Saturday, April 22, 2017

Citation du 23 avril 2017

Armstrong, un jour, tôt ou tard, On n'est que des os / Est ce que les tiens seront noirs ? Ce serait rigolo / [...] / Au delà de nos oripeaux / Noir et Blanc sont ressemblants / Comme deux gouttes d'eau
Claude Nougaro - Chanson (adaptation de Go down Moses -
Arrangement de Maurice Vander)


Les scientifiques l’ont dit et répété : les gènes porteurs des caractéristiques raciales comme la couleur de la peau ou des cheveux sont des allèles parmi les moins importantes dans la constitution de l’organisme, comme des reflets variables à la surface d’un bulle de savon.
Il va de soi qu’il faudrait une sacrée dose d’obstination et de fanatisme pour prétendre qu’il y aurait également des gènes responsables du comportement sexuel ou de la position dans la société (même si on l’a déjà prétendu) – voire même de la foi religieuse. On dira plutôt que c’est l’histoire qui fait l’homme et que, réduit à l’état de squelette (ou de poussière comme dans notre Post d’hier), il y a peu de chances que quelque chose en soit marqué.
C’est une évidence ; mais alors pourquoi cette obstination à chercher dans la nature – la race, l’espèce, la génétique – les sources de ces différences qui portent les inégalités de condition ?
L’ouvrier est-il né ouvrier, et le bourgeois – bourgeois ? N’est-ce pas que l’on veuille pérenniser ces classes sociales, en faire un héritage de la nature, comme il y avait autrefois la croyance dans la différence de nature entre les nobles et les roturiers, le sang bleu courant dans les veines des premiers et non des seconds ? Et d’ailleurs cet espoir de voir la nature relayer notre personnalité ou nos goûts particuliers se retrouve dans la croyance que nous les transmettrons de façon héréditaire à nos descendants (1).
Toutefois, certains chercheurs estiment aujourd’hui probable cette possibilité que des caractères acquis se transmettent par l’hérédité (héritabilité épigénique cf. ici). Mais, voyez comme nous sommes : tellement convaincus que ce qui compte, c’est qu’Armstrong était noir de peau … et que ça explique pourquoi il jouait si divinement de la trompette.
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Friday, April 21, 2017

Citation du 22 avril 2017

 Les sabliers ne servent pas seulement à nous rappeler la fuite du temps, ils évoquent également la poussière que nous deviendrons un jour.
Lichtenberg / Aphorismes


Belle image, n’est-ce pas ? Toute cette humanité si puissante, si fortement individuée, perdue irrémédiablement dans la mort qui abolit les distinctions qui confond dans la même poussière le seigneur et le manant, l’évêque et le mendiant. Les danses macabres ont mis en scène ces rapprochements et cette confusion dans la mort souveraine.

 

Façon de dire que les distinctions qui élèvent l’évêque si haut et qui laisse le manant si bas ne valent rien du tout et que devant Dieu – comme devant la nature, l’homme n’est rien de plus que ce que la biologie en fait : un peu de poussière animée.
Je vous laisse méditer ces images et pour la suite, je vous dis : à demain !

…Si vous le voulez bien.

Thursday, April 20, 2017

Citation du 21 avril 2017

Les riches héritent, les pauvres n'ont pas de parents.
Baltasar Gracian (1601-1658)

« Loin de favoriser l’égalité des chances, l’école participe à la reproduction des inégalités sociales et légitime ces inégalités par un discours méritocratique. L’école transmuerait ainsi l’héritage différencié de certaines dispositions culturelles en inégalités sociales et rendrait acceptables ces inégalités en les attribuant au mérite personnel des élèves. »
Anne Jourdain et Sidonie Naulin – Héritage et transmission dans la sociologie dePierre Bourdieu (2011)
De Baltasar Gracian à Bourdieu, peu de différence dans l’appréciation : les pauvres n’héritent de rien, les riches de tout. Car ce n’est pas seulement le patrimoine économique ou la position sociale qui se transmet de père en fils. C’est aussi le patrimoine culturel,  dont la transmission est assurée par la famille mais sous couvert de l’école.
Les pauvres n’ont pas de parents parce qu’ils n’ont pas d’héritage. Est-ce sûr ? Et si cet héritage était comme pour les classes aisées la capacité à s’insérer dans la société là où étaient leurs parents ? On m’objectera certes que ce n’est pas bien compliqué d’hériter de la charge de balayeur de rue comme-Papa ! Où qu’on préfère taper dans un ballon plutôt que de lire La Princesse de Clèves, lorsqu’il n’y a aucun livre dans la maison.
Mais ce n’est en réalité que mépris pour les classes « populaires », car on les juge à l’aune des critères des bourgeois : « Ces gens-là n’ont pas même une salle de bains : le croiriez-vous très chère ? ». – L’essentiel est dans la cohésion face à l’adversité et dans les moments de fêtes que permettent les travaux des champs, dans la campagne d’autrefois.

Ce que cet « héritage » ne permet pas, toutefois, c’est de se hisser dans l’échelle sociale. Une véritable révolution consisterait à établir l’égalité dans les critères de classement égalité résultant de leur égale distribution.

Wednesday, April 19, 2017

Citation du 20 avril 2017

Dissimuler est le principal moyen de gouverner.
Baltasar Gracian – L'Homme universel ch. XX
Le grand maître que ce philosophe qui commençait par enseigner à désapprendre ! « Oubliez ce que vous savez » : c’est le premier axiome qu’il débitait à ses élèves.
Gracian – L’homme universel, ch XX (A propos d’Antisthène)
Quand on lit Gracian, on est parfois assommé par la banalité de ses propos : « de la morale à deux balles ! » se dit-on et puis on passe à autre chose. Mais il arrive aussi que les circonstances nous invitent à y regarder de plus près : Gracian a donné des leçons de morale qui ne portent justement que parce qu’on peut les appliquer à la vie quotidienne.
Et quelle période plus féconde pour cela que notre actualité faite de propagande électorale, de discours enflammés où chacun est appelé à avaler le plus d’énormités possibles, présentées comme frappées au coin du bon sens !
Et pourtant, si on écoute Gracian, on doit se dire : « Le plus important ce n’est pas ce qu’on nous dit, mais ce qu’on ne nous dit pas. » Au lieu de réagir à ces déclarations, demandons nous quels autres propos sont dissimulés derrière. Car il en va de même en politique que dans l’inconscient des hommes : les souvenirs sont parfois destinés à en cacher d’autres, comme Freud l’a expliqué avec les souvenirs écrans. Pour mémoire, il s’agit de souvenirs venus de la petite enfance, souvenirs très vivaces et pourtant futiles, qui sont en réalité là pour occulter un souvenir plus essentiel dons la reviviscence serait douloureuse.
Ainsi de nos candidats président qui annoncent : « Si je suis élu, je ferai que tous les  chômeurs trouvent un emploi. Pour cela j’interdirai les licenciements. » Ou alors : « Dès mon élection je supprimerai 500000 postes de fonctionnaires et je porterai à 39 heures la semaine de travail des autres. »

On se mobilise contre ou pour ces projets, alors que l’important est ce qu’ils cachent et non ce qu’ils révèlent. Car au fond, l’enfumage n’est pas dans le fait de présenter comme positif ce qu’on juge négativement mais dans le fait de faire croire qu’on a le pouvoir de faire ça.

Tuesday, April 18, 2017

Citation du 19 avril 2017

Le journaliste est l'historien de l'instant
Albert Camus – Editorial de Combat, 1er septembre 1944.

Lisons le texte de Camus (rapporté in extenso en annexe) et commentons-le chemin faisant :
« (Un journaliste), c’est … un historien au jour le jour, et son premier souci doit être de vérité. Peut-on dire aujourd’hui que notre presse ne se soucie que de vérité ? »
Ici, Camus pose la question, mais il considère que la réponse est suffisamment évidente : ne dit-on pas en effet que « Thucydide écrivait la guerre du Péloponnèse alors qu’elle se déroulait. » ? (1)

Il change alors de registre : le journaliste, c’est aussi celui qui veut être le premier à relater un événement : « Comme il est difficile de toujours être le premier, on se précipite sur le détail que l’on croit pittoresque ; on fait appel à l’esprit de facilité et à la sensiblerie du public. »
- Détaillons ce que nous venons d’apprendre : pour être le premier, le journaliste s’attache aux détails, à ce que ses confrères ont négligé de rapporter. Mais ça ne suffit pas : il faut aussi valoriser ces détails en montrant leurs aspects pittoresques – et si ça ne suffit pas encore : émouvants. Mais comment être particulièrement apprécié du public avec ça ? En étant le plus facile à lire et à comprendre. Et comme ça risque de n’être toujours pas suffisant, on va manipuler la sensibilité du public, de façon à ce que le détail émouvant émeuve (sic). « On crie avec le lecteur, on cherche à lui plaire quand il faudrait seulement l’éclairer. »

- Bon : où est le problème ?
Le problème dit Camus c’est que tout ça « donne toutes les preuves qu’on (= le journaliste) le méprise (= le public) » On a compris que Voici méprise ses lecteurs en les nourrissant avec de la pâté pour les cochons.
- Il ne reste plus qu’à dérouler la suite : « L’argument de défense est bien connu : on nous dit, « c’est cela que veut le public ! ». Non, le public ne veut pas cela ; on lui a appris pendant vingt ans à le vouloir, ce qui n’est pas la même chose. »
Et même c’est le moment, dit Camus de créer enfin la presse responsable de demain : « [De nos jours] (= 1944) une occasion unique nous est offerte au contraire de créer un esprit public et de l’élever à la hauteur du pays lui-même. »  Albert Camus,
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(1) Nicole Loraux – Thucydide a écrit la Guerre du Péloponnèse (Article de la revue Mètis 1986)
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Annexe :  « Qu’est-ce qu’un journaliste ? C’est un homme qui d’abord est censé avoir des idées. C’est ensuite un historien au jour le jour, et son premier souci doit être de vérité. Peut-on dire aujourd’hui que notre presse ne se soucie que de vérité ? Comme il est difficile de toujours être le premier, on se précipite sur le détail que l’on croit pittoresque ; on fait appel à l’esprit de facilité et à la sensiblerie du public. On crie avec le lecteur, on cherche à lui plaire quand il faudrait seulement l’éclairer. A vrai dire on donne toutes les preuves qu’on le méprise. L’argument de défense est bien connu : on nous dit, « c’est cela que veut le public ! ». Non, le public ne veut pas cela ; on lui a appris pendant vingt ans à le vouloir, ce qui n’est pas la même chose. [De nos jours] une occasion unique nous est offerte au contraire de créer un esprit public et de l’élever à la hauteur du pays lui-même. »

Albert Camus, éditorial de Combat, 1er septembre 1944.