Sunday, May 24, 2015

Citation du 25 mai 2015

On reporte souvent sur le passé une sorte de magie qui n'a rien à voir avec la réalité de ce qu'on a vécu mais est la simple prise de conscience de la fuite du temps et des deuils à faire.
J.M.G. Le Clézio
Nostalgie.
C’est bien d’elle qu’il s’agit lorsque, se remémorant le passé, on le pare de ce qu’il n’a jamais contenu – du moins de ce qu’on n’a jamais vécu au moment où il se produisit.
Voilà l’idée : le passé est connu avec plus de véracité lors qu’il est reconnu comme passé que lorsqu’il a été « présent ». Autrement dit, ce que je suis entrain de vivre là, maintenant, est moins authentique que lorsque le souvenir m’en reviendra dans un futur quelconque.

La question est : de quel côté se situe la vérité ? Peut-on croire que la transfiguration du passé rende le souvenir plus authentique que le contenu mémorisé ? La nostalgie ne consisterait pas à  rejouer le passé, mais elle serait ce qui donne à vivre le présent-en-tant-qu’il-confère une certaine vie au passé.
Hum… Un peu compliqué… Heureusement, La Citation-du-jour est là pour démêler tout ça.

Le Clézio nous en avertit : dans le cas qui nous intéresse, le passé est doublé d’une autre expérience qu’il ne pouvait contenir au moment où il s’est produit : celle de l’éphémérité de notre être. Nous ne sommes plus celui qui a vécu ces évènements, ces émotions. Nous ne le sommes plus du tout – et pourtant cette ombre de nous mêmes ressurgit, telle qu’elle fut, dans la remémoration. Est-ce c’est de cela qu’il faut faire son deuil ?


Sans doute et du coup, plus de passé à revêtir comme une vieille défroque bien-aimée : tout ça, à la benne ! sans même passer par la case vide-grenier ! C’est de nous même qu’il faut faire deuil, c’est contre notre narcissisme qu’il faut lutter. Du coup la nostalgie est comme la trace de ce passé révolu, la cicatrice laissée par cette part de nous-mêmes qui fut et qui n’est plus.

Saturday, May 23, 2015

Citation du 24 mai 2015

La vie n'est qu'un fantôme errant, un pauvre comédien qui se pavane et s'agite durant son heure sur la scène et qu'ensuite on n'entend plus ; c'est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien...
Shakespeare – Macbeth (1605), V, 5
Si l’on devait définir la philosophie de l’absurde, on pourrait sans mal proposer cette citation : non seulement on y trouve l’affirmation que la vie n’a pas de signification, mais encore qu’elle est pleine d’agitation stérile. Que dire de plus ? Que les interprétations qu’on donne de tout cela pour apaiser notre angoisse ont été inventées par des idiots.
Bim ! Prenez ça dans la tête, vous tous qui courez très vite pour oublier que vous ne laisserez aucune trace derrière vous.


- Allo docteur Bobo ? Je me sens pas très bien. Comment je fais avec ça ?
- Très cher impatient, je vois que vous avez besoin d’un peu de philosophie :
1) Quelques goutes de quiétisme (1) dans un peu d’eau le soir avant de vous endormir pour vous assurer un sommeil paisible avec la certitude que le repos et l’inaction sont les meilleures attitudes.
2) Le matin au réveil, quelques grains d’épicurisme pris avec un verre de bon vin. Installez-vous dans un environnement favorable (cocotier-sable blanc-lagon bleu) avec une créature de rêve (95-d) sous la main. Si vous n’avez rien de tout ça, allez faire un petit tour sur Internet, vous y trouverez tout ce qu’il faut pour jouir sans entraves (2).
3) En début d’après-midi, retirez-vous dans une chambre aux volets clos laissant filtrer des raies de soleil pour contempler la poussière d’atomes qui voltige. La compagne 95-d est permise.
Le sujet à méditer avant de s’endormir est cette règle de la sagesse épicurien : « Pour vivre heureux vivons cachés »
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(1) QUIÉTISME, subst. masc.
A.  HIST. RELIG. Doctrine mystique... suivant laquelle la perfection chrétienne réside dans la quiétude, c'est-à-dire l'« amour pur » et la contemplation de Dieu, en l'absence de toute activité propre de l'âme. (T.L.F.)

(2) « Jouir sans entraves » : on aura reconnu le slogan de mai-68. A ne pas confondre avec l’exaltation de la jouissance, telle que prônée par Calliclès, l’adversaire de Socrate dans le Gorgias de Platon (à lire ici)

Friday, May 22, 2015

Citation du 23 mai 2015

L'art du comédien est de se ménager et de ne présenter que les apparences des choses. Il doit être froid en brûlant les planches et rester tranquille au milieu des plus grandes furies.
Théophile Gautier Le Capitaine Fracasse (1863), X, Une tête dans une lucarne

Voici une nouvelle mouture d’une distinction largement repandue : le comédien joue un personnage en simulant. L’acteur joue un rôle en tirant de sa propre vie l’expression des sentiments ressentis par son personnage. Ce qu’il exprime c’est ce qu’il a déjà vécu, et s’il peut jouer c’est seulement en se remémorant certaines circonstances de sa vie. L’acteur pleure en faisant remonter en lui un triste souvenir ; le comédien pleure en grimaçant de façon crédible. Ce qui montre qu’il est plus risqué d’être un acteur qui doit (re)vivre les émotions qu’il joue, qu’un comédien qui les mime. On a ici même déjà rappelé l’étrange descente aux enfers que Björk s’était imposée pour interpréter son rôle dans le film Dancer in the dark.

On croit qu’on est aujourd’hui devenu exclusivement des consommateurs d’acteurs, que nous n’allons au cinéma que pour voir tel acteur qui nous a plu dans des films antérieurs et dont nous supposons qu’il va nous rejouer le même personnage : c’est à dire lui-même. C’est sans doute vrai mais pas entièrement. On observe en effet que les rôles qui permettent de gagner des récompenses, Oscars ou Césars, sont souvent des rôles de composition. Qu’une jeune actrice accepte de se vieillir (1), qu’un acteur beau et viril joue les garagistes dépressifs (2), qu’un comique nous fasse pleurer (3) : voilà ce qu’on admire.
Oui, c’est plutôt réconfortant. Mais attention : ne pas abuser de la recette au risque de décevoir les spectateurs. Seuls quelques acteurs ont l’étoffe pour devenir des comédiens.
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(1) Ou de se « mutiler » : Marion Cotillard en cul-de-jatte dans « De rouille et d’os ».
(2) Alain Delon dans « Notre histoire » (1984)
(3) Coluche récompensé au 1984 pour son rôle dans Tchao pantin : encore un garagiste dépressif. Bizarre….

Thursday, May 21, 2015

Citation du 22 mai 2015

On est comédien lorsque l'on a sur le reste de l'humanité un avantage: c'est de s'être rendu compte que ce qui doit produire une impression de vérité ne doit pas être vrai.
Nietzsche
On peut discuter de la validité de cette définition du comédien, s’interroger sur le théâtre comme lieu du mensonge, de son immoralité, etc.
Mais il faut aussi s’arrêter sur cette idée :
- Il y a une différence entre la vérité et l’impression de vérité.
- Cette différence est de nature : l’impression n’a pas besoin d’être vraie pour être reçue comme vérité.
- On comprend aussi que les hommes ne sont pas du tout intéressés par la vérité, mais seulement par l’impression qu’ils ont de la posséder. Il faut donc que la vérité-vraie ait bien des inconvénients que l’impression-de-vérité ne possède pas.

On conviendra que cette ouverture présente un intérêt bien supérieur à l’interrogation sur le rôle et le pouvoir du théâtre. Mais aussi qu’on soulève bien des questions difficiles à résoudre.
Déjà, qu’est-ce que c’est que cette « impression de vérité » ?
Une réponse simple est que c’est une opinion, c’est à dire une affirmation qu’on sait peut être fausse, mais qu’on prend pour vraie parce qu’elle reflète notre désir de croire en son contenu. Préférer une illusion que plait à une vérité qui blesse : voilà une constante, soulignée par Nietzsche et vérifiée tous les jours par les informations que nous recevons – et que nous recherchons.
Mais alors, si tel est notre désir, si c’est là ce que nous recherchons, comment nommer les journalistes, éditorialiste, politiciens qui nous abreuvent de ces opinions si fausses et si désirables ? Des comédiens ?

Pourquoi pas ?

Wednesday, May 20, 2015

Citation du 21 mai 2015

La fidélité est contraire à la nature humaine.
Charles Fourier
Dans sa chronique de Libé du10 mai (p. 30) (1), Marcela Iacub reprend un des thèmes du livre de Yann Moix, celui de l’infidélité.
Selon l’usage occidental, quand on aime, on est fidèle, ce qui signifie entre autre qu’on ne fait l’amour qu’à l’élue de son cœur. Bien entendu on suppose que celle qu’on aime est aussi la personne qui nous excite le plus, ce qui revient à mettre la sexualité au premier plan. 
Selon Marcela Iacub choisir une épouse (ou un époux) sur la base de l’attirance sexuelle est le critère le plus irrationnel qui soit (2). Considérer l’attirance  physique comme étant le fondement de l’amour est un piège où chacun (hommes comme femmes) a quelque chose à perdre.
            - Les hommes déjà : qu’ils soient enclins à aimer celles qui les excitent, quoi de plus normal ? Certes, mais pourquoi en faire le lien exclusif, origine de la conjugalité ? Et si le couple se construisait sur la base du talent culinaire ? Serait-il normal d’interdire de gouter la cuisine d’une autre ?
            - Mais les femmes elles aussi y perdent quelque chose : contraintes à jouer le jeu de la séduction pour attirer et conserver le désir de l’homme, elles deviennent « cette femme sans âme, qui est à peine une personne aux yeux de celui qui la choisit ».

Que faire ? « Mettons le sexe en libre disposition comme les sourires, les politesses et les conversations ». Dès lors  les femmes n’auraient plus à trouver l’homme qui veut forniquer avec elles mais celui qui, pour toutes les raisons du monde (y compris celle-ci, entre autres), serait le partenaire avec qui on peut bâtir sa vie.
Conclusion : Marcela Iacub en profite pour glisser sa thèse principale : il faut séparer l’amour et le sexe. « Séparer » veut dire ne plus articuler l’un sur l’autre. Et si le mise en évidence de cette disjonction avait été sans qu’on le sache le motif de son aventure avec DSK ?
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(1) Marcela Iacub débute ainsi sa chronique : « Dès le XIXème siècle, certains auteurs avaient mis en garde les sociétés occidentales : le couple fondé sur le sexe n’est pas viable. Charles Fourier trouvait ce montage honteux, et pour Léon Tolstoï, il était immoral. »

(2) Yann Moix – Une simple lettre d’amour (Stock)

Tuesday, May 19, 2015

Citation du 20 mai 2015

L'intelligence c’est ce qui permet à un individu de communiquer avec tous les autres. Elle implique non seulement la compréhension mais également la bonté. Partant de là, j’affirme, je clame, qu’il n’existe pas de salauds intelligents.
San-Antonio
Bonté.  Subst fém. – Qualité d'une personne bonne, portée à considérer, traiter les autres d'une façon favorable, en s'abstenant de leur nuire, et surtout en œuvrant pour leur épanouissement vital, aux dépens même de ses propres intérêts.
T.L.F.
Le con est un être bizarre : on en voit partout et pourtant on ne sait comment les reconnaître autrement que par une intuition péremptoire.
L’avantage du salaud, c’est qu’on sait qui il est, et comment le reconnaître, car on en a une définition claire et précise.
- Mettons cette observation à l’épreuve de la définition de San Antonio.

« Il n’y a pas de salauds intelligents » : on le voit, la philosophie San-antoniesque va au-delà de la philosophie sartrienne. Pour Sartre, en effet, le salaud peut fort bien être intelligent ; il est seulement celui qui sacrifie la liberté des autres à la sienne. Comme le dit Comte Sponville « Le salaud, c’est celui qui est prêt à sacrifier autrui à soi, à son propre intérêt, à ses propres désirs, à ses opinions ou à ses rêves » (1). Bref, le salaud est un homme pour qui les autres ne sont que des instruments au service de son intérêt personnel, et on doit considérer les pervers narcissiques comme une catégorique de salaud.
Reste un doute pourtant : le pervers est un individu habile à manipuler son entourage pour faire naitre des sentiments de culpabilité sans jamais se dévoiler. Il lui faut donc un minimum d’intelligence, alors que (on vient d’en faire la remarque), selon San-Antonio « il n’existe pas de salauds intelligents ».
C’est que notre bon commissaire a identifié l’intelligence comme aptitude à comprendre les autres. Ainsi l’intelligence se voit-elle impliquée dans la bonté. Je comprends les autres donc je suis doué de bonté, suivant la définition citée du TLF.
o-o-o
Toutefois, si on ne conteste pas cette définition de la bonté, en revanche lier l’intelligence à la possession de cette qualité morale laisse songeur. Il faut une bonne dose d’optimisme et de philanthropie pour en arriver là,  et certains – dont je fais partie – douteront de la validité de ce jugement.
Le risque avec l’intelligence, c’est son aptitude à construire de vastes systèmes composés de nombreux rouages dont on gère le fonctionnement globalement : du coup chacun de ces rouages perd son intérêt pour ne conserver que son rôle dans la vaste machine qu’on a imaginée. L’intelligence « gère » les individus qui ne doivent qu’obéir ; mais l’ultime raffinement intervient quant ces êtes soumis sont amenés à aimer leur soumission.
Ainsi du stoïcisme selon lequel l’homme doit aimer la nature à la quelle il est soumis – même si elle le broie, car le tout vaut mieux que la partie.
Dans les procès de Moscou les accusés avaient l’« intelligence » de demander au juge de les condamner pour leur turpitude contre-révolutionnaire.
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(1) Voir son développement ici.