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Tuesday, August 01, 2017

Citation du 2 août 2017

Raison pourquoi on aime mieux la chasse que la prise.
Le roi est environné de gens qui ne pensent qu’à divertir le roi et à l’empêcher de penser à lui. Car il est malheureux, tout roi qu’il est, s’il y pense
Pascal – Pensées n°139 Brunschvicg

« Un roi sans divertissement » est un roi que rien ne vient détourner de la contemplation désespérante de sa nature humaine ; c’est bien sûr un exemple limite : tout ce qui est vrai du roi le sera forcément de tous les hommes. Telle est la conclusion de Pascal : les hommes refusent tant qu’ils le peuvent de voir l’évidence de leur nature corrompue, qui leur fait honte –  mais au lieu d’aller à confesse et de demander à Dieu la rémission de leurs péchés, ils vont, un peu comme le malade qui préfère ignorer les symptômes qui manifestent sa maladie, refuser de faire leur examen de conscience et vont plutôt rechercher les occasions qui leur permettront de s’oublier eux-mêmes.

Bien sûr on se doute que cette période de vacance estivale offre une bonne observation de cela. Car si c’est pour se reposer que l’on part, alors admettons que beaucoup de vacancier ne font pas ce qu’il faut : même sur la plage, où on est censé ne rien faire d’autre que s’exposer aux rayons du soleil, on a quand même le roman à lire, les potins à échanger avec l’amie de passage ou encore le volley avec les enfants ou les copains. Profiter de ses vacances, c’est toujours se livrer à des occupations tellement inessentielles qu’on peut revenir au même en droit chaque année, refaire les mêmes visites sans lassitude, car aucune trace n’est est restée : le divertissement est consommé dans l’instant et rien n’en subsiste.
Je pourrais faire la même démonstration avec les retraités : pas un qui vous avouera qu’il s’ennuie ; tous vous diront qu’ils sont bien plus occupés que durant leur vie active, toujours ici ou là, à prendre en charge l’assos’ – ou les petits enfants qu’il faut chercher à l’école, ou l’apéro de 19h, ou la marche du samedi matin ou….
Et alors ? Sommes nous restés, au 21ème siècle, des métaphysiciens rongés d’angoisse à penser à la destinée de notre âme ? Ne sommes-nous pas seulement des vivants qui n’existent que dans leur présent – ou dans l’avenir de leur plaisir – et qui pour cela ignorent tout de ce qu’ils seront plus tard ? Autres temps, autres mœurs…

Sans doute, mais cela ne récuse pas l’analyse de Pascal. Simplement nous imaginons aujourd’hui que l’angoisse existentielle, que nous éprouvons toujours, ne tient pas au désespoir de déplaire à Notre Créateur, mais seulement à l’impression de gaspiller la seule richesse qui soit à nous : celle du capital-temps que dans le quel nous pouvons vivre des instants de jouissance.
Alors que Pascal rejetait comme également  pécheresses toutes les activités qui n’étaient pas orientées vers notre salut, nous y faisons bien de la différence. Il existe selon nous des petites âmes, qui se remplissent d’allégresse à la lecture d’un roman de gare ou en passant la nuit, bras levés sur le dancefloor de la plage. Et de grandes âmes qui se ravissent au dernier film conseillé par les Cahiers du Cinéma, ou en découvrant de nouvelles recettes de plats sans gluten. Mais pour Pascal, tout cela est identique, car il s’agit simplement d’éprouver de la fierté au lieu d’être dans l’humiliation devant la corruption de notre âme.
Vanitas vanitatis, omnia vanitas ! N’y a-t-il donc rien à retenir de ce qui fait notre fierté ?
Si peut-être : nous découvrir nous-mêmes en faisant l’inventaire de nos plaisirs.

- Dis-moi ce qui te divertit, je te dirai qui tu es.

Wednesday, November 24, 2010

Citation du 25 novembre 2010

La philosophie nous met au-dessus des grandeurs mais rien ne nous met au-dessus de l'ennui.

Madame de Maintenon (1)

Admirez le sens des convenances de madame de Maintenon : elle ne va pas dire que les philosophes sont des gens ennuyeux, mais c’est quand même ça que ça veut dire.

… A moins qu’elle veuille dire que l’ennui est un sentiment si naturel que rien ne nous met à l’abri de le ressentir – pas même les discours des philosophes ?

Voyons ça de plus près.

Grâce à notre Post d’hier, nous savons que l’ennui est un sentiment métaphysique, lié à la conscience de notre propre vacuité. Pascal ne disait pas autre chose, et sans doute aurions-nous la même opinion – si nous avions encore une opinion sur le sujet.

Du temps de Pascal en effet, le divertissement (2) supposé écarter l’ennui était le fait des individus, c’était un choix que chacun pouvait faire mais aussi qu’il pouvait éviter, ne trouvant dans la société de ce temps que des moyens d’y parvenir et non l’obligation d’y être.

Mais voilà : l’ennui, notre époque le traite radicalement, à la racine, sur grande échelle, un peu comme on arrose d’insecticide une région entière pour la démoustiquer. Les individus sont plongés dans un bain de divertissement par la télé, par le cinéma, par les amuseurs qui nous fournissent nos sujets de conversations ; à notre époque, il y a de la musique jusque dans les ascenseurs – façon de ne pas risquer de penser à nos soucis. Notre siècle est bien le siècle de l’entertainment, nos héros se nomment Mickey et Super-Mario – et notre rêve le plus vif est de devenir une vedette de la télé, quitte, pour à y arriver, à manger des vers de terre ou à se doucher à poil devant la France entière

Personne ne sait plus ce que c’est que la vacuité, hors mis bien sûr quelques dépressifs qui sont en panne de Prosac.

Car voilà la vraie différence entre madame de Maintenon et nous : l’ennui est pour nous un symptôme dépressif qu’il convient de traiter – en non un sentiment métaphysique.

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(1) Madame de Maintenon était la gouvernante des bâtards du roi, le quel, comme nous messieurs, rêvait de se faire la baby-sitter. Seulement comme il était roi, ses rêves pouvaient devenir réalité.

(2) Divertissement pris au sens pascalien : effort pour se détourner de soi (di-vertere) afin de ne plus voir la misérable réalité de son être. Voir cette Pensée : « Divertissement. Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, ils se sont avisés pour se rendre heureux, de n'y point penser. »

Monday, October 12, 2009

Citation du 13 octobre 2009

Rien n'émancipe un homme autant que le jeu. Comme, dès que l'on a un peu joué, on se sent moins esclave de l'argent !

Tristan Bernard – Auteurs, acteurs, spectateurs

…on aime mieux la chasse que la prise.

Pascal – Pensées, fragment 142 (voir l’extrait en annexe ; et un début de commentaire dans ce Post)

On pousse des hauts cris à propos de l’ouverture de sites de jeux d’argent en ligne ; mais pourquoi donc ? Est-ce immoral ? Est-on d’un coup devenu si soucieux de préserver nos semblables d’une addiction de plus ?

Et si ce n’était que par peur d’y succomber nous-mêmes ? Si ce n’était que pusillanimité devant un plaisir que nous nous interdisons ?

Quel est donc ce plaisir du jeu – entendez du jeu d’argent ?

Posons plus clairement le problème : supposons le passionné de jeu sache qu’il va perdre ; s’il joue quand même, c’est que le plaisir et l’espérance sont malgré tout à son horizon. Qu’espère donc celui qui joue ?

Pour Tristan Bernard, l’espérance n’est rien, seul compte le plaisir : bien sûr, sa remarque est une boutade, mais on peut aussi la prendre au sérieux. Le joueur est capable de se donner au jeu au point que rien d’autre – et surtout pas l‘argent n’a d’importance.

Oui, mais qu’est-ce qu’il trouve de si exceptionnel dans le jeu ?

- C’est Pascal qui répond : dans le jeu on trouve le danger et la difficulté, qui vont nous faire perdre conscience de notre condition humaine – par exemple, le truc-à-gratter qui va me faire oublier que les rêves d’île-aux-cocotiers ne sont que des rêves, et que je vais rentrer dans mon HLM pourri avec mon ticket froissé au fond de ma poche. Alors bien sûr, la difficulté n’est pas au rendez-vous du grattage ; mais le danger, oui : celui de perdre tout l’argent du mois. Aucun joueur ne connaît de limites, c’est là le danger qu’il assume.

Le jeu est un puissant divertissement, qui par les risques qu’il nous fait prendre et/ou les difficultés qui met sur notre chemin nous dispense de penser à notre triste et banale existence.

Qu’est-ce qui pourrait nous distraire autant ? En dehors du jeu, quel danger pourrions nous courir, quels risque pourrions-nous prendre pour nous oublier nous-mêmes ?

Il n’y a que la guerre qui réponde à cette question ; les combats, les bombardements, les mitraillages, voilà qui nous dispenserait de penser à autre chose qu’à sauver notre peau.

… Finalement, je trouve plutôt rassurant que les jeux d’argents envahissent la toile.

*******************

[...]
Ce n'est pas cet usage mol et paisible et qui nous laisse penser à notre malheureuse condition qu'on recherche ni les dangers de la guerre ni la peine des emplois, mais c'est le tracas qui nous détourne d'y penser et nous divertit. Raison pourquoi on aime mieux la chasse que la prise.

De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le remuement. De là vient que la prison est un supplice si horrible. De là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible. Et c'est enfin le plus grand sujet de félicité de la condition des rois de ce qu'on essaie sans cesse à les divertir et à leur procurer toutes sortes de plaisirs. - Le roi est environné de gens qui ne pensent qu'à divertir le roi et à l'empêcher de penser à lui. Car il est malheureux, tout roi qu'il est, s'il y pense.
Pascal – Pensées, fragment 142


Tuesday, July 29, 2008

Citation du 30 juillet 2008

L'ennui est donc le désespoir renversé, le désespoir des millionnaires, des acrobates et des humoristes ; c'est la façon qu'ont les riches d'être pauvres.

Jankélévitch – L’ironie

L'ennui … c’est la façon qu'ont les riches d'être pauvres. Inutile j’espère de détailler l’idée (malheur de l’homme comblé dont tous les désirs sont satisfaits avant même d’être formulés) : le seul dénuement connu des riches est strictement moral, et c’est celui de l’ennui.

Est-ce à dire que les pauvres (ou les moins riches) ne connaissent pas l’ennui ?

J’ai toujours été surpris par le spectacle des plages en été, quand le soleil chauffe sur le sable les corps étendus des vacanciers, immobiles, inactifs, tâchant autant que faire se peut… de ne rien faire !

Comment supporter un tel ennui ? J’en ai fini par croire que si tout ce monde se précipite pour embouteiller les portes des villes à la fin du mois, c’est moins parce qu’il faut retourner au travail que par lassitude de cette fastidieuse inactivité.

Tout le monde va me crier : j’aime m’ennuyer pendant les vacances parce que je le veux bien! Un ennui consenti n’est plus exactement le même que l’ennui éprouvé lorsque nous sommes privés de sortie, privés de la compagnie de l’être aimé, privés de divertissement.

Mais justement, pourquoi rechercher l’ennui ? Pourquoi espérer chaque année le retour de cette stérilité et de ce vide ?

Les cyniques répondent que l’ennui des vacances est machiné spécialement pour stimuler l’ardeur au travail. Non seulement se reposer, mais encore, mais surtout, constater combien notre travail est divertissant (sens pascalien).

Reste que je ne vois pas pourquoi rechercher avec un tel appétit l’ennui. Sauf que… l’ennui des vacances, c’est peut-être une façon d’éprouver un peu de la félicité des riches quand le calendrier nous ramène la période où, comme eux, nous ne travaillons plus pour vivre.

Si l’ennui, c'est la façon qu'ont les riches d'être pauvres, ne pouvons-nous pas dire, en paraphrasant Jankélévitch, que l’ennui est un luxe ?

--> L’ennui est la façon qu’ont les pauvres d’être riches.

Devoir de vacances : vous me commentez cette pensée et je ramasse les copies à la fin de l’heure.

Monday, March 10, 2008

Citation du 11 mars 2008

Les choses importantes ne se disent jamais.

Michele Mari - Tout le fer de la tour Eiffel (traduit de l’Italien)

Belle citation, n’est-ce pas ? Vous allez sans doute la recopier - à l’encre violette s’il vous plaît - dans votre cahier de citation.

Seulement voilà : vous avez fait des rubriques pour vous y retrouver et vous ne savez pas si vous devez la mettre dans la partie consacrée à la linguistique ou dans la psychologie. Que faire ?

Comme mon jeune alias (Docteur-Philo, vous connaissez ?) a traité un sujet voisin récemment, je laisserai ces approches savantes de côté pour m’en tenir à une approche plus intuitive : quand est-ce que nous parlons de ce qui compte vraiment dans notre vie ? Posé autrement, la question pourrait être : est-ce que nous ne pourrions pas éviter de tant parler, puisque ce que nous disons est inessentiel ?

Du genre :

- Allo ? Tu es où ? Sur le trottoir de Galeries Lafayette ? Ecoute, je suis pas loin, on peut se voir ? Tu es pressée… Non, je n’ai pas parlé à ma femme, je le ferai demain. Dis-moi, comment tu t’es coiffée ? Et ton chemisier bleu ciel, tu l’as mis ? Tiens, tu te photographies et tu m’envoies de suite la photo ? D’accord ?

Voilà je vous avais dit qu’on serait au raz du quotidien aujourd’hui : c’est fait.

Alors, pourquoi donc ne disons nous jamais les choses importantes ?

- Parce qu’elles nous troublent, en nous mettant au contact de ce qui nous met en jeu vraiment ; le divertissement (au sens pascalien) voilà ce qu’il nous faut pour vivre tranquille.

- Parce qu’en les disant, nous les faisons exister avec plus d’acuité ; et en les disant à d’autres, nous les faisons exister une fois de plus (1).

- Parce qu’en les pensant (et comment les dire, même à nous-mêmes, sans les penser), nous en prenons clairement conscience.

Tenez, faites une exercice : prenez votre beau cahier et votre porte-plume à l’encre violette ; vous allez y écrire quelque chose de vraiment important pour vous, que ce soit un événement ou le résultat d’une de vos entreprises. Qu’est-ce que ça vous a fait ?

Quoi ? Vous protestez parce que vous avez abîmé une page de votre cahier ? Dites-vous que ça sera comme une citation que vous n’aurez qu’à signer de votre nom - ou d’un pseudo...

Ou alors c’est que vous aurez écrit la première page de votre journal intime.

(1) Comme Phèdre (acte 1, sc. 3 - cf. post du 25 juin 2006)

Quand tu sauras mon crime et le sort qui m’accable

Je n’en mourrai pas moins, j’en mourrai plus coupable

Friday, December 21, 2007

Citation du 22 décembre 2007

"Qui a dit : "Un roi sans divertissement est un homme plein de misères"?".

Jean Giono Un roi sans divertissement

Qu'on laisse un roi tout seul sans compagnie, penser à lui tout à loisir ; et l'on verra qu'un roi sans divertissement est un homme plein de misères.

Blaise Pascal - Pensées Fragment 142 Brunschvicg

Le héros de Giono est pascalien jusque dans son mystère (pour s’en convaincre, qu’on jette un coup d’œil sur l’article de Wikipedia, exceptionnellement développé) : il organise des actes de violence montés comme des spectacles - qui ne lui épargnent pourtant pas l’autodestruction finale. Pourquoi ? Pour se « divertir » ?

A propos du divertissement, Pascal emploie un raisonnement par l’exemple : pour démontrer qu’un principe est universel, il suffit de montrer qu’il s’applique jusque dans le cas le plus défavorable. Si même un roi est un homme plein de misères lorsqu’il est sans divertissement, alors a fortiori il en va de même pour tous les autres hommes.

Petit rappel : le divertissement c’est l’effort que l’on fait pour éviter de penser à [soi] tout à loisir, donc pour échapper au face à face avec nous-mêmes, pour éviter de contempler notre effroyable corruption. L’homme n’est rien sans Dieu.

Bon, alors que faut-il pour qu’un roi ait des divertissements ? Pascal nous dit : « un roi tout seul sans compagnie » est sans divertissement ; il lui faut donc une cour et des courtisans - des courtisanes - et des comédies et des ballets et la chasse…

Et pourquoi pas le travail ? Oui, le travail est aussi un divertissement - du moins il peut l’être. Qu’on lise Flaubert. En voilà un qui clame qu’il s’embête. L’embêtement est le mal de sa vie. Et il travaille, il travaille jusqu’à 12 heures par jour sur ses manuscrits ; et il propose à ses correspondant d’en faire autant pour échapper à l’ennui.

Qu’on ne cherche pas là une allusion à l’hyperactivité de certains. Je propose simplement qu’on réévalue le travail - comme activité - en le comparant à la vie contemplative : les moines ne travaillaient pas nécessairement, du moins ce n’est pas comme cela qu’on définirait leur méditation de la Bible. Au cas ou on ne serait pas d’accord, voyez les moines Zen : leur méditation est immobile, sans production matérielle, sans communication. Sans doute parce qu’ils acceptent le face à face avec Dieu, quand bien même ce serait au prix de l’humiliation de leur orgueil.

Et vous, pourquoi travaillez-vous ? Pour avoir des sous, ou pour échapper à l’ennui ?

Sunday, September 09, 2007

Citation du 10 septembre 2007

Panem et circences

Juvenal - Satire

« Du pain et des jeux », revendication du peuple romain à l’égard du pouvoir, jugée révélatrice des mœurs du peuple sous l'Empire romain par les premiers chrétiens.

Contrairement à une idée assez répandue, les jeux du cirque visés par cette formule de Juvénal sont essentiellement des épreuves d’athlétisme, et non les sanguinaires combats de gladiateurs. Les premiers chrétiens ont utilisé cette formule pour dénigrer la passion pour le « sport » qui éloigne de la spiritualité qui devait selon eux être le seul souci des hommes.

Que cette passion ait existé ou pas chez les romains, nous ne le saurons peut-être jamais tant le débat est vif entre les historiens. Mais je serais tenté de le croire, lorsque je lis les journaux en cette période de Rugby-mania : que la France livre un match décevant, et on croit qu’elle vient de connaître une défaite politique ou économique grave. Un connaisseur affirmait récemment dans une interview : « Lors de son premier match, la France a perdu une bataille, mais elle n’a pas perdu la guerre ! » Rien que ça !

Qu’est-ce donc qui est en jeu dans cette passion qui aligne les « cicenses » sur le « panem » ? Peut-être faut-il y regarder à deux fois avant de répondre : l’excitation de l’exploit. Parce que, si les supporters attendent l’exploit, la foule, elle, attend la victoire. Et si la foule attend la victoire, c’est parce qu’elle sent que c’est elle qui vient de la remporter. Nous sommes grands parce que nos joueurs sont grands.

Et c’est cela qui intéresse les politiques. Eux qui sont habitués à susciter les passions de la foule, ils en trouvent une qui surgit là, comme ça : il n’y a pas à la produire, elle existe. Il ne reste plus qu’à la gouverner.

C’est une passion de la foule, qui se manifeste principalement lorsque plusieurs spectateurs sont assemblés : la retransmission des match sur grand écran en des lieux publics montrent que beaucoup préfèrent sortir de chez eux pour voir le même spectacle que sur leur télévision, mais le voir à plusieurs. On mange son « panem » tout seul ; on regard les « circenses » à plusieurs.

C’est peut-être ça qui fait que certains se méfient de cette liesse populaire, et que les politiciens en raffolent.

Sunday, July 01, 2007

Citation du 2 juillet 2007

Dès qu'un humain vient à la vie, il est déjà assez vieux pour mourir.

Martin Heidegger - Etre et temps

Angoisse existentielle : l’expérience intime de la contingence de mon être. Je suis ; mais je pourrais aussi bien ne pas être. Depuis que la métaphysique existe, elle a pris appui là dessus : je ne me suis pas donné à moi-même l’existence dont je jouis. Il ne dépend donc pas de moi de la conserver indéfiniment.

Il peut être intéressant de montrer la place de cette angoisse dans la représentation de la vie.

Pour Heidegger, comme pour Kierkegaard, la vision de la mort est en même temps l’expérience de la finitude de l’existence, ce qui a des conséquences essentielles pour le vie elle-même. Ça débouche sur le « souci de soi » de Heidegger, ou sur la recherche du « sérieux » dans l’existence chez Kierkegaard. Dans tous les cas, l’angoisse est quelque chose de positif. Oui, quiconque oublierait cela (cf. le divertissement pascalien) perdrait une dimension essentielle de l’existence, il lui manquerait quelque chose à vivre, parce qu’il lui manquerait la représentation de sa mortalité.

Alors, sans insister sur les critiques de la morbidité d’une telle conception (d’Epicure à Sartre, pour qui on meurt toujours « par-dessus le marché »), c’est la positivité de l’angoisse qui peut nous retenir.

Aujourd’hui, l’angoisse, ça se soigne. Je n’insisterai pas sur les effets secondaires indésirables des médicaments prescrits à cet effet. J’insisterai sur le fait que nous considérons l’angoisse comme une pathologie, alors que nos ancêtres y voyaient une expérience salvatrice. Sans aller jusqu’à rappeler la contre-réforme (1), Sartre - encore lui - considéraient l’angoisse comme le vertige de la liberté.

Alors, si en vous levant ce matin vous avec « les boules », dites-vous que vous faites une expérience dont il ne vous reste plus qu’à rechercher le sens.

Excellent exercice.

(1) Au 17ème siècle, les prêtres multipliaient à l’envie les avertissements sur l’imminence de la mort. « Tu te nourris pour nourrir les vers qui te mangerons, disaient-ils ». Et ils ajoutaient : « Cadaver, signife : caro-data-vermibus ». Je vous laisse traduire.

Friday, June 30, 2006

Citation du 1er juillet 2006

Je n'ai rien d'autre à offrir que du sang, du travail, des larmes et de la sueur.

Winston CHURCHILL - Allocution à la Chambre des Communes, 13 mai 1940 (1)

C’est trois jours après le déclenchement de l'offensive allemande du 10 mai 1940 que Churchill prononce cette phrase à l’intention de ses compatriotes. Ce n’était certes pas un discours électoral, mais c’est tout de même un constat que peu d’hommes politiques aurait le courage de faire aujourd’hui. Notez en effet que rien dans cette phrase ne laisse espérer autre chose que la souffrance, détaillée avec soin.

Car pour vaincre, il faut que chacun soit près au sacrifice, jusque dans le plus petit détail. On raconte que lorsque les restrictions de consommation de charbon ont été imposées, l’eau chaude a été de ce fait rationnée ; les britanniques ont alors tracé dans leur baignoire la limite à ne pas dépasser (ferions-nous de même ?). Façon de dire que Churchill s’appuie sur le sens pratique de ses concitoyens. A quoi bon appeler au sacrifice du sang ? Personne ne saura ce que ça veut dire, et on partira de toute façon « la fleur au fusil ». En revanche, s’il faut se contenter de 200 grammes de viande par semaine, là c’est du concret ; ça on sait ce que c’est.

Dans un pays libre, les politiques doivent faire comme Churchill : dire la vérité, le « parler vrai » (Rocard), pas de langue de bois. Mener les hommes sans leur dire où ils vont, ça relève de la psychologie de la domination. Le code de la route interdit pour un véhicule de s’intercaler dans un convoi. Pas étonnant, lorsqu’il s‘agit de militaires : seul celui qui est en tête sait où il va ; les autres suivent.

Mais nous aimons le divertissement, comme le rappelle Pascal. C’est justement parce qu’il nous permet d’oublier où nous allons, même si ça ne nous empêche pas d’y aller.

(1) Extrait de cette allocution : « Vous me demanderez : que comptez-vous faire ? Je vous répondrai : faire la guerre sur terre, sur mer et dans les airs... Quel est votre but ? : La victoire.. »

Thursday, June 01, 2006

Citation du 2 juin 2006

« …chacun fuira, supportera ou chérira la solitude en proportion exacte de la valeur de son propre moi. Car c'est là que le mesquin sent toute sa mesquinerie, et le grand esprit, toute sa grandeur ; bref, chacun s'y pèse à sa vraie valeur ».

Schopenhauer - Le Monde comme volonté et comme représentation.

La grandeur de la solitude est la grandeur dans la solitude. Comment cela ?

1 - Est-ce que, comme le « Wanderer » de Friedrich, on est seul parce qu'il n'en peut être autrement, lorsqu'on contemple les horizons infinis et les insondables beautés de la nature ?


2 - Ou bien, comme le "Philosophe en méditation" de Rembrandt, faut-il attendre la vieillesse non pas au sommet de sa tour d’Ivoire, mais seul (ou presque) tapi au fond d’une caverne ?

Pourquoi faudrait-il être seul pour penser ? Le sage n’est-il en tête à tête qu’avec lui-même ?

3 - On peut certes le penser, et dire avec Valéry :

« O récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des Dieux
! ».

C’est qu’on est parvenu aux confins du langage, là où il n’y a plus qu’à se taire et contempler : on ne contemple que seul car aucune communication n’est plus possible.

4 - Seulement, voilà, Schopenhauer est très explicite : la solitude est le moyen de se chérir soi-même, c’est-à-dire que la contemplation n’a d’autre objet que soi-même.

On est donc dans une sorte de divertissement pascalien inversé : au lieu que l’orgueil nous fasse fuir le spectacle affligeant de notre bassesse, il nous fait jouir de notre propre supériorité. Les autre sont mes ennemis parce qu’ils me décentrent de moi-même, parce qu’ils ont l’insupportable prétention à vivre et à penser pour eux mêmes, au lieu de me contempler entrain de vivre et de penser.

Sunday, May 28, 2006

Citation du 29 mai 2006

« Et leur règle n’était que cette clause :

Fais ce que voudras »

Rabelais - Gargantua - Chapitre 57

On a reconnu la devise qui régit la vie des religieux et des religieuses de l’Abbaye de Thélème, utopie libératrice que Rabelais avait imaginée en ces temps de guerre de religion, pour célébrer la liberté et le plaisir de vivre.

N’avoir pour règle que celle de son bon plaisir : nous consentirions tous à reconnaître là un idéal digne d’un monarque. Et pourtant en sommes-nous si sûr ?

L’enfant qui s’ennuie, le vacancier qui s’abrutit de soleil sur la plage, celui qui passe ses loisirs devant la télé où à faire des jeux dont ils ne voudrait pas s’il était payé pour cela… Sont-ils bien des exemples de liberté enviables ? Divertissement dirait Pascal, rien de tout cela n’existerait si nous consentions à penser à nous mêmes…

Il y a un élément de plus dans la description donnée par Rabelais : « Quant un bon moine -écrit-il - disait « Allons nous ébattre dans les champs », tous allaient s’ébattre dans les champs ». Autrement dit, qu’importe ce qu’on choisit de faire, le principal c’est de ne pas être seul à le faire. C’est la solitude qui est source d’angoisse et d’ennui. Par contre, dans la compagnie nous rencontrons non seulement nos semblables, mais encore nous trouvons la confirmation de nos choix et de nos actes. La liberté, c’est de ne pas avoir de règle ; certes. Mais c’est aussi de faire quelque chose de valable. Et pour cela, le plus sûr c’est de le faire à plusieurs.

Même si c’est une grosse bêtise.

Tuesday, January 10, 2006

Citation du 11 janvier 2006

« Un homme seul est toujours en mauvaise compagnie »

Paul Valéry


Citation passe-partout, qui attire par sa dénonciation de la solitude et suscite dans les Forums des déclarations à l’emporte-pièce sur les bienfaits/méfaits de la solitude.
Et si Valéry disait en réalité : seule l’absence existe, la solitude quant à elle n’existe pas, puisque je suis en compagnie – de qui ? –

La mauvaise compagnie, on a déjà compris que c’était avec soi-même, puisqu’elle n’apparaît que dans l’absence des autres, lorsque rien ne vient me distraire de la pensée de moi-même. Dès lors s’ouvrent plusieurs interprétations :

- On peut penser que la solitude c’est le moment de la rumination stérile, lorsque nous grattons toutes nos blessures (narcissiques). Déjà, Kant disait que le travail est nécessaire pour nous éviter ce genre de macération. Notez : le travail, pas autre chose. Nietzsche de son côté, dénonce la mémoire rumination, celle qui suscite le ressentiment, qui nous rend haineux à la pensée humiliations endurées.

- On peut aussi se dire que nous sommes mauvais compagnons pour nous-mêmes, mais qu’après tout tant pis pour nous, c’est comme ça. Nous sommes comme ça, pas de faux fuyant, regardons-nous en face et reconnaissons nos faiblesses et nos turpitudes. Alors ça, c’est Pascal et sa dénonciation du divertissement ; la vie mondaine, le jeu, la chasse (exemples d’activités (sic !) des oisifs), sont autant de façon de nous oublier nous-mêmes, de nous détourner du miroir que la solitude nous impose.

J’aime bien la lucidité, et Pascal a raison. Sauf que pour lui, un homme seul est toujours en compagnie de Dieu. Pas facile à remplacer.