
Bon – il n’y a pas de quoi appeler l’ambulance des fous. Après tout, ce que je viens décrire, je l’ai tout simplement imaginé à partir du modèle de l’audi coelum des Vêpres de Monteverdi…
De Platon à San Antonio, toutes les citations que vous aimez, avec en prime le commentaire du philosophe.

La religion a inventé des machines à commander le cerveau des gens et bêtes…
Le Plancher de Jeannot (exposé à Paris en face de l’Hôpital psychiatrique Ste-Anne)
Lisez l’histoire de Jeannot, et puis lisez son texte. Ce pauvre Jeannot est fou, il se laisse mourir de faim après avoir gravé ce texte dans son plancher. Sa sœur peut-être aussi folle que lui se laissera également mourir d’inanition quelques années plus tard. Ce morceau de bois est pris tantôt pour un témoignage des souffrances d’un schizophrène, tantôt pour une manifestation de l’art brut.
En disant cela, je trouve qu’on un peu vite catalogué ce texte, même si on lui fait l’honneur d’y voir une œuvre d’art.
Et si dans son délire, Jeannot énonçait une vérité ? Si la religion était bien un ensemble de machines destinées à commander le cerveau des gens ? Si le seul moment où Jeannot délire, c’est quand il croit que la religion commande aussi le cerveau des bêtes ?
C’est vrai que de la révolution française, qui a dénoncé ce genre de manipulation, ne l’a pas attribué à la religion, mais à la superstition. Mais comme en même temps on a supposé que la religion n’existait pas, que seule la superstition existait, c’est égal. Je sais aussi que le délire paranoïaque visant la religion et Dieu est fréquent ainsi qu’en témoigne l’œuvre d’Artaud.
Mais quand même l’homme ne se rétrécit-il pas en dressant la stature du Tout Puissant devant lui ? Et que dire du péché originel venu de l’interdit d’accéder au fruit de la science ?
….Et puis après, dira-t-on, que vous importe que la religion gouverne le cerveau des gens ? Si c’est pour leur bien – et pour leur salut – qu’est-ce qu’on pourrait trouver à y redire ?
D’accord : je dirai donc que cette domination est tolérable quand elle est voulue et non subie. Mais comment un cerveau dominé par la religion depuis son origine peut-il prétendre « vouloir » quelque chose ?
C'est bien la pire folie que de vouloir être sage dans un monde de fous.
Erasme – Eloge de la folie
Les frontières perdues – 3
Frontière qui passe entre le fou et l’homme normal.
On se rappelle qu’Erasme avait écrit l’Eloge de la folie (à lire ici) comme une critique de la rationalité de son époque. Le fou est celui qui a l’audace de nier les limites que les gens raisonnables prétendent lui opposer.
Mais il se peut que la folie soit prise au sérieux, comme ce qui contrevient aux règles de l’esprit, voire même à la nature humaine. Ainsi prétendait-on autre fois que la folie était une anomalie du cerveau qu’on pouvait opérer pour rendre au malade l’usage de sa raison (voir le tableau de Jérôme Bosch illustrant l’extraction de la pierre de folie).
On comprend alors qu’Erasme puisse opposer la déraison – au sens de ce qui n’est que déraisonnable – à la folie comme privation de l’usage de la raison. Entre la folie déraisonnable et la folie déraison il y aurait homonymie – c'est-à-dire un seul terme pour deux réalités différentes.
Vint un moment où le second sens s’est effacé au profit du premier. C’est alors que la différence entre l’homme normal et le fou est devenue une simple variation d’intensité, dans des processus psychologiques qui tous, pris isolément font partie de l’équipement des hommes normaux. Seul le déséquilibre dans leur combinaison permet de retrouver l’origine de la « folie ». (1)
Mais il faudra attendre les publications de Michel Foucault (Histoire de la folie) pour que soit décryptée la stratégie associée à la création du concept de folie, et de l’enfermement qui s’en est suivi. Là-dessus, lisez l’article de Jean Lacroix, ici.
(1) Voir ce Post sur le rapport entre le normal et la pathologique chez Canguilhem.

Gouverner nuit gravement à la santé mentale.
Miss.Tic – Campagne électorale - Mai 2007
La presse s’est faite l’écho du 1er anniversaire de l’investiture de Nicolas Sarkozy, mais nulle part on n’a évoqué celui de la campagne présidentielle de Miss.Tic.
Or, voyez l’injustice : Miss.Tic a fait campagne alors qu’elle savait pertinemment quels désordres psychiques entraîne l’exercice du pouvoir. Inclinons-nous devant son abnégation, et réfléchissons sur son message : Gouverner nuit gravement à la santé mentale.
– 1ère observation : des esprits superficiels affirment que des dictateurs sanguinaires tels que Hitler étaient des fous. Oui, peut-être : mais alors disons qu’ils le sont devenus, et que l’homme élu par le peuple allemand était quand à lui normal – juste un peu exalté peut-être…
– 2ème observation : c’est une question. De quel ordre est cette pathologie mentale ? On évoque souvent la paranoïa, dont il faut rappeler que le délire de persécution n’est qu’une facette. Voyez ce qu’en dit Wikipédia (art. Paranoïa) :a. la surestimation pathologique de soi-même ;
b. la méfiance extrême à l'égard des autres ;
c. la susceptibilité démesurée ;
d. la fausseté du jugement.
Si ça vous rappelle « quelqu’un » sachez que je vous laisse l’entière responsabilité de votre jugement. Et ce « quelqu’un », conformément à la thèse de Miss.Tic, vous devez l’admirer – ou à la rigueur le plaindre – pour avoir pris tous ces risques, alors qu’il était encore un tout jeune homme tout à fait comme vous et moi.
– 3ème observation : parents, surveillez vos enfants. Si, quand le voisin demande au petit dernier ce qu’il veut faire plus tard, celui-ci répond : « Moi, ze serai Président de la République », privez-le de télévision jusqu’à ce qu’il admette qu’être pompier c’est beaucoup mieux.
Remarque : certains enfants un peu pervers décident qu’ils deviendront maire de Neuilly. Ce n’est pas bon non plus.
Définition - Imputer une action à quelqu’un, c’est la lui attribuer comme à son véritable auteur, la mettre pour ainsi parler sur son compte et l’en rendre responsable.
Dictionnaire de Trévoux (cité par Paul Ricœur - Le juste p. 44)
Aujourd’hui, il semble que la vox populi ait trouvé un relais au plus haut niveau de l’Etat. En témoigne cette affirmation que la démence ne saurait être cause de l’extinction de l’action judiciaire : entre un doux dingue qui ne ferait pas de mal à une mouche et l’obsédé pathologique qui viole et qui tue, il faut faire la différence, et le crime doit être poursuivi en justice parce qu’il a eu lieu et non pas seulement lorsqu’il a été voulu, ou assumé.
Si on ne mélange pas cette revendication avec l’appel à la vengeance (1), le problème est alors un problème de droit, qui ne se réglera pas sans une élucidation philosophique. La question est de savoir si on peut imputer l’acte à celui qui vient de le commettre, sachant qu’imputer juridiquement parlant implique l’obligation de subir la punition et de réparer sa faute - le pénal et le civil.
Ce n’est pas pour rien que l’ouvrage de Ricœur cité en référence est fait de conférences prononcées devant des magistrats : c’est que la question de la responsabilité pénale est d’abord celle du sujet de l’action. Question strictement philosophique (même si la psychiatrie s’en empare aussi à juste titre). Je ne peux ici que renvoyer au texte de Ricœur. Mais ce que je voudrais dire c’est que dans le discours présidentiel sur la question, j’entends l’idée que ce qu’on doit sanctionner, c’est l’acte, et que la justice poursuivra celui qui l’a accompli, même quand il n'aurait pas été en état ni de savoir, ni de vouloir ce qu’il faisait. Alors, certes, les braves gens disent : « Ça n’est pas possible de ne pas savoir ce qu’on fait. Ou bien c’est une fausse excuse, ou bien c’est qu’on a fait exprès de se mettre dans cet état d’inconscience. On aurait dû pouvoir l’éviter. » Mais au fond, ce qu’on veut, c’est, coûte que coûte, que quelqu’un paie.
Ce n’est pas nouveau : c’est comme ça qu’au moyen age on a fait des procès à des animaux.
(1) On entends certains dire en effet « Tu as tué mon enfant, je te mets une balle dans la tête ». L’idée ici, c’est que la victime - ou ses proches - doivent avoir le droit de se faire justice eux-mêmes. Voir là-dessus mon Post du 14 juin 2006.