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Saturday, April 29, 2017

Citation du 30 avril 2017

Je crois encore qu'on pense à partir de ce qu'on écrit et pas le contraire.
Aragon – Je n'ai jamais appris à écrire
Cette idée sur la quelle je suis revenu déjà plusieurs fois éclaire un mystère : d’où vient la pensée ? Ou si l’on veut : en quoi consiste la création ? Mais éclairer un mystère ce n’est pas le résoudre : c’est seulement mieux voir pourquoi ça fait mystère.
Disons encore pour mieux souligner l’enjeu de cette question que l’affirmation d’Aragon ne concerne pas seulement le poète génial ou le philosophe profond. Elle confirme que chacun, aussi bien celui qui parle en toute simplicité que celui qui cherche ses mots, ne sait vraiment ce qu’il pense qu’au moment où il l’exprime.
Je sais bien que certains écrivent en tirant la langue comme un écolier malhabile, qu’ils cherchent comment dire ce qu’ils veulent dire. Ceux-là, ils savent bien ce qu’ils ont à dire, mais ils ne savent pas comment le formuler (comme monsieur Jourdain qui sait bien quel compliment il veut faire à la marquise, mais qui ne sait pas comment le tourner). Mais en réalité ce qui cause tout ce trouble, c’est le travail de traduction, car leur pensée est déjà exprimée dans leur esprit – certes mal exprimée, avec des trous à boucher, des mauvaises tournures qu’il faut redresser, mais ils savent bien de quoi ils parlent.

Alors d’où est-ce que je pense ? En formulant ainsi la question, je fais semblant de reprendre l’injonction entre protagonistes de débats quelque peut lacaniens (« D’où tu penses, toi ?! ») ; mais en réalité c’est une véritable image qui s’impose à moi, celle d’un cratère au fond de ma conscience d’où jailliraient des images, des pensées, pas forcément adaptées, mais toujours imprévues. On l’aura compris bien sûr : c’est une question qui s’impose encore plus lorsque rien ne vient.

Comme dit Nietzsche le « je » du « je pense » est bien trompeur…

Friday, January 13, 2017

Citation du 14 janvier 2017

 Je pense comme une fille enlève sa robe.
Georges Bataille – Méthode de méditation
Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement !
Kant – Qu’est-ce que les lumières ?
1 – Dans l’enlèvement de la robe, c’est non seulement la nudité qui s’annonce, mais d’abord la fragile barrière de tissu qui s’en va. Se déshabiller est un geste qui consiste à dépasser ses peurs et ses angoisses en se privant des remparts qui protègent la citadelle. Mais voilà : la pensée ainsi protégée de remparts n’est en réalité qu’une forteresse vide, comme dit Bruno Bettelheim. Pour se révéler il lui faut sortir de soi-même affronter le regard extérieur, oser penser comme dit Kant.


2 – Mais enlever sa robe, c’est aussi aller à l’encontre de la pudeur qui retient toute femme – comme tout homme – de montrer de son corps ce que l’usage est de cacher.

Femme contrainte à enlever son "burkini"  sur la plage de Cannes 

 Alors bien sûr, tout Bataille est là, dans ce face à face avec l’excès, le franchissement des limites, le danger, la mort annoncée. Et l’impudeur assumée, qui n’est pas seulement de monter ses fesses à autrui, mais de le faire là où c’est particulièrement inconvenant, oui, cette impudeur-là est une expérience des limites forcément très proche de celle de la pensée.

Seriez-vous prêt à raconter, photos à l’appui, votre vie sexuelle, avec ses travers et ses excès et de signer l’ouvrage – un peu comme Catherine Millet écrivant « La vie sexuelle de Catherine M. » ? C’est vrai que pour ça il y a les réseaux sociaux – et personne ne considère ça comme de la pensée. Faut-il réviser ce jugement ?

Saturday, July 30, 2016

Citation du 31 juillet 2016

Penser, c'est être à la recherche d'un promontoire.
Montaigne – Essais

En quoi consiste la pensée ? Ne serait-elle pas cette opération de l’esprit qui consiste à prendre ensemble diverses perspectives, à les relier entre elles, supposant même de l'ordre entre /celles/ qui ne se précèdent point naturellement les unes les autres, comme dit Descartes (Discours. Seconde partie) ? Autrement dit, penser c’est tracer des figures ou des plans, un peu comme ces villes qu’on représentait autrefois en vue cavalière :

Vue cavalière de Bordeaux en 1890. Lithographie de F. Hugo d’Alesi
On voit alors pourquoi penser est un verbe dont la signification est placée au plus haut de la fonction cérébrale. Pour penser, il ne suffit pas d’éprouver ou de sentir. Je sais bien que Descartes prenait l’acte de penser comme synonyme d’état de conscience ; mais c’était comme on l’a vu il y a un instant pour le compléter aussitôt par cet exercice de liaison logique sans le quel la pensée n’est qu’une série de couleurs qui nous traversent.
Seulement trouver de l’ordre, suppose une vue globale ; et une vue globale est souvent une vue surplombante. D’où la nécessité de trouver un promontoire. Montaigne le trouvait souvent dans les pensées déjà faites, celle des anciens grecs ou romains. L’avantage n’était pas simplement d’avoir un chemin balisé pour se hisser sur une hauteur déjà connue, mais plutôt que cette position avait été validée par des siècles de réflexion.

La suite à demain, si vous le voulez bien.

Friday, April 29, 2016

Citation du 30 avril 2016

Je pense que je suis. Pourtant je ne suis pas ce que je pense... Vous me suivez ?
Yvan Audouard – Pensées provisoirement définitives
Descartes aurait dû recevoir le prix de l’humour pour son fameux cogito. Combien d’« humoristes » (sic) se sont fait applaudir pour des jeux de mots sur son « je pense, donc je suis »  (décliné en je scie, j’essuie… j’en passe et des pires). Balivernes qui pourtant soulignent le rôle fondateur, dans la représentation populaire de la philosophie, joué par la vérité première du cartésianisme.
Alors, certes Yvan Audouard aurait dû lire Descartes avant de parler : car c’est précisément sur le caractère « formel » de la découverte du cogito que Descartes insiste. Au fond dit-il, je sais que j’existe, mais je ne sais pas ce que je suis pour autant, à part une chose qui pense.
- Mais tout de même notre écrivain journaliste n’a pas si mal vu le problème… du lecteur. En témoigne l’objection faite par Hobbes : « Car ce raisonnement ne me semble pas bien déduit, de dire : je suis pensant ; donc je suis une pensée ; ou bien  je suis intelligent, donc je suis un entendement. Car de la même façon je pourrais dire : je suis promenant, donc je suis une promenade. »
S’agit-il d’humour british ? Descartes ne le pense pas, du moins il répond très sérieusement : « …il n’y a point ici de convenance entre la promenade et la pensée, parce que la promenade n’est jamais prise autrement que pour l’action même, alors que la pensée se prend quelquefois pour l’action, quelquefois pour la faculté, et quelquefois pour la chose en laquelle réside cette faculté. »

Donc, même si je pense que je me promène, ça ne veut pas dire que je me promène vraiment (puisque je peux tout aussi bien être entrain de rêver que je me promène). Ça veut dire qu’il existe une pensée de la promenade qui est ma pensée, et non celle de qui on voudra.

Friday, May 08, 2015

Citation du 9 mai 2015

L'esprit allaite ; l'intelligence est une mamelle. Il y a analogie entre la nourrice qui donne son lait et le précepteur qui donne sa pensée.
Victor Hugo Quatre-vingt treize
L’esprit… L’intelligence… La pensée. Trois mots, trois choses ? Ou bien trois aspects différents de la même ?
On peut répondre que Hugo énumère trois aspects de la même chose, mais vu à des altitudes différentes : la pensée, qui est l’intelligence vue de près – c’est à dire engagée dans tel acte ou dans telle communication. Et puis l’esprit qui se réalise entre autre – mais pas seulement – dans l’intelligence.
Mais ce qui me retiens, c’est plutôt l’idée qu’il y a analogie entre la mère qui allaite son enfant et le précepteur qui lui enseigne à connaître et à penser par lui-même. Dans les deux cas, la substance donnée est produite par celui ou celle qui la donne. La différence est que l’une alimente le corps, l’autre développe l’esprit. On retrouve la même subdivision chez Platon qui explique que l’on peut engendrer un nouveau corps (avec une femme), et aussi une nouvelle âme quand on enseigne la pensée véritable.

Vu de biais, cette citation a aussi la particularité de nous dire en quoi consiste le véritable enseignement : il nourrit la pensée en lui transmettant l’art de la produire. Sans cela, que signifierait « donner sa pensée » ? On voit bien les gourous qui dans leur sectes abrutissent leurs disciples en les forçant à penser « comme eux », à chercher ce qu’ils pourraient bien dire et penser s’ils étaient le Maitre lui-même. Comme le dit Kant (1) le véritable précepteur, le véritable maitre, fortifie par son exigence et son exemple la faculté de penser par soi-même, tout l’alimentant de son savoir et – surtout – en libérant les sources de l’imagination.
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(1) Kant – Qu’est-ce que les  lumières ? Lire ici.