Friday, April 24, 2015

Citation du 25 avril 2015

Qui rougit est déjà coupable, la vraie innocence n’a honte de rien.
Rousseau – Emile ou de l’éducation
Innocence :
1 - État de ce qui, par nature, ne fait pas de mal à autrui; fait de ne pas être nuisible
2 - État de celui qui n'est pas souillé par le mal, le péché, qui ne pense pas à mal.
3 - État de celui qui ne se rend pas compte des choses, qui manifeste une trop grande ignorance des réalités.
Définition du TLF
L’innocence est un de ces concepts moraux qu’on aime mettre en contradiction avec eux mêmes. Ainsi de l’innocence d’Adam et Eve, perdue en raison d’une faute commise (sens 2) et qui en réalité s’est évanouie en accédant à une connaissance d’un niveau supérieur (sens 3).
En réalité, l’innocence n’est pas liée à un acte précis, mais à une conscience particulière. Ainsi, l’innocence enfantine va de pair avec la cruauté des petits qui martyrisent les animaux sans défense sans perdre un seul instant la candeur et la transparence de leur regard.

On doit alors distinguer entre deux sortes d’innocences : l’innocence morale, dont nous parlons ici ; et l’innocence juridique. Du coup il y a aussi deux sortes de culpabilité, celle que condamnent les tribunaux, et celle que condamne la conscience.
Et on peut aussi réfléchir à la perte de l’innocence. Il y a des criminels qui se sentent innocents du crime qu’on leur reproche – de même qu’il y a des crimes dont les auteurs sont acquittés et qui se sentent malgré tout coupables.

Il est habituel de considérer la torture que s’inflige celui qui se sent condamné par lui-même ; mais on peut aussi penser à ceux qui conservent leur innocence jusque dans les prisons. L’inverse de Raskolnikov en quelque sorte…

Thursday, April 23, 2015

Citation du 24 avril 2015

La capitaine de vaisselle obligeait son mari à faire le vaisseau. (Ovide, les Remèdes à l’amour, p. 321, Poche).
Lu sur le site « Langue française »
La question de la féminisation des noms est souvent l’occasion de débats parfois animés. C’est aussi l’occasion de plaisantes récréations comme celle que nous offre ce site un peu… parodique. Qu’on en juge par le tableau ci-dessous :

formes
féminines
formes
masculines

formes
masculines
formes
féminines
agnelle
bordelle
bretelle
brimbelle
cannelle
Isabelle
margelle
pimprenelle
pipistrelle
pipelle
pommelle
prunelle
pucelle
ratelle
rebelle
ribambelle
sarcelle
tourelle
agneau
bordeau
breteau
brimbeau
canneau
Isabeau
margeau
pimpreneau
pipistreau
pipeau
pommeau
pruneau
puceau
rateau
rebeau
ribambeau
sarceau
toureau
 
arceau
cadeau
caniveau
chemineau
godiveau
hameau
hosteau
niveau
ramponneau
rideau
soliveau
tonneau
troupeau
trousseau
zigoteau
arcelle
cadelle
canivelle
cheminelle
godivelle
hamelle
hostelle
nivelle
ramponnelle
ridelle
solivelle
tonnelle
troupelle
trousselle
zigotelle

Mais ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain : l’autre jour, parlant d’une chirurgien(ne) de ma connaissance, j’hésitais à employer le féminin. L’usage refuse la féminisation qui blesse l’oreille. Mais le bon sens l’exige.
« Madame le ministre », dit-on, est tout à fait valable, puisque « ministre » est un terme caractérisant non un individu, mais une fonction ; de même « le professeur », ou « le Président de la République ».

Comme on le sait, le domaine où l’on refuse absolument les réformes en France, ce n’est pas seulement celui du dialogue social ou de la réglementation du travail. C’est plus encore celui de la langue française. L’Académie française a été fondée en 1635 pour veiller au bon usage ; et depuis elle n’a entériné pratiquement aucune réforme de taille. Et surtout pas la féminisation des fonctions sociales.

Il est vrai que les garçons qui se font accoucheurs sont appelés « sage-femme ». Modeste revanche !

Wednesday, April 22, 2015

Citation du 23 avril 2015

Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage.
Montaigne – Essais, I, 31

Ce que les hommes appellent civilisation, c’est l’état actuel des mœurs et ce qu’ils appellent barbarie, ce sont les états antérieurs.
Anatole France – Sur la pierre blanche

Chaque siècle choisit ses barbaries.
Michel del Castillo – La Tunique d'infamie

Il n’est pas un signe ou un acte de civilisation qui ne soit en même temps un acte de barbarie.
Edgar Morin – Culture et barbarie européennes


Barbarie « Attention ! Dans dix secondes ce concept va s’autodétruire… »

4 citations (entre beaucoup d’autres) pour rappeler que la barbarie amène dans son sillage le concept de relativisme qui la fait exploser. De nos jours nous clamons que les djihadistes reprennent le flambeau de la barbarie qu’avaient abandonné les nazis vaincus… Mais ils ne manquent pas de dire que nous sommes les pires exemples d’immoralité et d’insulte à la vraie foi. Pire encore : lorsque nous leur reprochons leur attitude ignoble par rapport aux femmes, les voilà qui clament que c’est eux qui les respectent et les protègent, et nous qui les prostituons.
Qui croire ?
- Faut-il dire par exemple que chacun est barbare, non pas selon telle déclaration, mais bien pour l’humanité entière ? Oui, nous aussi, nous sommes barbares, comme le faisait remarquer Paul Valéry : ce que le 20ème siècle nous a appris c’est que la civilisation nous a apporté la guerre, les pogroms, la bombe atomique – du moins elle n’a pas su les empêcher. La philosophie a sanctifié à peu près n’importe quoi, et le philosophe-roi de Platon aurait fait de nos jours un très bon dictateur.
- Faut-il – c’est un peu plus dur à imaginer – ignorer ces crimes et glorifier tout ce que fait l’homme au nom de principes transcendants ? Et du coup tolérer l’Intolérable ?
- Ou bien faut-il renvoyer dos à dos tous ces « hommes de foi », ces hommes capables de faire des « autodafés » (cf. Post du 18 avril) ?
Mais alors, n’allons-nous pas de devenir misanthrope, fuir les hommes et nous réfugier dans un désert comme Alceste ? Ou bien comme Epicure affirmer que pour vivre heureux il faut se tenir à l’écart du pouvoir (1) et se contenter de vivre en joie – avec qui le voudra bien ?
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(1) « Il faut se dégager soi-même de la prison des affaires quotidiennes et publiques. » Epicure - Sentences vaticanes (Voir ici)

Tuesday, April 21, 2015

Citation du 22 avril 2015

Une réglementation morale ou juridique exprime donc essentiellement des besoins sociaux que la société seule peut connaître.
Durkheim – De la Division du travail social 1893

« Il faut une réglementation morale ou juridique » : c’est  en ces termes que Durkheim établissait, il y a plus d’un siècle, qu’une règle quelle qu’elle soit était un moindre mal par rapport à l’anomie, état caractérisé par l’absences de norme et d’organisation publique. Ce n’était d’ailleurs pas la première fois qu’une telle remarque était faite, puisque, selon Pascal, la justice remplissait la même fonction : certes, elle est soumise aux caprices du Prince, mais elle reste préférable au conflit généralisé entre les prétendants au Pouvoir.

Pascal, Durkheim, de vieilles lunes ? Tout cela ne serait que de l’érudition stérile, des faits établis dans le passé et rien que pour le passé ? Hélas non : revenir sur cette question aujourd’hui nous plonge dans les propos actuels des tenants de l’ordre et de la tradition, de ceux qui disent que tous les bouleversements sociaux et culturels du siècle passé n’ont fait que détruire sans jamais construire quelque chose de neuf. Que tout changement dans ce domaine est régression et jamais progression. Certes, ils ne vont pas jusqu’à dire que, même ridicule, cet ordre établi est préférable à l’absence d’ordre – mais ce serait encore possible…
Du coup, ne va-t-on pas bénir n’importe quel gourou de l’ordre moral, venu envouter une population entière et la pousser aux pires excès ?

Que répond Durkheim à cela ? Que cette réglementation est sociale – donc collective – non seulement dans son application, mais aussi dans son origine, qu’elle exprime … essentiellement des besoins sociaux que la société seule peut connaître. Il y a non seulement un besoin d’être encadré, dirigé, mais il faut encore savoir en quoi consistent les besoins des hommes : comment il faut régler les mariages, les devoirs réciproques des hommes et des femmes, répartir les héritages ; comment distribuer les ressources, etc. L’individu qui s’isole est comme le neurone déconnecté : il meurt en peu de temps.

Monday, April 20, 2015

Citation du 21 avril 2015

… je ne sais pas posséder. Ce que j’ai, et qui m’est toujours offert sans que je l’aie recherché, je ne puis rien en garder. Moins par prodigalité, il me semble, que par une autre sorte de parcimonie : je suis avare de cette liberté qui disparaît dès que commence l’excès des biens.
Albert Camus – Préface de L'Envers et L'Endroit
Commentaire II
« Ce que j’ai, et qui m’est toujours offert sans que je l’aie recherché » : je force un peu le propos et je comprends : tout ce que je reçois est don et jamais dû.
Voilà une occasion de dire que tel est ma disposition d’esprit, et que je considère que c’est une vertu que la nature m’a généreusement accordé à la naissance et qui ne m’a jamais quitté depuis.
Peut-être, cher lecteur, sursautes-tu en lissant cela. Peut-être estimes-tu que celui qui affirme une pareille chose est un pigeon, qu’on peut le dépouiller ou du moins le priver de ce à quoi il a droit, puisque rien ne lui est dû. Voilà me dira-t-on : tu travaille dur pour celui qui t’a embauché – et au moment de te payer il te donne le tiers de ce qui avait été convenu et il te chasse si tu réclames. Est-ce une vertu que te partir le cœur léger ? Les ouvriers népalais sur les chantiers Qatari ont subi ce sort et on les considère comme victimes d’un esclavage moderne.
Qu’on s’entende bien : comme Camus, c’est d’abord par désintérêt pour la propriété  que je pense qu’on ne me doit rien : en clair je ne subordonne pas l’intérêt de ma tâche à l’argent qu’on veut la payer. Malgré tout, il ne s’agit pas de tenir pour rien le contrat qui me lie aux autres par le travail : si on a dit que ce travail-ci vaut tant, eh bien qu’on ne me refuse est scandaleux. Ce dont je parle concerne plutôt des dons que la vie accorde – ou refuse – pendant notre existence. L’amitié, l’intérêt pour mon travail (en dehors de la question du salaire comme on vient de le dire), la preuve d’affection, je reçois tout cela comme une grâce et non comme quelque chose qui va de soi.

Ne pas le recevoir est moins bien mais ce n’est pas une tristesse ; le recevoir est un bonheur. Du point de vue épicurien une telle disposition est bien une vertu.

Sunday, April 19, 2015

Citation du 20 avril 2015

… je ne sais pas posséder. Ce que j’ai, et qui m’est toujours offert sans que je l’aie recherché, je ne puis rien en garder. Moins par prodigalité, il me semble, que par une autre sorte de parcimonie : je suis avare de cette liberté qui disparaît dès que commence l’excès des biens.
Albert Camus – Préface de L'Envers et L'Endroit
Tout ce que tu ne sais pas donner te possède.
Gide - Les nouvelles nourritures (Cité le 8/07/2006)
Commentaire I
« je ne sais pas posséder » : il y a plusieurs façon de ne pas pouvoir posséder (en dehors du fait de ne pas en avoir les moyens, bien sûr) :
            - par désintérêt : posséder ne m’intéresse pas, je ne vois pas de différence entre le logement loué et le logement possédé : j’occupe l’un comme l’autre et ça suffit à mes besoins.
            - par prodigalité : je donne tout ce que j’ai reçu. Ainsi du grand seigneur qui ne compte pas ses dons ; ainsi du Père Goriot, qui ne peut s’empêcher de donner.
            - par souci d’indépendance : ma liberté disparait dès que commence l’excès des biens.
Mais quand y a-t-il excès de biens ? Les biens peuvent-ils donc être « en excès » ?
La réponse coule de source : il y a excès quand ma liberté disparaît du fait de mes possessions (= souci de les préserver ou de les accroitre).

Que faire ?
            - Soit refuser toute espèce de bien, quel qu’il soit, par précaution, pour éviter de se retrouver un jour bloqué sans y avoir pensé.
            - Ou alors, utiliser le critère de Gide : reliant la prodigalité au souci d’indépendance, il propose de vérifier si nous sommes capable de donner ce que nous possédons. Tout ce que nous nous refusons à donner est précisément ce dont nous devrions nous débarrasser.
Là où Camus ne trouve aucun problème, mais seulement une solution, Gide trouve le problème et la solution (1).
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(1) Occasion de rappeler cette citation fameuse – de Gide également : « « Il n'y a pas de problèmes ; il n'y a que des solutions. »