Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux
La Boétie, Discours sur la servitude volontaire
Si l’on cherchait des ancêtres au mouvement anarchiste, on n’aurait sans doute pas besoin de remonter au-delà du XVIème. On se rappelle en effet du Rabelais de l’Abbaye de Thélème (Post du 29 mai 2006) et déjà La Boétie (ici).
On a envie d’applaudir à cette formule, on se dit : «Comment ajouter quelque chose à cette hauteur morale et à cet appel implicite à la résistance ? Il faut être Rousseau pour reprendre ce message. »
Bon. Maintenant, supposons que vous soyez un des malheureux réfugiés du Darfour, terrorisé par les terribles Janjawids. L’envoyé d’une O.N.G. vous dit : Ils ne sont grands que parce que [vous êtes] à genoux. Autrement dit c’est votre lâcheté qui est la cause de votre malheur, vous êtes responsable. Pire encore : vous ne faites pas seulement votre malheur, vous faites aussi celui des autres malheureux qui vous entourent et qui en vous observant acceptent à votre exemple leur sort sans rébellion.
La Boétie prend appui sur un simple rapport numérique : son discours (que Montaigne a fait éditer) a reçu entre autre titre, celui de « Contre un » : l’Un en question étant le tyran. Mais il oublie déjà qu’une foule désarmée ne peut rien contre un homme armé : certes que tous se précipitent contre lui, et il ne pourra tuer tout le monde avant d’être détruit. Mais il en tuera tout de même : qui donc va courir le risque ?
En outre il ne faut pas négliger les modifications psychologiques produites parla violence : la soumission devient un pli du cerveau, quelque chose qui court-circuite la volonté, comme l’animal sauvage subjugué par son dompteur. Rousseau disait « Tout homme né dans l’esclavage naît pour l’esclavage » (1).
Les pauvres réfugiés du Darfour et d’ailleurs doivent-ils en plus de leur malheur se voir ajouter celui d’être de lâches et des irresponsables ?
La question du jour : l’anarchie vaut-elle ailleurs que dans les pays libres ?
(1) Contrat social, 1- ch.2