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Wednesday, April 20, 2016

Citation du 21 avril 2016

Elle (= la fusée du projet SpaceX) aura réellement réussi cette mission (= poser le premier étage de la Falcon 9 sur une barge flottante) lorsque cela deviendra ennuyant.
Propos attribué Robert Bigelow président de la société d’Elon Musk responsable du projet SpaceX)
On fait ici allusion à cet exploit qui consiste à récupérer une fusée spatiale en la faisant redescendre en douceur de l’espace pour la poser sur une barge en plein océan au lieu de la laisser se disperser en petits morceaux dans l’atmosphère. Bravo !
… Mais ce n’est pas ça qui va retenir mon attention ; c’est plutôt l’idée qu’un tel projet n’a vraiment réussi que lorsqu’il est devenu routinier au point d’être ennuyeux. Aurions-nous ici un éloge de l’ennui qui tranche par rapport aux propos habituels (du genre : « Vous voulez avoir plus de temps à vivre ? Ennuyez-vous !  Ça passera moins vite ! »)

Qu’est-ce que l’ennui ? « Sentiment de lassitude coïncidant avec une impression plus ou moins profonde de vide, d'inutilité qui ronge l'âme sans cause précise » écrit en substance le TLF. Autrement dit, l’homme qui s’ennuie n’a plus aucune préoccupation, plus rien qui meuble son esprit, au point qu’il en ressente une impression d’inutilité. Bien sûr une telle description n’a de sens qu’en fonction du contexte dans le quel est placé l’homme qui s’ennuie : s’il n’a vraiment rien à faire, c’est banal et ça ne renvoie qu’à la pauvreté de son imagination ; mais s’il est entrain d’accomplir un certain travail, alors l’ennui est le signe que celui-ci est devenu une routine, et du coup, l’ennui évoque la parfaite maitrise de la situation. Dans ce cas, et quoiqu’il arrive, il est sûr de savoir presque automatiquement quoi faire pour parer aux évènements. La préparation et l’entrainement seraient donc parfaitement achevés lorsqu’on pourrait s’ennuyer tout en réalisant le nécessaire – même dans des circonstances exceptionnelles.

J’en vois qui râlent : ils attendaient le message du philosophe et rien n’arrive… Bon je vais tenter le coup : l’homme n’est pas fait pour la perfection, parce que, lorsqu’il l’atteint, non seulement il s’ennuie, mais encore il devient idiot – ainsi des bergers d’Arcadie dont Kant dit assez méchamment qu’ils jouissent d’un bonheur qui les rend benêts, au point qu’ils ne valent pas mieux que leurs animaux domestiques (1). Alors, mes chers amis, improvisez !
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(1) Kant – Idée d’une histoire universelle… 4ème proposition.

Monday, October 19, 2015

Citation du 20 octobre 2015

Qu’en étron de pourceaux soient frites ces langues ennuyeuses !
François Villon - Ballade des langues ennuyeuses

Commentaire II
On se reportera au Post du 19 octobre pour le texte complet de la Ballade de Villon. Ce qui éveille ma curiosité, c’est que Villon s’en prend – et de quelle façon ! – non à la méchanceté, non à la cruauté, non à la bêtise, mais à l’ennui. Les gens les plus à craindre sont les gens ennuyeux. Comment expliquer que ce travers devienne aussi redoutable ?
- Une hypothèse est que leur venin soit doux ; qu’il s’insinue sans qu’on s’en aperçoive, ou du moins qu’il soit assez bénin pour qu’on ne pense pas à se mobiliser immédiatement contre lui. Qu’avant qu’on en soit arrivé à ces anathèmes terribles proférés par Villon, on ait subi de longs et insipides discours.
- Une autre explication (qui d’ailleurs n’est pas exclusive de la première) est que l’ennui à l’époque de Villon avait une signification beaucoup plus forte qu’aujourd’hui. Là où nous ne trouvons qu’un inconfort, Villon trouve une véritable souffrance qui d’ailleurs peut-être non seulement morale, mais aussi physique (voit l’article du CNTRL ici). Cette souffrance ne résulte pas de coups, de brutalités, mais des mots et des discours.

De toute façon – et c’est cette dernière observation qui retiendra notre attention – les pires maux viennent du langage ; on peut certes nous frapper, nous faire souffrir par des mauvais traitements dans notre corps. Mais on peut surtout nous calomnier (ou calomnier nos amis) et nous faire souffrir beaucoup plus gravement par des propos insidieux. Qu’on se rappelle que Iago a terrassé Othello par ses médisances.

Wednesday, June 18, 2014

Citation du 19 juin 2014



Celui qui connaît l'art de vivre avec soi-même ignore l'ennui.
Erasme
Encore une sentence où Erasme joue sur le paradoxe pour éveiller notre attention : car n’est-ce pas justement la solitude qui suscite l’ennui ? Les bistrots n’ont-ils pas été créés pour nous éviter de boire tout seul en nous proposant un lieu où rencontrer les autres et parler avec eux ?
- Si Erasme est sérieux (et comment en douter ?), il faut admettre que l'art de vivre avec soi-même est un art particulièrement élaboré. En quoi peut-il consister ?
o-o-o
La première idée est que l’ennui nait de la vacuité du temps inoccupé : si étant seul on s’ennuie, c’est bien parce que nous sommes « vides » pour nous-mêmes. Nourrissons donc de belles pensées, développons de belles songeries, créons en imagination des œuvres qu’il n’y aurait plus qu’à jeter sur le papier – ou sur la toile – et nous verrons le temps passer à toute vitesse.
L’art de vivre avec soi-même ? Rien n’est plus facile : fermons les yeux laissons nos mains dans nos poches, et imaginons un poème pour l’amour qui est parti nous laissant seul – ou bien résolvons le problème d’échec du week-end.
Bon : je vois des mines déconfites – à ce compte, personne ne pourrait suivre le conseil d’Erasme.
Donc, admettons que l’art de vivre en question soit d’abord un accélérateur de durée, quelque chose qui fasse passer le temps le plus vite possible, sans laisser derrière lui ni de belles œuvres ni des problèmes résolus.

--> J’ai ce qu’il vous faut : le fantasme.
Exemple 1 : le fantasme de la mousse au chocolat : vous fermez les yeux et vous voyez le grand saladier rempli d’une mousse au chocolat. Pendant que personne ne vous regarde, vous trempez votre doigt dedans : vous entendez les petites bulles d’air éclater à ce contact, et voilà que vous sentez la saveur du chocolat sur votre langue… Recommencez l’opération jusqu’à ce que vous ayez autre chose à faire.
Exemple 2 : le fantasme du mateur. Toujours les yeux fermés et les mains dans vos poches, vous vous imaginez chez des amis, dans votre chambre. C’est l’après-midi, la chaleur, les persiennes sont tirées. Silencieusement vous quittez votre chambre pour aller dans la salle de bains : en arrivant vous constatez qu’elle est occupée mais que la porte est restée entrebâillée : la femme de votre ami est devant le lavabo en trains de se rafraichir. Elle se penche pour rincer sa poitrine à l’eau froide, faisant saillir le bouton de son sein…
Attention ! Laissez vos mains dans vos poches je vous prie ! De toute façon, c’est maintenant l’heure de votre leçon de piano.
Exemple 3 : le fantasme du professeur de piano…

Wednesday, November 24, 2010

Citation du 25 novembre 2010

La philosophie nous met au-dessus des grandeurs mais rien ne nous met au-dessus de l'ennui.

Madame de Maintenon (1)

Admirez le sens des convenances de madame de Maintenon : elle ne va pas dire que les philosophes sont des gens ennuyeux, mais c’est quand même ça que ça veut dire.

… A moins qu’elle veuille dire que l’ennui est un sentiment si naturel que rien ne nous met à l’abri de le ressentir – pas même les discours des philosophes ?

Voyons ça de plus près.

Grâce à notre Post d’hier, nous savons que l’ennui est un sentiment métaphysique, lié à la conscience de notre propre vacuité. Pascal ne disait pas autre chose, et sans doute aurions-nous la même opinion – si nous avions encore une opinion sur le sujet.

Du temps de Pascal en effet, le divertissement (2) supposé écarter l’ennui était le fait des individus, c’était un choix que chacun pouvait faire mais aussi qu’il pouvait éviter, ne trouvant dans la société de ce temps que des moyens d’y parvenir et non l’obligation d’y être.

Mais voilà : l’ennui, notre époque le traite radicalement, à la racine, sur grande échelle, un peu comme on arrose d’insecticide une région entière pour la démoustiquer. Les individus sont plongés dans un bain de divertissement par la télé, par le cinéma, par les amuseurs qui nous fournissent nos sujets de conversations ; à notre époque, il y a de la musique jusque dans les ascenseurs – façon de ne pas risquer de penser à nos soucis. Notre siècle est bien le siècle de l’entertainment, nos héros se nomment Mickey et Super-Mario – et notre rêve le plus vif est de devenir une vedette de la télé, quitte, pour à y arriver, à manger des vers de terre ou à se doucher à poil devant la France entière

Personne ne sait plus ce que c’est que la vacuité, hors mis bien sûr quelques dépressifs qui sont en panne de Prosac.

Car voilà la vraie différence entre madame de Maintenon et nous : l’ennui est pour nous un symptôme dépressif qu’il convient de traiter – en non un sentiment métaphysique.

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(1) Madame de Maintenon était la gouvernante des bâtards du roi, le quel, comme nous messieurs, rêvait de se faire la baby-sitter. Seulement comme il était roi, ses rêves pouvaient devenir réalité.

(2) Divertissement pris au sens pascalien : effort pour se détourner de soi (di-vertere) afin de ne plus voir la misérable réalité de son être. Voir cette Pensée : « Divertissement. Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, ils se sont avisés pour se rendre heureux, de n'y point penser. »

Tuesday, November 23, 2010

Citation du 24 novembre 2010

Si les singes savaient s'ennuyer, ils pourraient devenir des hommes.

Goethe

« Parle et je te baptise »

Cardinal de Polignac

Cette injonction du Cardinal de Polignac s’adressait à un orang-outang rencontré dans le jardin du roi. (Voir Post du 27 janvier 2006)

Je ne rappelle la phrase du cardinal de Polignac que pour souligner combien est ténue la frontière entre l’animal et l’homme, mais aussi combien elle est étanche.

Ténue, parce qu'on fait comme si elle ne tenait qu'à un seul critère (1). Etanche parce que ce critère se veut révélateur de la nature de l’homme qui est ainsi distingué de l’animal.

C’est ainsi qu’on a dit que le rire était l’un des critères d’humanité, ce que certains contestent, mais l’important c’est quand même qu’en disant ça on élève ce signe à la hauteur de l’humanité. Au fond ce qu’on dit, c’est que le rire est essentiel à l’homme, et qu’il importe de ne pas le confondre avec des caractéristiques accessoires. C’est Jakobson qui disait que si on prenait la couleur de la peau comme critère pour classer les êtres humains, alors il faudrait mettre dans le même ensemble les bébés et les cochons roses.

Bon – Revenons à notre citation du jour : l’ennui est un critère d’humanité tel qu’il suffirait que les singes s’ennuyassent (2) pour devenir humains.

L’ennui est un de ces mots de la langue française qui change de sens en passant du singulier au pluriel. Quand je parle de mon ennui, je ne parle pas de la même chose que quand je dis avoir des ennuis. C’est à peu près comme pour l’amour : le sens est plus fort au singulier qu’au pluriel.

L’ennui est un signe d’humanité parce qu’il est un état de conscience (d’où la différence avec les ennuis qui peuvent être des faits). Je ne m’ennuie que quand j’ai conscience de … mais de quoi au fait ?

Si on laisse de côté les époques où l’ennui était une posture élégante (le mal du siècle), on constate qu’en général, l’ennui est considéré comme une prise de conscience de la vacuité de l’existence. Que l’ennui soit une vacuité signifie donc qu’il ne s’identifie pas forcément à la passivité (comme dans l'ennui scolaire) ni à l’inactivité (il y a bien des travaux prenants mais ennuyeux).

Reste donc que l’ennui soit la conscience du décalage entre ce que l’on est et ce que l’on devrait être – conscience qui se livre peut-être d’abord dans un sentiment confus mais qui tend à se clarifier dans la durée comme le paysage qui émerge de la brume avec la montée du soleil.

Maintenant, je voudrais dire pour conclure que Goethe, tout génie de l’humanité qu’il soit, paraît bien ignorant de la réalité de la vie d’un singe en cage. Moi j’ai toujours eu l’impression qu’ils s’ennuyaient profondément – principalement les grands singes, les orangs-outangs.

C’est vrai qu’en même temps ces singes sont ceux qui nous ressemblent le plus.

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(1) Je parlerais volontiers de signe diacritique si je ne craignais de me faire traiter de pédant.

(2) Pour ceux de nos lecteurs qui vivent en dehors de nos frontières, je précise que c’est Notre-Président qui a remis au goût du jour l’imparfait du subjonctif.

Pour en savoir plus :

- Pour les amoureux du subjonctif, lire Alphonse Allais, Complainte amoureuse adressée à la danseuse Jane Avril. (à lire à la fin de ce savant exposé)

- Pour connaître les surprises grammaticales des prochains discours de Notre-Président, voir le surjonctif (imaginé par Raymond Queneau)

Wednesday, June 10, 2009

Citation du 11 juin 2009

Le bonheur n'est pas de chercher le bonheur, mais d'éviter l'ennui. C'est faisable avec de l'entêtement.

Gustave Flaubert - Lettre à Louise Colet - 31 Août 1846 (1)

Voilà encore une leçon de pessimisme comme nous les affectionnons à La Citation du jour : le bonheur n’existe pas, seul existe un moindre malheur.

Et encore un des poncifs de la même Citation du jour : l’ennui doit être pris au sérieux – ici : parce qu’il fait obstacle à un certain confort de vie.

Reste la question : comment éviter l’ennui ?

Si, comme nous l’avons déjà expliqué, l’ennui est un sentiment métaphysique, éprouvé dans le face à face avec soi-même, alors tout ce qui nous détourne de nous-mêmes est de ce point de vue profitable.

On peut consulter Kant là-dessus : L’homme doit être occupé de telle manière qu’il soit rempli par le but qu’il a devant les yeux, si bien qu’il ne se sente plus lui-même et que le meilleur repos soit pour lui celui qui suit le travail.

Travaillez : si ce n’est pas pour gagner plus ce sera pour vous ennuyer moins. D’ailleurs la prison n’est-elle pas une punition, non seulement parce qu’on est privé de liberté, mais encore condamné à l’inaction ?

Le seul souci, c’est qu’on est en plein dans le divertissement que condamnait Pascal : c’est là où le bât blesse. Le travail si vertueux aurait malgré tout un côté vicieux ?

Il est vrai que les moines – du moins certains d’entre eux – ne travaillaient pas et que la prière était leur seule activité.


(1) J’ai relu la lettre de Flaubert, et je n’y ai pas trouvé trace de cette phrase, pourtant répertoriée dans de nombreux sites sous cette date. Quelqu’un aurait-il la référence exacte ?

Saturday, April 25, 2009

Citation du 26 avril 2009

…l'ennui est la prolongation dans le spirituel d'un vide immanent de l'être. En comparaison, Langeweile [l'ennui] est seulement une absence d'occupation.

Cioran – De la France [L'Herne, 96 pages] (Lire des extraits ici)

Qu’est-ce que l’ennui ? Ceux qui manquent d’imagination répondront : « c’est avoir du temps en trop ». Ceux dont la lucidité n’est pas émoussée, diront : c’est la prolongation dans le spirituel d'un vide immanent de l'être.

Autrement dit, l’ennui est métaphysique. Après l’angoisse, l’ennui est le sentiment métaphysique par excellence.

Selon Cioran, les français sont ceux qui ont le mieux perçu cette dimension (contrairement aux allemands), et qui en ont le plus clairement tiré la conséquence. Et le 18ème siècle est celui où cet ennui s’est élucidé le plus clairement, dans les salons où on cultive l’art de la conversation, comme celui de madame Du Deffand (1).

Le 18ème siècle nous dit Cioran, « c'est aussi le siècle qui s'est le plus ennuyé, qui a eu trop de temps, qui n'a travaillé que pour passer le temps. »

Alors bien sûr, il y a tous ceux qui disent que l’ennui est un luxe, qu’il n’affecte que les riches dont le temps n’est pas rempli par la quête de ressources pour vivre.

Le pessimisme de Cioran consiste à dire que cela ne change rien, puisqu’avec l’ennui nous nous situons au niveau de l’essence humaine.

Pour ce qui est de l’occupation besogneuse des pauvres, le fait qu’elle soit laborieuse ne change rien à la nature humaine : elle ne fait qu’en masquer la réalité. L’homme qui travaille pour vivre trouve dans cette activité un surplus qui est d’oublier son néant, exactement comme l’aristo qui discute futilement dans un salon doré. Que l’un gagne sa vie pendant que l’autre la dissipe n’est qu’une opposition d’apparence.

La seule différence est au niveau de la vie animale (la zoè de Foucault) qu’il s’agit ou non d’entretenir par son travail. Par contre la vie humaine (le bios pour rester dans la même référence) n’est que l’occasion d’éprouver le néant.

C’est ça le pessimisme.


(1) "Je ne trouve en moi que le néant et il est aussi mauvais de trouver le néant en soi qu'il serait heureux d'être resté dans le néant." Madame Du Deffand, citée par Cioran