Monday, February 20, 2012

Citation du 21 février 2012

Nous ne nous soucions pas d'être des « intellectuels » ; nous nous contentons d'être des intelligents

Lettre d’un universitaire datée de janvier 1898 refusant d’ajouter son nom à la pétition signée « les Intellectuels » et prenant position en faveur de Dreyfus lors de l’affaire. (1)

Les « Intellectuels » : on les a beaucoup critiqués, après mai 68, c’est-à-dire à une époque où on avait encore l’occasion d’en rencontrer. Je note qu’aujourd’hui, quand nos dirigeants s’adressent au peuple, ils affirment qu’ils vont passer « par-dessus les élites » : il ne leur viendrait pas à l’esprit de réanimer pour l’occasion le terme d’« intellectuel ».

Mon idée, c’est que ce n’est pas une question de mode : on n’en parle plus, parce qu’il n’y en a plus.

Bien sûr, on parle toujours de ces super-universitaires, ces ex d’Ulm ou de l’X, de l’ENA ou de Science-Po. Tous ces gens existent encore, et on cite leur pédigrée avec gourmandise à l’occasion (2). Seulement, ce ne sont plus des « intellos », parce que, s’ils se lancent dans le combat politique, ce n’est pas ès-qualité.

Un intellectuel c’est quelqu’un qui occupe dans la société une place particulière, qui le place en surplomb par rapport aux autres. Et depuis cette hauteur, il peut émettre un avis éclairé sur la conduite politique du pays. L’intellectuel c’est quelqu’un qui a récupéré le statut du sage antique, c’est-à-dire qu’il peut dire ce qu’il faut faire en fonction du savoir qu’il a acquis.

On l’a compris : l’intellectuel a été dégommé par le technicien. Et du coup, là où régnait la rareté (peu de sages) règne maintenant l’abondance : il y a des techniciens pour tout. Il peut vous dire comment éviter d’encalcairiser votre lave-linge ; il sait s’il faut laisser à votre petit sa tut-tut au-delà de 3 ans.

Je ne suis pas sûr qu’on ait gagné au change.

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(1) Je ne résiste pas au plaisir de donner la citation complète : « Nous sommes heureusement un bon nombre de braves gens qui croyons encore à la patrie et qui sommes de vrais Français. Nous ne nous soucions pas d'être des « intellectuels » ; nous nous contentons d'être des «intelligents. » Ça rappelle quand même bien des choses…

(2) Par exemple : NKM, polytechnicienne ; Emmanuelle Mignon, major(e) de l’ENA ; BHL normalien et agrégé de philo…

Sunday, February 19, 2012

Citation du 20 février 2012

J'en avais averti Pierre Quint, lui signalant un fâcheux lapsus : il me fait dire : « Je ne suis jamais ce que je crois que je suis », tandis que j'avais écrit tout différemment et avec beaucoup plus de sens : « Je ne suis jamais que ce que je crois que je suis ».

Gide, Journal, 1933

Les lapsus ne se produisent jamais par hasard, et Freud a écrit là-dessus des choses bien connues.

Ainsi du personnage dont nous parle Gide, qui croit, intuitivement, que la phrase « Je ne suis jamais ce que je crois que je suis » est beaucoup plus évidente que «Je ne suis jamais que ce que je crois que je suis ». Comme si la connaissance de soi n’était jamais conforme à la réalité, cette connaissance étant sans doute dévolue à autrui qui a le privilège de nous voir de l’extérieur – comme en surplomb.

Or c’est précisément le contraire, et Gide n’hésite pas à dire qu’on a là une idée beaucoup plus signifiante. Si je peux affirmer que je me connais tel que je suis, c’est que je me fais tel que je crois être. Et ça, en effet, c’est fort !

Ainsi, poser à propos de soi-même la question « Que sais-je ? » revient à se poser la question « Que suis-je ? ».

Mais attention à l’ordre dans lequel on prend ces questions. Pierre Quint suppose qu’on part de la réalité objective (ce que je suis) pour aller vers la connaissance (ce que je sais) – comme si le moi à connaitre était une réalité au même titre que la souris ou la grenouille qu’on s’apprête à disséquer. Pour Gide en revanche, le moi dépend de l’effort que je fais pour le connaitre.

On sait que nos désirs ou nos émois, dès que nous les éprouvons, forment notre réalité et en même temps nous en informent. Mais chez Gide, ça va beaucoup plus loin, et on peut établir deux possibilités :

- soit que je sois malléable au point de me conformer à ma représentation,

- soit – plus probablement – que je me limite à être ce que je crois être, éliminant au moins provisoirement, les autres possibilités.

Mais alors, que suis-je quand je ne me cherche pas spécialement ? Quand je suis occupé à vivre et non à (me) connaitre ?

Eh bien, je suis comme le chat de Schrödinger avant qu’on ait ouvert sa boite. Et voilà tout.

Saturday, February 18, 2012

Citation du 19 février 2012

Je pense qu’il y a une dictature de la beauté unique dans les contes comme dans les médias, il faut absolument y introduire le sens de la beauté plurielle

Brigitte Grésy – Petit traité contre le sexisme ordinaire

Mais enfin, les Princesses, on sait bien qu’elles sont toutes belles à mourir. Blondes comme les blés, leur taille est faite au tour, leur robe est bleue pervenche, la carnation délicatement nacrée de leur peau…

C’est d’ailleurs pour cela qu’elles ont tous les hommes à leurs pieds, sans avoir jamais rien fait pour que ça arrive : elles se sont contentées d’apparaitre et voilà tout.

… Mais un jour maudit, les Princesses ont changé d’allure. Non pas qu’elles soient devenues franchement laides, ni qu’elles aient été victimes d’un sort jeté par une méchante fée.

Maintenant elles sont asiatiques, indiennes ou de couleur : adieu blondeur, fini la carnation nacrée ; les voici devenues « beautés plurielles ». Mais on ne s’en tient pas là : leur comportement aussi a changé. Elles ne chantent plus environnées de petits oiseaux bleus ; elles ne tendent plus leur front au chaste baiser du prince charmant. D’ailleurs elles peuvent même le recevoir à coup de poêle à frire !

Et c’est chez Disney que tout ça se passe, au nom du besoin qu’auraient les petites filles de s’identifier au réel. Il faut relooker les princesses, qu’elles ressemblent aux femmes qui passent dans la rue, pour que les petites puissent reconnaitre en elles la femme qu’elles peuvent espérer devenir.

--> Alors, je crois qu’il faut le dire : si les princesses servent à quelque chose, c’est à rêver. Tout l’écart entre la star de cinéma et la Princesse (même – et surtout – d’opérette), c’est que cette dernière nous arrache à la réalité, qu'elle nous faire pénétrer à sa suite dans un monde merveilleux.

- Qui est d’accord avec moi ?

Vérifions : voici un sondage auquel vous pouvez réellement participer :

- Quelle était votre princesse préférée ?

Blanche-Neige

Cendrillon

La Belle au bois dormant

Ariel, la Petite Sirène

Jasmine

Mulan

Belle

--> Vous pouvez voter ici

Friday, February 17, 2012

Citation du 18 février 2012

Je n’étais sorti de la légalité pour rentrer dans le droit.

Louis-Napoléon Bonaparte, au lendemain du plébiscite (20-21 décembre) légalisant le coup d’Etat du 2 décembre 1852]

Attendez-vous à savoir (comme disait Geneviève Tabouis) que le candidat-président Sarkozy qui a mis au centre de sa campagne présidentielle le référendum, va être incessamment accusé par l’opposition de chercher à restaurer la tyrannie plébiscitaire.

La Citation du jour, soucieuse de mettre chaque citoyen à même de juger de la qualité du débat politique, rappelle aujourd’hui, ce que fut l’usage du plébiscite par Louis-Napoléon Bonaparte.

Alors que le référendum consiste à demander au peuple s’il approuve une loi, le plébiscite se définirait plutôt par le fait de lui demander d’approuver la politique d’un dirigeant par l’intermédiaire de la question posée.

Lorsque Louis-Napoléon prend le pouvoir, il réalise un coup d’Etat, et il sort donc de la légalité. Le plébiscite qu’il instaure dans les jours qui suivent a pour effet non seulement de légaliser le coup d’Etat, mais encore de le faire par la voix du peuple qui va du coup le légitimer :

« Face à la légalité constitutionnelle dont se prévalaient les défenseurs de la République, les bonapartistes opposent le suffrage universel masculin, placé au-dessus de la Constitution, et la confiance directe manifestée par le peuple comme seule source de légitimité » (Wikipédia).

Le plébiscite est une opération de « blanchiment politique », qui passe par-dessus les représentants du peuple pour instaurer une relation directe entre le Président et le peuple.

On se rappelle que François Mitterrand appelait ce procédé (cher au Général) « le coup d’Etat permanent », dans la mesure où aucune légalité ne tenait face à cette procédure ; mais on sera peut-être aussi tenté de refuser un tel jugement : après tout peut-on dire que l’exercice même de la démocratie – à savoir le suffrage universel (1) – peut dégénérer en despotisme ?

Certes – tout est possible. Mais rappelons tout de même que, si le Second Empire a manipulé l’opinion avec un gros gourdin, le Général de Gaulle n’en a pas eu besoin : c’est moi où le chaos, disait-il.

Et aujourd’hui : c’est moi ou le triple D

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(1) En plus, à la différence du second Empire, on a accordé le droit de vote aux femmes…