Sunday, September 25, 2016

Citation du 26 septembre 2016

Si nous observons l'interdit, si nous lui sommes soumis, nous n'en avons plus conscience. Mais nous éprouvons, au moment de la transgression, l'angoisse sans laquelle l'interdit ne serait pas : c'est l'expérience du péché.
Georges Bataille – L'Erotisme (1957)
- Angoisse sans la quelle l’interdit ne serait pas /connaissable/. La soumission est donc inconsciente elle correspond au refoulement, dont Philippe Sollers dit que c’est l’œuvre de la culture.
- Transgression du refoulé = angoisse du péché. Ce dont Adam prend conscience avec la découverte de son impudeur, c’est précisément cela : non que certaines parties de son corps soient « honteuses », mais plutôt qu’il lui était interdit de prendre conscience de son corps.
La honte est simplement la condition de cette découverte.

Pour Bataille, la création est nécessairement accompagnée d’angoisse, puisqu’elle est transgressive, dépassement des limites imposées à l’être humain par la culture. Le degré de création est proportionnel à celui de l’angoisse, et bien sûr on devine que la mort va jouer un rôle là-dedans : plus vous prenez de risques, plus vous en approchez, et plus vous angoissez – donc plus vous créez.
Au fond, l’impression troublante qu’on a en lisant Bataille, lorsque le mal et le bien fusionnent, ce n’est pas une expérience d'un naufrage des valeurs, mais celui d'un mélange opéré par l’incandescence de la création. En créant, nous transgressons, nous outrepassons les limites, nous entrons dans un domaine où la vie et la mort se confondent, où la plus grande jouissance accompagne la plus horrible des souffrances (1).
Bien sûr cet excès ne peut s’atteindre dans la création, même fiévreuse, de l’art. C’est dans l’érotisme que cette transgression peut toucher à ce point d’incandescence.
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 (1) Allusion au « Supplice chinois » voir ici.

Saturday, September 24, 2016

Citation du 25 septembre 2016

Le métier de mari n'est si difficile que parce qu'il n'a pas de vacances. Créez des week-ends conjugaux et tout ira bien.
Maurice Druon
25 septembre… Déjà un mois… Rappelez-vous : où étiez-vous il y a un mois ?
Oui, c’est ça : vous étiez en vacances. Et maintenant vous ne savez même plus ce que ça veut dire !
La Citation-du-jour va vous aider à vous rafraichir la mémoire : les vacances, c’est quand ce n’est pas la même chose que le reste du temps : soit que vous y rencontriez d’autres têtes que le reste de l’année ; soit que vous fassiez tout simplement autre chose – comme le mari qui se met à chasser la gueuse au lieu de servir le petit déj’ à sa Chérie dans son lit.

Certains qui ont l’imagination en berne diront : « Ben non ! Les vacances c’est quand on se repose ! » Ou bien, « les vacances c’est quand on fait ce qui nous plait. »
- Non, n’est-ce pas : les vacances c’est d’abord une rupture dans le quotidien, lorsque l’imprévu surgit, un imprévu qu’on a quand même un peu machiné, c’est vrai. Mais qui reste différent.
C’est ici qu’on rencontre la contradiction où se débattent les marchands de vacances, ceux qui font métier de vendre sur catalogue des moments uniques au bord de piscines en forme de cœurs bleus, des paysages qu’on n’arriverait même pas à imaginer dans nos rêves et dans les quels on nous propose un séjour en bungalow tout-confort, ou l’aventure aux Indes en 4x4 ou à dos d’éléphant ; ou alors le Népal avec sherpas et sacs à dos… Oui, tant d’imprévus, tant d’inimaginables : tout cela, sur catalogue, en autant d’exemplaires qu’on voudra.
Mais réfléchissons un peu quand même : cette comédie de l’aventure, de l’incursion dans une vie qui ne sera jamais la nôtre, alors que dans les coulisses fonctionne une entreprise avec ses employés, ses contremaitres, ses chambres d’hôtels-sur-le-lagon où l’on passe la serpillère avant l’arrivée de nouveaux occupants : oui, à travers tout cela c’est nous qui sommes mis en cause.
Car voilà quand même la vérité : si ces vacances nous font tant rêver, tant dépenser, c’est bien parce que ça reflète notre personnalité prétentieuse et avide de gloire.

Et si l’aventure c’était d’aller dans la cuisine, endroit où l’on ne met jamais les pieds ?

Friday, September 23, 2016

Citation du 24 septembre 2016

Le peuple, il n'a pas d'idéal, il n'a que des besoins.
Louis-Ferdinand Céline

« Le peuple, il n'a pas d'idéal, il n'a que des besoins » : on peut supposer que Céline disait cela dans un ricanement de mépris ou dans un soupir de tristesse, qu’importe. C’était un amer constat.
 - Mais non, voyons ! C’est au contraire ce qu’il peut faire de mieux, le peuple : avoir des besoins et en revendiquer la satisfaction ; et en même temps hausser les épaules dès que les idéologues viennent pour le catéchiser : « La société sans classe, voilà l’Avenir radieux ! » ; « La race pure, c'est à cela que l’Humanité doit tout sacrifier ! » ; « Réaliser un monde sans mécréants, telle est la mission des Croyants. »
Oui, je sais bien : on croyait en être débarrassés, et puis des barbus sont arrivés et ont électrisé un peuple abreuvé du mépris des autres et qui n’avait que la misère pour horizon. Quand on ne peut rien espérer pour améliorer sa vie, il reste à prier pour avoir une vie de félicité dans l’au-delà – mais peut-être qu’on peut quand même faire quelque chose pour accélérer le processus en permettant qu’advienne le règne de Dieu dès aujourd’hui ?
o-o-o
On croyait que tout cela, c’était bon pour les autres, pas pour nous les enfants de Voltaire et de Rousseau. Hé bien non ! Revoilà les marchands d’illusions de retour : « Vous êtes, nous disent-ils, les descendants des Gaulois, vous savez, ceux qui ont flanqué la pile aux romains »


Certains rigolent encore : « Nous autres disent-ils nous sommes français, avec la peau noire ; et mon voisin a des ancêtres sarrasins, qu’est-ce que vous en pensez ? »
Mais nos idéologues froncent le sourcil : « Si vous êtes français, donc si vous aimez la France, vos ancêtres sont nécessairement gaulois, car ce sont des ancêtres mythiques (1). »
Idéal, que de crimes on va commettre en ton nom !
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(1) Ah… Je vois que vous ouvrez de grands yeux : vous ne savez pas de quoi il s’agit ? C’est que vous manquez de spiritualité. Lisez donc ça : « … les "ancêtres" sont intéressants non pas en tant que personnes ayant existé sur le plan historique, mais comme Entités magiques du Temps du Rêve. Voir ainsi les Ancêtres dans les cultures des Aborigènes d'Australie » 
Et lisez ici le reste 

Thursday, September 22, 2016

Citation du 23 septembre 2016

La source et l’essence de notre richesse sont données dans le rayonnement du soleil, qui dispense l'énergie - la richesse - sans contrepartie. Le soleil donne sans jamais recevoir...
Georges Bataille – La Part maudite (1949)
Hier nous évoquions avec nostalgie les belles années durant les quelles nous gaspillions sans jamais penser à demain toutes les richesses de la terre…
Aujourd’hui, pour être heureux il faut s’efforcer de vivre en harmonie avec la nature, faire des bilans et arriver à l’équilibre : « J’ai pris tant – je remets autant ». Et pourtant…
Pourtant, si la nature est coextensive à l’univers alors, sauf mécanisme inconnu, elle est bien le lieu de l’entropie. Je veux dire que le désordre est l’état le plus stable, celui vers le quel évolue l’univers ; que du coup, l’énergie concentrée dans les étoiles telles que notre soleil tend à se disperser, et que, sur terre ce que nous appelons gaspillage correspond exactement à cela. Il a fallu bien des efforts et de l’énergie pour fabriquer ces fichus sacs plastiques qui polluent la terre et les océans ; mais patience ! Dans quelques milliers d’années ils se seront décomposés en molécules, les molécules en atomes…
On veut n’utiliser que des énergies durables. – Veut-on dire aussi que nous devons aller contre l’entropie de l’univers ? Le vent inépuisable fait tourner les éoliennes. Inépuisable ? Mais le vent est animé par les différences de températures donc d’ensoleillement sur terre. Que le même soleil excite les atomes de nos panneaux solaires, les amenant à engendrer du courant électrique ? Bien sûr : le soleil dans sa générosité donne sans jamais recevoir.
Oui : cela est vrai parce que nous restons à l’échelle de l’humanité – de la durée estimée de l’espèce humaine. Car à l’échelle des durées cosmiques on le sait : le soleil s’épuise à donner sans jamais recevoir. Dans quelques milliards d’années, il s’éteindra comme une chandelle consumée.


La philosophie de ces réflexions serait que, dans la vie, on doit se définir par rapport à un ensemble fermé, famille, amis, peuples, espèce, à l’intérieur du quel on peut en effet faire des bilans, équilibrer ce qu’on prend avec ce qu’on rend, se maintenir à niveau etc.
Mais si l’on veut passer à une échelle supérieure, alors il faut s’attendre à voir se dissoudre tout ce que l’on connaît dans l’homogénéité d’un désordre parfait. Une sorte d’indouisme – moins l’éternel retour.

« Voici la vérité : de même que d'un feu ardent sortent par milliers des étincelles pareilles à lui, ainsi naissent de l'Être immuable (Brahman) toutes sortes d'êtres qui retournent à lui. » Mundaka Upanishad, II-i-1 (Atharva-Véda).

Wednesday, September 21, 2016

Citation du 22 septembre 2016

A la surface du globe, pour la matière vivante en général, l'énergie est toujours en excès, la question est toujours posée en termes de luxe, le choix est limité au mode de dilapidation des richesses.
Georges Bataille – La Part maudite (1949)

Spécial nostalgie. –
Bataille écrivait La part maudite en 1949 : c’était l’époque où l’idée de milieu écologique comme milieu où la vie, sous toutes ses formes, équilibre ses besoins et ses produits, n’effleurait pas les cerveaux.
Ah !... 1949… La belle époque, celle où le seul souci était de trouver des richesses à dilapider et non à économiser. L’économie des moyens c’était bon pour les pauvres, les malheureux. Les autres, ceux qui espéraient quelque chose de la vie n’avaient qu’un espoir, celui de trouver de quoi s’offrir une grosse voiture à remplir de belles filles et un bateau surpuissant pour déchirer la mer.
1949 : après la guerre, la paix – l’espoir n’était pas d’épargner, mais de gaspiller les richesses, et peu importait qu’elles ne fussent pas renouvelables.
Comme un bon philosophe, Bataille rattache ce désir à une tendance fondamentale de la vie : la matière vivante est déséquilibre, elle est un luxe qui dilapide des richesses au lieu des les stocker en vue de leur réemploi. Les être vivants ont pu apparaître sur terre en tirant l’énergie du soleil, et jamais ils ne se sont demandé si un jour il finirait par s’éteindre.
Quant à nous, qui venions juste de naitre, nous allions bientôt trouver dans notre milieu une expression pour discréditer la tendance à l’économie : « souci de petit bourgeois, de petit boutiquier pour qui tout ce qui se fait doit être traduit en argent qu’on peut compter, économiser, thésauriser. »

Metsys – Le préteur et sa femme (Musée du Louvres)
Devenu un peu plus grands, nous avons eu la possibilité de marier Marx et Nietzsche, le critique inflexible de l’« homme aux écus » et le philosophe de la volonté de puissance qui se dépense sans compter. A la jouissance de l’ascète qui retient sa semence en se tenant loin des femmes, là-bas, dans le désert, nous préférions les caves de saint Germain-des-Prés où nos parents dansaient le bebop, avant d’aller faire des petits baby-boomers sans y songer…

La suite à demain, si vous le voulez bien.

Tuesday, September 20, 2016

Citation du 21 septembre 2016

La vie est jeune. En vieillissant, elle se fait durée, elle se fait temps, elle se fait adieu. Elle vous a tout pris, et elle n’a plus rien à vous donner.
Romain Gary – La promesse de l'aube

En vieillissant la vie se fait durée, c’est à dire continuité : en elle, les choses qui changeaient tout le temps accèdent à la permanence ; puis elle se fait temps, c’est à dire succession ; elle finit par un adieu. Dans l’adieu, la vie cesse, parce qu’elle n’a plus rien à donner.
--> La vie est élan, élan vital disait Bergson, sous sa forme consciente  elle disparaît dans la répétition, dans la pesanteur d’un présent figé et dans l’arrêt.
Donc, on comprend que la vie soit jeune, car elle a besoin de produire, de créer. Seulement pour ce faire elle a besoin de carburant, celui qui est en vous – celui qui est vous. La jeunesse est donc énergie ? Certes mais elle est aussi consommation insouciante de l’avenir, car elle dispose de cette énergie comme si demain ne devait jamais arriver.
On dira alors que la jeunesse qui possède ce carburant le brûle sans compter, sans imaginer qu’il ne se renouvellera pas ; oui, mais voilà : la vie est une énergie non renouvelable ! En réalité ce stock s’épuise et ne se remplira jamais – n’est-ce pas là ce qu’on appelle vieillir ? Dans ma jeunesse, j’oubliais volontiers de fermer le robinet en me lavant les dents et je n’éteignais jamais les lumières en sortant du salon.



Insouciance ? Oui, bien sûr ; mais surtout bien heureuse ignorance. Car, comme le dit l’Ecclésiaste, « avec beaucoup de sagesse on a beaucoup de chagrin, et celui qui augmente sa science augmente sa douleur » (Ecc. 1 : 18)