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Wednesday, April 09, 2014

Citation du 10 avril 2014


Ne nous soumets pas à la tentation
Pater noster
Fondation de l’Abbaye de Fontevraud : « [Robert d’Arbrissel] décida puisqu'il importait que les femmes habitassent avec les hommes, de rechercher un lieu où ils pussent vivre sans scandale et de trouver un désert, s'il en rencontrait. Or, il y avait un lieu, inculte et aride, planté de buissons épineux, appelé Fontevraud depuis les temps anciens... »
Baudri de Bourgueil, évêque de Dol, Vie du bienheureux Robert d'Arbrissel

Nous sommes en l’an 1100. Robert d’Arbrissel fonde avec ses disciples une abbaye mixte, rompant ainsi avec les règles du monachisme ordinaire. Il y couche lui-même parmi les femmes, ce qui scandalise, mais qui est pour lui une règle qui doit être absolument observée. C’est que Robert d’Arbrissel est un ermite qui pratique le syneisaktisme :
« Le syneisaktisme est une forme d'ascèse consistant en la cohabitation chaste avec une personne de sexe différent. Elle constitue ainsi un instrument de mortification dans le but de surmonter ses tentations charnelles. Il est décrit pour la première fois dans la littérature chrétienne chez les Pères du désert et se retrouve dans le monachisme celtique. Robert d'Arbrissel est sans doute l'une des personnalités chrétiennes les plus célèbres ayant pratiqué ce type d'ascèse. »
Pas besoin de faire un dessin. La mortification qui consiste à renoncer à la sexualité est d’autant plus méritante qu’elle est pratiquée au contact de la tentation. Ne nous soumets pas à la tentation dit la prière chrétienne (1). Mais alors quel mérite a-t-on à réussir là où l’on n’a rien à surmonter. Le moine au milieu des autres hommes en oublie jusqu’au désir sexuel (2)
o-o-o
Bref : on aura compris que le syneisaktisme est une manière d’éprouver notre courage face à nos addictions. Car n’est-ce pas, il n’y a plus de tentations aujourd’hui : il n’y a que des addictions. Et du coup, l’exercice spirituel des ermites devient quelque chose que chacun peut pratiquer très couramment pour se prouver à lui-même son courage et son endurance.
- Par exemple, vous qui décidez de passer au moins un jour par mois sans bidouiller votre smartphone : ce jour-là, allez passer la pose de midi dans l’Apple store du coin.
Je sais : c’est très cruel. Mais votre Salut est à ce prix.
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(1) C’est la prière que Jésus lui-même enseigne à ses disciples. La nouvelle traduction du Pater noster dit : « Ne nous laisse pas entrer en tentation » - Suit une intéressante réflexion sur la responsabilité de Dieu le Père. Voir ici
(2)  Sauf cas de perversion dont je veux considérer qu’ils sont l’exception.

Monday, July 12, 2010

Citation du 13 juillet 2010

Le moyen qu'ils choisissent pour échapper au réel : terrorisme, amour, érotisme, drogue, aventures

Mauriac – Journal 2, 1937

Le vice appelé Surréalisme est l'emploi déréglé et passionnel du stupéfiant image.

Louis Aragon – Le Paysan de Paris

La drogue a trois effets :

- D’abord elle produit une jouissance.

- Ensuite elle détourne du réel.

- Enfin elle crée une dépendance (ce qu’on nomme de nos jours addiction).

Retenons de la citation de Mauriac deux idées :

- La première, c’est que la drogue a pour fonction principale de nous détourner du réel. C’est bien ce que nous pensons aujourd’hui encore, quand nous disons que sa consommation est l’indice d’une désespérance.

- La seconde, c’est que la drogue n’est qu’un moyen parmi d’autres d’obtenir ce résultat, et que de ce point de vue la drogue ressemble au terrorisme, à l’amour, à l’érotisme, aux aventures.

Sur le premier point, voilà ce qui devrait nous faire réfléchir : si, dans la drogue on ne condamne que l’addiction, on fait bon marché de ses autres effets : plaisir et irréalisme.

--> Que le plaisir soit un puissant moteur de notre vie, ça va de soi. Mais, qu’on le trouve trop facilement et trop puissamment, et voilà le moteur qui tombe en panne. Seulement, ce n’est pas le cas uniquement avec la drogue : qu’on se rappelle des délices de Capoue (1).

--> Quant à l’irréalisme, on se doute bien qu’une fois qu’on y est entré on ait du mal à en sortir. Je me rappelle des jeux de rôles dont la passion avait saisi la jeunesse il y a 10 ou 15 ans. « Catastrophe ! disait-on alors : ces jeunes croient d’avantage à la réalité des sorciers et des murs de feu, ils ne savent même plus que les études et le travail les attendent. » « Certains (disait-on encore) vont jusqu’à déprimer, voire même se suicider quand leur personnage est tué ».

Seulement – et ce sera le second point – on oublie (tout comme Mauriac) de citer l’art et la création artistique comme moyen d’échapper à la réalité en engendrant un autre monde, un mode fait de poésie, de musique, de couleurs et de formes. Toutes ces créations sont autant de refuges (et autant de jouissances) pour ceux dont l’âme ne peut se contenter du réel, et qui ne se contentent pas non plus des paradis artificiels.

Et c’est cela que nous rappelle Aragon.

Qu’il évoque à ce propos le stupéfiant image ne signifie d’ailleurs pas que certains – dont Baudelaire – n'aient pas hésité à cumuler les hallucinations de la drogue avec les transports poétiques.


(1) À lire par ceux qui auraient oublié leur culture classique.

Tuesday, April 28, 2009

Citation du 29 avril 2009

En général, si vous voulez créer quelque habitude, pratiquez ; si vous voulez ne plus l'avoir, cessez de pratiquer et habituez-vous plutôt à une autre pratique qui remplace la première. […] Il est impossible que les actes correspondants ne fassent pas naître des habitudes et des dispositions, si elles n'existaient pas auparavant ou, sinon, ne les augmentent et ne les renforcent.

Épictète – Entretiens

Ce que vous faites par habitude vous le devenez peu à peu : marathonien si vous courez régulièrement, lubrique si vous succombez au commerce charnel trop souvent.

Pour Epictète, non seulement la plasticité humaine existe, mais encore elle est sous la dépendance de notre volonté. Pour une fois qu’on ne peut reprocher aux stoïciens leur passivité, on ne va pas se priver d’en profiter.

Supposez que vous ayez l’intention de perdre de l’embonpoint. Vous avez un régime fait de carottes râpées et steak de soja. Mais vous fantasmez sur des pots de rillettes et des gâteaux au chocolat ? Dites-vous que ça ne durera pas et que bientôt vous rêverez de potage aux fanes de radis.

Et l’addiction, me direz-vous ? Epictète, il est bien gentil, mais il faut croire que de son temps, l’addiction, ça n’existait pas. Car aujourd’hui oui, ça existe. Et la volonté elle peut faire ses valises : elle ne sert à rien dans ce cas.

J’ai eu en commentaire d’un ancien post sur l’arrêt du tabac un monsieur qui est je crois coach en arrêt de fumer (qu’il me pardonne l’approximation éventuelle de cette formule). Il dit : pour arrêter de fumer, il ne faut pas faire appel à la volonté, mais stimuler un désir opposé. Arrêter de fumer doit faire plaisir (1). Dont acte.

Après tout ce n’est pas si opposé au stoïcisme. Déjà parce que c’est à peu près ce qu’on trouve dans le Traité des passions, et que Descartes n’est pas si loin du stoïcisme. Et puis de toute façon, en disant qu’on ne lutte contre une habitude qu’avec une contr’habitude, on ne sort pas du déterminisme de notre nature : on se contente d’en exploiter les contradictions.

Mais alors, voilà que notre croqueur de chocolat proteste : il n’y a rien en lui qui puisse s’opposer au délice du chocolat ?

Mais, mon ami, dites-vous que ce n’est qu’une habitude, et que comme toutes les habitudes, il ne dépendait que de vous de ne pas la contracter.

Fallait pas commencer.


(1) Ancien fumeur moi-même, j’atteste que je me suis arrêté de fumer au printemps, pour retrouver mon odorat affecté par le tabac et profiter du suave parfum des fleurs. Il est vrai que j’avais aussi le plaisir narcissique de me dire que j’avais été plus fort que la dépendance, ce qui est un peu contradictoire…