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Thursday, June 15, 2017

Citation du 16 juin 2017

L'homme est une création du désir, non pas une création du besoin.
Bachelard
L’opposition entre désir et besoin est toujours d’actualité, mais elle ne date pas d’aujourd’hui, chaque époque la mettant en jeu à partir de sa problématique propre. Pour refuser le désir et pour s’en tenir à la satisfaction des besoins, notre époque a mis en avant :
            - la conservation de la planète.
Mais autrefois, on avait d’autres préoccupations qui toutes aboutissaient pourtant à la même volonté d’exclure le désir :
            - la préservation de la pureté de l’âme ;
            - le bonheur dans la sérénité.
Il en va de même pour le adeptes du désir : les motifs de le privilégier sont restés à peu près les mêmes :
            - soit on fait (comme ici) du désir le moteur du progrès humain ;
            - soit son exclusion est jugée contre-nature et d’une insupportable tyrannie ;
            - soit enfin on introduit le plaisir – contre partie du désir – comme souverain bien.

Se plaçant dans une perspective évolutionniste, Bachelard entre donc dans une voie déjà tracée avant lui : faisant cela il considère l’âge d’or comme un progrès à venir et non comme un paradis perdu dans un passé  auquel nous aspirons encore.
Pourquoi pas ?
--> Mais il fait un peu plus que cela : puisque ce sont les inventions liées au désir qui induisent les changements de l’homme, il fait de l’évolution de l’espèce un effet de la culture et non de la nature. Chaque tournant de la civilisation, comme la maitrise du feu ou la découverte de l’agriculture et de l’élevage, ou encore les rites religieux ou les règles matrimoniales ont eu un effet en terme d’évolution ; l’évolution de la culture ouvre ainsi des portes et en ferme d’autres. De plus, ne l’oublions pas, l’évolution de l’espèce humaine n’est pas terminée, elle se poursuit encore sous nos yeux, sans que nous le sachions, comme des chaines de montagne (l’Himalaya par exemple) continuent de se surélever centimètres après centimètres.

Les choix de civilisations ne sont donc pas seulement des désirs à faire triompher pour aujourd’hui ; ce sont aussi des engagements qui impliquent l’espèce toute entière pour demain.

Wednesday, June 14, 2017

Citation du 15 juin 2017

La conquête du superflu donne une excitation spirituelle plus grande que la conquête du nécessaire. – L'homme est une création du désir, non pas une création du besoin.
Bachelard – La Psychanalyse du feu

On a dit bien souvent que le luxe était un penchant pervers des civilisations en décadence, et qu’il avait accompagné l’empire romain tout au long de son écroulement. On ajoute aussi aujourd’hui que le superflu est incompatible avec les capacités de la planète à nourrir quelques milliards d’hommes : il faudra un jour accepter ce principe  « Pour jouir longtemps il faut renoncer à notre aspiration au superflu ».

Le philosophe aime soumettre de tels principes à contradiction. Ici, Bachelard nous en propose une : la recherche du superflu, objet du désir et non du besoin, a soutenu le progrès de l’humanité. Certes, si l’espèce humaine avait su se contenter de l’indispensable, boire l’eau du torrent, pécher la truite juste pour sa faim et dormir dans l’anfractuosité d’un rocher, alors l’ours serait toujours niché au creux des cavernes, et les abeilles industrieuses ne périraient pas empoisonnées par les pesticides.
Oui, mais : si au lieu de causer notre perte le goût du luxe était consubstantiel à notre nature et nous avait propulsé en avant, vers des nouvelles façons de jouir de la vie ? Rêverie de philosophe ? Peut-être pas. Je lis en effet que lors du métissage inter-espèces (1), le sapiens a gagné des facultés venues des espèces concurrentes, et qu’ainsi « en Papouasie-Nouvelle-Guinée un gène hominidé de Denisova permet aux Papous de détecter des parfums très subtils » (Art Wiki.) J’imagine ce métis moitié denisovien moitié sapiens inaugurant ce gène en partant à la découverte du monde pour satisfaire son désir de parfum…
Pour comprendre l’issue de cette quête odorante, lisez donc Le traité des sensations de Condillac. (À télécharger ici)
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(1) La découverte faite récemment d’un crâne de sapiens vieux de 300000 ans au Maroc semble confirmer cette hypothèse : oui, le sapiens a été contemporain de l’homme de Neandertal et de celui de Denisova. Mais ces espèces avant de s’éteindre ont coexisté assez longtemps avec notre espèce pour lui léguer par métissages quelques gènes.

Wednesday, February 08, 2017

Citation du 9 février 2017

La colombe légère, lorsque, dans son libre vol, elle fend l'air dont elle sent la résistance, pourrait s'imaginer qu'elle réussirait bien mieux encore dans le vide.
Kant – Critique de la raison pure, Préface à la 1ère édition
Il plane au dessus des faits qui ont l’inconvénient d’être.
Clémenceau (à propos du Président Wilson)


Tim O Brien – the-cage-freedom-never-really-comes

Actualité d’Emmanuel Kant 2 (1)
Planer au dessus des fait ; considérer leur existence comme un inconvénient : s’agit-il d’une erreur voire même d’une faute, en particulier (comme le suggère Clémenceau) pour le politicien ?
Bien sûr, on doit bien admettre que lorsqu’on a pour tâche de modifier ou de pérenniser l’ordre des choses, mieux vaut les prendre en compte. Ne pas prétendre dicter au réel ce qu’il doit être, mais connaître ses causes pour agir dessus. L’histoire politique récente a montré  l’inanité des référendums lorsqu’ils ne font qu’exprimer un souhait du peuple. Ainsi du peuple grec qui à plusieurs reprises (une fois avec les législatives de janvier 2015 et une autre avec le référendum en juillet de la même année) a voté contre la pauvreté, sans savoir si le gouvernement avait les moyens d’action nécessaire.
Observons toutefois que si l’homme politique plane, ce n’est pas seulement une rêverie irresponsable, c’est aussi parce qu’il sait que c’est une condition nécessaire pour accéder au pouvoir, c’est à dire pour agir concrètement sur les électeurs.

Reprenons l’image de Kant : la colombe légère dans son libre vol, n’est pourtant pas satisfaite : elle voudrait n’éprouver aucune résistance, et ainsi glisser indéfiniment dans l’azur. Kant en fait une image de la nécessité de limiter les aspirations de l’entendement : s’agissant de la science, renonçons à prétendre connaître l’origine première des choses, mais contentons-nous de ce à quoi notre entendement peut accéder : c’est par lui seul que nous pouvons connaître et ses limites sont celle de la science en général. Transposé au politique, cela signifierait qu’il faut renoncer à avoir tout « tout de suite », savoir donc faire des compromis et qu’il est essentiel d’être selon un mot à la mode, pragmatique.
La colombe ne peut voler qu’avec effort, et nous mêmes ne sommes pas des colombes. Et alors ? Nous avons un pouvoir dont ce bel oiseau est apparemment dépourvu : nous avons celui de rêver – rêver que nous volons.
Il s’agit du rêve de vol, dont Bachelard à si bien parlé (2).
Bachelard nous montre que les songes aériens sont source non pas d’illusion mais bien de création poétique. Il s’agit non de décrire un monde illusoire mais de donner à vivre un monde de verticalité, peuplé d’hommes qui, comme Nietzsche sont des « poètes ascensionnels ». Le rêveur qui plane est donc un être pétri de douceur, exempt de passion, qui ne lutte pas contre le monde, mais qui voyage avec lui.
A défaut de voler, laissons-nous pénétrer par la nature, fusionnons avec elle et nous aurons trouvé le secret du bonheur.

On le voit, le poète n’est pas un politique, et si celui-ci fait appel au rêve et à l’imagination, c’est une fausse apparence : comme on l’a vu, il reste en étroit contact avec la réalité par l’intermédiaire de l’effort qu’il fait pour obtenir de celle-ci (c’est à dire de vous) le consentement à sons ascension… au pouvoir.
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(1) Nous avions déjà rencontré la colombe légère de Kant il y a presque 10 ans…

(2) Bachelard – L’air et les songes (à télécharger ici)

Sunday, April 24, 2016

Citation du 25 avril 2016

Nous comprenons la Nature en lui résistant.
Bachelard – La formation de l'esprit scientifique
/Grâce aux sciences mécaniques/ nous deviendrons comme maitres et possesseurs de la nature.
Descartes – Discours de la méthode
L’humanité ne progresse qu’en allant d’un extrême à l’autre de ses possibilités : d’un côté elle contemple la nature ; de l’autre elle la transforme. Soit Aristote avec ses sciences théorétiques qui observent sans jamais toucher à quoique ce soit ; soit Descartes qui veut connaitre les lois de la physique pour mieux agir sur la nature en se substituant au Dieu qui l’a produite.

Nous avons dit que l’humanité ne progressait qu’en allant d’un de ces pôles à l’autre : pourquoi ?
- Parce qu’il faut forcer la nature, ou du moins le tenter : c’est en cherchant à empêcher un phénomène de se produire qu’on peut le mieux comprendre les forces qui agissent sur lui.
Reprenons l’exemple de la lutte contre les bactéries dont nous parlions hier : après avoir découvert les antibiotiques, nous découvrons aujourd’hui qu’il y a des bactéries qui se sont « immunisées » contre leur action. A nous de trouver la parade pour aller contre ce processus tout à fait naturel. Car c’est bien la sélection naturelle a fait prospérer ces microbes qui résistent aux antibiotiques ; et c’est la même chose à tous les niveaux, depuis que la vie existe et que des organismes s’y reproduisent.
- Mais au lieu de « forcer » la nature, on peut à l’inverse laisser un processus se dérouler sans intervenir, afin d’observer les « parades » qu’elle a préparées dans les organismes, et qu’on empêcherait de se manifester en nous substituant à eux. Par exemple et toujours à propos des maladies infectieuses, certaines populations possèdent des caractéristiques génétiques résistantes à ces maladies qui sont fatales aux autres (ce fut sûrement le cas de la peste – on sait que c’est le cas du sida). On croit savoir que l’humanité a failli disparaître dans des grandes catastrophes qui n’auraient laissés vivants que quelques dizaine de milliers d’hommes : on est en droit de supposer qu’ils étaient génétiquement prédisposés à résister à une peste particulièrement radicale.

Nous sommes en ce moment un peu sur le chemin qui conduit au premier versant : respectons la nature parce qu’autrement nous allons la saccager. Le savoir est-il responsable des folies qu’il permet de réaliser ? De nos jours, seuls les franc maçons le pensent encore. Devrions-nous revenir aux doctrines ésotériques ?

Monday, April 18, 2016

Citation du 19 avril 2016

Toute connaissance est une réponse à une question.
Gaston Bachelard

Ce que nous suggère cette citation, c’est qu’il n’y a pas de découverte totalement fortuite mais que chacune d’entre elle a été faite parce qu’on cherchait quelque chose, même si c’était autre chose.
On pourrait reparler de la Chasse de Pan (1), mais on prendra plutôt l’exemple de la découverte de la pénicilline, faite par Alexander Flemming alors qu’il cherchait un antibactérien dans une toute autre direction ; de fait, si la moisissure du penicillium a contaminé sa culture de bacilles c’est que le hasard a fait que son voisin de « paillasse » travaillait alors sur l’allergie provoquée par ce champignon microscopique.
Toutefois, cette découverte qui a bouleversé le développement de l’humanité au 20ème siècle n’est pas complètement fortuite : depuis l’antiquité l’effet antibactérien de cette moisissure était remarqué, sans qu’on l’ait isolée et étudiée complètement. Mais ce qu’il y a de nouveau ici, et en même temps ce qui corrobore notre auteur-du-jour, c’est que l’esprit scientifique est ouvert à la nouveauté, quelle qu’elle soit. C’est là qu’elle procède à l’inverse la mentalité magique : celle-ci ne cherche aucune réponse ni même aucune preuve. Elle sait ce qui va arriver avant même que ça arrive parce que la tradition lui a révélé qu’il ne pouvait en être autrement. Ainsi, pour guérir un panaris, il faut chasser le mauvais esprit qui s’est emparé du malade, le quel esprit du mal est connu avant même d’être recherché : s’il ne répond pas, c’est parce qu’il est trop fort ou alors parce que le chaman est mauvais. On ne peut pas se tromper sur la question parce que la tradition nous dispense – voire même condamne – la recherche d’autre chose.
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(1) Bacon appelait l’expérimentation « Chasse de Pan », en souvenir du Dieu Pan qui partit à la chasse et tomba en chemin sur une nymphe. Prise inattendue, mais bonne prise quand même !