Wednesday, May 04, 2016

Citation du 5 mai 2016

Le vaisseau de Thésée était une galère à trente rames, que les Athéniens conservèrent. Ils en ôtaient les vieilles pièces, à mesure qu'elles se gâtaient, et les remplaçaient par des neuves. Les philosophes soutiennent les uns que c'était toujours le même, les autres que c'était un vaisseau différent.
Plutarque - La vie de Thésée, 23
On a polémiqué récemment à propos des ruines de Palmyre, dynamitées par Daech et qu’on se propose de reconstituer aujourd’hui : car, dit-on, on ne reconstruit pas des ruines.
Qui édifie des ruines ? Le temps, qui par une usure différentielle effondre ici, conserve là, patine le tout. On pourrait aujourd’hui reconstruire le Parthénon, et de fait on le fait quand on empile des fûts de pierre pour réédifier une colonne tombée à terre. On pourrait aussi refaire la frise des Panathénées : on rassemble les morceaux dispersés dans les musées du monde ; on ressort des carrières le marbre utilisé à l’époque et on les sculpte : on en a conservé un dessin assez précis datant du 19ème siècle. Cela paraît impossible ? Pas tant que cela : les grandes cathédrales gothiques dévastées par les guerres du 20ème siècle ont retrouvé voutes et statues fabriquées de neuf.

La cathédrale de Rouen : à gauche en 1944 – à droite en 2016 (cliché J-P Hamel)

Bien sûr les motifs qui justifient ces reconstruction sont plutôt économiques : les touristes viendraient-ils pour contempler des ruines noircies? Mais soyons honnêtes : qui donc protesterait si on reconstruisant Palmyre ?

Tuesday, May 03, 2016

Citation du 4 mai 2016

Elle revint avec une sorte de casserole, ce n'était pas une vraie casserole car elle n'avait pas de queue, elle était ovale et elle avait deux anses et un couvercle. C'est le faitout, fit-elle.
Samuel Beckett – Premier amour (1946)
Inventaire d'une collection d'ustensiles se trouvant dans la maison de Sir H. S. et qui doivent être vendus aux enchères publiques la semaine prochaine :
- Un couteau sans lame auquel manque le manche. […]
Hans Georg Lichtenberg (cité le 21-09-2007)
Il y a trois sortes de poêles : les poêles à queues, les poêles sans queues et les poêles à écraser les cafards.
Les Shadoks – Cours de logique

Et allez donc ! Trois citations pour le prix d’une !
Il est vrai qu’on pourrait continuer longtemps : à chaque fois on vient buter sur cette impossibilité de parler d’une chose dont les attributs essentiels sont niés: inanité du langage qui continue à employer des mots vidés de leur sens…
Mais si ce procédé un peu grotesque n’était pas si étrange ? Au fond il s’agir de faire croire qu’existent des choses familières qui seraient alors très différentes de ce qu’on croit.
De fait, dans le langage courant on peut faire la même chose que Samuel Beckett, sans toutefois avoir l’honnêteté de dire ce qu’il en est de la définition implicitement utilisée ? Comme par exemple :
            - L’entreprise est un lieu où des hommes et des femmes créent de la richesse qui rémunère les actionnaires.
            - Je fais une politique qui n’est ni de droite, ni de gauche – et pas plus du centre.
            - Un million de chômeurs en plus depuis 2012 : le chômage baisse !
Bien sûr ces affirmations cachent ce qu’elles n’ont pas le courage de dire : que pour les actionnaires, c’est l’argent qui « travaille »  et que ce travail est aujourd’hui plus important que celui des hommes ; que l’on ne fait jamais de la politique autrement qu’en cachant ses positions réelles (1) ; qu’un petit « moins » dans un très grand « plus », ça ne fait quand même pas beaucoup… moins !
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(1) « Un rideau de fumées », c’est ainsi que Marx désignait l’idéologie

Monday, May 02, 2016

Citation du 3 mai 2016

La seule manière de parler de rien est d'en parler comme si c'était quelque chose, tout comme la seule manière de parler de Dieu est d'en parler comme s'Il était un homme.
Beckett – Watt
1 – La seule manière de parler de Dieu est d'en parler comme s'Il était un homme… Sacrilège ! Abomination !...
Et pourtant comment échapper à cette évidence ? Comment parler d’un être infini et absolu sans le rapporter d’une manière ou d’une autre à ce que nous savons de l’homme ? Alors on dira : oui, mais on en parle en affirmant que Dieu est bien au-delà des limites et des impuretés qui affectent l’homme : immortel au lieu de mortel, infini alors que l’homme est fini, pur alors que nous sommes impurs. Seuls les mystiques peuvent dans un élan silencieux avoir une intuition directe et pleine de Dieu – mais justement : eux, ils ne parlent pas.
2 – La seule manière de parler de rien est d'en parler comme si c'était quelque chose, tout comme la seule manière de parler de Dieu… Ah !... Le voilà le véritable sacrilège : car lorsqu’il se demande comment parler de rien, le seul exemple qui vienne à l’esprit de Beckett, c’est Dieu. Vous m’avez compris : Dieu = rien.
o-o-o
Je passerai sur cet aveu d’athéisme pour m’attacher à ce que contient cette citation. Si on ne peut parler de rien, sauf à l’identifier comme étant quelque chose, alors le problème est celui de l’imagination : n’a-t-elle pas le pouvoir d’inventer, de créer de toute pièce quelque chose qui n’a jamais existé, jamais vu, jamais entendu ? A l’époque classique (disons 17ème siècle) certains philosophes affirmaient que l’imagination ne pouvait être autre chose que le montage nouveau d’éléments prélevés sur la réalité et enregistrées réellement dans la mémoire. Toute invention est alors un peu comme celle des chimères, monstres imaginaires ayant une tête de lion, un corps de chèvre et une queue de serpent.


Là dessus, on ne peut rien répondre puisque pour toute objection il est facile de répliquer qu’on fera toujours des dessins avec des couleurs réelles, de la musique avec des sons déjà entendus et que rien de tout cela n’est inventé.

Méfions-nous quand même des philosophes qui ont toujours raison, et préférons-leur ceux qui, comme les scientifiques, nous donnent le moyen de les réfuter.

Sunday, May 01, 2016

Citation du 2 mai 2016

Si je ne pense plus, alors je ne suis plus.
Maylis de Kerangal – Réparer les vivants. (page 44)
Je suis, j’existe : cela est certain ; mais combien de temps ? A savoir, autant de temps que je pense ; car peut-être se pourrait-il faire, si je cessais de penser, que je cesserais en même temps d’être ou d’exister.
Descartes – Seconde méditation métaphysique

Voilà ce que raconte Maylis de Kerangal : en 1959, lors de la 23ème réunion internationale de neurologie, Maurice Goulon et Pierre Mollaret montent à la tribune et déclarent ceci : « l’arrêt de cœur n’est plus le signe de la mort, c’est l’abolition des fonctions cérébrales qui l’atteste. » D’où la remarque de notre auteure, retrouvant le propos de Descartes dans la Seconde méditation : Si je ne pense plus, alors je ne suis plus. (1) 

Revenons en 1959 : cette déclaration constitue la troisième migration dans le corps humain du signe indicatif de la mort. Elle fut autrefois attestée par la disparition du souffle, signe que l’âme avait quitté le corps après l’ultime soupir du moribond. Puis on considéra que le battement du cœur était l’indice de la mort, puisque le sang ne circulait plus. Mais voilà que le cœur peut continuer de battre, soutenu par la machinerie médicale, mais pour autant les électroencéphalogrammes restent plats (deux enregistrements de 30’ effectués à 4 heures d’intervalles) montrant que le cerveau est mort : c’est la mort du cerveau qui implique la mort du corps tout entier.
Il ne s’agit donc pas de dire que l’arrêt du cœur ne constitue pas un indice de la mort ; mais que ses battements ne sont plus une preuve suffisante de vie. On a soupçonné la médecine d’avoir opportunément modifié la définition de la mort pour rendre possibles les transplantations d’organes, en insinuant un hiatus entre la survie du cœur et la mort du cerveau : le roman de Maylis de Kerangal nous fait vivre les bouleversements subis par les parents d’un fils pris dans cette faille. On y voit ces malheureux refuser l’idée que leur enfant qui respire et dont le cœur bat soit en réalité parfaitement mort.  
Dans son développement humain, l’embryon possède un cœur qui bat avant même d’avoir un cerveau ; ce cœur battait donc sans avoir besoin de pulsions électriques venues de l’encéphale. Puis celui-ci se développant peu à peu et gouvernant désormais le corps tout entier, c’est sous son contrôle que la vie humaine s’est développée, que notre cœur s’est mis à battre au rythme de nos émotions de nos amours et de nos chagrins – sauf que c’est quand même ce cœur autonome qui continue de battre dans nos poitrines. En redéfinissant la mort, on considère malgré tout que ce sont les fonctions supérieures de la vie organique qui accompagnent la vie – vie qui disparait avec elle.
Et si nous ne mourions que par petits morceaux ? Si dépouillé par la mort de ce qui fait un être humain, le cerveau, la conscience, la sensibilité, nous pouvions continuer à vivre comme une amibe ?
Demandez son avis à la mère de Vincent Lambert
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(1) Toutefois, l’intention de Descartes n’étant pas de définir la mort, il conclut par la réciproque, à savoir que la vie s’accompagne à tout moment de la pensée (sous toutes ses formes que nous n’énumèrerons pas ici).

Saturday, April 30, 2016

Citation du 1er mai 201

La commission de contrôle des blogs, ayant noté que la-citation-du-jour
a fait très récemment l’éloge de la paresse,
impose en ce 1er mai qu’on fasse ici l’éloge du travail.

« L'homme est le seul animal qui soit voué au travail. Il lui faut d’abord beaucoup de préparation pour en venir à jouir de ce qui est nécessaire à sa conservation. La question de savoir si le Ciel ne se serait pas montré beaucoup plus bienveillant à notre égard, en nous offrant toutes choses déjà préparées, de telle sorte que nous n'aurions pas besoin de travailler, cette question doit certainement être résolue négativement, car il faut à l'homme des occupations, même de celles qui supposent une certaine contrainte. Il est tout aussi faux de s'imaginer que, si Adam et Eve étaient restés dans le paradis, il n'eussent fait autre chose que demeurer assis ensemble, chanter des chants pastoraux et contempler la beauté de la nature. L'oisiveté eût fait leur tourment tout aussi bien que celui des autres hommes. Il faut que l'homme soit occupé de telle sorte que, tout rempli du but qu'il a devant les yeux, il ne se sente pas lui-même, et le meilleur repos pour lui est celui qui suit le travail. »

KANT, Traité de pédagogie