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Monday, September 19, 2011

Citation du 20 septembre 2011

Le plus grand mystère n'est pas que nous soyons jetés au hasard entre la profusion de la matière et celle des astres ; c'est que, dans cette prison, nous tirions de nous-mêmes des images assez puissantes pour nier notre néant.

André Malraux

On connait assez la question de Pascal : « Qu’est-ce qu’un homme dans l’infini ? » (1) pour reconnaitre que Malraux fait appel au même sentiment d’étrangeté et de déréliction que chacun de nous peut éprouver devant l’immensité d’un ciel étoilé, comme devant l’image des mondes microscopiques. On appelle ça « angoisse métaphysique »…

Mais il semble qu’à la différence de Pascal, Malraux ne nous invite pas à aller nous réfugier dans le giron d’un Dieu protecteur, ni à nous affronter en héros solitaire à ces mondes qui nous écrasent ; et encore moins à pleurer amèrement sur la condition humaine.

Plutôt que le désespoir, la fuite ou l’affrontement, Malraux nous invite à un dépassement : nier notre néant, c’est être nous aussi des créateurs d’infini : c’est à l’artiste et à sa puissance créatrice qu’il pense, et aussi au voyage vers cet infini que nous faisons en présence de son œuvre.

Seulement ces créateurs d’infini ne produisent que des images, c’est-à-dire des représentations – des « choses » qui requièrent la pensée pour exister. Par là j’entends non pas la pensée qui produit, mais la pensée qui reçoit. La symphonie n’existe que pour l’oreille qui l’écoute ; dans l’obscurité du musée, la Joconde n’est plus qu’un morceau de bois avec des taches de peinture dessus.

L’infini que crée l’artiste est un infini virtuel, il attend pour s’actualiser la pensée du spectateur. On ne va pas de l’infini tout seul.

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(1) A lire ici

Thursday, September 15, 2011

Citation du 16 septembre 2011

L'infini n'est autre que le va-et-vient entre ce qui s'offre et ce qui se cherche.

François Cheng - Extrait du numéro spécial Libération - A quoi pensez-vous ?

L’infini est un peu comme le néant : on peut à la rigueur le définir (négativement bien sûr), mais on ne peut pas le penser. Tout juste peut-on donner le procédé, l’opération mentale par laquelle on pourra s’en approcher.

--> Ainsi, l’infini se définit simplement : c’est ce qui n’a pas de fin.

Et on ne peut en avoir une représentation approchée qu’en pensant – par exemple – à la suite des nombres entiers naturels, telle que tout nombre n, si grand soit-il, peut avoir pour successeur n+1 ; de telle sorte qu’on peut dire que l’idée d’infini exclut absolument celle d’un nombre infini – ou si l’on veut que l’infini est une idée, mais que l’infini actuel n’existe pas – du moins tant que l’homme ne sera pas Dieu.

On dira pourtant que si l’infini n’était qu’abstraction on ne s’en préoccuperait pas : à quoi bon dans la vie penser aux innombrables nombres n+1 ? Il faut donc, pour que nous nous souciions de l’infini, que nous en ayons une certaine expérience, quelque chose par quoi il nous apparaisse ou du moins s’impose d’une certaine façon à nous.

C’est là que nous rencontrons François Cheng : l’infini, dit-il, c’est le va-et-vient entre ce qui s'offre et ce qui se cherche. C’est donc dans le perpétuel dépassement de la pensée, de la création, du savoir, que l’infini nous apparait. Ce qui « s’offre » appelle « la recherche ». Ce que trouve la recherche nous offre une nouvelle frontière à franchir.

L’infini est dans cette expérience de l’inépuisable, dans l’appel de la nouveauté, dans l’idée que toute frontière borde un autre territoire.

Certains ont cherché l’infini dans le dépassement de soi dans le domaine physique (l’athlète), dans le domaine charnel (Bataille), dans le domaine du savoir (Faust). Mais sans doute les artistes sont ceux qui ont le mieux incarné cet élan, qui se reprend et repart toujours, et encore au moment même où il est foudroyé par la mort.

L’exemple qui me vient à l’esprit est celui de Beethoven, composant peu avant sa mort la 32ème sonate pour clavier, et nous offrant dans les variations du dernier mouvement un aperçu de ce qui sera pour nous deux siècles plus tard le swing – ou si l’on veut quelque chose qui s’approche du ragtime.

Sunday, October 03, 2010

Citation du 4 octobre 2010

Il se produisit dans le monde une abondance illimitée de tout ce dont l'homme a besoin. Mais l'homme a besoin de tout, sauf de l'abondance illimitée.

Karel Capek – La fabrique d'Absolu (1922)

La citation de Karel Capek (1) vient à point pour nous venger de tous ces messages publicitaires qui nous saturent les oreilles de leurs clameurs avec pour seul objectif de nous faire dégainer notre C.B.

Ainsi de l’illimité. Alors que pour les grecs, l’illimité (apeiron) est le pire des mots, celui qui fait trembler l’homme à la recherche d’ordre et de mesure, aujourd’hui il n’est pas une publicité pour les téléphones qui ne le fasse apparaître.

Alors certes, Karel Capek pose (en 1922) un postulat qui aujourd’hui ne passerait plus : Il se produisit dans le monde une abondance illimitée de tout ce dont l'homme a besoin – c’est à ce postulat qu’on oppose aujourd’hui les méfaits de la production industrielle et de leur consommation effrénée. Et aussi bien sûr l’épuisement inéluctable des ressources planétaires.

Mais qu’importe ? Ce que nous dit Karel Capek a une autre dimension : l'homme a besoin de tout, sauf de l'abondance illimitée. Autrement dit, même si cette abondance n’était ni un mythe ni un danger pour l’environnement, nous devrions la rejeter comme nocive pour nous.

Voyons ça de plus près.

Certes, l’illimitation nous fait rêver : elle est le domaine de tous les possibles, celui de la liberté totale – ce sans quoi l’idée même de liberté paraît contradictoire. Mais que l’homme soit dans un monde sans limites (à supposer qua ça ait un sens), et donc sans repères, et le voilà malheureux ou malade.

C’est qu’y a deux sortes d’illimité : l’illimité de l’abondance (comme dans la citation d’aujourd’hui), et l’illimité de la pénurie : absence de limites (donc l’apeiron des grecs).

Exemple :

- Abondance de nourriture, comme dans ces restaurants chinois qui vous proposent un buffet à volonté : mangez tant que vous voudrez, vous ne paierez pas plus cher. Ou bien vous vous rendez malade, ou bien vous vous en tenez à ce qu’un estomac peut contenir et qui n’est pas illimité.

Autrement dit, de toute façon vous payez pour une limite en croyant que vous payez pour de l’illimité. Escroquerie.

- Absence de limites : comme l’homme imaginé par Sartre, qui doit s’inventer lui-même, c'est-à-dire choisir librement et les valeurs qui vont l’orienter et les actions qu’elles vont commander. Et ça, tout seul, en toute liberté et donc en toute responsabilité.

Qu’advient-il ? Le retour des idoles (du showbiz et aussi – hélas ! – de la politique) et des prêcheurs répondra à ma place.

Autrement, dit, on vous offre l’illimité et vous ne pouvez vivre que dans des bornes étroites. Illusion.

Kant le disait déjà : « La colombe légère qui, dans son libre vol, fend l'air dont elle sent la résistance, pourrait s'imaginer qu'elle volerait bien mieux encore dans le vide. » Critique de la raison pure (Introduction – Cité ici)

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(1) Auteur Tchèque de première importance ; également connu pour avoir contribué à la diffusion du mot « robot ».

Wednesday, March 24, 2010

Citation du 25 mars 2010

Je voudrais, moi aussi, tout comprendre et tout sentir. Mais, pauvre escargot que je suis, l'horizon infini, que je ne touche pas, blesse mes cornes

Jules Renard – Journal, 1898, p. 485

Disproportion 2

Après l’homme qui se prenait pour un ver de terre (amoureux d’une étoile), voilà Jules Renard qui se prend pour un escargot …

Bizarre manie, n’est-ce pas ? Sauf que cet escargot là, il est un peu spécial : il tend ses cornes vers l’horizon infini. C’est curieux. Mais ce n’est pas tout : lorsqu’il se tend ainsi, cet infini qu’il ne touche pas, blesse ses cornes.

Un petit cours d’anatomie de l’escargot s’impose : l’escargot a l’estomac dans les pieds (1) ; il a un pénis et un vagin dans le cou. Et – surtout – il a des yeux au bout des cornes.

--> Notre auteur se sent donc blessé par la vue de ce qu’il en peut pas toucher.

Soyons sérieux, s’il vous plait. La puissance des images vient souvent du contraste qu’elles illustrent et que la réalité n’exhibe pas facilement.

L’image que nous proposons aujourd’hui est à double détente :

- d’une part, la disproportion de l’homme face à l’infini – thème pascalien, déjà illustré par le ver de terre de Victor Hugo.

- Et d’autre part voici que cet infini, bien qu’inaccessible, blesse nos yeux (= les cornes de l’escargot, promptes à se rétracter à la moindre souffrance).

Je suppose qu’on peut traduire cette citation de Jules Renard en décalant un peu son propos : l’« horizon infini » n’est pas à l’horizontal mais à la verticale. C’est l’horizon non pas terrestre mais céleste L’infini du ciel, je le vois et en même temps je ne le vois pas. Les cornes de l’escargot, si elles se replient de souffrance, c’est qu’elles ne peuvent toucher le ciel, trop loin, trop profond. Car, alors que j’imagine la distance du soleil par rapport à moi (2), le ciel limpide s’affiche comme une profondeur sans distance : je sais que je ne le toucherai pas en tendant la main ; et je sais aussi qu’en moi existe le désir de me l’approprier ne fut-ce que par l’imagination. Le rêve de vol participe de cela.

Mais hélas je ne suis qu’un pauvre escargot…


(1) Ça se discute me direz-vous ? Bon… Mais alors, dites-moi pourquoi on l’appelle un « gastéropode ».

(2) Quoique de façon erronée comme le montre Spinoza (cf. ici)

Tuesday, March 23, 2010

Citation du 24 mars 2010

Madame, sous vos pieds, dans l'ombre, un homme est là / Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ; / Qui souffre, ver de terre amoureux d'une étoile ; / Qui pour vous donnera son âme, s'il le faut ; / Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut.

Victor Hugo – Ruy Blas (vers 797 – Acte II, scène 2)

Disproportion 1

Le ver de terre amoureux d’une étoile… En dehors de la hardiesse de l’image (qui résulte de son caractère prosaïque dans une époque qui chérissait la préciosité du langage), on reste saisi de sa puissance évocatrice.

Car il ne s’agit pas seulement de la disproportion de taille, un peu comme on le faisait à l’époque de Pascal qui raisonnait sur l’infiniment petit en imaginant ce que les microscopiques cirons pouvaient voir. Il s’agit aussi de la disproportion dans l’ordre de la perfection, et c’est là que la mise en rapport de la terre, lourde et obscure, où gît le misérable ver et le ciel éthéré où scintille l’étoile prend tout son sens.

D’où vient donc la puissance de cette image, sinon de la disproportion ?

On pense généralement que de l’infini on ne peut rien dire : qui pourrait sans blasphème prétendre décrire l’immensité de Dieu ?

Par contre on se sent d’avantage capable de parler de la petitesse de l’homme en face de l’infini. Au lieu de décrire la sublime beauté de la Reine d’Espagne adorée de Ruy Blas, il suffit de dire ce qu’il est, mesuré à cette splendeur.

Si l’absolu nous échappe, alors tâchons de nous rabattre sur le rapport. Faute de décrire l’infini établissons la comparaison entre l’infiniment grand et l’infiniment petit. Que le brillant Ruy Blas puisse devenir un simple ver de terre nous montre la grandeur de la sérénissime altesse.

Autrement dit – et c’est à cela que nous invite cette comparaison : au lieu de nous épuiser à parler stérilement de cet infini que nous n’imaginons même pas, montrons cet infini de grandeur par son effet sur notre propre dignité. L’humilité est la leçon que nous donne la grandeur … des autres.

Qu’on se rappelle aussi que c’était là l’essentiel que Kierkegaard assignait au stade théologique de l’existence. Apprendre à rire de soi devant Dieu, voilà ce qui importe.

Tuesday, October 03, 2006

Citation du 4 octobre 2006

Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie.

Pascal - Pensées

Il y a plus d’un silence. Nous en avons déjà évoqués quelques uns (cf. citation du 10 juin). Nous pouvons donc nous concentrer aujourd’hui sur la pensée de Pascal.

De quoi parle-t-il ? De l’univers infini.

1 - Pourquoi cet infini est il silencieux ? Parce qu’il exclut toute signification attribuée l’intention de Dieu par rapport à l’homme (cf. citation du 27 septembre) : si l’univers avait la terre pour centre comme on le croyait depuis Ptolémée, il serait aussi un univers clos. Tout ce qui existerait serait alors en relation avec l’homme et à son service (divine Providence). L’univers aurait donc un sens parce qu’il aurait une fonction. A l’inverse, un univers infini (c’est, dit Pascal « une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part ») n’a plus de signification, du moins il ne concerne plus l’homme : il ne nous dit plus rien de ce que nous sommes, plus rien de nos besoins. Le soleil n’est plus un flambeau tournant autour du globe pour l’illuminer de toute part. Bref s’il n’y a plus de sens-pour-l’homme, il n’y a plus de sens du tout.

2 - Comment cet univers est-il devenu infini ? En raison des découvertes de Copernic et de Galilée on a dû se rendre à évidence que la terre n’est pas le centre de l’univers, et que celui-ci n’a donc plus de centre (même si Copernic attribue cette place au soleil).

3 - Pourquoi a-t-il peur ? Alain ironisait là dessus : il disait si que Pascal frissonnait en contemplant le ciel étoilé, c’est simplement parce qu’il prenait froid à sa fenêtre… On peut tout de même penser, que Pascal est effrayé par le néant dont il perçoit l’image dans ce qui n’est même plus un cosmos (1). Il ne nous est jamais donné de contempler le néant ; le néant n’est rien…sauf le ciel étoilé !

Où donc Dieu est-il passé ?

(1) Cosmos en grec signifie ordre (=ordonné)