Sunday, December 10, 2017

Citation du 11 décembre 2017

Chaque fois qu’on produit un effet, on se donne un ennemi. Il faut rester médiocre pour être populaire.
Oscar Wilde / Le portrait de Dorian Gray
Semaine Oscar Wilde – VII
Propos amers d’un auteur désabusé par la tiédeur de sa renommée ? Ou bien lucidité d’un sage qui a observé la faiblesse des hommes ?
En tout cas, il faut bien reconnaître que la tendance devant cette affirmation est de dire : « Ça dépend… »
- Car l’éclat de certains hommes les rend tout bonnement fascinants : ils savent surprendre par leur imagination, envouter par leur prose, éclairer par leur science… et parfois nous éblouir par leur beauté. En leur présence chacun peut prendre conscience de son infériorité et du coup on devient plus lucide et peut-être plus intelligent.
- Oui, mais cela ne va pas tout à fait de soi. Car si ces hommes d’exception nous font prendre conscience de notre petitesse, ils nous infligent aussi du même coup la fameuse « blessure narcissique ». Comme l’a expliqué Freud, si notre naissance est l’occasion première d’éprouver la faiblesse de notre pauvre-petit-moi comme une souffrance devant la toute-puissance du réel, alors toute expérience ultérieure de cette déception paraît en être la réédition.
On banalise à l’extrême cette expérience en considérant que, si nous aimons pardessus tout les médiocres, c’est parce que nous pouvons, en les surplombant du haut de notre supériorité, jouir de notre différence. Mais en réalité n’est-ce pas surtout parce que tout simplement, ils nous épargnent cette souffrance ?

Mais alors, dans ce cas à quoi bon les grands hommes ? Ne nous sont-ils pas également indispensables ? Disons quand même qu’ils ne sont pas forcément rejetés, et même qu’ils sont souvent adulés comme des héros dont un pays entier se sent fier. C’est qu’alors il y a identification entre l’individu et la communauté dont il fait partie.
Beaucoup sont fiers de leur équipe de football, comme si c’étaient eux qui étaient valorisés par ses exploits.



Et moi, gringalet bancal, qu’ai-je de commun avec ces héros-là ? Rien, sauf que de façon fantasmée je ne suis plus grâce à cette identification le petit monsieur dont je viens de parler, mais j’ai quelque chose en moi de ces fiers athlètes qui remportent la palme.
Si Oscar Wilde peut ironiser devant l’amour de la médiocrité, c’est simplement parce qu’il est en compétition avec ceux qui l’emportent dans la compétition sociale. Mais ce n’est plus vrai quand on ne se sent pas engagé dans  cette compétition : les français sont fiers que Victor Hugo soit un des leurs, et ils ne sont pas à faire une course aux prix littéraires avec lui.
Victor Hugo : un héros français !
… Quoique : Emmanuel Macron a utilisé ce terme pour évoquer Johnny Halliday : « il fait partie de ces héros français, j'ai souvent dit qu'il fallait des héros pour qu'un pays soit grand ».

Alors, aduler les héros – fussent-ils héros rock-n’-roll – ne sert-il pas essentiellement à faire gober toutes les couleuvres que le pouvoir nous inflige ? Ne voit-on pas que nos dirigeants célèbrent ces gens en disant à leurs compatriotes « Vous aussi, vous êtes de l’étoffe des héros, donc vous devez assumer » ?
Généraux ou rock-star, quelle différence ?
Si, quand même : il arrive à la rock-star de fuir la France pour un paradis fiscal.

Ouf ! Merci Johnny !

Saturday, December 09, 2017

Citation du 10 décembre 2017

Une chose n'est pas nécessairement vraie parce qu'un homme meurt pour elle.
Oscar Wilde / Le portrait de Mr W. H.
Oscar Wilde VI
Remarquons qu’il y a deux sortes de suicides-manifestes :
- Celui des moines bouddhistes qui s’immolaient par le feu, montrant ainsi que leur vie était moins importante que la cause pour la quelle ils luttaient.


Nous étions au début des années 60 au Vietnam et les bouddhistes protestaient ainsi contre la présence des soldats américains.
Les moines bouddhistes en se faisant brûler montraient que leur vie, si importante fut-elle, l’était beaucoup moins que la cause qu’ils défendaient. Car en périssant, à la différence des kamikazes japonais, ils ne causaient aucun dégât à l’ennemi, si ce n’est le doute quant à la valeur de leur combat. Car le défi était le suivant : « Si votre cause est juste, alors faites comme nous » ; et comme on le sait aucun américain n’a jamais relevé le défi.
Au fond on peut dire que leur sacrifice servait à valider la valeur de leur cause, et nous qui estimons que rien ne vaut la vie, nous sommes obligés d’admettre que certaines  causes qui l’emportent sur elle - pour certains du moins.
- Et puis il y a eu celui des pilotes kamikazes japonais qui, durant les années 1944-1945, se livraient à  des attaques suicides dans le but de détruire la flotte ennemie. Ce terme est resté aujourd’hui pour désigner les terroristes djihadistes qui se font exploser au milieu des gens qu’ils espèrent détruire.
Nous sommes pris de stupeur quand, voyant ces hommes et ces femmes se faire sauter, on se dit qu’ils ont tranquillement appuyé sur le détonateur sachant de l’instant suivant ils ne seraient plus là, même pas pour constater les horribles dégâts produits par leur bombe. Pour eux il s’agit d’héroïsme comme le soldat qui tient une position sa sachant condamné à périr sous les balles ennemies, mais tentant par son sacrifice de ralentir la progression de leurs adversaires.
Toutefois, c’est une façon de banaliser le suicide des terroristes, car, sauf à faire de ce suicide un acte d’allégeance à la religion qui promet une éternelle fornication avec les « vierges d’Allah », ce ne serait plus n’est plus qu'un épisode dans un combat inégal.



Les Houris

Friday, December 08, 2017

Citation du 9 décembre 2017

Quand la musique pleure, c’est l’humanité, c’est la nature entière qui pleure avec elle. À vrai dire, elle n’introduit pas ces sentiments en nous ; elle nous introduit plutôt en eux, comme des passants qu’on pousserait dans une danse.
Bergson, Les deux sources, ch. I (Texte à lire en annexe)
Un philosophe, c’est quelqu’un qui, alors que tout le monde passe sans s’arrêter, va marquer une pose parce qu’il s’étonne et s’interroge (1). Ainsi des cérémonies en hommage à Johnny Hallyday : comment comprendre leur importance ? Pourquoi répéter – sans trop savoir ce que ça veut dire – « On a tous en nous quelque chose de Johnny » ? Allons nous nous extasier devant son extraordinaire longévité qui fédère trois générations ? Ou bien sur son sens de la vie en communauté avec ces 700 bikers qui vont l’escorter sur les Champs-Elysées ?
Mais de toute façon, tout cela ne serait pas concevable s’il n’y avait pas, d’abord la musique.




Car, Johnny Hallyday est musicien, chanteur plutôt que guitariste, certes, mais soudé à son groupe, ne faisant qu’un avec la musique et emmenant le public par la force de ses rythmes et de ses timbres. Pour comprendre l’intensité de l’émotion qui entoure la disparition de Johnny Hallyday il faut sans doute déplacer le point de vue, délaisser ces sentiments et ces émotions qui entourent sa mort et se tourner vers ce qu’il a suscité de son vivant : l’émotion musicale.

Le texte proposé de Bergson relève la communion suscitée par la musique : même les curés et les capitaines le savent : pour souder une communauté de fidèles, comme pour mener la troupe au combat,  rien ne vaut la musique. Et comme ceux-là, les fans de Johnny Hallyday éprouvaient aussi la force de cette communion quand ils reprenaient en chœur les airs de leur idole.
Oui, c’est ça, mais pas seulement. Bergson ajoute que les sentiments exprimés par la musique ne sont pas simplement la somme des émotions des auditeurs. Ces sentiments sont plus grands que ceux éprouvés par les individus, car ce sont ceux de l’humanité : « Quand la musique pleure, c’est l’humanité, c’est la nature entière qui pleure avec elle ». La musique, en nous introduisant dans ces sentiments nous fait grandir par eux. Raison pour honorer ceux qui nous ont fait partager cela.
Certains hausseront les épaules : « Si les philosophes croient que Johnny Hallyday nous fait communier avec l’Humanité, alors c’est qu’ils en ont une piètre idée ! ». Mais, non. Voilà ce que notre époque a découvert : il y a de l’humanité aussi dans les émotions éprouvées durant les concert rocks.
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(1) Lire ici le texte de Bertrand Russell


Annexe. – « Il nous semble, pendant que nous écoutons, que nous ne pourrions pas vouloir autre chose que ce que la musique nous suggère, et que c’est bien ainsi que nous agirions naturellement, nécessairement, si nous ne nous reposions d’agir en écoutant. Que la musique exprime la joie, la tristesse, la pitié, la sympathie, nous sommes à chaque instant ce qu’elle exprime. Non seulement nous, mais beaucoup d’autres, mais tous les autres aussi. Quand la musique pleure, c’est l’humanité, c’est la nature entière qui pleure avec elle. À vrai dire, elle n’introduit pas ces sentiments en nous ; elle nous introduit plutôt en eux, comme des passants qu’on pousserait dans une danse. Ainsi procèdent les initiateurs en morale. La vie a pour eux des résonances de sentiment insoupçonnées, comme en pourrait donner une symphonie nouvelle ; ils nous font entrer avec eux dans cette musique, pour que nous la traduisions en mouvement. » Bergson, Les deux sources, ch. I

Thursday, December 07, 2017

Citation du 8 décembre 2017

Celui qui cherche une femme belle, bonne et intelligente, n'en cherche pas une mais trois.
Oscar Wilde
Semaine Oscar Wilde – V
J’en connais qui vont ricaner : Oscar Wilde… Mais oui, c’est bien celui que les anglais ont embastillé pour homosexualité ?  On ne s’étonnera pas de son jugement à propos des femmes !
Résumons son opinion sur les femmes :
            - Si une femme est belle alors elle n’est sûrement ni intelligente ni bonne.
            - Si elle est bonne, soyez sûr qu’elle n’est pas belle ni intelligente.
            - Quant à la femme intelligente, n’espérez pas qu’elle soit belle ni qu’elle soit bonne.
Tant qu’à faire dans la misogynie, autant ne pas faire les choses à moitié, n’est-ce pas ? Et ne venez pas dire que ce sont là des propos de pédéraste, et que seuls des dégénérés pensent comme eux. Car l’intérêt de revenir sur de pareilles monstruosités, c’est de nous inviter à les reconnaitre dans les mentalités actuelles !
….. Aïe ! Me tapez pas : réfléchissez d’abord.
Certes, nul ne dirait pareilles choses aujourd’hui – mais, quand même… On fonctionne toujours sur l’opposition entre la beauté et l’intelligence : une femme ravissante ne peut être qu’une ravissante idiote (son seul talent est de savoir mettre à profit le désir qu’elle inspire ; rappelez-vous de ceci). Quand à la femme qui a une forte capacité intellectuelle j’imagine les propos de comptoirs au cours des quels on dira que, lorsqu’une femme consacre son temps à accumuler les diplômes alors c’est qu’elle est une mal baisée. Certes, on ne reprendra plus la méchante ironie sur la femme qui est bonne ; toutefois, quand un homme dit d’une femme « celle-là, elle est bonne », comme on le sait c’est pour signifier qu’il « se la ferait » sans problème, et que, dès lors peu importe qu’elle soit intelligente ou même qu’elle soit belle.

En fait de telles femmes, qui cumulent toutes ces qualités existent, mais espérons qu’elles ne seront pas amoureuse d’un homme, car ce serait comme #donnerdelaconfitureaucochon.




Wednesday, December 06, 2017

Citation du 7 décembre 2017

S’il est au monde quelque chose de plus fâcheux que d’être quelqu’un dont on parle, c’est assurément d’être quelqu’un dont on ne parle pas.
Oscar Wilde / Le portrait de Dorian Gray
À l'origine, buzz est un mot anglais signifiant « bourdonnement » ou « brouhaha ». Au fil des générations, ce terme a pris différentes significations selon qu'il s'agit d'une mouche, au plus ancien, ou d'un phénomène de civilisation, au plus récent, « Bzzz » étant une onomatopée signifiant le vol d'un insecte, potentiellement nuisible, au battement d'aile évoquant le son « bzzz ».
Semaine Oscar Wilde IV
Cette citation de Wilde éclaire quelque chose qui dans, les médias et les réseaux sociaux, se développe à notre grand étonnement : il s’agit des propos haineux, « clivant » comme on dit pudiquement, où s’étale la bêtise crasse et la volonté de blesser. On se dit alors : « Mais qu’est-ce qu’il cherche celui-là ? Veut-il nous donner des verges pour qu’on le fouette ? Veut-il nous faire comprendre combien il est stupide et ignorant ? »
Oh, bien sûr, personne ne veut vraiment passer pour un crétin ; mais outrer son propos au point de le caricaturer soi-même, voilà qui n’est pas pour déplaire à certains de nos tribuns, qui espèrent  toujours récolter une prime au buzz. Car voilà le fond de l’histoire : il s’agit de faire parler de soi, d’occuper le devant de la scène médiatique, et tant pis si c’est pour être hué, c’est toujours mieux que d’être oublié.

C’est quand même un peu vite dit ! Car on conserve le souvenir indélébile du débat d’entre deux tours durant le quel se sont affrontés le candidat Macron et la candidate Marine Le Pen, et au cours du quel la brutalité et l’ignorance des dossiers de la candidate a fait échouer ses espérances de réussite. On se doutait bien qu’il s’agissait là d’une manœuvre calculée pour faire régresser le débat dans un affrontement sans contenu véritable et espérant créer un buzz qui lui serait favorable.


 Mais voilà : ce soir-là, le buzz s’est retourné contre celle qui l’avait recherché et déclenché. Car s’il est important de faire parler de soi, encore faut-il que ce soit à l’aide de propos sans contenu (1) et c’est là qu’est le fond de l’affaire : le buzz est un bruit de fond, sans contenu comme le bourdonnement de l’insecte dont il constitue (comme l’indique notre Citation-du-jour)  une onomatopée. C’est pourquoi, lorsqu’il est rempli de choses déplaisantes, c’est sans importance, car un buzz suivant le chassera. Seulement dans le cas que nous citons, il ne s’agissait vraiment pas d’un buzz : la preuve, c’est que la présidente de F.N. ne parvient pas à effacer le souvenir de sa contre-performance. C’est qu’elle n’a pas fait chatoyer des opinions : elle s’est vraiment mise à nu devant des millions de spectateurs : ignorante et incompétente, plus encore que passionnée.