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Friday, March 24, 2017

Citation du 25 mars 2017

Que toute loi soit claire, uniforme et précise : l'interpréter, c'est presque toujours la corrompre.
Voltaire – Dictionnaire philosophique
La loi est toujours quelque chose de général et (…) il y a des cas d’espèce pour lesquels il n’est pas possible de poser un énoncé général qui s’y applique avec rectitude.
Aristote – Ethique à Nicomaque, V, 14
Nous voici dans la difficulté maintes fois signalée de distinguer entre l’esprit et la lettre de la loi. Si la formulation littérale de la loi doit être adaptée pour pouvoir s’appliquer à la situation concrète, il n’en est pas moins vrai que c’est en conformité à l’esprit de la loi qu’il convient de le faire, comme le signale Aristote. D’où la présence des juges dont le métier et l’engagement est d’opérer cette adaptation sans trahir la volonté du Législateur.
Mais dans l’idéal la rédaction de la loi devrait être suffisante pour dispenser de recourir aux jurisprudences, ou du moins de justifier celles qu’on serait contraint utiliser. Derrière tout cela se profile le fantasme d’un justice sans juges, comme par exemple celle du talion, puisqu’alors comme le disait Montesquieu, la peine découle nécessairement de la faute : « C’est le triomphe de la liberté, lorsque les lois criminelles tirent chaque peine de la nature particulière du crime. Tout l’arbitraire cesse ; la peine ne descend point du caprice du législateur, mais de la nature de la chose ; et ce n’est point l’homme qui fait violence à l’homme. » (Montesquieu – De l’esprit des lois, livre 12, chapitre 4)
L’idéal ne serait-il pas de remplacer le juge par un ordinateur correctement programmé pour évier toute subjectivité, donc tout risque d’arbitraire dans la sanction ? Après tout si l’on tient justement compte de la remarque d’Aristote, une gigantesque base de données, couplée avec une intelligence artificielle lui permettant d’évoluer, pourrait combler les lacunes de la loi en donnant à chaque cas la jurisprudence adaptée.

Et puis, si vous changer de culture, pas de problème : il suffit d’avoir le programme correct. En Arabie saoudite, vous appuyez sur la touche « Charia » et vous savez instantanément le nombre de coups de fouet à infliger.

Tuesday, May 10, 2016

Citation du 11 mai 2016

La vigilance et la présence du maître engraisse le cheval et la terre.
Pierre Charron – Le traité de la sagesse (1601)
Est en effet esclave par nature celui qui est destiné à être à un autre (et c'est pourquoi il est à un autre) et qui n'a la raison en partage que dans la mesure où il la perçoit chez les autres mais ne la possède pas lui-même.
Aristote – Les politiques I, ch. 5

Prenons cet aphorisme de Charron pour ce qu’il est probablement : un éloge du pouvoir du seigneur qui est censé par sa seule présence et par son sage gouvernement enrichir et le pays et ceux qui l’habitent – sachant que ces derniers sont en même temps ceux qui font le travail, tout comme le cheval est celui qui laboure (la présence du maître engraisse le cheval)
Depuis Aristote, le même principe est à l’œuvre : le maitre est bénéfique à l’esclave supposé ne pouvant survivre à sa propre imperfection. (1)
- Allez : on relit son argumentation :
« - D'une part les animaux domestiques sont d'une nature meilleure que les animaux sauvages, d'autre part, le meilleur pour tous est d'être gouvernés par l'homme car ils y trouvent leur sauvegarde. » : l’animal est incapable de se gouverner sans maitre. 
- Lisons la suite : 
« - De même, le rapport entre mâle et femelle est par nature un rapport entre plus fort et plus faible, c'est-à-dire entre commandant et commandé. »: les femmes sont dans la même situation que les animaux par rapport à aux hommes...
- Développons : 
« - Il en est nécessairement de même chez tous les hommes. Ceux qui sont aussi éloignés des hommes libres que le corps l'est de l'âme, ou la bête de l'homme (et sont ainsi faits ceux dont l'activité consiste à se servir de leur corps, et dont c'est le meilleur parti qu'on puisse tirer), ceux-là sont par nature des esclaves; et pour eux, être commandés par un maître est une bonne chose, si ce que nous avons dit plus haut est vrai. Est en effet esclave par nature celui qui est destiné à être à un autre (et c'est pourquoi il est à un autre) et qui n'a la raison en partage que dans la mesure où il la perçoit chez les autres mais ne la possède pas lui-même. » (Aristote – Les politiques, L. I, ch. V) : si l’esclave est le corps, le maitre est son âme...
On pourrait hausse les épaules : " Tout ça, c’est une rhétorique juste destinée à justifier l’existence de l’esclavage en disant qu’il est heureux pour eux d’être en servitude parce que, sans leur maitre, ils ne sauraient vivre libres." Bien sûr, on aura remarqué que le même raisonnement est développé à propos des femmes, et que, aujourd’hui encore, certains n’hésitent pas à redire à leur propos ce que disait Aristote il y a 24 siècles. Oui, là encore on hausse les épaules, en pensant que ce sont là des attardés de l’histoire, qu’ils sont montés dans le wagon de queue et qu’ils n’ont pas vu que le train était parti sans eux…
Sauf que, ce qu’on justifie ici, c’est en réalité le droit du plus fort, puisqu’on assimile la force à l’excellence ; s’incliner devant elle est un devoir, quand bien même l’issue d’un affrontement demeurerait douteuse. Contre quoi il faut dire que l’existence d’un droit du moins fort est le critère de la justice.
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(1) Notez quand même cette concession d’Aristote : « il (= l’esclave) la perçoit (= la raison) chez les autres (= les maitres) mais ne la possède pas lui-même. » 

Tuesday, April 05, 2016

Citation du 6 avril 2016

L'homme vertueux a le devoir de s'aimer lui-même.
Aristote
Voilà quelque chose que notre culture chrétienne nous a rendu inintelligible : l’amour de soi prôné comme une vertu. Car ici la vertu ne réside pas dans l’oubli de soi-même au profit du souci de l’Autre ; elle résulte du souci de soi (comme dit Michel Foucault), condition préalable à l’estime de soi.
L’homme chrétien sait qu’il est devenu détestable depuis le péché originel ; si appelle l’amour ce ne peut être que celui de Dieu, mais avant d’y parvenir il a beaucoup à faire pour redevenir vraiment aimable et cela passe par beaucoup de charité, c’est à dire d’amour du prochain. Mais la pensée grecque – celle d’Aristote en particulier – est bien différente. Il s’agit de faire ce qui rehausse notre valeur et notre puissance – notre vertu comme on dit à l’époque. Et pour cela l’amour de soi est nécessaire non seulement pour nous rendre soucieux de notre perfection, mais encore pour nous concentrer sur ce qui a vraiment de l’importance. Si l’autre n’est pas absent de cette recherche, du moins n’est-il pas prioritaire dans cette quête et d’ailleurs il intervient plus comme moyen que comme fin ; qu’on ne se laisse pas tromper par l’affirmation aristotélicienne « l’homme est un animal politique » car il ne s’agit pas de rencontrer nos concitoyens mais d’être façonné par la culture de notre Cité.
Alors bien sûr nous avons le détestable exemple d’égocentrisme de Narcisse. Toutes fois ce mythe symbolise non pas l’égoïsme et son stérile objet, mais il incarne l’exemple de l’amour impossible. Car pour aimer il faut posséder, et pour posséder il faut étreindre. Or voilà : Narcisse ne peut s’étreindre lui-même : comment aurions-nous pour devoir ce que personne ne pourrait faire ?
Mais cet exemple peut-il nous éclairer ? Le propre de Narcisse, c’est qu’il reste dans le registre de l’amour-Eros, cet amour qui est captation et consommation. Or, si l’amour de soi a une dimension morale, c’est qu’il est amour-agapè, amour qui relève de la contemplation et de la bienveillance. Or nous l’avons dit, la vertu est ce qui nous donne plus de force, plus de valeur, plus de bonheur ; il s’agit d’une technique de vie, qui impose effort, tension, connaissance, et si nous avons le devoir de nous améliorer, nous avons aussi celui de nous aimer, car la valeur rend aimable. Pourquoi irais-je l’aimer chez les autres et la détester chez moi ?

Le problème selon Aristote, c’est de se connaître soi-même suffisamment pour reconnaître sa vertu quand elle est présente et de faire qu’elle advienne si elle ne l’est pas. C’est pour cela que les amis nous sont nécessaires : pour nous montrer par la ressemblance qu’ils ont avec nous, ce que nous sommes réellement.

Tuesday, October 20, 2015

Citation du 21 octobre 2015

Le commencement est beaucoup plus que la moitié du but.
Aristote – Éthique à Nicomaque (1)
Faut-il donc s’appeler Aristote pour avoir le droit de prononcer sans ridicule une telle lapalissade ?
Quand même, lisons cette citation avec attention: plus de la moitié du but est atteint, ce qui veut dire que pour en arriver là il faut déjà être entré dans le processus en question.
- Observons que le commencement n’est pas seulement un fait dans une succession d’actes, comme le premier coup de pédale dans une course cycliste : pour commencer, il faut déjà s’être décidé, il faut déjà avoir dans sa tête vaincu les obstacles psychologiques à l’entreprise. Autrement dit il peut y avoir plusieurs commencements successifs, celui qu’on voit et qui est signalé ici étant second par rapport à d’autres opérations mentales invisibles.
- Bref on ne commence qu’après avoir commencé… Ce qui veut dire que le premier commencement est inconscient, peut-être parce qu’il n’est pas repérable, ou qu’il est simplement la mise en place des moyens qui serviront à commencer, sans qu’on sache exactement de quoi il s’agit.
Si on peut commencer après avoir commencé, alors on peut être entré dans le processus sans savoir qu’il existe, et le découvrir après coup, par exemple en réalisant vers quoi on s’achemine : le doigt est dans l’engrenage longtemps avant qu’on s’en soit aperçu. On peut s’en désoler et faire marche arrière si c’est possible ; on peut aussi l’assumer et faire de cet accord le commencement qui vient après beaucoup d’autres…
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(1) Cette citation fait l’objet d’un petit cours de philo (vidéo ici).

Monday, September 28, 2015

Citation du 29 septembre 2015

Celui qui, affligé d'une faim et d'une soif très vives, mais également intenses, se trouve à égale distance des aliments et des boissons : lui aussi demeurera nécessairement immobile !
Aristote – De Caelo (295b32), (trad. P. Moraux).
On aura reconnu dans ce texte l’origine de la fable de l’âne de Buridan : « L‘âne de Buridan est une fable philosophique célèbre, attribuée au philosophe scolastique Buridan et mettant en scène un âne qui se laisse mourir de faim, faute d’avoir pu choisir entre un plat d’avoine et un seau d’eau. » (Art. Wiki).
Ce dilemme de la liberté a fait beaucoup réfléchir, mais il semble bien qu’on n’ait en réalité seulement que deux solutions positives possibles :
            - l’une qui affirme qu’il y a un dynamisme propre à l’action, et que l’âne ira sans aucune réflexion vers l’un des deux objectifs, sans se soucier de l’autre (d’ailleurs en toute rigueur il devrait mourir de toute façon, de soif s’il va vers le picotin, de faim s’il va vers le seau d’eau).
            - l’autre qui met en avant la liberté d’indifférence : « La liberté d'indifférence désigne la capacité du sujet humain à faire ou ne pas faire une action, indifféremment, ou encore à choisir n'importe laquelle de plusieurs possibilités qui se présentent à lui, en toute indifférence, signalant par là qu'il est doué d'un libre arbitre et non pas déterminé dans les choix qu'il fait. » (Art. Wiki).
Bref : l’âne dispose d’une faculté qui lui donne le pouvoir de s’autodéterminer indépendamment de tout motif extérieur (puisque ces motifs se neutralisent réciproquement)
… ou pas : Spinoza estime qu’on ne peut jamais s’autodéterminer qu’il y a toujours une force qui nous incline à aller d’un côté ou de l’autre.

Et vous, cher lecteur, qu’en pensez-vous ? Si on vous proposait le choix entre un jour entier avec la possession d’une Ferrari GTO ou bien une nuit dans le lit de Kim Kardashian, sauriez-vous surmonter ce dilemme ?