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Thursday, January 14, 2016

Citation du 15 janvier 2016

Vivre c'est survivre à un enfant mort.
Jean Genet
Comment survivre au plus violent désespoir ? Mais quel désespoir est donc « le plus violent » ? L’humiliation de l’amoureux éconduit ? La tristesse du vieillard délaissé ? L’accablement du prisonnier abandonné dans son cachot ?
Tout cela est juste, néanmoins comme le dit Jean Genet, ce n’est rien à côté du désespoir produit par la mort d’un enfant, qui nous rappelle avec violence que la vie, dans ce qu’elle a de plus fort, de plus « éruptif », peut aussi s’éteindre.
--> Rappelez-vous cette photo qui a bouleversé le monde entier : à côté de l’enfant mort, il y avait le souvenir de l’enfant vivant.


Oui, ici plus qu’ailleurs il faut savoir comment survivre – ou plutôt, comme on dit aujourd’hui, il faut parvenir à la résilience (1). Comment faire ? Faut-il s’étourdir d’action et/ou de plaisirs pour oublier ? Faut-il se dire qu’on est fait autrement que ces pauvres victimes – et qu'on est plus fort que le destin ? Doit-on se reconstruire en développant des résistances ad hoc ?
Il y a aussi ceux qui ont pensé prévenir ces effondrements et qui se sont endurcis en considérant que la vie est fragile et en gardant en permanence l’idée que la mort est proche (2), doivent le reconnaître : cette voie a été tentée par le passé, mais n’a pas été retenue. Par contre mettre entre nous et la mort une cloison étanche de plaisirs, d’oublis, de déni même, voilà qui est raccord avec notre société de consommation et de plaisir. Reste que, quand le mur se lézarde et nous laisse apercevoir le petit enfant noyé sur la plage, là on est mal…
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(1) « La résilience définit la capacité à se développer quand même, dans des environnements qui auraient dû être délabrants. » Boris Cyrulnik (voir ici)

(2) « Aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : / C’est pour toi qu’il sonne » John Donne (1624 - lire ici)

Wednesday, March 25, 2015

Citation du 26 mars 2015

L’espoir fait vivre. Le désespoir aussi.
Miss.Tic – Blanche Neige


Comment peut-on dire que "le désespoir fait vivre" ? Enigme…
Voyez donc cette Blanche-Neige. Elle est vraiment un symbole de l’espoir : c’est elle qui chante « Un jour mon prince viendra… »


Il n’y a que dans les contes pour petites filles que le Prince est charmant, et qu’il suffit de l’espérer pour le voir venir.
Revenons maintenant au pochoir de Miss.Tic : voyez Blanche-Neige, yeux grands ouverts, regard fixe sur l’avenir. Elle sait que le Prince charmant ne viendra pas : simplement parce qu’il n’existe pas. Et alors ? Au lieu de dormir encore et encore, comme l’héroïne de Walt Disney, du sommeil de l’illusion , elle veille, ou plutôt elle est vigile. Si elle désespère du Prince, c'est parce qu'elle elle sait qu’elle doit vivre et agir dans le monde réel.

Du coup, surgit la question qui nous chatouille quand on voit ce Pochoir de Miss.Tic : que signifie vivre quand on désespère du lendemain ? A quoi bon ?... Mais, en réalité, tous les hommes savent ça : nous n’avons pas le choix. C’est pour ça que nous sommes tous d’accord : il faut travailler, lutter pour repousser un peu plus loin la limite de l’effondrement ; Cioran nous l’a dit et répété. Ce sur quoi nous nous divisons, c’est sur ce qui vient après – je veux dire après la vie : les uns prient pour une vie éternelle dans l’au-delà ; les autres, qui se croient poussière s’efforcent de faire ce qu’il y a de plus difficile au monde : vivre strictement dans le présent.



Parmi eux se trouvent ceux qui, comme Blanche-Neige, ont le regard fixé sur l’horizon. Ils s’efforcent de construire leur vie, même en sachant que le résultat n’est pas appelé à durer.

Vivre, c’est dessiner sur la sable à marée basse.

Saturday, May 19, 2012

Citation du 20 mai 2012


C'est pourquoi il [Zeus] donne à l'homme l'Espérance : elle est en vérité le pire des maux, parce qu'elle prolonge les tortures des hommes.
Nietzsche –  Humain, trop humain. (Lisons en annexe le texte complet de Nietzsche : il nous parle du mythe de Pandore, qui ne ouvrant la boite, libéra les maux qui accablent l’humanité, mais laissa enfermé l’espoir)
… notre unique peine / est que sans espoir nous vivons en désir.
Dante – La divine comédie – L’Enfer chant IV, vers 41-42

 
Pandore, par Jules Joseph Lefebvre, 1882, (Détail)

--> Le dilemme du jour : savoir si l’espoir est un supplice ou au contraire notre seule consolation dans la vie.
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Stop ! Aujourd’hui c’est dimanche, jour du repos et de la sérénité : pas de travail ; l’aspirateur est rangé et l’hyper marché fermé. Au stade de foot on balaie les détritus de la veille. On peut faire tranquillement son barbecue en sirotant son rosé, ou bien aller jogger dans la nature avec Roger et se faire quelques Kro bien fraiches ensuite.
Alors, pourquoi Nietzsche vient nous casser le moral avec cette pauvre Pandore, qui a l’air gourde comme c’est pas possible, qui est à poil on ne sait pas pourquoi et qui tient un coffret où elle a sûrement rangé ses strass et ses fausses perles ?
Observons mieux : cette boite est fermée, et c’est très bien comme ça. Car l’espérance, qui est bloquée tout au fond n’a pas sa place le dimanche.
- En effet : l’espérance c’est ce qui fait qu’aujourd’hui (dimanche) est forcément moins bien que demain. A moins qu’on attende ce lundi en espérant qu’il ressemblera au dimanche – comme lors des vacances.
Bref : normalement le dimanche devrait être un jour sans lendemain. Dimanche, c’est ce jour qui n’a pas d’horizon derrière lequel se profilerait autre chose ; c’est le jour qu’on vit comme s’il ne devait jamais finir, et c'est justement pour ça qu’il n’a pas de lendemain - ni à espérer ni à craindre.
On trouve au cinéma des scènes d’amour extrêmement prenantes : il s’agit d’une nuit dans laquelle les amoureux se retrouvent et s’aiment sans penser que le matin viendra et que le chant des oiseaux sera peut-être leur chant du cygne.
Eh bien, le dimanche, c’est comme cette nuit d’amour sans lendemain. Du coup, le barbecue et le rosé à l’ombre de la tonnelle, c’est bien – mais la sieste crapuleuse : c’est mieux.
Mais voilà ! C’est pour ça que Pandore est à poil ! Je comprends mieux maintenant…
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« L'Espérance. - Pandore apporta la boîte remplie de maux et l'ouvrit. C'était le présent des dieux aux hommes, un présent beau d'apparence et séduisant, surnommé la "boîte à bonheur". Alors sortirent d'un vol tous les maux, êtres vivants ailés : depuis lors ils rôdent autour de nous et font tort à l'homme jour et nuit. Un seul mal n'était pas encore échappé de la boîte : alors Pandore, suivant la volonté de Zeus, remit le couvercle, et il resta dedans. Pour toujours, maintenant, l'homme a chez lui la boîte à bonheur et pense merveilles du trésor qu'il possède en elle, elle est à sa disposition, il cherche à la saisir quand lui en prend l'envie ; car il ne sait pas que cette boîte apportée par Pandore est la boîte des maux, et tient le mal resté au fond pour la plus grande des félicités - c'est l'Espérance. Zeus voulait en effet que l'homme, quelques tortures qu'il endurât des autres maux, ne rejetât cependant point la vie, continuât à se laisser torturer toujours à nouveau. C'est pourquoi il donne à l'homme l'Espérance : elle est en vérité le pire des maux, parce qu'elle prolonge les tortures des hommes. » Nietzsche –  Humain, trop humain

Sunday, March 13, 2011

Citation du 14 mars 2011

C'est reposant, la tragédie, parce qu'on sait qu'il n'y a plus d'espoir, le sale espoir.

Jean Anouilh – Antigone (1942)

Dans la tragédie on sait qu'il n'y a plus d'espoir... La tragédie se distingue du drame en ce que le héros tragique est condamné dès le début, pour la raison qu’il affronte des forces qui le dépassent infiniment. Il n’est héros que parce qu’il combat sans espoir.

Reste donc à commenter le début de cette phrase d’Anouilh : ne plus espérer, c’est reposant, dit-il…

Eh bien, oui. Etes-vous angoissé, stressé, déprimé ? Etes-vous dans la crainte et le tremblement (1) de voir le pire se produire ? Si vous êtes dans ce cas, c’est parce que, au fond de vous, vous pensez que le meilleur est toujours possible et que vous devez lutter pour y arriver – ou pour le conserver.

Même le croyant qui s’en remet à Dieu pour la réussite de ses entreprises (Inch’ Allah !) espère, et il doit faire tout ce qui est en son pouvoir pour se concilier la bonne grâce de Dieu. Et, on l’aura compris en lisant l’extrait de l’Epitre de Paul (ci-dessous, note 1), l’avenir est toujours incertain, parce que même la foi ne nous est pas garantie.

L’espoir fait vivre dit-on ; mais dans quel état !

Devons-nous donc désespérer pour vivre mieux ? Y aurait-il non pas un réconfort, mais au moins un « confort » du désespoir ? Les amateurs de paradoxes y trouveraient leur compte, mais pas forcément la vérité.

En réalité, il existe un état extérieur à l’alternative espoir/désespoir, que les sages de l’antiquité ont nommé l’apathie ou l’ataraxie (impassibilité) et que la plupart des religions orientales ont exploré et qu’on pourrait nommer avec elles la divine indifférence.

La divine indifférence… Si la chose vous intéresse, allez-vous documenter, mais faites bien attention : regardez où vous mettez vos clics – il y a semble-t-il bon nombre de charlatans et d’illuminés qui exploitent le filon.

Preuve que ça répond à un véritable besoin – le besoin de repos.

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(1) Ainsi, mes bien-aimés, comme vous avez toujours obéi, travaillez à votre salut avec crainte et tremblement, non seulement comme en ma présence, mais bien plus encore maintenant que je suis absent; [13] car c'est Dieu qui produit en vous le vouloir et le faire, selon son bon plaisir. (Saint Paul, Epitre aux Philippiens, 2-12)

Wednesday, May 20, 2009

Citation du 21 mai 2009

Il est des cas, oui, il en est, où toute consolation abaisse, où le devoir est de désespérer.

Goethe – Les affinités électives (Folio, p.164)

Il est des cas… où toute consolation abaisse – Sommes-nous en présence d’une proclamation de stoïcisme romantique, du genre de celle de Vigny dans La mort du loup (rappelez-vous votre récitation d’écolier : Gémir, pleurer, prier est également lâche…) ?

Ce serait je crois une erreur de s’en tenir là, car voici la suite : le devoir est de désespérer.

Au fond, c’est là le contenu véritable de notre citation : comme la plus part des philosophes pessimistes, ce que dit Goethe dans ce texte, c’est qu’il faut lutter non pas contre ce monde mauvais, mais contre les dispositifs mis en place pour le cacher.

Des dispositifs comme ceux-là, nous en avons : voyez l’oubli de la mort – contre les quels ont lutté des philosophes comme Heidegger, parce qu’en réalité ils nous font oublier bien plus que ça.

Car il ne s’agit pas simplement de lâcheté :

– Dis moi que la mort ne me concerne pas, ou bien que, parvenu au moment où elle devient inévitable, elle n’est qu’un sommeil, ou qu’un grand voyage.

Ces dispositifs sont autant de moyens de fuir notre réalité, c'est-à-dire de fuir la vie humaine.

Alors, c’est vrai, Goethe ne nous dit pas exactement ça : la lucidité nous appelle au devoir de désespérer.

Qu’est-ce que cet étrange devoir ? Faut-il le prendre au sérieux ? Est-il plus que la simple contrepartie de l’exigence de lucidité dont nous parlions ? Peut-être.

Pour ma part, j’estime que s’il y a du désespoir à constater qu’il n’y a rien au-dessus de l’horizon de l’existence, sans doute y a-t-il de l’espoir à voir qu’il y a quelque chose en dessous.

Le désespoir est peut-être dû à un éblouissement qui nous empêche de voir cet en deçà de la mort, qui se révèle selon Heidegger dans le souci de la vie.

Thursday, March 02, 2006

Citation du 3 mars 2006

"Ô toi qui entres ici abandonne tout espoir !"

Dante - La divine comédie (L’Enfer)

C'est cette phrase, gravée sur la porte de l’Enfer, qui accueille les damnés; elle ouvre aussi l’œuvre de Dante. C’est un peu plus honnête que le « Arbeit macht frei » du portail d’Auschwitz…

L’enfer, et après ? Après rien. Ou plutôt si : après l’enfer, l’enfer. Il faut s’appeler Rimbaud pour ne vivre qu’« une saison en enfer » !

Nous avons là une idée de l’éternité. Outre les tortures, l’enfer est désespérant par la certitude de l’avenir. « Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir » dit la sagesse populaire ; parce que l’irréversible de la mort ne s’est pas accompli. Mais l’enfer, c’est l’irréversible dans la vie éternelle : car les damnés vivent, c’est certain : ils vivent en tout cas suffisamment pour souffrir. Mais justement, quelle est la première souffrance en Enfer ? A celle des tourments complaisamment imaginés par l’Eglise médiévale, il ne faudrait-il pas substituer celle du désespoir ?

Dans ce cas nous aurions une idée de l’Enfer dès cette vie. De même que Sartre imaginait l’enfer comme un enfermement dans une chambre d’hôtel de trois personnes qui se détestent et se déchirent sans jamais en finir, la vie quotidienne avec son lot de lassitude, avec ses efforts bientôt abandonnés nous donne une idée de cette déprimante stagnation.

C’est Nietzsche qui a raison. Si tu veux savoir ce que c’est qu’aimer la vie, pense à l’« Eternel Retour » : vouloir que tout ce que tu as vécu, y compris les échecs et les blessures, les souffrances et les deuils, se reproduise indéfiniment, car c’est cela aussi la vie. Aimer la vie pour les sourires de l’enfant et le gazouillis des oiseaux, c’est l’imaginer comme le paradis, un jardin édénique dont on ne sortirait jamais : c’est banal. Aimer la vie au point de vouloir qu’elle se prolonge indéfiniment y compris avec ses désolations, ses chagrins et ses douleurs voilà qui l’est moins.

L’enfer c’est l’éternel retour, c’est sauf pour le Surhomme.