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Wednesday, October 04, 2017

Citation du 5 octobre 2017

Il est bien des merveilles en ce monde, il n’en n'est pas de plus grande que l'homme.
Sophocle – Antigone
(Lire ici)
 MERVEILLE, subst. fém.
Événement ou chose qui cause un vif étonnement par son caractère étrange et extraordinaire.

Les philosophes aiment par dessus tout étonner en reversant les évidences en faisant de l’affirmation la plus banale un paradoxe. Mais ils ne sont pas les seuls : voilà que les auteurs de tragédies s’y mettent avec Sophocle et son « émerveillement » devant l’homme. Et encore, précisons que c’est le chœur qui porte cette affirmation, lui ajoutant ainsi le poids de la sagesse.
Toutefois, cet émerveillement s’explique : « … Maitre d’un savoir dont les ingénieuses ressources dépassent toute espérance, il (= l’homme) peut prendre ensuite la route du mal comme celle du bien. » ; car il ne peut éviter le pire qu’« en suivant les lois de sa ville et celles de la justice des Dieux ».
Le genre humain, tout en inventant de merveilleuses ruses par les quelles il va dominer la terre et la nature, reste pourtant démuni quand il faut savoir ce qu’il convient en faire.
Et pourtant, la Bible le dit bien « L’Éternel Dieu donna cet ordre à l’homme : « Tu pourras manger les fruits de tous les arbres du jardin, mais tu ne mangeras pas le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras, c’est certain. ». (Genèse 2. 16-17)
Mais voilà : en mangeant le fruit défendu, l’homme a bien subi les malédictions de annoncées par Dieu. Mais il n’a pourtant rien appris concernant le Bien et le Mal.

… Mais non ! Je cherche à disculper les hommes, comme si en faisant le mal ils ne savaient pas ce qu’ils étaient entrain de faire !
La triste vérité c’est à Ovide qu’il appartient de la dire : « Je vois le bien, je l’approuve, et je fais le mal. » (Les métamorphoses). Voilà la réalité : c’est en connaissance de cause que nous faisons le mal.

- Même les fanatiques qui vous égorgent pour obéir à Dieu ?

Tuesday, October 03, 2017

Citation du 4 octobre 2017

En face du vrai bonheur, les richesses valent l'ombre d'une fumée.
Sophocle / Antigone
Je laisserai de côté le jugement concernant le rôle des richesses dans la vie, pour m’interroger sur la non-existence des choses.
- L’ombre paraît la moins consistante des choses – on le sait depuis l’allégorie de la caverne, quand Platon nous explique que ce que nous prenons pour la réalité n’est en fait que l’ombre des choses, projetée sur la paroi de la caverne. Derrière nous les objets réels ; devant nous : leur ombre.
Mais elle n’est pas la moins consistante des choses, selon Sophocle. Certes l’ombre a toujours la même infime réalité : un peu de contraste dans le flot de lumière, elle ne dit rien de la nature véritable de l’objet dont elle est la projection. Pourtant Sophocle le prétend : on peut accéder à moins de réalité encore, si l’ombre dématérialise ce qui a déjà le moins de matérialité : la fumée. Au-delà, on bascule dans le néant ; en-deçà, on reste dans l’existence sans équivoque.  C’est cet amenuisement de l’être qui nous donne la juste échelle pour penser la vie dans son jaillissement constant, tel que l’a décrit Wladimir Jankélévitch.
L’ombre de la fumée donne à penser ce « je-ne-sais-quoi » et ce « presque-rien » dont Jankélévitch faisait le cœur de chaque chose dans l’instant de leur apparition. Car c’est bien dans ce tremblement de l’existence quant la chose va apparaître, mais qu’il dépend peut-être encore que nous en décidions, ou du moins que nous décidions quoi faire, quand elle sera là, dans une fraction d’instant.


Voilà : on n’a pas attendu Sartre pour faire du néant une certaine forme de réalité : car le néant c’est comme le zéro : on ne peut rien en dire mais sans lui on est bloqué également.

Monday, October 02, 2017

Citation du 3 octobre 2017

Mieux vaut cent fois n'être pas né ; mais s'il nous faut voir le jour, le moindre mal est de s'en retourner là d'où l'on vient.
Sophocle – Œdipe à Colone

Après le malheur de naître, je n'en connais pas de plus grand que celui de donner le jour à un homme.
Chateaubriand – Mémoires d'outre-tombe (Première partie, livre deuxième, chap.5)

La question que chacun se pose est : « Que puis-je espérer ? » et les religions se précipitent en se bousculant pour être les premières à répondre.
Laissons-là ces conflits et penchons-nous sur la question symétrique dont la réponse sera peut-être un peu plus facile : « Quel est le plus grand malheur pour un homme ? »
- La réponse du pessimisme antique est : « Le plus grand malheur pour toi est d’être né. »
Voilà qui ferme la bouche aux questionneurs, parce que dès lors qu’on existe on sait que le malheur est notre lot.
Alors que faire ?
- Sophocle apporte la précision suivante : une fois qu’on est né le suicide est la meilleure attitude à avoir. Le seul espoir qui nous reste est d’éviter de faire durer le supplice : «  Au lieu de vous plaindre, sautez par la fenêtre ! Qu’attendez-vous donc ? »
- Chateaubriand quant à lui précise, pour ceux qui n’auraient pas choisi d’écourter leurs souffrances, de ne pas les redoubler. – Quoi donc ? Si je subis le plus grand malheur possible, comment pourrais-je l’augmenter encore ? Dans l’infini rien ne peut être multiplié, car tout l’est déjà !
La souffrance supplémentaire, celle qui n’est pas contenue dans le fait d’exister, c’est d’être responsable d’un crime abominable, qui est de faire durer le malheur des autres.
Au fond le pessimisme ne concerne initialement que l’individu et rien pour l’espèce. C’est tout juste si les autres existent sauf parfois pour expliquer l’origine de la malédiction, comme c’est le cas pour les Atrides. Mais voilà : si je suis un peu attentif, je devrais dire " Chacun devrait se demander « Stop ou encore ? ». Pour moi-même, en sautant par la fenêtre. Et pour l’espèce en évitant de faire des enfants".



Monday, June 10, 2013

Citation du 11 juin 2013


Il n'y a pas au monde de pire malheur que la servitude.
            Sophocle – Ajax
…être [seulement] capable d'exécuter physiquement ces tâches c'est être destiné à être commandé c'est-à-dire être esclave par nature
Aristote – Politiques 2 (1252a) – Voir l’extrait en annexe
Si ce n’est pas l’intérêt du sujet, mais celui du maître qui est la fin de l’action, il est vrai que le sujet est esclave et inutile à lui-même
Spinoza – Traité théologico-politique – Chapitre XVI

Les mots ont une histoire, les idées aussi. Cette histoire est intégrée dans l’Histoire des hommes et de leur société : Sophocle appartient à une société esclavagiste, où la servitude – comme la liberté d’ailleurs – est d’abord une condition sociale, avant d’être un concept philosophique ou juridique.
On s’interroge donc sur la perception de l’esclave dans l’antiquité. Nous savons bien sûr que son sort n’était pas très enviable, mais enfin il pouvait dans certains cas accéder à des fonctions ou des métiers très supportables (comme celui qui devenait intendant d’un domaine dans la Rome antique). De plus ce qui lui manquait – à savoir le pouvoir de décider de son propre sort – lui était commun avec les femmes, qui pourtant étaient respectées – du moins devaient-elles l’être.
Faut-il donc avec Sophocle croire que l’esclavage est la pire des choses ? On voit que là-dessus Aristote diverge complètement : il est avantageux pour l’esclave d’être soumis à un maître qui décide pour lui. Il y a, nous dit Aristote (texte en annexe), des esclaves par nature : ce sont les hommes dépourvus du discernement les rendant capables de juger de ce qui leur est bon ou de ce qui leur est mauvais. Aujourd’hui encore nous avons la notion juridique d’incapacité entraînant la mise sous tutelle qui correspond à cet état privant les individus de leur liberté – sauf que nous essayons de préserver leur intérêt alors que ce n’était pas le cas du maitre par rapport à son esclave.
C’est bien ce qu’affirme Spinoza : Aristote se trompe lourdement s’il croit qu’il est avantageux à un esclave d’appartenir à un maître, car l’esclave est par définition utile à son maître et jamais à lui-même.
Une fois arrivé là, regardons autour de nous, et demandons-nous s’il n’y aurait pas encore quelques esclaves, c'est-à-dire des citoyens qui ne tireraient de leur travail aucun avantage autre que leur survie. Parce que, même du temps d’Aristote, il fallait bien nourrir les esclaves, puisque c’était la condition de leur capacité à travailler. C’était l’entretien de la machine.
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Annexe
« Ainsi, il est tout d'abord nécessaire que s'unissent les êtres qui ne peuvent exister l'un sans l'autre, par exemple la femme et l'homme en vue de la procréation (et il ne s'agit pas d'un choix réfléchi, mais comme aussi pour les autres animaux et les plantes d'une tendance naturelle à laisser après soi un autre semblable à soi) ; et celui qui commande et celui qui est commandé, et ce par nature, en vue de leur mutuelle sauvegarde. En effet, être capable de prévoir par la pensée c'est être par nature apte à commander c'est-à-dire être maître par nature, alors qu'être capable d'exécuter physiquement ces tâches c'est être destiné à être commandé c'est-à-dire être esclave par nature. C'est pourquoi la même chose est avantageuse à un maître et à un esclave ». (Aristote – Politiques 2)

Friday, May 15, 2009

Citation du 16 mai 2009

C'est une sagesse vieille comme le monde qui dit que de toute vie mortelle il faut attendre le terme avant d'affirmer qu'elle fut heureuse ou malheureuse.

Sophocle – Les Trachiniennes

Dis-moi comment tu interprètes cette sentence et je te dirai qui tu es.

- S’agit-il de considérer qu’une vie heureuse est une vie dans la quelle le bonheur l’emporte sur le malheur ? Que la colonne où l’on décompte les évènements heureux, soit plus longue que celle qui additionne les évènements malheureux ? Bref, qu’une vie ne peut être déclarée heureuse qu’en terme de bilan.

Je salue en toi, cher lecteur le gestionnaire qui organise sa vie en comptable pointilleux.

- S’agit-il au contraire de dire que la vie ne s’évalue qu’à son terme parce qu’elle forme un tout dont chaque partie n’a de sens que par rapport l’ensemble ? Qu’une vie heureuse est une vie réussie, et que réussir sa vie ce n’est pas autre chose que la construire comme on construit sa maison ? Que chaque bonheur ou chaque malheur n’est en réalité qu’un détail qu’on ne peut évaluer pour lui-même mais par rapport seulement à l’édification qu’il parachève ou qu’il détruit. Bref, une vie, c’est une œuvre dont la réussite n’existe que par la totalité achevée.

Je salue en toi l’artiste ou le philosophe qui pense sa vie et qui vit sa pensée.

Mais tout compte fait, je me demande si on doit opposer l’une à l’autre ces deux évaluation.

Que notre vie soit faite de petites jouissances qui se succèdent, comme les perles d’un collier, mais qu’il y ait un fil pour les relier entre elles de telle sorte qu’elles tiennent ensemble, quoi d’étonnant ?

Et que ce soit au terme de notre vie que seulement, oui seulement là, au seuil du trépas, nous jouissions du bonheur est-ce plausible ? Nous serions jugés heureux mortel en mourant ? Et par qui le serons-nous si nous mourons ? Par la renommée ?

La belle affaire !

Thursday, May 14, 2009

Citation du 15 mai 2009

Qui juge lentement juge sûrement.

Sophocle – Oedipe Roi

C’est curieux comme ce précepte a traversé les âges au point qu’il sert encore aujourd’hui à justifier les lenteurs de la justice.

On nous dit : c’est parce que la justice est sérieuse, parce qu’elle prend tout le temps nécessaire pour instruire l’affaire, qu’il ne faut pas tenir compte des jours et les années à attendre que justice soit rendue, mais être seulement attentif à la mise en lumière de la vérité. Et d’opposer à la vénérable justice, la justice expéditive, celle des émeutes, de la populace et des lynchages.

Oui, mais les victimes protestent : pour elles pas de justice sans punition, et pas de coupable non châtié. Le délai mis à le condamner est autant de jours de justice volés aux victimes. En témoigne la revendication de l’emprisonnement préventif : que je croise dans la rue mon agresseur en instance de jugement et c’est un épouvantable déni de justice – alors que ce n’est que la stricte application d’une principe fondateur de celle-ci, je veux dire l’habeas corpus.

- Oui, mais interrogeons cette hâte à châtier : n’y a-t-il pas là quelque chose qui se dit ?

Quelque chose qui aurait à voir avec la vengeance ?

La condamnation du criminel ne serait alors qu’un substitut de vengeance – une vengeance institutionnelle. Or, la vengeance est une passion de l’ordre de la réaction à l’agression. Et comme telle elle n’a qu’une hâte, c’est qu’au crime succède instantanément le châtiment.

Et même si on dit d’elle que c’est un plat qui se mange froid, il faut entendre je crois qu’elle se consomme même froide. Mais qu’elle est meilleure chaude.

Sunday, May 14, 2006

Citation du 15 mai 2006

Créon : Et ainsi, tu as osé violer ces lois ?

Antigone : C'est que Zeus ne les a point faites, ni la justice qui siége auprès des dieux souterrains. Et je n'ai pas cru que tes édits pussent l'emporter sur les lois non écrites et immuables des dieux, puisque tu n'es qu'un mortel.

Sophocle - Antigone

Antigone c’est cette femme qui se rebelle contre la loi du tyran de Thèbes, son oncle Créon, qui refuse une sépulture à son frère qui est mort en le combattant. La loi de Dieu l’emportant sur celle des hommes, Antigone obéit au commandement religieux en ensevelissant sa dépouille ; elle désobéit donc à la loi humaine, en l’occurrence celle de son oncle. La rébellion est donc un acte héroïque (qu’Antigone paiera de sa vie), et légitime parce qu’il repose sur l’existence d’un ordre (ici religieux) supérieur à la loi humaine.

Alors ça vous fait penser à quoi ? Les jeunes musulmanes voilées de nos lycées ne se sont-elles pas réclamées du Coran pour refuser de retirer leur foulard ? Leurs Imams n’ont-ils pas dit que les lois de Dieu étaient des prescriptions que personne, pas même la République laïque, ne pouvait dispenser d’observer ?

On a appelé au bon sens et à la tolérance ; après tout dit-on il faut vivre les uns avec les autres, acceptons nos différences, ce n’est pas un foulard qui va révolutionner nos rapports sociaux… En réalité il s’agit de savoir si la laïcité est simplement une attitude passive ou si c’est une conception de l’homme, issue de la philosophie des lumières, fondant la déclaration de droits de l’homme et donc à l’origine de notre société politique.

On connaît la suite, le problème paraît réglé dans les faits mais en réalité il ne l’est pas du tout parce que ce débat n’a rien donné et on n’en sortira que par une transformation soit de notre démocratie, soit de l’islam.

Si la port du foulard n’était qu’une coutume sociale et non une prescription religieuse on pourrait facilement tomber d’accord pour l’interdire comme contraire à nos coutumes, ou pour le tolérer comme insignifiant. Mais le fait qu’il y ait une telle résistance, montre qu’il y a un tout autre enjeu.

S’il y a des Antigones dans nos banlieues, qui donc sera Créon ?