Thursday, July 02, 2015

Citation du 3 juillet 2015

« Me faire passer pour quelqu'un de raciste, je trouve cela choquant... Ma meilleure amie est tchadienne, donc plus noire qu'une arabe. »
Prix de l’humour politique attribué à : Nadine Morano, ancien ministre

Que faire quand, l’été venant, la canicule ramollit notre cerveau – oui, que faire pour lui redonner vigueur ?
- Demander aux hommes politiques de nous stimuler par des réparties humoristiques, sachant que les meilleures seront celles qui paraitront involontaire. Car il est un peu facile quand on parle dans un micro d’avoir comme ça, déjà prête, la répartie bien cinglante qui fera sursauter l’auditeur. Ainsi de cette répartie de Patrick Mennucci (député PS) à propos de Jean-Noël  Guerini, Président du Conseil général des Bouches-du-Rhône, soupçonné d’être maffieux : « Il dit qu'il n'est ni de droite ni de gauche ; alors il est forcément du Milieu ». C’est trop « fabriqué » pour nous faire rire. Ce que nous voulons, c’est la naïveté, celle qu’on peut croire authentique, même si en réalité elle est fausse.
On devine pourquoi nous avons choisi, parmi de très nombreux exemples celui de Nadine Morano. Sa citation a ceci de particulier qu’elle a un sens que les esprits de bonne volonté trouveront sans mal, mais qui, selon sa littéralité est absurde. En plus, comme Nadine Morano traine avec elle l’image d’une fille du peuple mal éduquée et qui remplace la dialectique par la vulgarité, alors c’est sans hésiter qu’on penche pour la naïveté.
Car, c’est cela qui nous intéresse. Cet humour politique doit être involontaire, il doit être une maladresse heureuse, qui accroche un sens dérisoire à une phrase qui se voulait percutante, voire même grandiloquente. Et quand cette bourde porte une signification involontaire – une révélation : alors c’est le pied !

Comme cette tchadienne qui est plus noire qu’une arabe : dans la classement des races détestées par le raciste, le noir est une unité de grandeur. L’arabe est une fois  noir ; l’africain sub-saharien est deux fois – voire trois fois – noir…

Wednesday, July 01, 2015

Citation du 2 juillet 2015

La raison, c'est l'intelligence en exercice; l'imagination c'est l'intelligence en érection.
Victor Hugo
Figurez-vous que j’ai épluché l’article « Erection » du TLF, pour m’assurer du sens qu’il convenait de choisir pour comprendre cette citation de Victor Hugo. On dira peut-être qu’ici l’érection, en parlant de l’imagination, fait référence au sens premier : ce qui est érigé c'est un monument qui a été érigé, c’est à dire dressé. Sauf qu’il faudrait alors préciser : érection de …, ce qui ne correspond pas à la construction de la phrase. – Eh bien rien à faire ! on n’échappe pas au sens courant : /Erection – Physiol. Action par laquelle certains tissus ou organes augmentent de volume, se dressent et deviennent durs par l'afflux de sang dans leurs vaisseaux./ (TLF).

Sacré Victor ! ça c’est envoyé ! Et quand on sait quelle vitalité il affichait dès qu’un jupon passait près de lui, on se dit que pour l’imagination aussi ça devait bouillonner.
Seulement voilà : nous autre, les mecs, nous avons tendance à considérer que l’érection c’est notre domaine privé et que les dames n’y ont pas accès – et donc l’imagination ne serait pas leur domaine ? Stupide !

L’érection dont nous parle Victor Hugo est bien sûr une métaphore. Métaphore de quoi ?
- L’érection est cette force contenue dans les limites de l’organe et qui menace de le faire éclater : l’homme qui bande se demande si ça ne va pas exploser : juste avant de lâcher la bonde et de laisser jaillir les flots bouillonnants de la virilité, l’érection est l’expérience de cette puissance.
Pourquoi pas ?
Sauf que l’on ne sait pas trop si cette métaphore est éclairante pour l’imagination féminine. Car ou bien les femmes ont une expérience voisine de l’érection masculine, et alors on n’en entend jamais parler – sauf éventuellement dans cette situation ou l’imagination déborde. Ou alors leur imagination est différente et il convient de trouver une autre métaphore.
Choisissez votre réponse. Pour moi, j’aime bien la première : penser que les femmes ont une expérience identique à la bandaison masculine mais que – bof ! – elles n’en parlent pas sauf s’il faut trouver une comparaison éclairante.

Pas mal !

Tuesday, June 30, 2015

Citation du 1er juillet 2015

Il n'y a pas de problèmes; il n'y a que des solutions. L'esprit de l'homme invente ensuite le problème.
Gide
Le savant n'est pas l'homme qui fournit les vraies réponses; c'est celui qui pose les vraies questions.
Lévi-Strauss
Qu’est-ce qui vient en premier : le problème ou la solution ? Ne répondez pas trop vite, vous pourriez le regretter.
Selon Gide, nous rencontrons d’abord des solutions et puis nous remontons au problème qui en est la source. Bien sûr, si on demande : « Mais comment savoir que telle situation est une solution si on ne sait pas qu’elle découle un problème ? » la réponse devra faire intervenir une démarche scientifique particulière (cf. ici). Mais il semble que Gide ne pense pas spécialement à une telle méthode : il paraît songer au fait que seuls des esprits torturés par une pathologie psychologique (à moins que ce ne soit par la philosophie !) peuvent s’ingénier à trouver des difficultés là où tout va bien.

Lévi-Strauss nous aide à remettre les choses à leur place : une réponse n’a d’intérêt que si nous savons quel domaine elle éclaire. La recherche scientifique est faite d’une telle investigation : ainsi Torricelli qui, avant de répondre à la question des fontainiers de Florence : « pourquoi la pompe ne permet-elle pas de faire monter l’eau du puits quand il plus profond que 10m ? », doit d’abord poser le vrai problème : « quelle est la force qui s’exerce sur la surface de l’eau pour empêcher le vide de la pompe de la faire remonter ? » Comme on le voit, la bonne question est celle qui non seulement peut être résolue, mais aussi qui nous permet de comprendre quelle est la portée de cette réponse.


Revenons à Gide maintenant. Il y a deux sortes de problèmes : ceux qui enrichissent mon intelligence et ceux qui l’obscurcissent. Bien sûr, si je m’inquiète en voyant des nuages et que du coup je me dis : « Tient ! On dirait qu’il va y avoir de l’orage… », je transforme les nuages en signes qui réfèrent à une pluie abondante – mais du coup je peux quand même anticiper et prendre mon parapluie. Mais si, quand je me ramasse la pluie sur la figure, je me demande : «  Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? » alors là j’ai la seconde catégorie de question. 

Monday, June 29, 2015

Citation du 30 juin 2015

Évidemment, réclamer la liberté d'expression n'est pas réclamer une liberté absolue. Il faudra toujours, ou du moins il y aura toujours, tant qu'existeront des sociétés organisées, une certaine forme de censure. Mais la liberté, comme disait Rosa Luxemburg, c'est la liberté pour celui qui pense différemment. Voltaire exprimait le même principe avec sa fameuse formule : Je déteste ce que vous dites ; je défendrai jusqu'à la mort votre droit de le dire. (1)
George Orwell – La Ferme des animaux (Préface inédite)

Quoi ! Encore la liberté d’expression ? Liberté de blasphémer, de critiquer, d’injurier peut-être ! Encore deux minutes et on va nous demander si nous aussi, « nous sommes Charlie » ! Marre !
- Marre, peut-être. Mais quand même : pourquoi quelqu’un comme Orwell (et comme beaucoup d’autres) n’affronte-t-il pas l’objection : si on ne nous permet pas de tout dire, alors à quoi sert le droit de dire autre chose ? Et puis, c’est quoi donc cette « certaine forme de censure » ? Bref :
            1 – La liberté admet-elle une limite ?
            2 – Si oui, comment la situer ?
            3 – Avec quelle conséquence ?
Vous reconnaissez peut-être ici le point où les débats sur le Blasphème capotent.
1 – La liberté civile admet une limite, celle qui assure à chacun de pouvoir jouir de la même liberté que les autres citoyens. Il est clair que si ma liberté consiste à tester le fil de mon couteau en coupant l’oreille de mon voisin, alors non : je n’aurai pas cette liberté, puisqu’elle nuit à l’intégrité physique d’autrui. Alors blasphémer le Prophète (d’un musulman), n’est-ce pas comme lui couper l’oreille (au musulman) ?
Réponse : peut-être, si la loi le dit. Car ça dépend d’elle : celle de la République française dit que non, ce n’est décidément pas la même chose.
2 – Car c’est le peuple qui établit la loi qui limite la liberté civile. On comprend que le propre des religions soit de fixer cette limite autrement – selon leurs propres dogmes. Par exemple, si vous voulez interdire le blasphème, il faudra demander aux prêtres et à leurs Livres Saints de dire en quoi il consiste. Si, entre la loi de la République et celle de Dieu il y a un « conflit des limites », il faut le trancher en établissant soit une hiérarchie des systèmes de référence (ex. : dans un Etat religieux, à la différence de ce qui se fait dans un Etat laïque, ce sont les lois saintes qui sont au-dessus des lois civiles). Soit en délimitant les zones ou les lieux où ces lois sont reconnues. Par exemple, dans un espace public (comme la rue) qui ne connait que la loi civile, je peux librement blasphémer – par contre dans un Eglise, ce ne le sera pas.
Il me semble que le débat est clos.
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 (1) Cette citation de Voltaire est jugée apocryphe, mais puisqu’elle fait partie de la citation d’Orwell, on s’en contentera.

Sunday, June 28, 2015

Citation du 29 juin 2015

Messieurs, il se coupe trop de têtes par an en France. Puisque vous êtes en train de faire des économies, faites-en là-dessus. Puisque vous êtes en verve de suppressions, supprimez le bourreau. Avec la solde de vos quatre-vingts bourreaux, vous payerez six cents maîtres d’école. Songez au gros du peuple. Des écoles pour les enfants, des ateliers pour les hommes. Savez-vous que la France est un des pays de l’Europe où il y a le moins de natifs qui sachent lire ! Quoi ! La Suisse sait lire, la Belgique sait lire, le Danemark sait lire, la Grèce sait lire, l’Irlande sait lire, et la France ne sait pas lire ? C’est une honte. 
Victor Hugo – Claude Gueux (1834)
Actualité de Victor Hugo :
            - En 1834 déjà, il souligne que les Français sont les moins aptes à la lecture de tous les enfants européens. Nous en sommes encore là en 2015
            - Les députés français étaient déjà (1834) entrain de faire économies sur le budget de l’Etat, en particulier dans l’éducation.
            - On réglait déjà des problèmes de budget : combien un bourreau vaut-il de maitres d’école ?
(Solution : si 80 bourreaux = 600 maitre d’école ; alors : 1 bourreau = 7,5 maitres d’école
Autant dire qu’il est certainement plus difficile de faire le bourreau que de faire le maitre l’école, et que c’est pour cela qu’il faut le payer plus cher.)

Voilà : quels progrès avons-nous fait en 180 ans ?
            - En lecture ? Oui, nous avons créé l’école publique et obligatoire. Et alors ? Nos enfants savent-ils lire ? Hélas ! Nous sommes obligés de le dire : Victor Hugo était bien naïf : il croyait qu’il suffisait d’apprendre pour savoir.
            - Les économies sur le budget de l’Etat ?  Beaucoup pensent que le budget de l’Education nationale est trop élevé eu égard aux résultats obtenus. Nous payons très cher des professeurs grognons qui ne veulent enseigner qu’aux meilleurs élèves – c’est à dire ceux qui apprendraient aussi bien sans eux.
            - Nous n’avons plus de bourreaux – la belle affaire ! Les maîtres d’école nous coûtent à présent si cher, et leurs résultats pour prévenir la délinquance sont si piètres, qu’on ne croit plus comme Hugo que le progrès de l’instruction publique résoudrait la question de la criminalité. Il nous faut donc toujours recruter des bourreaux (1) ? Oui, mais ce n’est pas si facile : par exemple on manque de main d’œuvre en Arabie saoudite.
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(1) De fait, on se contente de gardiens de prison ; mais à la longue, ça coute plus cher…