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Thursday, January 19, 2017

Citation du 20 janvier 2017

Sur mol duvet assis, un gras chanoine, / Lez un brasier, en chambre bien nattée, / A son côté gisant dame Sidoine / Blanche, tendre, polie et attintée, / Boire hypocras, à jour et à nuitée, / Rire, jouer, mignonner et baiser, / Et nu à nu, pour mieux des corps s'aiser, / Les vis tous deux, par un trou de mortaise : / Lors je connus que, pour deuil apaiser, / Il n'est trésor que de vivre à son aise.
François Villon – Les contredicts de Franc-Gontier,
(Traduction :  « Installé sur du duvet douillet, un chanoine gras, / Près d’un grand feu, dans une chambre bien tapissée, / A son côté, est allongée dame Sidoine, / Blanche, tendre, gracieuse et bien parée : / Ils boivent du vin parfumé, jour et nuit, / Rient, jouent, se câlinent et s’embrassent, / Et nu contre nu, pour que les corps se plaisent, / Je les vis tous deux, par un trou de mortaise ; / Alors, j’ai su que, pour apaiser sa peine, / Il n’y a pas d’autre trésor que de vivre à son aise.)

Supposez : vous êtes voyagistes et vous organisez des croisières fort chères. Pour attirer les clients vous voulez enrichir vos voyages en organisant votre croisière autour d’un thème précis. Qu’allez-vous leur proposer ? La participation de leur chanteur favori ? Des des repas gastronomiques ? D’écouter un cycle de conférences sur la civilisation celte ?
Oui, peut-être… Mais si le client n’aime pas la chansonnette, si les celtes l’indiffèrent et si le mal de mer transforme ses repas en calvaire, que peut-on lui proposer qui puisse le satisfaire malgré tout ?
- Eh bien songez à cette ballade de François Villon : invitez à participer à la croisière du bonheur. Rien de plus simple en effet pour qui a lu François Villon : proposez le confort d’une cabine douillette, la compagnie d’une dame au corps charnu, et du vin parfumé. Il n’est besoin de rien d’autre pour jouir du bonheur. Et vous pourrez même, suivant le même Villon, organiser une variante en ciblant ceux de vos clients qui seraient dans le désarroi d’un deuil : « pour deuil apaiser, / Il n'est trésor que de vivre à son aise. »
Et si vous êtes très malin, vous ferez même la synthèse des deux formules, promettant le retour du bonheur à tous ceux qui viennent de perdre un être cher.
Voici le teaser :
La croisière des endeuillés


« Vous qui venez de perdre un être cher, vous qui pleurez au fond de votre chambre, venez nous retrouver à bord de l’Anubis :
Dans le confort de ce paquebot au luxe hors normes, au milieu des Iles paradisiaques des mers du Sud, retrouvez le calme et la joie de vivre.

Sur l’Anubis, notre paquebot dédié aux affligés, vous trouverez le confort douillet et apaisant d’une cabine vaste et décorée selon vos gouts (12 environnements au choix). Pour adoucir votre chagrin, vous aurez près de vous une hôtesse qui saura apaiser votre souffrance et dont les charmes (selon options à choisir sur catalogue) effaceront peu à peu la cruelle blessure que vous venez de subir. Tout en dégustant du vin parfumé (les meilleurs crus de bordeaux), et en jouissant de l’intimité de votre compagne de croisière, vous oublierez les jours, vous oublierez les nuits, le temps de votre séjour sur l’ Anubis sera un long moment d’apaisement. »

Thursday, December 24, 2015

Citation du 25 décembre 2015

Tant crie-t-on Noël qu'il vient.
François Villon – Ballade des proverbes
Dans cette ballade Villon énumère des proverbes qui montrent qu’à force d’attente et de patience des évènement surviennent, tantôt aggravants (Tant va le pot à l'eau qu'il se brise), tantôt bien heureux (Tant prie-t-on que chose est acquise).
Et voilà Noël qui finalement revient !
Observons quand même que « crier Noël » n’a pas tout à fait le même sens pour Villon : à son époque : «  Noël : cri que le peuple poussait autrefois à l’occasion d’un événement qu’il considérait comme heureux, à la naissance d’un prince, au mariage ou à l’arrivée d’un souverain, etc. » (Art. Wiki).
Mais enfin conservons le sens imaginable de nos jours : l’impatience ne fait rien aux choses. Il suffit d’attendre que le temps imparti s’écoule, et voilà que les choses se font sans nous, puisqu’elles ne dépendent pas de nous. On pourrait peut-être même évoquer la fable de La Fontaine : la mouche du coche.
Là-dessus que pourrait-on ajouter ? Que la sagesse consiste à accepter de se plier à l’ordre des choses, à leur temporalité, comme Bergson disant : « Il faut attendre que le sucre fonde », signifiant par là que son impatience de boire l’eau sucrée ne changeait rien à la durée propre du morceau du sucre, qui était de fondre en 1 minute 30 alors que l’impatient philosophe voulait l’obtenir au bout de 15 secondes. Nous n’avons pas la liberté de jouer avec la durée, pas plus qu’avec le temps. Ici c’est à Kant qu’on peut songer : il y  a deux choses, disait-il, qu’on ne peut faire avec le temps.
            - L’une qui serait de revenir dans le passé,  comme par exemple de revivre notre jeunesse.
            - L’autre, d’abolir une durée qui nous sépare d’un évènement à venir.
--> Il ne sert à rien de crier : Ah ! Si seulement c’était déjà Noël ! Noël viendra – à son heure.
Et nous ne pourrons rien pour le retenir : il repartira aussi pour un an.

Oui, chers amis : demain, Noël, ça sera fini pour un an !

Monday, October 19, 2015

Citation du 20 octobre 2015

Qu’en étron de pourceaux soient frites ces langues ennuyeuses !
François Villon - Ballade des langues ennuyeuses

Commentaire II
On se reportera au Post du 19 octobre pour le texte complet de la Ballade de Villon. Ce qui éveille ma curiosité, c’est que Villon s’en prend – et de quelle façon ! – non à la méchanceté, non à la cruauté, non à la bêtise, mais à l’ennui. Les gens les plus à craindre sont les gens ennuyeux. Comment expliquer que ce travers devienne aussi redoutable ?
- Une hypothèse est que leur venin soit doux ; qu’il s’insinue sans qu’on s’en aperçoive, ou du moins qu’il soit assez bénin pour qu’on ne pense pas à se mobiliser immédiatement contre lui. Qu’avant qu’on en soit arrivé à ces anathèmes terribles proférés par Villon, on ait subi de longs et insipides discours.
- Une autre explication (qui d’ailleurs n’est pas exclusive de la première) est que l’ennui à l’époque de Villon avait une signification beaucoup plus forte qu’aujourd’hui. Là où nous ne trouvons qu’un inconfort, Villon trouve une véritable souffrance qui d’ailleurs peut-être non seulement morale, mais aussi physique (voit l’article du CNTRL ici). Cette souffrance ne résulte pas de coups, de brutalités, mais des mots et des discours.

De toute façon – et c’est cette dernière observation qui retiendra notre attention – les pires maux viennent du langage ; on peut certes nous frapper, nous faire souffrir par des mauvais traitements dans notre corps. Mais on peut surtout nous calomnier (ou calomnier nos amis) et nous faire souffrir beaucoup plus gravement par des propos insidieux. Qu’on se rappelle que Iago a terrassé Othello par ses médisances.

Sunday, October 18, 2015

Citation du 19 octobre 2015

Qu’en étron de pourceaux soient frites ces langues ennuyeuses !
François Villon - Ballade des langues ennuyeuses

Jean Teulé – Je, François Villon
Adaptation du poème de Villon en français moderne (en grisé les ajouts faits par Teulé)
- Pour le texte original complet et une autre adaptation, voir ici


Commentaire I
La malédiction est un discours rituel, prononcé en vue d’attirer sur une personne tout le mal qu’il est possible. Deux exemples pour aujourd’hui :
- La Ballade des langues ennuyeuses : ici la radicalité du mal souhaité ne tient pas seulement au fait qu’on fera frire la langue ennuyeuse, ce qui suppose qu’on l’ait coupée avant (ce qui arrivait parfois en cas de blasphème : je m’étonne que nos islamistes n’y aient pas pensé), mais aussi les substances utilisées pour faire frire : on termine avec des étrons de pourceaux…
- Une autre malédiction célèbre, celle de Spinoza, exclu de la communauté juive d’Amsterdam pour athéisme.
«  Qu'il soit maudit le jour, qu'il soit maudit la nuit ; qu'il soit maudit pendant son sommeil et pendant qu'il veille. Qu'il soit maudit à son entrée et qu'il soit maudit à sa sortie. Veuille l'Eternel ne jamais lui pardonner. Veuille l'Eternel allumer contre cet homme toute sa colère et déverser sur lui tous les maux mentionnés dans le livre de la Loi ; que son nom soit effacé dans ce monde et à tout jamais et qu'il plaise à Dieu de le séparer de toutes les tribus d'Israël l'affligeant de toutes les malédictions que contient la Loi.(...) Sachez que vous ne devez avoir avec Spinoza aucune relation ni écrite ni verbale. Qu'il ne lui soit rendu aucun service et que personne ne l'approche à moins de quatre coudées. Que personne ne demeure sous le même toit que lui et que personne ne lise aucun de ses écrits."
Exclusion solennelle de Spinoza de la communauté juive d’Amsterdam le 27 juillet 1656 (Lire ici)
A noter : Spinoza est excommunié, ce qui veut dire qu’il est frappé d’excommunication.
Le mot vient du latin ecclésiastique ex-communicare, « mettre hors de la communauté »

Rien à voir, donc, avec la communion. Par contre, le verbe est bien excommunier, et pas excommuniquer. Les délices de la langue française…

Tuesday, September 29, 2015

Citation du 30 septembre 2015

Semblablement, où est la reine / Qui commanda que Buridan / Fût jeté en un sac en Seine? / Mais où sont les neiges d'antan?
François Villon – Le Testament (1461), Ballade des dames du temps jadis
Nous retrouvons Buridan que nous avions laissé hier en compagnie de son âne, engagé cette fois dans une aventure un peu plus dangereuse.
Jean Buridan, philosophe et docteur scolastique  nait en 1292 et meurt en 1363, c’est à dire un siècle avant que Villon compose cette ballade. L’histoire à la quelle il fait allusion est celle de la Tour de Nesle : Marguerite épouse du futur Louis X, s’y serait livrée à la débauche en compagnie de ses deux belles-sœurs, se débarrassant au petit matin de ses amants de la nuit, cousus dans un sac et jetés dans la Seine. Un tel traitement aurait également été réservé à Buridan qui, quant à lui, en serait sorti vivant. (Cf. Ici) (1)
Quoiqu’il en soit de la réalité de cet épisode, j’observe qu’un siècle plus tard, la débauche de Marguerite restait vive dans les mémoires. Pourquoi ?
Est-ce parce qu’une (future) reine de France se livrait à la débauche au lieu de réserver son sexe pour procréer une royale descendance ? Ou bien parce qu’elle n’hésitait pas à supprimer l’amant qui venait de la faire crier de jouissance (Mmmmm !). Qui le dira ? – tant il est vrai que les jugements sont historiquement déterminés. Pour ma part, je tenterai bien un réponse : comme nous sommes sensibles aux actes de cannibalismes des mantes religieuse (religieuses !) qui dévorent le mâle qui vient de les féconder, nous pouvons être impressionnés par le mépris des femmes qui considèrent l’homme comme un étalon parfaitement facultatif en dehors de cette fonction.
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(1) Les reines de la Tour de Nesle épargnèrent  deux de leurs amants, mais ce fut pour leur malheur car, démasqués et arrêtés sur ordre de Philippe le Bel, « ils moururent écorchés vifs, châtrés, décapités, puis suspendus à un gibet ». Voilà : en cet heureux temps nous n’avions rien à envier à l’Arabie Saoudite en matière de supplice. (Pour mémoire, voici le châtiment qui va être à présent infligé à Ali Al-Nimr (un opposant) : « La charia stipule qu'Ali Al-Nimr, opposant chiite, doit être décapité. Et comme il s'est dressé contre le roi Salman, crime particulièrement grave, il est prévu que son corps sera crucifié et ornera la croix jusqu'à ce que pourrissement s'ensuive. » Lire ici)