, jamais de page blanche. Mais il y a des événements dont le seul rôle est de renouveler la page, de la rafraichir comme on dit aujourd’hui. C’est cela faire le buzz.
Seulement, Chateaubriand constatait que ça marchait comme ça au XIXème siècle, bien avant que ne soient inventés l’Internet et les médias d’aujourd’hui.
Et donc, on peut dire que nos inventions récentes n’ont fait que perfectionner un système qui fonctionnait bien avant, que ce sont donc des inventions d’outils (comme on dit aujourd’hui) et pas de nouvelles manières d’être.
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(1) Dans son livre intitulé Sur la route du papier, Erik Orsenna raconte que l’un des premiers usages du papier en occident a été de servir à rédiger des actes officiels parce qu’on ne pouvait le gratter ni le lessiver sans le détériorer : sa fragilité le rendait infalsifiable.

Monday, May 14, 2012

Citation du 15 mai 2012


[A propos de la candidature de Jean-Luc Mélenchon à Hénin-Beaumont] : « Il n’y a pas de quoi en faire un phénomène. Politiquement, c’est un épiphénomène. »
Marine Le Pen en conférence de presse samedi 12 mai à Permignan.
Epiphénomène : quésaco ?
- Un épiphénomène désigne ce qui se surajoute à un phénomène sans exercer sur lui aucune influence. Autrement dit, c'est une manifestation pure, un aspect ou une apparence particulière d'un phénomène sous-jacent, et non une manifestation possédant une réalité indépendante capable d'exercer une rétroaction sur le phénomène qui lui a donné naissance. Exemple : le nombre maximum d'usagers simultanés d'un système informatique est un épiphénomène de ce système. [Article Epiphénomène (Wikipédia)]

Pour l’amoureux de la langue française que je suis, les campagnes électorales sont bien réconfortantes. C’est en effet l’occasion pour les mots vieillis, obsolètes (1), de revenir à l’existence.
D’un seul coup, l’épiphénomène est devenu un mot bizarre et rigolo, un de ces mots qui « murmurent entre les pages des vieux dictionnaires », et qui a, tout d’un coup, pris son envol sur les ailes des médias – et qui y restera le temps qu’on s’en lasse et qu’on passe à autre chose. Sic transit gloria mundi…
Moi, ce qui m’intéresse, c’est plutôt le mécanisme qui est à l’origine de cette résurrection.
Les gens ordinaires ont dans la vie courante à leur disposition 2000 mots de français : épiphénomène, eux ils ne connaissaient probablement pas. Les autres, ceux qui en ont  10000, auront certes ce mot-là, mais ils en auront aussi une palanquée (2) d’autres et, qui parle d’épiphénomène, parlera en même temps d’essence de la conscience et de Gestalt-théorie.
Mais ici, il s’agit bien de ce qu’on nomme un « élément de langage », quelque chose qui, comme la « bravitude » de Ségolène, a été choisi pour son étrangeté, qui pourrait servir à faire du buzz.
Bon, ça ou autre chose me direz-vous, ça n’a guère d’importance. Sauf qu’il y a eu une évolution du vocabulaire lepennien pour qualifier le Mélenchon : on est passé de l’« illusion » (Monsieur Mélenchon n’est rien, il n’est qu’une illusion) à l’épiphénomène (Politiquement, c’est un épiphénomène). Et là, je dis que c’est un peu plus clair ; Marine Le Pen doit avoir dans son staff « quelqu’agrégé sachant écrire », comme on disait autrefois.
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(1) Le mot « obsolescence » est lui-même sorti de l’oubli lors d’une campagne publicitaire du Nouvel Observateur sur le thème : « Est-vous « Obs » ? », où le terme obs apparaissait comme abréviation de l’observateur et d’obsolète. Et ça a marché !
(2) Si la mode est aux mots rares et pittoresques, allons-y : je me lâche !

Sunday, May 13, 2012

Citation du 14 mai 2012

Le meilleur miroir ne reflète pas l’autre côté des choses.
Proverbe japonais

[J’emprunte cette illustration de Magritte à l’extraordinaire article-Blog de Wodka (sic ?) « Jeu de miroirs » : à ne pas manquer !]

Qu’est-ce qu’un miroir ? Réponse : un objet qui duplique l’apparence de la réalité. Comme tel on ne peut s’attendre à ce qu’il nous révèle la face cachée des choses – comme par exemple : à quoi nous ressemblons vu de dos. Et c’est si vrai que Magritte prend le contrepied de cette évidence pour créer de l’étrange dans le banalement quotidien.
Et donc la question n’est pas tant de savoir si le miroir reflète plutôt l’apparence ou plutôt la profondeur de choses, mais bien de savoir quel point de vue s’y retrouve. Dans ce Post consacré à Hokusai (et à Merleau-Ponty),  je soulignais que tel est le jeu des miroirs : faire varier le champ de notre perception en nous déplaçant à volonté selon l’endroit où auront été placés les autres miroirs.
C’est donc par erreur que le Proverbe cité aujourd’hui affirme qu’on ne peut trouver dans le miroir que ce qu’on connait déjà : n’importe qui sait bien que pour se coiffer l’arrière de la tête, il suffit d’avoir un second miroir, et le tableau de Magritte n’est paradoxal que parce qu’il n’y a qu’un seul miroir.
Mais si le proverbe japonais laisse entendre qu’il y a une face cachée des choses (un peu comme il y a une face cachée de la lune), c’est peut-être parce que quand même nous aurions plusieurs miroirs ou même des caméras vidéos, nous ne saurions nous voir comme les autres nous voient, c’est-à-dire comme si nous étions en dehors de nous-mêmes.
On dira que les vidéos (webcams entre autre) nous livrent notre image redressée, exactement comme si nous étions en face de nous-mêmes.
Mais quand je me vois ainsi (sur l’écran de mon ordi) j’ai l’impression d’avoir un étranger devant moi, quelqu’un qui n’est pas moi, et dont les gestes sont imprévisibles (1) – tant est dominante l’expérience de l’image inversée dans le miroir.
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(1) Exemple : prendre un objet qui est là, à ma droite : immanquablement en guidant mon geste sur l’image qui est devant moi, je pars vers ma gauche.

Saturday, May 12, 2012

Citation du 13 mai 2012


Quelle belle ceinture vous avez ! dit Alice d’un coup (…). Du moins, continua-t-elle après un moment de réflexion, c’est une belle cravate j’aurais dû dire… non, plutôt une belle ceinture…
Lewis Carroll – De l’autre côté du miroir, chapitre 6 - 1872 (1)

 
Quelle différence entre une cravate et une ceinture ? Telle est la question que  nous pose Lewis Carroll, et la réponse n’est peut-être pas aussi évidente qu’il y parait.
On pourrait m’accuser de « malmener les drosophiles » avec des questions idiotes. Mais ce serait oublier que le mathématicien Lewis Carroll a parsemé ses livres pour les enfants de petites questions qui seront reprises et développées dans la Logique sans peine, qu’il publia un peu plus tard (1887). En réalité, si ces questions flirtent avec le « nonsense » c’est simplement parce que la logique formelle ne se soucie pas des contenus « triviaux », et qu’elle n’hésite pas à heurter le bon sens.
Quelle différence entre une cravate et une ceinture ? On répondrait facilement que leur forme et leur matière permet de les distinguer sans hésitation.
Oui… Mais est-on bien sûr qu’ils soient différents au point de ne pouvoir permuter l’un avec l’autre, ainsi que le montre notre illustration ? Dès lors, c’est bien, la façon de les porter qui permet de reconnaitre si on a affaire à une cravate ou à une ceinture : la cravate a pour rôle de fermer le col de la chemise, et la ceinture de retenir le pantalon ou de serrer le manteau à la taille.
Et c’est là qu’Alice commet sa gaffe : hésitant entre les deux elle souligne que Humpty-Dumpty a le cou qui se confond avec sa taille. Ce qui n’est pas étonnant, puisque Humpty-Dumpty est en réalité un œuf – mais qui est vexant pour quelqu’un qui veut ne pas paraitre à ce point différent des autres.
Mais la vraie question posée par Lewis Carroll est la suivante : les critères que nous retenons pour définir les choses qui nous entourent sont-ils les seuls ? Sont-ils les bons ? Les créateurs (de mode ou de tout ce qu'on voudra) ne sont-ils pas justement des gens qui savent d’instinct faire ce que le logicien va faire avec méthode ?
Comme le montre notre illustration, on peut quand même dire que si notre créateur de la cravate-ceinture n’a pas médité le cas de Humpty-Dumpty, il en a eu l’intuition.
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(1) Qu’on peut lire en ligne ici (avec des choix de traduction exaspérant, comme Humpty-Dumpty « traduit » par : « le Gros Coco » - ça ne s’invente pas !)

Friday, May 11, 2012

Citation du 12 mai 2012

Une femme en soutien-gorge elle se hisse vers le ciel. Quand elle enlève son soutien-gorge elle retombe sur le sol comme un oiseau blessé.
Bertrand Blier – Existe en blanc (1998)


La clôture de soutien-gorge de Cardrona en Nouvelle-Zélande

C’est une histoire de soutien-gorge.
- Un jour une femme accrocha son soutien-gorge à la clôture d’un champ, sur le bord d’une petite route de Nouvelle-Zélande. Puis quelques autres firent de même, tant et si bien que de jours en jours la nouvelle s’ébruita et que des touristes toujours plus nombreux passèrent par là pour contempler la chose. Jusqu’au jour où le Conseil local décida de tout enlever : il y avait alors 1500 soutiens-gorge accrochés à ce qu’on appelait la Bra Fence.
--> Intrigué par cet épisode, je me suis reporté à mon Google habituel, dans l’espoir de comprendre pourquoi tant de femmes avaient trouvé utile de se débarrasser ainsi de leur soutien-gorge : j’ai constaté alors qu’il y avait de nombreux sites de militantes « anti-soutien-gorge ».
On a accusé le soutien-gorge de tous les maux : non seulement de brimer la liberté des femmes, mais encore d’être à l’origine de plein de sales maladies – dont le cancer du sein. Rien que ça ! (1)
A supposer qu’il ne faille pas prendre trop au sérieux cette menace, la question est bien : pourquoi tant de haine ?
Mais aussi, pourquoi tant de gens faisaient-ils le détour par la petite route de Cardrona pour voir tous ces soutifs pendus à la barrière ? Simple curiosité ? Goût pour la décoration ? Recherche d’un nouvel happening ? Fantasme érotique masculin (en supposant que ce soient plutôt les hommes qui faisaient le détour par Cardrona) ?
Sans doute, mais à l’origine, il y a eu quand même des femmes qui ont dégrafé leur soutien-gorge pour l’accrocher là, pour que tout le monde le voie, signifiant ainsi qu’elles voulaient se libérer de cette contrainte.
Oui, mais pourquoi ne les ont-elles pas remplacés, au fur et à mesure que le Conseil local les enlevait ? Ce que je crois, c’est que la mode qui voulait que la femme libre soit celle qui ne porte pas de soutien-gorge a changé depuis lors.
La question qui reste est  alors : qu’est-ce que les femmes d’aujourd’hui doivent enlever – ou mettre – pour montrer qu’elles sont libres ?
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 (1) On peut lire à ce propos le livre Dressed to kill, de Sydney Ross Singer and Soma Grismaijer – aujourd’hui bien discrédité, mais qui sait ? C’est peut-être un effet du lobbying des fabricants…

Thursday, May 10, 2012

Citation du 11 mai 2012



Ah! not in knowledge is happiness but in the acquisition of knowledge. [Ce n'est pas dans la connaissance qu'est le bonheur, mais dans l'acquisition de la connaissance.]
Edgar Allan Poe
Question :
- Plus j’apprends, plus j'en sais,
- Plus j'en sais, plus j'oublie,
- Plus j'oublie, moins j'en sais,
- Donc à quoi cela sert-il d'apprendre ?
Anonyme – A retrouver ici
A quoi cela sert-il d’apprendre ? Est-ce une source de bonheur, comme le pensait Edgar Poe ? Ou bien comme le suggère notre Anonyme s’agit-il plutôt d’une illusion ? A moins que ce soit pour une autre raison, telle qu’obtenir un pouvoir sur la  nature ou sur les hommes ?
Pour répondre à cette question, chacun ira où son expérience le mène. Pour ma part, je trouve un peu réducteur de faire du savoir quelque chose de si général et de si banal : illusion, bonheur… Il y a tant de façons différentes d’y accéder : bonheur du parfum des roses ; illusion des promesses amoureuses… Et puis qui nous garantit que la science soit une source de bonheur ? L’Ecclésiaste on le sait a dit tout le contraire : « Car avec beaucoup de sagesse on a beaucoup de chagrin, et celui qui augmente sa science augmente sa douleur. » Ecclésiaste - 1.18
C’est chez Descartes qu’on trouve une réponse un peu plus consistante. La science dit-il est la pâture de l’âme, c’est elle qui la fait prospérer, exactement comme les nourritures matérielles sont la pâture du corps. (1)
- Moyennant quoi, on dira que le bonheur trouvé dans l’acquisition d’un savoir est en réalité ce que Spinoza nomme la joie : un passage de notre être d’un de niveau perfection donné à un niveau plus grand. Ce qui fait qu’on ne saurait oublier un savoir une fois qu’il s’est intégré à nous, qu’il a contribué à nous constituer tel que nous sommes.
- Et donc, dire Plus j'en sais, plus j'oublie ne concerne que le savoir inadapté à l’homme qui l’acquiert. On peut tout apprendre, mais on ne peut tout retenir, parce qu’on ne retient justement que ce qui va nous servir.
La question n’est donc pas A quoi cela sert-il d’apprendre ? – mais plutôt de se demander : qu’est-ce qu’il est bon pour moi d’apprendre ?
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(1) Je vous laisse méditer la question suivante : si le savoir est comme une nourriture, risque-t-il aussi, comme elle, de donner du gras plutôt que du muscle ?