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Wednesday, October 29, 2014

Citation du 30 octobre 2014



Car Je est un autre (...) Cela m’est évident : j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute (…) La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend.
Rimbaud à Paul Demeny (Lettre du Voyant, 15 mai 1871) A lire ici
[Les poètes font] sortir les semences de la sagesse (qui se trouvent dans l'esprit de tous les hommes comme les étincelles de feu dans les cailloux) avec beaucoup plus de facilité et beaucoup plus de brillant même que ne peut faire la raison dans les philosophes.
Adrien Baillet – la Vie de M. Descartes (Livre 2, chapitre 1) A lire ici
Le Poète cherche son âme…
Ohé ! Mon âme ! Où es-tu ? Où te caches-tu ? A quoi pourrais-je te reconnaitre ? Es-tu différente de moi, comme la lumière est différente de l’ombre ? Es-tu au contraire partout répandue en moi, de telle sorte que je ne pourrai considérer la plus petite et la plus humble partie de moi-même sans t’y retrouver ? Ou bien, âme traitresse, es-tu tapie derrière ma conscience et la fais-tu manœuvrer comme bon te semble, sans que je puisse le savoir ?
- Ecoutons Descartes et Rimbaud : le devoir du poète est de répondre à ces questions. Le pouvoir du poète est de savoir mieux que le philosophe y répondre.
o-o-o
Et nous : à qui demanderons-nous la solution ? Aux philosophes ? Certes non, ils ne sont jamais d’accord entre eux – encore une chance quand on en trouve un d’accord avec lui même. Aux psys ? Pour se faire psychiatriser, merci bien ! Ça va comme ça.
Allons donc voir alors les artistes : eux au moins ils vont nous montrer l’âme telle qu’elle est, sans détour :

Sculptures de Marie-Joséphine

Je vous sens un peu déçu : Hé quoi ! Nous voulions savoir où était notre âme, on l’imaginait soit au-dessus de nous, soit en nous. Et voilà qu’on nous donne les deux à la fois. Mais c’est le choix de l’artiste que nous voulions, pas ses hésitations !
Mais qui vous parle d’hésitation ? La vérité, c’est que les deux existent en même temps, un peu comme la superposition d’états dans la physique quantique fait que le chat de Schrödinger est à la fois vivant et mort. Nous, nous sommes à la fois supérieurs et inférieurs.
Et voilà tout.

Tuesday, January 17, 2012

Citation du 18 janvier 2012

On ne voyage pas pour voyager mais pour avoir voyagé.
Alphonse Karr
Quel voyageur êtes-vous ?
De ceux qui feuillettent fébrilement les brochures des voyagistes pour trouver le Tour Operator qui mettra au programme du voyage en Malaisie un détour par un village perdu en montagne où l’on vous fera assister à la Cérémonie du buffle ?
Et en plus, ces voyageurs-là ont des quantités d’appareils numériques pour photographier, filmer, enregistrer… Malheur à leurs amis qui accepteront l’invitation au barbecue de retour !
Bref : des gens comme ça, on n’est pas prêt d’oublier qu’ils ont voyagé, parce que en partant en voyage ils ne pensaient qu’au retour, ce n’est pas l’étrange nouveauté qu’ils visaient, mais une manière de briller dans leur environnement familier.

Mais vous, vous êtes peut-être plutôt du genre à voyager comme Kerouac, sac à dos, pouce levé sur la Route 66 ? Ces voyageurs-là appartiennent plus à la race des pionniers, qui cherchent de nouvelles frontières mais ne se soucient pas du retour.
Oui, c’est cela la différence : le retour.
Les uns ne partent que pour revenir, et encore : non pas plein d'usage et raison, mais les poches bourrées de clés USB.
Pour les autres, le retour est souvent une déroute – et c’est un peu le cas de Kerouac. A moins que le retour soit l’occasion de rêver au prochain départ. J’ai connu un jeune homme qui démissionnait de son job avant de partir en voyage, et qui ne rentrait qu’une fois épuisées ses ressources.
Celui-là, ce n’est pas pour raconter ses voyages qu’il rentrait chez lui, mais parce qu’il n’avait plus de thune.
Mais peut-être ses poches étaient-elles vides comme les poches crevées d’Arthur Rimbaud ?

Saturday, November 06, 2010

Citation du 7 novembre 2010


Lire c'est toujours interpréter.
Henry Miller – Lire aux cabinets
Commentaire II
Après avoir dit que la lecture est prise dans un cercle entre l’apport subjectif et le retour à l’intention signifiante de l’auteur, venons-en au prétentieux adverbe qui orne notre citation : Lire, c’est toujours interpréter.
Car, si interpréter c’est toujours mettre en jeu, dès le début, nos intérêts et nos choix, comment prétendre de n’importe quel texte qu’il puisse donner lieu à interprétation ? N’y a-t-il donc pas des cas où il faudrait lire sans interpréter, des textes qu’il ne faut surtout pas interpréter – jamais !
Bien sûr tout le monde aura ses propres exemples : du mode d’emploi du téléphone au règlement intérieur de l’entreprise, voilà des documents où tout est censé être dit : interdiction de lire entre les lignes et encore plus entre les mots.
Et si vous devez relire plusieurs fois le même texte – par exemple votre contrat d’embauche, ou le bail de votre appartement – c’est précisément pour que chaque lecture neutralise les interprétations qui se seraient involontairement glissée dans une lecture précédente.
Si donc on ne peut pas dire que « lire c’est toujours interpréter », c’est parce qu’il existe une catégorie de textes dont le sens se réfère à un contexte tout à fait artificiel, défini par des conventions strictement définies – comme le sont les énoncés mathématiques que je rajoute à ma liste d’énoncés ininterprétables.
Encouragé par une telle découverte, je me demande à présent s’il n’y aurait pas d’autres textes qu’on ne pourrait interpréter sans en fausser le sens ? Que dis-je fausser ! C’est « sans détruire leur sens » qu’il faudrait dire !
Bien sûr, ces textes existent et ce sont les poèmes. Pas de poésie sans cette frange de sens qui s’épanouit dans un contact direct avec notre sensibilité, avec notre âme, appelez ça comme vous voudrez. Toute interprétation explicite est comme une réduction et une mutilation de sens du poème.
Vous voulez essayer pour voir ? Prenez ce quatrain de Rimbaud : lisez-le, sentez-le.
L'étoile a pleuré rose ...
L'étoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles, / L'infini roulé blanc de ta nuque à tes reins ; / La mer a perlé rousse à tes mammes vermeilles / Et l'Homme saigné noir à ton flanc souverain.
… Et puis maintenant, interprétez-le et voyez ce qu’il en reste. (1)
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(1) Pour les paresseux, qui se refusent à faire le travail par eux-mêmes, voyez le commentaire en ligne ici.

Sunday, September 06, 2009

Citation du 7 septembre 2009


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Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme / Sourirait un enfant malade, il fait un somme : / Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ; / Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine, / Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Arthur Rimbaud – Le dormeur du val.
Un conseil : avant de lire ce Post – et bien sûr, même si vous ne le lisiez pas, allez lire le poème de Rimbaud. Poème déchirant et terrible, où l’horreur de la mort jaillit du contraste qu’elle entretien ici avec la jeunesse du soldat et celle de la nature au printemps.

Que pourrait-on ajouter ?
Si tout de même ceci :
Toutes les illustrations que j’ai pu trouver de ce poème si « visuel » ressemblent à celle-ci :
Qu’est-ce qui ne va pas ? L’herbe, grasse et exubérante, les glaïeuls qu’on devine à ses pieds. Parfait. Manque-t-il le cresson sous sa tête ? Bof…
Non, rien ne manque, ce qu’il y a par contre c’est quelque chose de trop : les deux trous dans la chemise et la tache de sang : bien trop apparents pour que le mystère puisse exister.
Car sans l’impression que ce beau jeune homme plein de force dort paisiblement, l’horreur ne prend pas. Il faut qu’on le croit en vie pour que les strophes finales qui lui retirent progressivement la vie puissent avoir prise sur nous.
Cette image pourrait tout juste servir à illustrer un constat de police, dressé sur la scène du crime.
On n’a pas le droit de faire ça à Rimbaud !

Wednesday, October 24, 2007

Citation du 25 octobre 2007

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles, / (1)

Arthur Rimbaud Voyelles

Que puis-je espérer de ce sonnet, à part le plaisir de relire - et de faire relire - ces vers de Rimbaud ?

Puis-je ajouter un commentaire innovant (car ce qui n’est pas innovant aujourd’hui n’est bon à rien) ?

Je n’en ai pas la prétention. Par contre je pourrais évoquer un phénomène étrange qui est suggéré par ce début de poème : la synesthésie, état neurologique résultant de l’association de plusieurs perceptions d’origines sensorielles différentes (voir l’article de Wikipedia qui est assez complet). Ici ce sont les lettres (= les sons) qui se trouvent associés à des perceptions visuelles (= les couleurs), et c’est dans ce propos que j’ai isolé ce premier vers (2). Car dès le second, Rimbaud s’élance dans l’univers fantastique d’où sont issues ces associations, laissant de côté le phénomène neurologique qui est automatique, donc dénué de sens.

On donne d’autres exemples, tels que les Correspondances de Baudelaire (3), et dans d’autres domaines Olivier Messiaen qui disait avoir une perception colorée des sons, et Kandinsky avait une perception sonore des couleurs.

Bon. Mais ce qui me paraît stimulant ici, c’est de se dire qu’au fond, la synesthésie est peut-être beaucoup plus fréquente qu’on ne pourrait le croire : n’avez-vous pas des perceptions automatiques de formes, d’images, de sensations gustatives, associées à des perceptions visuelles ou auditives ? Voire même des sentiments particuliers en présence de certains sons ou de certains mots ?

Alors, évidemment, d’autres origines que la neurologie stricte peuvent expliquer ces phénomènes - et alors on est en dehors de la synesthésie proprement dite. Mais on peut à bon droit trouver dans ce sonnet de Rimbaud quelque chose qui nous conduit ailleurs que dans son univers poétique - sachant que celui-ci reste à notre disposition, bien sûr.

(1) Voici la totalité :

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles, / Je dirai quelque jour vos naissances latentes : / A, noir corset velu des mouches éclatantes / Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d'ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes, / Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ; / I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles / Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrement divins des mers virides, / Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides / Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges, / Silences traversés des Mondes et des Anges : / - O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

(2) Dans le même article Wikipedia affirme que Rimbaud n’était probablement pas synesthésique.

(3) Mais là aussi l’imagination poétique l’emporte sur la perception spontanée. Qu’on en juge:

...
Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

Thursday, November 02, 2006

Citation du 3 novembre 2006

J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulement d'eau au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

Rimbaud - Le Bateau Ivre

Quelle différence entre la vraie poésie et les poésies médiocres ?

Je serais tenté de dire qu’avec la poésie le sens nous habite avant que nous l’ayons analysé. Je crois qu’il faut lire Merleau-Ponty pour le saisir cela – et peut-être Heidegger : de même que l’intention de signifier sous-tend et guide l’expression, de même il y a une intuition du sens déclenchée par l’expression poétique, qui sous-tend et guide sa compréhension. On est saisi par le sens avant de l’avoir compris. Si vous ne me croyez pas, lisez ce quatrain, lisez tout le Bateau ivre, lisez tout Rimbaud, tout Baudelaire, etc…

Les mauvaises poésies… Pourquoi en parler, puisqu’elles sont mauvaises ? En plus comme elles sont multiples il nous faudrait des pages et des pages pour en terminer le pitoyable inventaire. Aussi, je me contenterai de pointer une caractéristique de ces ennuyeux poètes, qui montre de quelle façon ils singent la poésie. Ils nous infligent des poèmes faits de trois mots sur une page blanche : « Un mot en moins, disent-ils, est un mot de trop en moins. » C’est qu’ils savent que dans un poème le sens du mot est comme un malle au trésor avant qu’on l’ait ouverte : il est riche de tous les sens à la fois. Alors comme ils ne savent pas faire, ils réduisent les occurrences des mots, pour créer une tension par ces juxtapositions insolites : à charge pour vous, lecteurs, de boucher les trous en fabriquant le sens qu’ils n’ont pas su créer ! Même s’il faut se casser la tête pour y arriver. Do it yourself !

Tout ça pour en arriver à ceci : la poésie, c’est ce qu’il y a de plus simple à lire, parce qu’elle est comme la musique : elle vous prend aux tripes sans qu’on l’ait voulu, sans qu’on l’ait cherché, parfois même quand on ne le voudrait pas.

D’ailleurs, n’est-ce pas l’effet de ces vers du Bateau ivre ?