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Thursday, October 26, 2017

Citation du 27 octobre 2017

La folie ce n'est pas quand on parle aux murs ; c'est quand les murs vous répondent.
Anonyme
Les idées fortes sont souvent celles qui se disent simplement. Ainsi de celle-ci qui caractérise la folie non par le délire mais par l’hallucination. Notons au passage que nous aurions beaucoup de mal à rendre pathologique le fait de « parler aux murs » ; car, n’est-ce pas, ça doit nous arriver bien des fois sans même qu’on le sache : le cas du professeur devant sa classe, ou du conférencier dans une salle bondée de personnes  d’âge mûr à 14 heures sont trop connus pour être commentés. Mais, au moment où ces murs nous répondent autre chose que ce qu’on aurait imaginé – c’est là qu’on prend conscience qu’il y a déphasage par rapport au réel. Toutefois, comme le souligne notre Citation-du-Jour c’est cette prise de conscience qui prouve qu’on n’est pas fou, entendez que notre discernement n’est pas altéré.
o-o-o
L’idée que les murs pourraient bien un jour nous répondre reste troublante. Qu’auraient-ils à dire ?
- Chers camarades, soyez Insoumis !
- Insoumis, soumis…
- Ecoutez ma parole, et suivez mon index vengeur qui pointe l’ennemi de classe
- Ennemis de classe, de casse…
- Nos ennemis, ce sont les riches. Allons-y : il y a encore des châteaux à brûler
- Brûler, hurler…
- Marchons contre le capitalisme qui exploite notre travail.
- Travail qui vaille…



Bon – il n’y a pas de quoi appeler l’ambulance des fous. Après tout, ce que je viens décrire, je l’ai tout simplement imaginé à partir du modèle de laudi coelum des Vêpres de Monteverdi

Tuesday, September 12, 2017

Citation du 13 septembre 2017

J'avais le vent dans le dos
Fabienne Kabou, mère infanticide
- qui a expliqué ainsi pourquoi elle s’est rendue sur la plage de Berck pour y abandonner à la marée montante sa fillette de 15 mois, retrouvée morte noyée par des pécheurs le lendemain.

Les détails du geste de Fabienne Kabou tordent l’âme de douleur : à l’instant d’abandonner son enfant aux flots montants, dans le geste de tendresse le plus maternel qu’on puisse concevoir elle a  allaitée sa fillette – et puis elle l'a livrée aux flots de la mer.
Comment expliquer l’inexplicable ? Par quel argument justifier qu’une mère soit devenue infanticide, sans raison – mais par quelle raison pourrait-on justifier un tel crime ?
A la question : « Pourquoi avez-vous noyé votre enfant sur la plage de Berck », donner comme réponse : « C’est parce que j’avais le vent dans le dos » est bien du niveau de ce drame ; elle n’a rien décidé du tout elle a été poussée et elle ne peut rendre raison de ce qu’elle a fait, soumise qu’elle était à des forces extérieures.
À présent, Fabienne Kabou a un peu relevé le niveau de son explication : elle aurait agi poussée par un démon qui l’aurait contrainte à faire ce qu’elle a fait ; mais c’est quand même dans le dénuement de la raison, par la vacuité de l’esprit qui s’est absenté qu’elle trouve les raisons absurdes de son geste.
Car ce qui est absurde, c’est ce qui défie la morale la plus élémentaire, celle dont le viol suscite  la révolte des consciences,


Fleurs blanches sur la plage de Berck où fut retrouvé le cadavre de la petite fille

Cet abandon d’une petite enfant sur une plage, où elle sera noyée par la marée montante est la négation des valeurs et leur anéantissement – et ne trouver comme explication que la poussée du vent, c’est mettre à l’égalité le poids des valeurs et le souffle du vent.

Mieux vaut encore convoquer la folie pour expliquer un tel geste : une folie qui ne nie rien du tout qui n’est qu’un simple vide – un trou sans fond ni bord.

Monday, August 28, 2017

Citation du 23 aout 2017

C'est parce qu'on est fêlés qu'on laisse passer la lumière
Message privé (Libé  du 19 août)

Il y a des formules qui, pour être anonymes, n’en sont pas moins intéressantes. Celle-ci, par exemple :
            - D’abord il y a le jeu sur le sens du mot fêlure, considérée non comme une fragilité d’ordre psychologique (c’est le fou qui est un peu fêlé) mais comme une faille laissant filtrer la lumière.
            - Avec cela, vient l’idée que ce qui constitue un rempart contre les agressions extérieures est en même temps une limite que les idées les plus lumineuses ne parviennent pas à franchir. Ainsi des dictatures qui isolent les écrivains et les chercheurs, censurent leurs publications, empêchant  les idées nouvelles de venir bouillonner à l’intérieur du pays.

 Du coup se trouve suggérée cette idée : la liberté est un grain de folie qui, au lieu de gâcher l’esprit le libère et l’ouvre à des inventions merveilleuses. Oui, la norme du pouvoir est ce qui emprisonne derrière les barrières présentées comme rationnelles. Car pour gouverner l’esprit des hommes, il ne suffit pas d’employer la force. Il faut encore dénaturer leur intelligence au point de leur faire admettre que les idées favorables au tyran sont les seules qui soient rationnelles et donc réelles. Voyez comment on a interné en hôpital psychiatrique les intellectuels en URSS. Voyez la place accordée dans les prisons du régime aux journalistes dans la Turquie d’Erdogan.

Occasion de rappeler que l’Eloge de la folie est une œuvre du 16ème siècle d’Erasme, humaniste en lutte contre le dogmatisme et le fanatisme.

Thursday, May 04, 2017

Citation du 5 mai 2017

Aucune guerre n’est jamais remportée. Elles ne sont même jamais combattues. Le champ de bataille ne fait que révéler à l’homme sa folie et son désespoir.
William Faulkner


Otto Dix – La folle de Sainte-Marie à Py – Gravure extraite du recueil Der Krieg (Voir ici)

Le champ de bataille ne fait que révéler à l’homme sa folie et son désespoir.
Voyez cette gravure d’Otto Dix : sur un champ de bataille (évoqué par les ruines de l’arrière-plan), une femme au regard halluciné, la bouche déformée par un rictus, presse son sein d’où coule son lait qui arrose un bébé posé à ses pieds. L’enfant est mort, un trou béant dans sa tête par où s’écoule son sang.
L’effet de  cette image est effroyable, sans doute parce qu’il est surdéterminé :
            1 – Il y a d’abord le rapprochement entre le sang et le lait. Le lait dont cette pauvre mère arrose son enfant paraît se transformer en sang qui forme une tache le long du petit corps inerte. C’est un fantasme fort bien connu : celui du sein qui donnerait du sang au lieu de donner du lait, et l’obsession de la morsure des seins sans doute en lien avec cela. Je n’irai pas plus loin faute de données analytiques : voyez votre « psy » habituel.
Mais il y a plus :
            2 – La folie est celle d’une mère qui ne comprend pas – qui refuse de comprendre – que son petit enfant est mort, qu’un éclat d’obus lui a arraché la vie. Mais cette « folie » est en même temps la révélation de la faillite de la raison, lorsqu’elle se trouve confrontée à l’impensable : la mort violente des petits d’hommes tués par la volonté farouche et explicite d’autres hommes. L’image en est insoutenable, qu’on se rappelle l’effet de celle du petit Aylan, noyé sur une plage de Turquie, ou de celui des enfants syriens morts asphyxiés au gaz sarin : Trump a balancé 50 missiles sur une base militaire syrienne rien que pour cela.

D’ailleurs les terroriste ne s’y trompent pas : lorsqu’ils veulent faire le plus d’horreur possible, c’est aux enfants qu’ils s’en prennent. Comme ces soldats (japonais durant la guerre à Nankin ?) qui pour terroriser les habitants d’un villages, montent l’étage des maisons et jettent par la fenêtre les petits enfants que leurs compagnons rattrapent du bout de la baïonnette. (Si vous vous en sentez le courage, allez voir l’image ici)

Sunday, August 16, 2015

Citation du 16 aout 2015

On construit des maisons de fous pour faire croire à ceux qui n'y sont pas enfermés qu'ils ont encore la raison.
Montaigne

Voilà un relativisme bien courant chez Montaigne : de même que les barbares sont ceux qui nous paraissent étrangers à nos coutumes, les fous sont simplement ceux qui  ne font pas le même usage que nous de la raison (ou de la déraison). De la même façon nous disons aujourd’hui que les psychiatres devraient être enfermés et leurs fous libérés : la société n’y perdrait rien.


Personnellement je n’aime pas trop ce genre de réflexion qui sollicite plutôt la paresse intellectuelle qu’un raisonnement dûment élaboré. Par contre, cette citation de Montaigne nous donne l’occasion de repenser la notion de frontière : la maison de fous se caractérise non par ce qui s’y passe, puisque finalement les gens qui sont dehors pourraient bien être admis à l’intérieur, mais par le fait qu’elle divise l’espace en deux partie : l’espace-dehors et l’espace-dedans. On dirait avec raison que cette image de l’asile de fous pourrait bien s’appliquer aussi aux prisons – ce qui ne nous surprendra pas, puis que les maisons d’aliénés du temps de Montaigne (et bien sûr longtemps après) étaient en fait des lieux de détention.
Tout cela repose aussi sur l’idée que nous nous définissons par le lieu que nous occupons dans la société et par la position hiérarchique que nous y occupons. Nous avons ainsi les hôtels minables pour les pauvres et les palaces pour les riches ; les vieilles guimbardes pour les Smicards et les grosses voitures rutilantes pour les banquiers. On se dit alors qu’il suffirait qu’on glisse d’une catégorie dans une autres – que par exemple on prenne nos vacances aux Maldives plutôt qu’au camping des Flots Bleus de la Tranche-sur-Mer (Vendée) et voilà que d’un coup on deviendrait différent, notre statut nous propulsant alors dans la stratosphère du gratin social. C’est ce que nous vend La Française des Jeux en nous faisant croire qu’on va, en gagnant à ses loteries, devenir d’un coup quelqu’un d’autre.
Et si c’était vrai ?

Sunday, June 06, 2010

Citation du 7 juin 2010








La religion a inventé des machines à commander le cerveau des gens et bêtes…

Le Plancher de Jeannot (exposé à Paris en face de l’Hôpital psychiatrique Ste-Anne)

Lisez l’histoire de Jeannot, et puis lisez son texte. Ce pauvre Jeannot est fou, il se laisse mourir de faim après avoir gravé ce texte dans son plancher. Sa sœur peut-être aussi folle que lui se laissera également mourir d’inanition quelques années plus tard. Ce morceau de bois est pris tantôt pour un témoignage des souffrances d’un schizophrène, tantôt pour une manifestation de l’art brut.

En disant cela, je trouve qu’on un peu vite catalogué ce texte, même si on lui fait l’honneur d’y voir une œuvre d’art.

Et si dans son délire, Jeannot énonçait une vérité ? Si la religion était bien un ensemble de machines destinées à commander le cerveau des gens ? Si le seul moment où Jeannot délire, c’est quand il croit que la religion commande aussi le cerveau des bêtes ?

C’est vrai que de la révolution française, qui a dénoncé ce genre de manipulation, ne l’a pas attribué à la religion, mais à la superstition. Mais comme en même temps on a supposé que la religion n’existait pas, que seule la superstition existait, c’est égal. Je sais aussi que le délire paranoïaque visant la religion et Dieu est fréquent ainsi qu’en témoigne l’œuvre d’Artaud.

Mais quand même l’homme ne se rétrécit-il pas en dressant la stature du Tout Puissant devant lui ? Et que dire du péché originel venu de l’interdit d’accéder au fruit de la science ?

….Et puis après, dira-t-on, que vous importe que la religion gouverne le cerveau des gens ? Si c’est pour leur bien – et pour leur salut – qu’est-ce qu’on pourrait trouver à y redire ?

D’accord : je dirai donc que cette domination est tolérable quand elle est voulue et non subie. Mais comment un cerveau dominé par la religion depuis son origine peut-il prétendre « vouloir » quelque chose ?

Sunday, March 07, 2010

Citation du 8 mars 2010

C'est bien la pire folie que de vouloir être sage dans un monde de fous.

Erasme – Eloge de la folie

Les frontières perdues – 3

Frontière qui passe entre le fou et l’homme normal.


On se rappelle qu’Erasme avait écrit l’Eloge de la folie (à lire ici) comme une critique de la rationalité de son époque. Le fou est celui qui a l’audace de nier les limites que les gens raisonnables prétendent lui opposer.

Mais il se peut que la folie soit prise au sérieux, comme ce qui contrevient aux règles de l’esprit, voire même à la nature humaine. Ainsi prétendait-on autre fois que la folie était une anomalie du cerveau qu’on pouvait opérer pour rendre au malade l’usage de sa raison (voir le tableau de Jérôme Bosch illustrant l’extraction de la pierre de folie).

On comprend alors qu’Erasme puisse opposer la déraison – au sens de ce qui n’est que déraisonnable – à la folie comme privation de l’usage de la raison. Entre la folie déraisonnable et la folie déraison il y aurait homonymie – c'est-à-dire un seul terme pour deux réalités différentes.

Vint un moment où le second sens s’est effacé au profit du premier. C’est alors que la différence entre l’homme normal et le fou est devenue une simple variation d’intensité, dans des processus psychologiques qui tous, pris isolément font partie de l’équipement des hommes normaux. Seul le déséquilibre dans leur combinaison permet de retrouver l’origine de la « folie ». (1)

Mais il faudra attendre les publications de Michel Foucault (Histoire de la folie) pour que soit décryptée la stratégie associée à la création du concept de folie, et de l’enfermement qui s’en est suivi. Là-dessus, lisez l’article de Jean Lacroix, ici.



(1) Voir ce Post sur le rapport entre le normal et la pathologique chez Canguilhem.

Wednesday, May 07, 2008

Citation du 8 mai 2008


Gouverner nuit gravement à la santé mentale.

Miss.Tic – Campagne électorale - Mai 2007

La presse s’est faite l’écho du 1er anniversaire de l’investiture de Nicolas Sarkozy, mais nulle part on n’a évoqué celui de la campagne présidentielle de Miss.Tic.

Or, voyez l’injustice : Miss.Tic a fait campagne alors qu’elle savait pertinemment quels désordres psychiques entraîne l’exercice du pouvoir. Inclinons-nous devant son abnégation, et réfléchissons sur son message : Gouverner nuit gravement à la santé mentale.

– 1ère observation : des esprits superficiels affirment que des dictateurs sanguinaires tels que Hitler étaient des fous. Oui, peut-être : mais alors disons qu’ils le sont devenus, et que l’homme élu par le peuple allemand était quand à lui normal – juste un peu exalté peut-être…

– 2ème observation : c’est une question. De quel ordre est cette pathologie mentale ? On évoque souvent la paranoïa, dont il faut rappeler que le délire de persécution n’est qu’une facette. Voyez ce qu’en dit Wikipédia (art. Paranoïa) :

a. la surestimation pathologique de soi-même ;
b. la méfiance extrême à l'égard des autres ;
c. la susceptibilité démesurée ;
d. la fausseté du jugement.

Si ça vous rappelle « quelqu’un » sachez que je vous laisse l’entière responsabilité de votre jugement. Et ce « quelqu’un », conformément à la thèse de Miss.Tic, vous devez l’admirer – ou à la rigueur le plaindre – pour avoir pris tous ces risques, alors qu’il était encore un tout jeune homme tout à fait comme vous et moi.

– 3ème observation : parents, surveillez vos enfants. Si, quand le voisin demande au petit dernier ce qu’il veut faire plus tard, celui-ci répond : « Moi, ze serai Président de la République », privez-le de télévision jusqu’à ce qu’il admette qu’être pompier c’est beaucoup mieux.

Remarque : certains enfants un peu pervers décident qu’ils deviendront maire de Neuilly. Ce n’est pas bon non plus.

Friday, September 07, 2007

Citation du 8 septembre 2007

Définition - Imputer une action à quelqu’un, c’est la lui attribuer comme à son véritable auteur, la mettre pour ainsi parler sur son compte et l’en rendre responsable.

Dictionnaire de Trévoux (cité par Paul Ricœur - Le juste p. 44)

Aujourd’hui, il semble que la vox populi ait trouvé un relais au plus haut niveau de l’Etat. En témoigne cette affirmation que la démence ne saurait être cause de l’extinction de l’action judiciaire : entre un doux dingue qui ne ferait pas de mal à une mouche et l’obsédé pathologique qui viole et qui tue, il faut faire la différence, et le crime doit être poursuivi en justice parce qu’il a eu lieu et non pas seulement lorsqu’il a été voulu, ou assumé.

Si on ne mélange pas cette revendication avec l’appel à la vengeance (1), le problème est alors un problème de droit, qui ne se réglera pas sans une élucidation philosophique. La question est de savoir si on peut imputer l’acte à celui qui vient de le commettre, sachant qu’imputer juridiquement parlant implique l’obligation de subir la punition et de réparer sa faute - le pénal et le civil.

Ce n’est pas pour rien que l’ouvrage de Ricœur cité en référence est fait de conférences prononcées devant des magistrats : c’est que la question de la responsabilité pénale est d’abord celle du sujet de l’action. Question strictement philosophique (même si la psychiatrie s’en empare aussi à juste titre). Je ne peux ici que renvoyer au texte de Ricœur. Mais ce que je voudrais dire c’est que dans le discours présidentiel sur la question, j’entends l’idée que ce qu’on doit sanctionner, c’est l’acte, et que la justice poursuivra celui qui l’a accompli, même quand il n'aurait pas été en état ni de savoir, ni de vouloir ce qu’il faisait. Alors, certes, les braves gens disent : « Ça n’est pas possible de ne pas savoir ce qu’on fait. Ou bien c’est une fausse excuse, ou bien c’est qu’on a fait exprès de se mettre dans cet état d’inconscience. On aurait dû pouvoir l’éviter. » Mais au fond, ce qu’on veut, c’est, coûte que coûte, que quelqu’un paie.

Ce n’est pas nouveau : c’est comme ça qu’au moyen age on a fait des procès à des animaux.

(1) On entends certains dire en effet « Tu as tué mon enfant, je te mets une balle dans la tête ». L’idée ici, c’est que la victime - ou ses proches - doivent avoir le droit de se faire justice eux-mêmes. Voir là-dessus mon Post du 14 juin 2006.

Saturday, June 02, 2007

Citation du 3 juin 2007

[...] s'il n'avait pas encore réalisé la moindre oeuvre d'importance et n'avait que gagné le droit d'apprendre à peindre, le jeune Adolf H. venait de franchir une étape essentielle sans laquelle il n'y a pas d'artiste: il se prenait définitivement pour le centre du monde.
E. Schmitt - La part de l'autre (citation proposée par Alexandre)
Selon E. Schmitt, la condition pour être artiste c’est d’être le centre du monde, c’est à dire être seul, être au-dessus des autres, gouverner le monde. C’est ainsi que l’art deviendrait la propédeutique de la tyrannie : Hitler et surtout Néron sont là pour le prouver.
Bigre, ça fait beaucoup de responsabilité pour un seul homme… Comment l’artiste y arrive-t-il ?
Réponse : en étant un génie.
Vérification :
- 1 - Le génie quel qu’il soit est toujours seul parce qu’il n’a personne avec qui communiquer à son niveau. Mais la solitude de l’artiste de génie est très particulière : son génie consiste justement à créer un monde nouveau qui ne connaît d’autres lois que les siennes. Comment ne serait-il pas seul dans ce monde qui est son monde ? Et comment n’en serait-il pas le seigneur, et comment tous ceux qui en dépendraient ne seraient-ils pas ses sujets ?
- 2 - Vous avez déjà vu des tableaux d’Hitler ? Ils sont d’une grande banalité, et pourtant on ne les voit pas, comme si on nous les cachait… Moi, j’ai trouvé ça :



(Tableau d’Adolf Hitler représentant Vienne)
mais c’est tout ou à peu près. (1) Qu’est-ce qui nous fait si peur ? Est-ce parce que tout ce qu’a fait Hitler est absolument mauvais, ou bien est-ce parce que le fait d’avoir été un artiste renforce ce caractère maudit de cet homme ? L’artiste maudit en quelque sorte ?
La première hypothèse est la plus vraisemblable, mais on voit bien que pour Schmitt c’est l’art qui est responsable de la monstruosité d’Hitler.
- 3 - Petite plongée dans l’histoire de la notion d’artiste. On a relevé que la notion d’artiste n’apparaît qu’avec la Renaissance (2). Auparavant, ceux qui nous nommons des « artistes » ne sont considérés que comme des artisans, des ouvriers appartenant à des guildes ou à des confréries. Pourquoi ? C’est qu’avant la Renaissance, Dieu seul peut être un créateur : les hommes ne peuvent qu’imiter la création, pas la produire, comme le bon ouvrier exécute les plans du maître. Or, nous l’avons vu, la notion d’artiste est solidaire de celle de création.
A la Renaissance, l’homme accède au rang de créature capable de créer. Avec la notion d’artiste, c’est celle de génie qui apparaît. Le génie c’est celui qui comme Dieu, crée un monde ; mais à la différence de Dieu, l’homme créateur sort de son cadre parce qu’il n’est qu’une créature. Le génie accède à la création grâce à une inspiration surnaturelle qui fait de lui un fou : c’est la divine folie de la mélancolie (voir ceci). Là est l’origine de la peur suscitée par l’artiste : pour accéder au pouvoir créateur, l’artiste a dû pactiser avec des forces qui peuvent être celles du mal : comme Faust, il a vendu son âme au Diable. Et c’est là que Hitler aurait découvert le passage vers la « part maudite » (3) de son être.
- 4 - Seulement voilà : Hitler était sûrement maudit ; mais il n’était pas un génie… de la peinture
(1) J’ai entendu dire que les tableaux peints par Hitler étaient conservé au Canada, et qu’il y avait polémique par savoir si on pouvait les exposer en public.
(2) Là dessus et sur ce qui suit, voir Panovsky - L’œuvre d’art et sa signification.
(3) L’expression est de Bataille, mais je ne la prends pas exclusivement dans ce contexte.