Wednesday, April 20, 2016
Citation du 21 avril 2016
Monday, October 19, 2015
Citation du 20 octobre 2015
Wednesday, June 18, 2014
Citation du 19 juin 2014
Wednesday, November 24, 2010
Citation du 25 novembre 2010
La philosophie nous met au-dessus des grandeurs mais rien ne nous met au-dessus de l'ennui.
Madame de Maintenon (1)
Admirez le sens des convenances de madame de Maintenon : elle ne va pas dire que les philosophes sont des gens ennuyeux, mais c’est quand même ça que ça veut dire.
… A moins qu’elle veuille dire que l’ennui est un sentiment si naturel que rien ne nous met à l’abri de le ressentir – pas même les discours des philosophes ?
Voyons ça de plus près.
Grâce à notre Post d’hier, nous savons que l’ennui est un sentiment métaphysique, lié à la conscience de notre propre vacuité. Pascal ne disait pas autre chose, et sans doute aurions-nous la même opinion – si nous avions encore une opinion sur le sujet.
Du temps de Pascal en effet, le divertissement (2) supposé écarter l’ennui était le fait des individus, c’était un choix que chacun pouvait faire mais aussi qu’il pouvait éviter, ne trouvant dans la société de ce temps que des moyens d’y parvenir et non l’obligation d’y être.
Mais voilà : l’ennui, notre époque le traite radicalement, à la racine, sur grande échelle, un peu comme on arrose d’insecticide une région entière pour la démoustiquer. Les individus sont plongés dans un bain de divertissement par la télé, par le cinéma, par les amuseurs qui nous fournissent nos sujets de conversations ; à notre époque, il y a de la musique jusque dans les ascenseurs – façon de ne pas risquer de penser à nos soucis. Notre siècle est bien le siècle de l’entertainment, nos héros se nomment Mickey et Super-Mario – et notre rêve le plus vif est de devenir une vedette de la télé, quitte, pour à y arriver, à manger des vers de terre ou à se doucher à poil devant la France entière
Personne ne sait plus ce que c’est que la vacuité, hors mis bien sûr quelques dépressifs qui sont en panne de Prosac.
Car voilà la vraie différence entre madame de Maintenon et nous : l’ennui est pour nous un symptôme dépressif qu’il convient de traiter – en non un sentiment métaphysique.
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(1) Madame de Maintenon était la gouvernante des bâtards du roi, le quel, comme nous messieurs, rêvait de se faire la baby-sitter. Seulement comme il était roi, ses rêves pouvaient devenir réalité.
(2) Divertissement pris au sens pascalien : effort pour se détourner de soi (di-vertere) afin de ne plus voir la misérable réalité de son être. Voir cette Pensée : « Divertissement. Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, ils se sont avisés pour se rendre heureux, de n'y point penser. »
Tuesday, November 23, 2010
Citation du 24 novembre 2010
Si les singes savaient s'ennuyer, ils pourraient devenir des hommes.
Goethe
« Parle et je te baptise »
Cardinal de Polignac
Cette injonction du Cardinal de Polignac s’adressait à un orang-outang rencontré dans le jardin du roi. (Voir Post du 27 janvier 2006)
Je ne rappelle la phrase du cardinal de Polignac que pour souligner combien est ténue la frontière entre l’animal et l’homme, mais aussi combien elle est étanche.
Ténue, parce qu'on fait comme si elle ne tenait qu'à un seul critère (1). Etanche parce que ce critère se veut révélateur de la nature de l’homme qui est ainsi distingué de l’animal.
C’est ainsi qu’on a dit que le rire était l’un des critères d’humanité, ce que certains contestent, mais l’important c’est quand même qu’en disant ça on élève ce signe à la hauteur de l’humanité. Au fond ce qu’on dit, c’est que le rire est essentiel à l’homme, et qu’il importe de ne pas le confondre avec des caractéristiques accessoires. C’est Jakobson qui disait que si on prenait la couleur de la peau comme critère pour classer les êtres humains, alors il faudrait mettre dans le même ensemble les bébés et les cochons roses.
Bon – Revenons à notre citation du jour : l’ennui est un critère d’humanité tel qu’il suffirait que les singes s’ennuyassent (2) pour devenir humains.
L’ennui est un de ces mots de la langue française qui change de sens en passant du singulier au pluriel. Quand je parle de mon ennui, je ne parle pas de la même chose que quand je dis avoir des ennuis. C’est à peu près comme pour l’amour : le sens est plus fort au singulier qu’au pluriel.
L’ennui est un signe d’humanité parce qu’il est un état de conscience (d’où la différence avec les ennuis qui peuvent être des faits). Je ne m’ennuie que quand j’ai conscience de … mais de quoi au fait ?
Si on laisse de côté les époques où l’ennui était une posture élégante (le mal du siècle), on constate qu’en général, l’ennui est considéré comme une prise de conscience de la vacuité de l’existence. Que l’ennui soit une vacuité signifie donc qu’il ne s’identifie pas forcément à la passivité (comme dans l'ennui scolaire) ni à l’inactivité (il y a bien des travaux prenants mais ennuyeux).
Reste donc que l’ennui soit la conscience du décalage entre ce que l’on est et ce que l’on devrait être – conscience qui se livre peut-être d’abord dans un sentiment confus mais qui tend à se clarifier dans la durée comme le paysage qui émerge de la brume avec la montée du soleil.
Maintenant, je voudrais dire pour conclure que Goethe, tout génie de l’humanité qu’il soit, paraît bien ignorant de la réalité de la vie d’un singe en cage. Moi j’ai toujours eu l’impression qu’ils s’ennuyaient profondément – principalement les grands singes, les orangs-outangs.
C’est vrai qu’en même temps ces singes sont ceux qui nous ressemblent le plus.
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(1) Je parlerais volontiers de signe diacritique si je ne craignais de me faire traiter de pédant.
(2) Pour ceux de nos lecteurs qui vivent en dehors de nos frontières, je précise que c’est Notre-Président qui a remis au goût du jour l’imparfait du subjonctif.
Pour en savoir plus :
- Pour les amoureux du subjonctif, lire Alphonse Allais, Complainte amoureuse adressée à la danseuse Jane Avril. (à lire à la fin de ce savant exposé)
- Pour connaître les surprises grammaticales des prochains discours de Notre-Président, voir le surjonctif (imaginé par Raymond Queneau)
Wednesday, June 10, 2009
Citation du 11 juin 2009
Le bonheur n'est pas de chercher le bonheur, mais d'éviter l'ennui. C'est faisable avec de l'entêtement.
Gustave Flaubert - Lettre à Louise Colet - 31 Août 1846 (1)
Voilà encore une leçon de pessimisme comme nous les affectionnons à La Citation du jour : le bonheur n’existe pas, seul existe un moindre malheur.
Et encore un des poncifs de la même Citation du jour : l’ennui doit être pris au sérieux – ici : parce qu’il fait obstacle à un certain confort de vie.
Reste la question : comment éviter l’ennui ?
Si, comme nous l’avons déjà expliqué, l’ennui est un sentiment métaphysique, éprouvé dans le face à face avec soi-même, alors tout ce qui nous détourne de nous-mêmes est de ce point de vue profitable.
On peut consulter Kant là-dessus : L’homme doit être occupé de telle manière qu’il soit rempli par le but qu’il a devant les yeux, si bien qu’il ne se sente plus lui-même et que le meilleur repos soit pour lui celui qui suit le travail.
Travaillez : si ce n’est pas pour gagner plus ce sera pour vous ennuyer moins. D’ailleurs la prison n’est-elle pas une punition, non seulement parce qu’on est privé de liberté, mais encore condamné à l’inaction ?
Le seul souci, c’est qu’on est en plein dans le divertissement que condamnait Pascal : c’est là où le bât blesse. Le travail si vertueux aurait malgré tout un côté vicieux ?
Il est vrai que les moines – du moins certains d’entre eux – ne travaillaient pas et que la prière était leur seule activité.
(1) J’ai relu la lettre de Flaubert, et je n’y ai pas trouvé trace de cette phrase, pourtant répertoriée dans de nombreux sites sous cette date. Quelqu’un aurait-il la référence exacte ?
Saturday, April 25, 2009
Citation du 26 avril 2009
…l'ennui est la prolongation dans le spirituel d'un vide immanent de l'être. En comparaison, Langeweile [l'ennui] est seulement une absence d'occupation.
Cioran – De la France [L'Herne, 96 pages] (Lire des extraits ici)
Qu’est-ce que l’ennui ? Ceux qui manquent d’imagination répondront : « c’est avoir du temps en trop ». Ceux dont la lucidité n’est pas émoussée, diront : c’est la prolongation dans le spirituel d'un vide immanent de l'être.
Autrement dit, l’ennui est métaphysique. Après l’angoisse, l’ennui est le sentiment métaphysique par excellence.
Selon Cioran, les français sont ceux qui ont le mieux perçu cette dimension (contrairement aux allemands), et qui en ont le plus clairement tiré la conséquence. Et le 18ème siècle est celui où cet ennui s’est élucidé le plus clairement, dans les salons où on cultive l’art de la conversation, comme celui de madame Du Deffand (1).
Le 18ème siècle nous dit Cioran, « c'est aussi le siècle qui s'est le plus ennuyé, qui a eu trop de temps, qui n'a travaillé que pour passer le temps. »
Alors bien sûr, il y a tous ceux qui disent que l’ennui est un luxe, qu’il n’affecte que les riches dont le temps n’est pas rempli par la quête de ressources pour vivre.
Le pessimisme de Cioran consiste à dire que cela ne change rien, puisqu’avec l’ennui nous nous situons au niveau de l’essence humaine.
Pour ce qui est de l’occupation besogneuse des pauvres, le fait qu’elle soit laborieuse ne change rien à la nature humaine : elle ne fait qu’en masquer la réalité. L’homme qui travaille pour vivre trouve dans cette activité un surplus qui est d’oublier son néant, exactement comme l’aristo qui discute futilement dans un salon doré. Que l’un gagne sa vie pendant que l’autre la dissipe n’est qu’une opposition d’apparence.
La seule différence est au niveau de la vie animale (la zoè de Foucault) qu’il s’agit ou non d’entretenir par son travail. Par contre la vie humaine (le bios pour rester dans la même référence) n’est que l’occasion d’éprouver le néant.
C’est ça le pessimisme.
(1) "Je ne trouve en moi que le néant et il est aussi mauvais de trouver le néant en soi qu'il serait heureux d'être resté dans le néant." Madame Du Deffand, citée par Cioran