Wednesday, November 11, 2009

Citation du 12 novembre 2009

Les bons prétextes ne manquent jamais aux mauvaises volontés.

Henri Maret – Pensées et opinions

Voilà une citation en forme de maxime comme les aiment les amateurs de citations : cette formule ne serait-elle pas à graver dans le marbre et à mettre au dessus de la cheminée ?

Quoique… Si un prétexte est bien ce qui sert à dissimuler la vraie cause d’une action (1) alors on se demande ce que peut-être un bon prétexte… Si c’est seulement un prétexte efficace alors notre citation perd beaucoup de son intérêt.

Et si on disait : les bons prétextes sont de fait des bonnes raisons, des justifications valables ?

- Je ne suis pas allé à mon rendez-vous parce que j’avais réellement une épouvantable migraine.

- Je n’ai pas fait le travail promis, parce que j’ai dû mener le petit dernier aux Urgences.

Supposez maintenant qu’avec de pareilles justifications, on vous dise : oui, mais, si vous aviez manifesté de la bonne volonté vous auriez pu ?

C’est quoi donc, la bonne volonté ?

- On peut être kantien et se contenter de dire que c’est la volonté de faire le bien quand bien même il serait impossible de le faire. c'est la pureté des intentions qui caractérise la morale, et non l'efficacité de l'action.

- Mais si ce n’est pas le cas, alors il faudra dire que la bonne volonté c’est l’aptitude à mobiliser ses capacités en vue de faire ce qui nous paraît être bon.

Autrement dit, la mauvaise volonté c’est l’inertie et l’indifférence à l’action, c’est l’inaptitude à se motiver pour faire réellement ce qu’on a voulu. La bonne volonté c’est la capacité à passer à l’acte dès lors qu’on a reconnu la nécessité de le faire.


(1) Prétexte - Raison alléguée pour justifier un dessein, un acte, un comportement (synon. allégation, argument, motif), pour dissimuler la vraie cause d'une action ou pour refuser quelque chose. (Source TLF)

Tuesday, November 10, 2009

Citation du 11 novembre 2009

J'appelle culture la coïncidence entre une langue et un art de prier

Propos de Michel Rocard recueillis par Baptiste Legrand pour le Nouvelobs.com (le 2 novembre 2009)

Ça c’est est vraiment ce que Rocard appelle le parler vrai ! Et en plus c’est dans une interview intitulée : « L’identité nationale est un débat imbécile ». (A lire ici)

Débat imbécile, parce que l’identité nationale est suffisamment évidente pour ne pas avoir besoin d’un débat pour être connue. La preuve : qui dit identité nationale dit culture, et la culture se définit tout simplement comme la coïncidence entre une langue et un art de prier.

Et vous, vous auriez dit la même chose ? Peut-être pas, hein ?

Moi, je ne sais pas. En tout cas j’ai dit ici même que être français, c’était parler français. Mais faut-il y ajouter l’art de prier ? Et d’abord, qu’est-ce que c’est que l’art de prier ? Faut-il donc posséder un art pour prier ?

Je comprends que c’est peut-être un style, une manière particulière en relation avec un dogme (on a parlé ici avec Lévi-Strauss des règles de la prière musulmane). Ce qui reviendrait à dire – à peu près – que la culture se définit par un rapport spécifique à la divinité.

Alors là, permettez-moi de vous dire qu’une telle affirmation fait débat ! Parce que le divin n’est pas forcément reconnu comme condition et horizon de la culture. Certes, on admet souvent qu’une transcendance – quelque chose qui nous fait désirer ce qui manque, ce dont notre monde porte la marque en creux – est nécessaire pour que la pensée humaine puisse prendre son vol (1), et donc pour que la culture ait une substance véritable. Mais faudrait-il donc dire aussi que la transcendance serait toujours religieuse ?

Je ne peux que renvoyer au débat entre Marcel Gauchet et Luc Ferry sur la transcendance horizontale (2): on y voit que ce débat-là n’est pas près d’être tranché.


(1) Certains, comme Régis Debray, ajouteraient que la fraternité humaine la présuppose

(2) Luc Ferry et Marcel Gauchet - Le religieux après la religion - Livre de Poche, évoqué le 26 septembre 2008


Monday, November 09, 2009

Citation du 10 novembre 2009

Et toute la beauté charnelle de ma femme / N'a que la minceur de la peau.

Thomas Overbury (1581-1613)

Dans le plaisir que nous donne l’amour, dans l’émotion que nous donne la contemplation de la beauté d’une femme, la peau compte pour beaucoup. Qu’est-ce que la beauté d’une femme sinon l’éclat de son teint, le grain de sa peau, la façon dont elle accroche la lumière ?

Mais – et c’est là une source d’étonnement – la peau, c’est bien peu de choses : quelques tout petits millimètres de chair sous la quelle se trouve une viande sans doute fort peu appétissante. On peut même supposer que sous la peau, nous sommes tous pareils, et c’est précisément le propre des racistes de nier une pareille évidence.

Et même, le joli bronzage qui lui confère cet aspect séduisant, ce n’est en réalité que quelques milligrammes de mélanine (1). Pourtant, voyez le soin qu’on met à se faire bronzer dans les cabines UVA : voilà ce qui atteste de l’importance de la peau dans les rapports sociaux.

Nul doute que les moralisateurs en profiteront pour honnir cette vanité (vanitas vanitatis…) qui nous met à genoux devant une si fragile idole.

Et si au contraire nous disions que, oui – la peau est bien peu de chose, mais ce peu est déjà beaucoup. Car, c’est dans le peu de chose que s’épanouit notre jouissance.

L’amour nous dit-on est le contact de deux épidermes. Certes, ça ne veut pas dire qu’il n’y a rien d’autre à chercher au-delà, ailleurs, pour connaître l’autre. Mais ça veut dire au moins que rien ne pourra jamais remplacer ce contact. Et nous le savons bien : évidemment, la photo de la très-chère ne remplacera jamais le bonheur de la serrer dans nos bras, et de sentir le contact de sa peau contre la notre.

Mais encore faut-il que s’établisse le contact entre deux peaux.

Sauf si comme Roland Barthes vous considérez que le langage est comme une peau symbolique : Le langage est une peau : je frotte mon langage contre l'autre – écrit-il (2).

Barthes vous aura prévenu : méfiez-vous des baratineurs !


(1) À ne pas confondre avec la mélamine.

(2) Roland Barthes – Fragments d'un discours amoureux

Sunday, November 08, 2009

Citation du 9 novembre 2009

Toute secte, en quelque genre que ce puisse être, est le ralliement du doute et de l'erreur.

Scotistes, thomistes, réaux, nominaux, papistes, calvinistes, molinistes, jansénistes ne sont que des noms de guerre.

Il n'y a point de secte en géométrie ; on ne dit point un euclidien, un archimédien.

Quand la vérité est évidente, il est impossible qu'il s'élève des partis et des factions. Jamais on n'a disputé s'il fait jour à midi.

Voltaire – Dictionnaire philosophique

Si nous avons tant de difficulté à définir ce que c’est qu’une secte, peut-être que cela tient à une exigence un peu trop tatillonne. Voyez comme Voltaire s’en tire :

- Une secte est une faction en guerre avec toutes les autres ;

- Une secte détient des dogmes qui ne sont jamais démontrés.

Voilà : il suffisait d’élargir suffisamment le concept, et on est sur que le filet va retenir notre poisson.

Ah, oui : peut-être bien qu’il retiendra aussi d’autres poissons et que ce sont ceux-là que nous voudrions évacuer par une définition plus précise – et en particulier les religions.

Voyez donc comment ça fonctionne :

- Voltaire : tout est secte même les religions (1) ;

- Les américains : tout est religion, même les sectes.

Bienfaisante alternative, car : supposons qu’on ne parvienne vraiment pas à discriminer les sectes des religions ; il nous reste à choisir notre camp, et l’affaire de la scientologie nous montre bien de quel côté nous penchons.

Après tout n’est-ce pas là notre laïcité ? Que nous tolérions les sectes tout comme nous tolérons les religions – soit. Mais il nous reste encore le droit de préférer la certitude géométrique.

Et pour ce qui reste en dehors de la certitude rationnelle, nous avons aussi le droit de préférer notre propre délire – ou notre propre poésie.


(1) De fait à l’époque de Voltaire, la différence entre les deux était affaire d’effectif : une secte était une religion qui avait très peu de pratiquants ; et réciproquement, de sorte qu’on passait de l’un à l’autre en changeant d’échelle mais sans changer de nature.

Saturday, November 07, 2009

Citation du 8 novembre 2009

Il fallait même […] toute ma douceur naturelle pour m'empêcher de chercher le retour du même traitement [= la fessée] en le méritant; car j'avais trouvé dans la douleur, dans la honte même, un mélange de sensualité qui m'avait laissé plus de désir que de crainte de l'éprouver derechef par la même main.

Jean-Jacques Rousseau – Les confessions – livre 1

Ah !... La fessée… Symbole de l’humiliation, manifestation brutale de l’autorité des parents, elle est aujourd’hui interdite dans de nombreux pays, sauf bien sûr entre adultes consentants…

Justement, c’est cette ambivalence de la fessée qui est clairement décrite par Jean-Jacques Rousseau dans le si célèbre épisode de la fessée dans les Confessions (que nous avions évoqué il y a presque un an – voyez ici). Si vous avez la flemme de lire ce texte qu’on trouve partout sur le Net comme exercice pour le bac de français (1), rappelons que le petit Jean-Jacques (8 ans quand même) est élevé par mademoiselle Lambercier (30 ans seulement) qui supplée la maman morte en couches. Quand elle flanque une fessée à notre futur philosophe, celui-ci éprouve un émoi érotique qui le conduit à réitérer ses bêtises pour renouveler la punition.

A n’en pas douter, le fessée reçue par le petit Jean-Jacques lui a procuré une jouissance d’ordre sexuel : il n’a que 8 ans mais il est sans doute déjà assez précoce pour que mademoiselle Lambercier s’aperçoive de visu de l’émoi érotique procuré par ce traitement.

Il en a résulté une orientation de sa vie sexuelle qui lui est restée pour la vie : si vous avez la patience de lire les Confessions un peu plus loin (2) vous verrez comme Rousseau devenu homme mûr tombe raide dingue de Sophie d’Houdetot quand il la voit arriver avec ses bottes – on imagine la cravache….

Mais si on s’en tient à ce que notre tradition éducative nous a transmis, on se dit qu’il faudrait peut-être rétablir le droit à la fessée. Voyez donc ce dessin de Sempé : une bonne fessée, ça forge me caractère.


(1) Non, mais vous vous rendez compte ? C’est ça qu’on prétend faire lire à nos chers enfants ? C’est à méditer là-dessus qu’on prétend les juger ?

(2) Rousseau – Confessions livre IX

Friday, November 06, 2009

Citation du 7 novembre 2009


Les nations ne sont pas quelque chose d'éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera.

Ernest Renan – Qu'est-ce qu'une nation ? (Conférence faite en Sorbonne, le 11 mars 1882)

A la question Qu’est-ce qu’être français, on sait que Renan répondait : « est français celui qui en a la volonté permanente » (1). Notons au passage qu’il faudrait alors considérer les demandeurs d’asiles, qui ont choisi notre pays comme étant celui qui incarne le mieux les valeurs qui leur ont été déniées, sont plus français que les autochtones qui ne se sont donné que le mal d’y naître pour paraphraser Beaumarchais…

Mais la lucidité de Renan ne se borne pas à définir la nation. Elle prévoit la disparition des nations européennes dans un vaste conglomérat formée par une confédération européenne. En 1882, il fallait le faire…

Même si la prophétie de Renan ne semble pas encore prête à se réaliser de nos jours, elle est sûrement moins osée aujourd’hui qu’à son époque. En tout cas elle nous aide à nous poser la question : est-il opportun de débattre de l’identité française à l’époque où tout doucement, une communauté européenne se forme, où les jeunes des différentes nations sont invités à se découvrir et à étudier ensemble, où les travailleurs se retrouvent pardessus les frontières pour lutter ensemble pour résoudre leurs difficultés communes ?

Je pose la question tout en sachant qu’elle fait polémique : n’est-ce pas notre myopie qui nous condamne à regarder à nos pieds, au lieu qu’il faudrait avancer sans peur vers l’horizon ? Et cette obsession de l’identité n’est elle pas le signe d’une peur des envahisseurs (un peu comme les américains du temps de la guerre froide, dans les années 50) ? En tout cas, Renan voyait la nation dans des considérations qui excluaient le nationalisme agressif, celui qui fait qu’on n’existe qu’au détriment des autres.

Vous me direz qu’il était bien naïf et que l’histoire du 20ème siècle lui a apporté bien des démentis ; et qu’il ne suffit pas de regarder au-dessus de l’horizon pour voir loin.

Bon. Mais tant qu’à faire de mal voir, autant être presbyte que myope.


(1) Voir mes Post patriotiques des 14 juillet 2007 et 2009. Voir surtout sa conférence ici.

Thursday, November 05, 2009

Citation du 6 novembre 2009

[...] la beauté, c'est la bonté ; c'est la mer sur laquelle nous flottons. Nous sommes imperméables ; mais parfois le bateau prend l'eau.

Virginia Woolf – Entre les actes

parfois le bateau prend l'eau : quand on sait qu’après avoir écrit ce livre, Virginia Woolf a rempli ses poches de cailloux et est allée de noyer dans la rivière, on frémit…

Et de toute façon, comment comprendre cette citation ?

Même si on devine le sens du début : la beauté, c'est la bonté qui sent son platonisme de loin (1), l’ambiguïté reste essentielle. Car ce n’est certes pas positif que d’être imperméable au bien et au bon ; mais ce n’est pas positif non plus de couler parce que le bateau prend l’eau.

Comme si il fallait à la fois que nous soyons portés par la beauté, mais qu’en même temps nous restions à distance, que nous évitions de venir nous griller dans la flamme de la bougie, comme le papillon.

Est-ce que nous gagnons quelque chose à glisser d’une image à une autre, du bateau au papillon ?

En tout cas, il s’agit bien d’une ambiguïté, de la même veine que celle que condamnait Boileau (cf. Post du 4 nov.). Car ou bien on ne peut vivre sans être soutenu par le beau-le bien ; ou bien ce sont des valeurs qui nous dépassent, qui sont trop fortes pour nous et que notre faible nature ne pourrait s’assimiler sans défaillir.


…Ça ne vous rappelle rien ? Mais oui, bien sûr : l’épisode biblique où Yahvé apparaît à Moïse dans le Buisson Ardent (2). On y raconte que les Hébreux ne peuvent survivre sans l’aide de Dieu ; mais aucun homme ne pourrait voir Dieu sans être consumé instantanément (3). Donc Dieu, pour apparaître à Moïse se cache dans le buisson qui brûle sans se consumer.

[Vous pouvez regarder sans crainte l’image qui représente la scène (4) : c’est un ange et non Dieu en personne qui apparaît au sommet du buisson.]


(1) Identification des valeurs : le Beau = le Bon = le Bien.

(2) Exode chapitre 3

(3) Idem avec Jupiter qui apparaît à Sémélée et qui du coup la carbonise (voir épisode de la cuisse de Jupiter dont nous parlions il n’y a pas si longtemps)

(4) Il s’agit d’une enluminure extraite de la bible en rimes de Jacob van Maerlant (voir détails sur ce fabuleux site de la Nef des fous.)