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Thursday, August 29, 2013

Citation du 30 août 2013

L'étendue est la marque de ma puissance. Le temps est la marque de mon impuissance.
J. Lagneau – Cours sur la perception – Célèbres leçons et fragments
Un vieux réflexe me pousse à l’orée d’une nouvelle année scolaire à songer aux cours de philosophie – ceux que je donnais, mais aussi à ceux que j’ai reçus en débutant ma terminale.
Il y avait alors des sujets de dissertation tellement classiques que leur énoncé était devenu une référence, surtout quand ils étaient comme ici des citations. En tout cas, ça ressemblait à ça :

Sujet : En quel sens peut-on dire, comme Jules Lagneau, que l'étendue est la marque de ma puissance et le temps la marque de mon impuissance ?

°°°°
1ère partie : l’étendue et le pouvoir d’agir.
L'étendue est la marque de ma puissance, laquelle s’exprime par le mouvement qui me permet de circuler dans l’espace : d’est en ouest, du nord au sud.
Faisons l’hypothèse que plus nous circulons et plus nous exprimons notre puissance. Ce qui est possible, puisque nos avions vont infiniment plus vite que les bateaux du siècle passé et beaucoup plus vite que les trains que connaissait Lagneau.
- Comment donc parvenir à circuler d’avantage ? En accélérant encore notre vitesse d’un point à un autre ? Certes, mais il s’agit alors de sauter « pardessus » l’espace et non de le parcourir. Ou alors, imaginons cette circulation en ne tenant compte que des points de contact que nous avons avec les choses qui sont réparties dans l’étendue. C’est ainsi que se comprend le surf appliqué à l’usage du Net. Surfer, c’est au sens propre, naviguer en glissant sur les vagues ; et au sens figuré, aller d'un site internet à un autre, chacun n’étant qu’un point d’appui pour rebondir vers un autre site. C’est ainsi que chaque instant me permet de consulter la presse mondiale, comme le Monde et puis le Figaro et encore le New-York Herald, et Chine-Nouvelle


 Je parcours ainsi d’innombrables connaissances, informations, ressources. Mais aussi je ne le peux qu’en restant à la surface (surfeur de surface), dans la superficialité : ma puissance, plus je l’étale, moins elle pénètre. Le point limite de cette superficialité sur Internet étant la pratique du copié-collé.
On peut éviter une telle dérive, prendre son temps, lire à fond ce qu’on nous propose, réfléchir…sauf lorsque le contenu de l’information lui-même a été conçu pour cette superficialité.
Une preuve ? Lorsque j’ai conçu ce Blog, j’ai pensé que mes lecteurs m’accorderaient 45 secondes pas plus, et que mes Posts devaient être taillés à la mesure de ce timing.
45 secondes de philosophie : on est loin de Platon affirmant qu’il fallait avoir du loisir pour philosopher…
La suite à après-demain… si vous avez le temps.

Saturday, May 21, 2011

Citation du 22 mai 2011

Pourquoi quand je suis couché devant le miroir mes pieds restent du même côté ?

Philippe Geluck – Le chat

Voilà Dimanche ! C’est le moment de se distraire un peu, d’oublier l’actualité et les soucis de l’existence.

Quoi de mieux pour cela qu’une petite Bande Dessinée ? Le Chat de Geluck par exemple, c’est en général drôle sans être vulgaire…

Oui, mais voilà : il arrive à ce Chat – comme ici – de poser des drôles de questions qui ne sont pas drôles du tout – vous me comprenez ? Et là, c’est le casse-tête assuré pour tout le week-end : parce qu'une fois posée, la question ne va pas arrêter de vous trotter dans la tête : oui, pourquoi la gauche et la droite s’inversent dans le cas des mains et pas dans le cas des pieds et de la tête ?

Disons-le autrement : si je devais serrer la main du bonhomme qui me fait face dans le miroir, je devrais lui prendre la main qui est à l’opposé de la mienne, alors que pour être en tête à tête je n’irai pas du côté de ses pieds…

Bizarre…

C’est là que vous appelez au secours : n’y aurait-il pas un philosophe qui traîne dans le coin ? Le quel va vous dire qu’il y a deux espaces : l’un qui est l’espace objectif, qui se définit par la juxtaposition des objets (= deux objets ne peuvent occuper le même espace) ; et l’autre qui est l’espace subjectif qui se définit par l’organisation de la droite et de la gauche, du haut et du bas en fonction du corps de l’observateur. L’image de ma main gauche est bien dans le reflet en face de d’elle (si j’enfile un gant du côté gauche, je constate que c’est bien le cas) ; mais si je considère le bonhomme du miroir comme un observateur, alors c’est là – et c’est là seulement – que la droite et la gauche s’inversent.

Reste que nous y sommes vraiment habitués : tenez, faites fonctionner votre webcam, mettez-vous devant et essayez de prendre un objet sur la table en regardant l’écran. Difficile n’est-ce pas ? C’est que l’image vidéo est redressée et que du coup c’est là que nous sommes désorientés. Et un peu déstabilisé : ce moi-même qui est dans l’écran sans être mon reflet, il est comme indépendant de moi, il fait des gestes en même temps que moi, mais que je ne comprends plus.

Il n’y a pas que le Chat qui se pose de drôles de questions le dimanche en se regardant.

Thursday, October 21, 2010

Citation du 22 octobre 2010

Si vous cassez un bout de bois en deux, il y a encore deux bouts à chaque bout.

Raymond Devos

Rions un peu…

Le philosophe aime le sketch de Raymond Devos, parce qu’il lui permet de parler sérieusement de ce qui fait rire tout le monde. Cela lui permet d’éviter de paraître ridicule, comme Socrate dont on se moquait en le traitant de lourdaud dérisoire : on riait alors non pas avec lui mais contre lui. A tort, bien sûr, puisque dès qu’on commençait à dialoguer avec lui on était soi même ridiculisé par la honte de voir démasquée sa vaine arrogance.

En fait, si on rit en écoutant ce sketch, c’est uniquement parce que le personnage mis en scène s’embarrasse lui-même de questions que personne ne se pose – parce que personne ne sait comment les résoudre. On rit pour éviter d’y penser.

Bref, le problème que pose Raymond Devos ici n’est autre que celui de la divisibilité de l’espace. S’il y a deux bouts distincts à chaque division d’un segment, c’est bien parce que subsiste un espace entre les deux. C’est comme ça que Zénon prétendait qu’Achille ne rejoindrait jamais une tortue avec la quelle il ferait la course et qui serait partie juste avant lui – on dirait de la même façon qu’on n’aura jamais fini de casser le bout de bois en deux, puisqu’il y aura toujours quelque chose à casser entre les deux bouts.

C’est là qu’on arrive à mieux comprendre la situation. On arriverait au terme de la division s’il était possible que les deux bouts du même segment arrivassent (sic) à se rejoindre.

Et c’est là bien sûr qu’on pose la question : est-il possible de joindre les deux bouts ? (1)

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(1) Rions un peu (nous aussi) : une assistante sociale reçoit un jour cette lettre d’une maman qui demande une aide financière : « Bien que je nourrisse mon enfant au sein, je n’arrive pas à joindre les deux bouts. »

Thursday, September 13, 2007

Citation du 14 septembre 2007

Qu'est-ce que la beauté d'imitation ? La conformité de l'image avec la chose.

Denis Diderot - Discours sur la poésie dramatique

Paradoxale image, qui ne serait belle qu’à condition qu’on oublie qu’elle existe !

En voici l’illustration la plus parfaite que je connaisse :

Source : voir ici

Les amateurs auront reconnu la technique de l’écran transparent : pour ceux qui ne connaissent pas, qu’ils repèrent les icônes à droite de l’écran : eux seuls attestent qu’on a là, au milieu de la pièce, une image et non la réalité.

J’observe pourtant que Diderot prend soin de limiter le critère de la conformité à la beauté « d’imitation ». Le rôle de l’image ne serait-il pas en effet de nous entraîner au-delà du réel, dans un monde que nous ne découvririons que grâce à elle ?

Pour faciliter la comparaison entre ces deux sortes d’image, en voici une qui appartient à la même catégorie technique :


source : voir ceci

Nous sommes devant une sorte de couloir où il y a indéfiniment des chats qui regardent des chats… Il s’agit bien sûr d’une la mise en abyme, qui a pour effet de creuser un espace imaginaire en plein milieu de l’espace réel, et cela grâce à l’emboîtement d’images d’écrans d’ordinateurs (1). Cet espace fantastique n’existe pas et pourtant nous le voyons, il nous paraît aussi réel que l’espace ordinaire. Il nous entraîne au-delà du miroir, alors que l’exemple précédent avait pour but de nous faire oublier qu’il y avait un miroir.

Bien entendu, cela n’implique nullement que cet exercice soit gratuit : bien au contraire la stricte imitation comme la mise en abyme peuvent répondre à des fonctions très différentes.

Mais c’est une autre histoire, dont on reparlera peut-être un jour.


(1) Il s’agit couramment d’un simple jeu de miroirs : on remarquera que le procédé est ici un peu plus subtile, puisque l’image encastrée est à chaque fois différente de l’image qui l’encadre.

Friday, August 17, 2007

Citation du 18 août 2007

Qualité, lumière, couleur, profondeur, qui sont là-bas, devant nous, n’y sont que parce qu’elles éveillent un écho dans notre corps, parce qu’il leur fait un accueil .

Merleau-Ponty - L’œil et l’esprit ch. 2

Nous savions déjà que, pour qu’un paysage existe, il lui fallait un spectateur. Mais on devrait dire la même chose du visible en général : point de visage, point d’objet, point d’attention à la tâche manuelle, sans cette connivence intime qui nous relie à ce que nous voyons. Le monde vu, dit Merleau-Ponty, est l’équivalent interne du monde visible. Qui dira dans quel espace se déploie le paysage peint du tableau ?

Merleau-Ponty conteste ainsi l’espace analytique tel que Descartes l’a conçu dans sa Dioptrique. Voici le texte de Descartes (ch.6) :

« Comme, lorsque l’aveugle, … tourne sa main A vers E, ou C aussi vers E, les nerfs insérés en cette main causent un certain changement en son cerveau qui donne moyen à son âme de connaître, non seulement le lieu A ou C, mais aussi tous les autres qui sont en la ligne droite AE ou CE, en sorte qu’elle peut porter son attention jusques aux objets B et D, et déterminer les lieux où ils sont, sans connaître pour cela ni penser aucunement à ceux où sont ses deux mains. Et ainsi, lorsque notre œil ou notre tête se tournent vers quelque côté, notre âme en est avertie par le changement que les nerfs insérés dans les muscles, qui servent à ces mouvements, causent en notre cerveau. »

L’aveugle a remplacé ses yeux par ses mains, et les rayons de lumière sont devenus des bâtons. La vue résulte normalement de l’entrecroisement de 2 rayons lumineux issus de deux points différents et frappant les 2 yeux en même temps. On a compris que l’aveugle « voit » lorsqu’il « perçoit » par ses mains ou ses bras l’angle formé par les deux bâtons, substituts des rayons lumineux. L’espace de Descartes est celui du géomètre ; la vision est remplacée par l’analyse des propriétés de l’espace, l’étendue de notre monde est devenu un espace euclidien. Dans sa Lettre sur les aveugles, Diderot décrit le cas de Saunderson, professeur de géométrie anglais complètement aveugle, ce qui ne l’empêchait pas de l’enseigner.

L’espace du géomètre est un espace strictement intellectuel : il n’y a pas de place pour un paysage là-dedans.