Sunday, June 25, 2017

Citation du 26 juin 2017

… je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties
Pascal Pensées (Les deux infinis) – Voir citation complète en annexe
Voilà un texte très souvent lu et commenté de Pascal  – et en même temps le sujet le plus controversé à l’origine de la science moderne. Car il s’agit de savoir si la connaissance des phénomènes naturels est possible, sachant que jamais nous ne parviendrons à connaître le tout de l’univers. Ici Pascal pose le problème dans les termes même du mécanisme cher à Descartes : puisque tout dans l’univers résulte de mouvements opérés par contact, alors il faudrait savoir ce qui se passe à l’autre extrémité du monde pour comprendre ce qui se passe sous nos yeux. Moyennant quoi, à l’aide de la métaphore des deux infinis, Pascal affirme que pour l’homme la science absolue est impossible et que seule la foi nous donnera la vérité. – On sait que Descartes pensait exactement l’inverse, raison pour la quelle Pascal le jugeait « intitule et incertain ».
On laissera de côté la question de l’universalité du savoir, encore que depuis la science ait toujours cherché comme un graal l’équation ultime récapitulant en elle seule tout le savoir accessible sur la nature entière. Mais réfléchissons un peu à l’idée qui se dégage du conflit Descartes/Pascal quant à l’idée de monde. Chez Descartes, pas de secret, pas de mystère. Tout se passe par « figure et mouvement », un peu comme l’atomisme d’Epicure.
Par contre, Pascal frissonnait le soir à sa fenêtre en regardant l’insondable immensité du ciel :
Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie. Si un caillou qui tombe obéit aux mêmes lois qu’un corpuscule qui en percute un autre dans le grand collisionneur du CERN, alors pas de mystère. Mais si ces lois ne sont pas les mêmes, si elles sont irrémédiablement différentes, alors la Nature est scindée en deux : celle qui suit les lois relativistes et celle qui obéit aux principes quantiques. Elles ne parlent pas le même langage, mais contrairement à ce que pouvait penser Pascal, leurs langages sont également incompréhensible pour ceux qui, comme nous n’entendent que le bruit du caillou qui tombe
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Annexe – « Donc, toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties »

Saturday, June 24, 2017

Citation du 25 juin 2017

The poor, the fool, the false, love can  / Admit, but not the busied man.  / He, which hath business, and makes love, doth do  / Such wrong, as when a married man doth woo.
John Donne
(Le pauvre, le faible d'esprit, la fripouille, l'amour peut  / Les admettre, mais pas l'homme -à-ses-affaires,  / Celui qui fait des affaires et fait l'amour, fait les deux  / mal, comme l'homme marié qui court la prétentaine.
Version française par Gilles de Seze

Commentaire John Donne III
(Finalement je ne donnerai pas un 3ème commentaire de « l’homme n’est pas une île », attiré que je suis par cet autre poème de Donne. J’espère qu’on ne m’en tiendra pas rigueur.)

Le riche peut-il aimer ? Je veux dire : aimer d’amour comme Roméo aime Juliette – tout en étant malgré tout un homme-à-ses-affaires ?
Les amateurs de revues people se soucient de la chose: il n’est à ce propos que de voir les commentaires sur le couple Arnaud Lagardère / Jade Forest, présenté comme un couple idéal où l’on voit un top-modèle formant un couple-d’amour avec un milliardaire. On a ironisé là dessus et puis le temps passant, la famille se développant, on a bien dû se dire qu’un milliardaire est un monsieur comme un autre, qui peut tomber amoureux comme n’importe qui, et fonder un foyer (1).
Seulement, John Donne insiste : cet homme ne peut être en même temps et du même mouvement et amoureux et faire son business. L’un polluant l’autre, chacun perdra sa force et sa nature.
L’idée est en effet qu’il s’agit de contamination.
- Je ne sais si c’était là l’idée véritable de Donne : reste qu’elle me paraît significative. Imaginez un milliardaire qui au moment d’engranger ses milliards, serait pris par la tendresse et l’émotion où l’amour le confit.


Vu ici
Impensable n’est-ce pas ? Maintenant, imaginez la position symétrique : au creux des bras de la bien-aimée, le galant redevient homme d’affaire et négocie avec elle le petit câlin bien chaud et bien intime.
Quel gâchis !
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(1) Quand Jade a été maman, elle n’a pas allaité au sein son bébé. On lui a demandé pourquoi ?
« Gala : Pourquoi ne pas l’avoir allaitée?
J. F. : J’ai longuement hésité, mais Arnaud voulait participer. On a opté pour le biberon. Du coup, on peut lui donner tous les deux. »

Friday, June 23, 2017

Citation du 24 juin 2017

if a clod be washed away by the sea, Europe  / is the less, as well as if a promontory were, as  / well as any manner of thy friends or of thine  / own were ; (…)

Traduction : Si la mer emporte une motte de terre, l’Europe en est amoindrie, comme si les flots avaient emporté un promontoire, le manoir de tes amis ou le tien

John Donne (1624) – Méditation XVII (1)
Commentaire II
Je prendrai trois vues successives sur ce court poème, dont chacun connaît la fin grâce au livre d’Hemingway, mais qui porte bien d’autres éléments auxquels nous réagissons spécialement. Voici donc la seconde :
John Donne est-il toujours lu en Grande-Bretagne ? On peut en douter au vu des actualités qui agitent la chronique. Après la crise des migrants (cf. Post d’hier), dont les Anglais persistent à refuser de croire qu’étant Erythréens, Syriens ou Pakistanais, ils sont néanmoins des hommes comme tous les autres – voici le Brexit.
- Ne croyez pas, dit John Donne, que l’Europe sans la Grande-Bretagne ce soit toujours la même Europe (rappelons que nous sommes en 1624). Si petit que soit ce territoire, il a autant d’importance que le manoir ou la propriété la plus importante qu’on puisse concevoir – et quand bien même il ne serait qu’une motte de terre désagrégée par la mer, sa perte serait sans remède. Les dimensions importent peu, il n’y a pas de petites pertes, elles s’équivalent toutes, solidaires qu’elles sont du même tout.
Brexit : On admettra facilement que cet avertissement vaille pour les anglais bien qu’il semble adressé aux européens : la réversibilité est la règle, puisqu’eux et nous sommes à égalité. De plus, il n’y a pas de jeu gagnant/perdant et encore moins gagnant/gagnant : il n’y a que du perdant/perdant. Oui, amis british, vos poètes vous en avertissent : si vous commencez à couper les ponts avec le continent, vous allez vers l’oubli de votre nature réelle, et à considérer que votre île soit incommensurable au monde qui l’entoure, vous allez vous persuader  que la perte de celui-ci est une petite chose, comparée à ce que vous êtes.
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(1) Poème à lire ici – Traduction :

« Aucun homme n’est une île, un tout, complet en soi ; tout homme est un fragment du continent, une partie de l’ensemble ; si la mer emporte une motte de terre, l’Europe en est amoindrie, comme si les flots avaient emporté un promontoire, le manoir de tes amis ou le tien ; la mort de tout homme me diminue, parce que j’appartiens au genre humain ; aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : c’est pour toi qu’il sonne. » John Donne

Thursday, June 22, 2017

Citation du 23 juin 2017

No man is an island entire of itself; every man  is a piece of the continent, a part of the main;
John Donne (1624) – Méditation XVII (lire ici)
(Traduction : « Aucun homme n’est une île, un tout, complet en soi ; tout homme est un fragment du continent, une partie de l’ensemble ; si la mer emporte une motte de terre, l’Europe en est amoindrie, comme si les flots avaient emporté un promontoire, le manoir de tes amis ou le tien ; la mort de tout homme me diminue, parce que j’appartiens au genre humain ; aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : c’est pour toi qu’il sonne. »)

Commentaire I
(Je prendrai trois vues successives sur ce court poème, dont chacun connaît la fin grâce au livre d’Hemingway, mais qui porte bien d’autres éléments auxquels nous réagirons spécialement aujourd’hui et les jours suivants.)
- « L’homme est un animal politique » disait Aristote, suivant en cela le principe grecque selon le quel la Cité n’est pas seulement un milieu de vie, elle est aussi le terreau dans le quel nous sommes enracinés et qui nous produit tels que nous sommes. N’oublions pas le mythe des autochtones dans lequel Platon décrit les premiers athéniens surgissant du sol de la future acropole comme des plantes qui poussent – raison pour la quelle Socrate pressé par ses amis de fuir Athènes avant d’y être mis à mort répondait qu’il ne pourrait vivre ailleurs.

- L’homme est donc enraciné, mais pas n’importe où : dans un continent et non, comme il apparaît parfois, dans une île.
La métaphore de l’île est intéressante à évoquer : au fond l’idée est qu’une île n’est pas véritablement séparée du continent : elle fait partie du continent – simplement un effondrement l’en a isolé en remplissant une grande vallée par de mer – un peu comme la Manche séparant l’Angleterre de la France : après tout l’Angleterre elle n’a pas toujours été une île et peut-être reviendra-t-il un jour (lors d’une nouvelle glaciation) où elle ne le sera plus !

Le poème de John Donne déploie cette métaphore : tout homme est lié aux autres de façon souterraine peut-être – mais néanmoins essentielle. Mais, qu’est-ce qui nous relie ainsi aux autres ? Est-ce une communauté de besoins, chacun apportant aux autres une petite partie de ce qui leur est nécessaire et recevant d’eux tout le reste. Mais on peut aussi se dire que nous sommes liés par la langue (sic), ou par la tradition, ou par la musique ou par…notre condition humaine : même le plus misérable des hommes, celui dont la peau n’a pas la même couleur que la mienne, qui ne parle pas la même langue – celui qui ne prie pas comme les miens le font – oui, même celui-là, qui n’est pas de la même souche est quand même est aussi issu du même terreau.

Wednesday, June 21, 2017

Citation du 22 juin 2017

Chaque civilisation a les ordures qu’elle mérite.
Georges Duhamel – Querelles de famille
Les ordures déboulèrent de la boîte métallique et churent en trombe dans la poubelle, coquilles d'œufs, trognons, papiers graisseux, épluchures.
Queneau – Loin Rueil
Alors pour parler comme Georges Duhamel : quels déchets méritons-nous aujourd’hui, en 2017 ? De vulgaires déchets ménagers comme le dit Queneau ? Si ce n’était que cela, nous n’y penserions même pas ! Alors, quoi d’autre ?
Facile, dirons certains : les cadavres de Smartphone, les emballages cartons, les bouteilles plastique… Certes. Et alors ? D’ici quelques années on y trouvera en plus les restes des achats du moment, et nous n’aurons rien de bien notable à observer.
Non, ce qui distingue notre époque, ce ne sont pas exactement nos ordures, mais bien les poubelles dans les quelles nous les précipitons.
Relisons Queneau : « Les ordures déboulèrent de la boîte métallique et churent en trombe dans la poubelle » : notez la vitesse et le mélange : les ordures sont toutes mélangées et elles passent dans la poubelle à une telle vitesse qu’il serait impossible de les trier.
- Voilà donc une première différence : nous considérons aujourd’hui comme méritoire de trier nos ordures sur place, là où elles sont produites par notre consommation. Tout français dispose de quatre poubelles dans sa cuisine : une pour les relief du repas, une pour les déchets recyclables, une pour les bouteilles de verre et enfin une pour les compostables, où « trognons de chou et les épluchures », pour parler comme Queneau finiront leur existence.
Poubelles multiples donc : voilà non pas ce qui nous déshonore, mais ce qui nous honore.
Maintenant revenons sur la vitesse de production des déchets entraperçue chez Queneau : toutefois il ne s’agit pas du geste qui nous débarrasse du déchet, mais bien de la production de ces déchets. Tout va plus vite de nos jours, y compris la production des détritus : entre l’achat d’un produit et le moment où nous le mettons à la poubelle, le temps écoulé est toujours plus court. Il s’agit bien sûr de l’emballage, qui est prédécoupé pour que le geste de le jeter soit facilité (un grand merci aux ingénieurs en emballage) ; mais on pense aussi aux éléments de fonctionnement de la voiture, de l’ordinateur, de la télé, qui deviennent obsolètes en moins de temps qu’il n’en faut pour écrire ce mot compliqué. Et encore, je ne parle pas de « l’obsolescence programmée » qui est désormais condamnée par la loi.

L’idéal prôné par les écologistes est que nos déchets se recyclent naturellement sans aucune intervention technique, un peu comme dans une forêt lorsque les feuilles mortes deviennent humus sans qu’on intervienne, la nature seule étant à l’œuvre.

Mais on le voit : ces feuilles mortes qui sont de bienfaisants nutriments dans la forêt, seraient inopportunes au milieu de notre pelouse. C’est sans doute dans ce sens qu’il convient d’entendre la phrase de Duhamel : il ne s’agit pas simplement des déchets qui évoluent avec les procédés de fabrication et de commercialisation, mais on devrait penser plutôt tous ces produits que nous rejetons simplement parce qu’ils sont devenus inadmissibles dans notre cycle normal de notre vie. 
Un peu comme les SDF ?